‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 208 sur 413 · Livre VIII , fahle ir · texte numérisé non relu

Livre VIII , fahle ir

5i Haud impune quidem : nec talia passus Ulysses. • Ulysse impunément ne vit point leur trépas. .

Le mot impunément est employé ici dans une acception différente de celle que lui donne l'usage. Cependant il exprime la pensée de Virgile avec tant d'exactitude , que j'ai cru devoir m'en servir; et je me suis en cela appuvé de l'autorité de Racine, qui fait dire dans le même sens à Ériphile :

Dans un lâche sommeil crois-tu qu'enseveli Achille aura pour el!e impunémeiit pâli ?

Iphigéiiie, act. IV, se. t.

^■^ Jacuitquc per antrum

Immensus, etc.

On sent avec quel goût le mot immensus est rejeté au vers suivant, et combien il allonge la taille immense du géant.

51 Heu: genilorem. omnis curœ casusque levamen. Amitio Aucliisen, etc.

tn poète sans goût se seroit étendu très au long sur cette mort d'Anchisc-, Virgile, en peu de vers, rend compte de cet événement, et il peint la douleur d'Énée avec la plus touchante sensibilité.

En tout, ce livre, l'un des moins cités de VÉnéide, est un des plus estimables : on ne pouvoit donner plus d'intérêt i M vovage sur les mers de Grèce et de fJtalie. L'aventure touchante de PoKdore; l'entrevue encore plus touchante d'Androniaque et d'Enée; les regrets du veuvage et de la maternitéles malheurs de l'exil; et, dans l'histoire d'Acheménide celte' belle recommandation de h pitié et de rhumanité, même cuire ennemis; les regrcU touchants d'Énée à la mort de son perc; une foule de descriptions variées; celle d'une peste d'un volcan, d'une tempête, des lieux les plus fameux de là Grèce et de l'Italie; l'exactitude du géographe; l'ima^^ination brillante du poète; en un mot, la réunion de tout ce que l'hisloirc, la fable, la nature morale et physique, offrent de plus louchant, de plus beau, de plus pittoresque : voilà ce que j.ersonne n'a dit de ce troisième livre, supérieur peut-être a d'autres dont les beautés, plus sensibles , sont plus à la portée des lecteurs ordinaires. Ainsi, dans un cabinet de tableaux tandis que la foule se presse devant une composition dont le' stijet est plus intéressant ou le coup d'œil plus brillant le connaisseur reste les veux fixes sur un chef-d'œuvre qui moins intéressant au premier coup d'œil, rappeUe et entre-' tient l'attention par la beauté du dessin, la vérité du coloris, cl la perfection des détails.

NOTES DU LIVRE IV

Ce livre est peut-être celui de toute VEnéide qui a valu à son auteur le plus d'admirateurs et de eritiqiics ; d'admirateurs, par les grandes beautés qu'il renferme, et de critiques, par l'extrême supériorité qu'il paroît avoir sur des chants dont le sujet est moins intéressant, mais dont la poésie est peut-être plus admirable. L'intérêt qui l'anime, et la perfection des détails, sont faits pour toucher toutes les classes de la société, et sur-tout celles qu'on ne sauroit émouvoir que par le tableau des grandes passions. Mais Virgile, forcé par le plan de son ouvrage de séparer Énée de Didon, a jeté malgré lui quelque défaveur sur son principal personnage; et les huit derniers livres ont dû souffrir de ce défaut inévitable : Énée a été accusé d'ingratitude, de perfidie, et de superstition. Le poète latin , favori de Mécène et courtisan d'Auguste, en employant le merveilleux de sa religion, ne s'est peut-être pas assez rendu compte de ce que pouvoient perdre un jour d'intérêt la puissance des Romains , leurs dieux , et leurs oracles ; tandis que les peintures qu'il a faites d'un amour malheureux dévoient produire une impression à jamais durable. Les femmes sur-tout se passionnent difficilement pour les intérêts politiques d'un grand peuple de l'antiquité; mais elles se mettent facilement à la place d'une amante abandonnée. Les oracles, Junon, Jupiter, et leurs ordres souverains, n'égalejt pas à leurs yeux une des larmes de l'amour malheureux. Virgile auroit pu éviter une partie de ces inculpations, en mettant dans la bouche d'Énée des expressions plus touchantes de douleur et de regret; par exemple, au lieu de lui faire dire : « Si j'eusse « été le maître de mon sort, je serois encore à Troie, oc- « cupé de rebâtir ses murailles et les temples de nos dieux, » peut-être eût-il été convenable qu'il lui fit expliquer ses regrets d'une manière plus consolante pour Didon , comme l'a fait M. Le Franc de Pompignan dans les vers qui suivent;

Hélas ! si de mon sert j'avois ici le choix, Bornant à vous aimer le bonlieur de ma vie. Je tiendrois de vos mains un sceptre, une patrie. Les dieux m*ont envié le seul de leurs bienfaits Qui pouvoit réparer tous les maux qu'ils m'ont faits. Didon, act. III, se. v.

Voilà qui est dans toutes les règles de notre galanterie. Mais il faut avouer qu'il n'y a pas de peuple où le personnage d'Énée pût moins réussir que chez les Français, accoutumés dans leurs représentations théâtrales à une espèce d'idolâtrie pour les femmes, et à voir les plus grands intérêts sacrifiés à ceux de l'amour : c'est peut-être une suite de l'esprit de chevalerie , que les anciens connoissoient moins que nous. Homère en est encore plus éloigné que Virgile; ses dieux mêmes tiennent un langage que réprouveroient les hommes les moins polis de nos temps ; c'est ce que l'on peut sur-tout remarquer dans le cinquième chant de V Odyssée , lorsque Mercure dit à la nymphe Calypso , empressée de connoitre l'objet de sa visite : « C'est Jupiter qui m'a or- « donné de me rendre dans ton île; j'y parois malgré moi. »

Ce livre est composé de deux parties distinctes, mais très bien liées , et toutes deux également parfaites : la partie épique, et la partie dramatique. Suivons d'abord les traces de celle-ci.

Les deux principaux personnages sont, dès le commencement, placés dans la situation la plus dramatique : Énée, entre ses devoirs et l'amour; Didon, entre le serment de fidélité qu'elle a fait aux cendres de son époux et sa passion

pour le prince trovcn. Virgile, dès l'exposition, lui fait répéter ce serment; ce qui excite l'intérêt et la curiosité : on veut savoir par quels degrés elle va passer de ces vœux et de ces promesses à la passion désordonnée qui les lui fait oublier. Par cet artifice , Virgile a su joindre à l'expression de l'amour celle du remords, souvent si dramatique.

Ou a souvent comparé la Didon de Virgile à la Phèdre de Racine : une différeuce qui est à l'avantage du premier, c'est la belle progression qu'il a mise dans son récit. Phèdre, arrivant sur la scène, laisse éclater la violence de sa passion; mais il faut convenir que cela étoit nécessaire à l'exposition du sujet, et que l'amour incestueux de cette reine devoit avoir un autre caractère que celui de Didon. Virgile, profitant de la facilité que lui donnoit la marche moins circonscrite de l'épopée, a nuancé avec une adresse extrême les progrès de l'amour, qui va toujours croissant d'intérêt et de violence. Au \ieu d'en décrire d'abord les explosions les plus terribles, il peint d'une manière touchante les premières impressions d'une mélancolie amoureuse qui s'entretient par la rêverie; il marque tous les symptômes de ce poison lent et doux, qui pénètre toutes les parties de l'existence, qu'on redoute et qu'on aime , qu'on nourrit en essayant de le combattre. L'avidité avec laquelle Didon écoute les récits du héros , ses malheurs , et ses exploits ; l'impression profonde qu'elle en a reçue; l'aveu timide qu'elle en fait à sa sœur, dans le sein de laquelle elle a besoin d'éj)ancher son ainu déjà si violemment tourmentée ; le plaisir avec lequel elle écoute les conseils qui encouragent son amour et alfolblissent ses remords, en lui représentant la tristesse de sa vie solitaire, la privation des douceurs de la maternité, les grands avantages politiques résultant d'un hymen qui unira les Troyens et les Carthaginois; les sacrifices qu'elle fait aux dieux pour en obtenir des réponses favorables à son amour; l'empressement avec lequel elle montre à Énée Carthage naissante, un empire tout prêt; la demande qu'elle lui fait d'entendre encore le récit de ses aventures; la solitude qu'elle trouve dans sou palais, au milieu de sa cour, lorsque Énée se retire; le plaisir qu'elle éprouve à rechercher ses traits dans ceux d'Ascagne : telle est la marche naturelle d'une passion naissante; tel est l'admirable tableau qu'en a tracé Virgile.

Ce livre renferme trois discours de Didon à Énée, tous trois de caractère différent. Le premier est doux, tendre, et passionné ; ce n'est encore qu'une amante plaintive. Le second, provoqué par la réponse du héros, est de l'emportement le plus violent et de la fureur la plus éloquente; on y voit déjà quelques germes du désespoir qui doit amener un dénoûment si tragique. Le troisième est cette fameuse imprécation pleine de tous les transports d'un amour désespéré; mais ce qui en fait la principale beauté, c'est que Virgile a su y mettre en perspective les luttes terribles de Rome et de Carthage, fondées, non pas sur des rivalités de commerce et de puissance, mais sur une haine héréditaire; c'est de son lit de mort que Didon lègue toute sa vengeance à sa postérité. Un seul trait a suffi pour faire reconooîtrc Annibal, ce terrible ennemi des Romains, cet exécuteur si implacable des imprécations de la reine de Carthage Ce passage est un do ceux qu'on a le plus justement aomirés, non seulement à cause de la beauté des détails, mais parce qo'ii lie avec une grande adresse cet épisode à l'action princi])ale. On sent que ces imprécations n'ont pu être dictées que ]>ar le plus violent désespoir. C'est de ce moment que Didon médite sa mort : rien de plus pathétique que la manière

NOTES DU LIVRE IV

dont elle est préparée. Virgile commence à rembrunir ses couleurs; ce ne sont plus des festins, des chasses, et des fêtes; tout est mélancolique et lugubre. La reine n'est plus attentive qu'aux présages affreux qui la glacent d'effroi; le vin du sacrifice, changé en sang; la voix lamentable de Sichee , l'appelant du fond de son tombeau ; le cri des oiseaux sinistres; le souvenir des malheurs que lui annoncèrent les augures : tout la détache de la vie, et l'invite à la mort. Elle appelle sa sœur, ce n'est plus pour lui faire l'aveu de son amour, mais pour lui ordonner les apprêts du bûcher fatal. Elle lui cache son funeste pi'ojct, ce qui étoit nécessaire à la vraisemblance. Suivant l'usage religieux de ce temps, elle offre un sacrifice aux dieux infernaux, .\insi le lecteur s'avance vers la catastrophe , à travers les peintures les plus propres à l'y préparer. Enfin tout est prêt; le moment fatal arrive. Rien peut-être, dans tout ce livre, n'égale la force et l'harraonie avec laquelle Virgilej peint les symptômes du désespoir qui conduit Didon sur le bûcher. La vérité de ce tableau feroit croire qu'il avoit vu lui-même de pareils événements, et qu'il avoit été témoin de tout le désordre de l'ame et des sens qui accompagne le suicide. Un des ressorts les plus puissants de la poésie, c'est le secret des oppositions et des contrastes. Didon, que l'on vient de voir agitée des mouvements les plus désordonnés, roulant des yeux sanglants, le visage parsemé de taches livides , et portant déjà dans tous ses traits la pâleur de la mort, s'élançant d'un pas impétueux vers le bûcher , n'est pas plus tôt montée au sommet de la fatale pyramide, quia la vue du portrait d'Énée , de son vêtement, et du glaive dont l'Amour lui fit présent, et dont il étoit loin de prévoir l'usage, sa fureur reste un instant suspendue; elle s'adresse à tous ces monuments d'une passion autrefois si chère à son cœur, et maintenant la source de sentiments si douloureux; c'est à eux qu'elle confie ses derniers soupirs, et qu'elle rend son ame, suivant celte belle expression : ^dcipite haac animam. Alors, par un retour naturel, et qui ne prouve pas moins combien Virgile connoissoit le cœur humain, elle rejette ses regards sur le passé, se rend compte de toutes les époques de sa vie, de tout ce qui peut lui donner quelque consolation dans ses derniers moments : elle a tengé son époux, elle s fondé un empire, elle régnoit heureuse; Énée seul est venu troubler tant de gloire et tant de bonheur. Cette idée porte le dernier désordre dans son imagination , et détermine l'exécution de son funeste projet. Cette tragédie (car on ne peut appeler autrement cet intéressant épisode) est terminée, comme cela devoit être, par le désespoir et les plaintes touchantes de la sœur de Didon. Voilà l'anatomie dramatique de ce quatrième livre , dépouillé des innombrables beautés de style, d'images et d'harmonie, que nous essaierons d'indiquer plus loin. 11 nous reste à parler de la partie épique, principalement fondée sur le merveilleux. La première scène se passe entre Junon et Vénus. Junon, protectrice de Carthage, et craignant pour cette ville les destinées menaçantes de Rome, propose adroitement à Vénus, mère d'Énée, de retenir ce prince dans la capitale de la Libye, d'unir ensemble les deux peuples par l'hymen des deux amants. Vénus s'aperçoit de l'artifice, et s'en remet à la décision de Jupiter, dont elle connoît les intentions favorables. Cette fiction est pleine d'esprit, de grâce, et de justesse; il convenoit à l'orgueil de Junon d'essayer d'arrêter Énée dans la Libye , et à la tendresse de Vénus de s'y opposer. Cependant Didon ne dissimule plus son amour; la Renommée, que Virgile décrit d'une manière si brillante, et fort supérieure à toutes les imitations qu'on en a faites, court publier dans toute l'Afri-

que le mariage d'Énée et de la reine de Carthage. larbe, indigné que ses vœux aient été repousses par cette princesse, se plaint à Jupiter de l'affront fait à son fils. Jupiter appelle Mercure, et le charge d'aller intimer ses ordres souverains au prince troyen. Énée, malgré tous ses sentiments de reconnoissance et d'amour pour Didon , se prépare à obéir. Durant son sommeil , qu'on a peine à concevoir dans une pareille circonstance, et qu'on a justement reproché à Virgile, Mercure lui apparoît une seconde fois, et lui répète les ordres qu'il lui a déjà donnés. On voit clairement que Virjrile n'a imaginé cette seconde apparition du messager des dieux que pour mieux motiver le départ d'Énée. Et, en effet, c'en dcvroit être assez, aux yeux des lecteurs judicieux, pour justifier le héros de l'£^. néicle, si injustement accusé d'ingratitude envers Didon, par ceux qui oublient que le premier trait de son caractère est le respect pour la divinité; que d'ailleurs l'invariable destin, plus fort que tous les dieux ensemble, l'appelle en Italie, et que cette arrivée est le but principal du poème. Enfin Énée part. Didon se dévoue à la mort; et cette mort elle-même a son merveilleux; la même déesse qui a conduit Énée et Didon dans la grotte où s'est consommé leur hymen , envoie la messagère couper le cheveu fatal. Ainsi, ce livre renferme les sentiments les plus pathétiques du cœur, l'amour, les regrets, les remords, la vengeance; d'un autre côté, ce que la fiction peut produire de plus ingénieux. Qu'on ajoute à cela cette foule innombrable d'images vives, de descriptions brillantes, faites pour animer et enrichir l'épopée; et on concevra comment, par son étonnante perfection, ce livre a dû en quelque sorte calomnier tous ceux qui le suivent. Quelques critiques ont avancé que le fond en étant épisodique, ainsi que celui du suivant, où Virgile décrit les jeux célébrés sur le tombeau d'Anchise, il retardoit l'action : mais s'il est vrai, comme ou n'en peut douter, que l'épopée, comme la tragédie, vive d'obstacles à vaincre et de difficultés à surmonter, et que l'intérêt de l'action profite également de ce qui l'avance et de ce qui la retarde, quoi de plus ingénieusement imaginé, que de faire retenir Énée à Carthage, par une reine aimable, parles douceurs du repos, et d'un asile dont la tranquillité succède à tant d'orages?

Passons maintenant aux détails du style, et à l'admirable t* lent de l'exécution.

1 At regjna, gravi jam dudum saucia cura, Volnus alit venis, etc.

L'idée d'une blessure est celle que les poètes ont le plus souvent employée pour peindre les impressions de l'amour; mais il seroit impos.sible de dire dans notre langue, comme Virgile l'a fait dans la sienne, qu'une personne amoureuse nourrit sa blessure. Racine seul a été aussi hardi et beaucoup plus exact, lorsqu'il a fait dire à Phèdre, act. I, se. ni :

Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.

2 Et cxco carpitur igni.

Des feux aveugles veulent dire ici des feux cachés. Cette expression remarquable est répétée dans le même sens dans un autre endroit de ce livre, pour peindre le feu de la foudre caché dans les nuages : Cœcique in nubibus ignés. Au reste, notre langue a aussi dans ce genre quelques hardiesses; et, si Virgile dit des yêttxafÊug^M, nous disons un bniilsourd, de sourdes menées.

3 Multa viii virlus animo, mullusque rrcursat Gonlis lioiios : liacrcnt infixi pcctore voltus , Vcrbaque, etc.

On voit d'abord réuni tout ce qui donne du relief à un hé-

ko.

NOTES DU LIVRE IV

ros, ses qualités personnelles, et l'éclat que réflécliit sur lui le mérite de ses aïeux. Le peu de mots qui suivent présentent toutes les autres qualités qui ont dû contribuer à séduire Didon : la beauté d'Énéc , et le charme de ses discours. La mémoire d'une amante retient non seulement les traits et les exploits de celui qu'elle aime, mais jusqu'aux moindres sons qui ont frappé son oreille.

4 Nec placidam membris dat cura quietfm.

Racine a ainsi imité ce vers d'une manière supérieure à son modèle :

Son chagrin inquiet l'arrache de son lit.

Phèdre, act. I , se. ii.

5 Huraentemque Aurora polo dimoverat umbram , etc.

Ce vers, d'une harmonie si douce , contraste heureusement avec la peinture des mouvements violents dont DWou est agitée :

Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent!

Quis novus hic nostris siiccossit sedibns hospesl

Quem sese ore ferens ! quam forti pectore et armis î etc.

Depuis que M. Le Franc a substitué avec raison le nom d'Élise à celui d'Anne, un peu vulgaire dans notre langue, tous les traducteurs de ce quatrième livre ont suivi cet exem». pie. Ou voit déjà dans ces vers l'impression profonde qu'Énée a produite sur le cœur de Didon ; l'aveu qu'elle en fait rend cette passion intéressante. Elle sent combien cet amour peut la dégrader, et elle s'ose d'abord le faire connoître qu'à sa sœur, confidente de ses sentiments les plus secrets. Elle est frappée de la beauté des traits du héros ; mais elle l'est surtout de ses vertus, de son courage, de ses malheurs. Elle-même veut ennoblir sa passion à ses propres yeux; elle ne doute point qu'Énée ne soit sorti d'une race divine. Il paroît que chez les anciens, comme parmi nous, comme dans les temps les plus héroïques de notre chevalerie, la valeur étoit auprès des femmes un des premiers moyens de séduction.

6 Dégénères animos timor arguit.

Pour être plus littéral, il eût fallu traduire ainsi:

Un cœur làclie décèle une basse origine;

mais cette idée est renfermée dans celle que j'ai préférée, cl semble se lier plus naturellement à la suite du discours.

7 Si inihi non animo fixum immotumque sederet , etc.

Virgile jette ici les premiers germes de l'intércl dramatique, eu présentant DiJon comme invinciblement attachée à la mémoire de Sichéc, son premier époux, et fermement résolue de ne point lui donner de successeur. INous observerons que c'est le même sentiment qui donne tant d'intérêt au rôle d'Audromaque.

8 Solus hic inQcxit sensus , animumque labantem Inipulit.

Cette marche de la passion de Didon , exprimée par ellemême, est pleine de pudeur et de convenance. Énée seul, depuis la mort de Sichée, a ébranlé sa fidélité. Ce peu de mots fait prévoir sa foiblesse.

9 Adgnosco vcteris vestigia flammx.

Ce trait est d'une extrême finesse. Dans sa passion pour Énée, Didon retrouve les traces de son amour pour Sichée; et l'on voit qu'elle ne s'éloigne que par degrés de ce premier sentiflient. Racine a profité de ce vers, lorsqu'il a fait dire à Oreste { Androrriti^ue, net. \ , se. l ) .

De mes frm mal éteints je reconnus la trace.

10 Sed mihi vel tellus optem priuG ima dehisral ,

Vel pater omnipotens adigat me Ailminc ad urnbras , etc.

L'expression i^e ce serment est d'une grande harmonie. L'a postrophe à la pudeur, en la personnifiant, pour ainsi dire, donne une plus grande idée de la fidélité que Didon lui a vouée.

11 nie mecs, primus qui me sibi junxit, amores Abstulit : ille habeat secum , servetque sépulcre.

Racine a heureusement imité ces deux vers, en faisant dire à Andronwque ( act. 111, se. iv ) :

Ma flamme par Hector fut jadis allumée : A-vec lui dans la tombe elle reste enfermée.

Peut-être qu'une flamme jadis allumée a moins de naturel , de douceur, et d'élégance, (^ue primus qui me sibi junxit , amores abstulit.

11 Sic effata , sinum lacrymis implevit obortis , etc

La beauté de ce vers est fondée sur une grande connoissance du cœur humain. Didon a fait un grand effort pour avouer à sa sœur une passion qu'elle voudroit se dissimuler à ellemême, et son cœur une fois ouvert, se soulage par des larmes : c'est la marche de la nature.

En général, tout ce début est plein d'adresse; Virgile arrive par des gradations insensibles, mais extrêmement naturelles, aux grands éclats de la passion qu'il veut peindre. C'est à travers les souvenirs de son premier amour, la crainte de sa nouvelle passion, le cri des remords, et les reproches qu'elle se fait de ses serments violés, que Didon en vie:it à l'abandon total de sa gloire et au sacrifice d'une longue fidélité. Elle est ici d'autant plus intéressante, qu'elle n'imagine pas même qu'elle puisse succomber.

i3 Anna refcrt : • 0 luce magis dilecta , sorori , etc.

Tout ce discours d'Elise peut être comparé à celui d'OEnone dans Phèdre. Virgile, respectant toujours les idées religieuses, s'est bien gardé de s'autoriser de l'exemple des dieux, comme l'a fait Racine dans "ces vers :

Les dieux mêmes, les dieux de l'Olympe habitants. Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes, Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

Act. IV, se. VI.

14 Placitone etiam pugnabis amori ?

Ce passage a été imité par Racine :

Combattrez-vous encore un penchant qui vous plaît'

i5 Quid bella Tyro surgentia dicam ,

Germanique minas?

Dis equidcnt auspicibus reoi et Junone secunda . etc

Élise joint avec adresse aux considérations politiques les considérations religieuses. Pygmalion , frère de Didon , est d'autant plus à craindre, qu'il est l'assassin d'un époux vivement regretté. L'arrivée d'Énée à Carthage n'est plus pour elle un événement ordinaire; elle a été dirigée par les dieux mêmes, et principalement par Junon, protectrice de son empire.

16 Solvitque pudorem.

Princtpio delubra adeunt , pacemque per aras Exquirunt, etc.

La pudeur est ici représentée, avec beaucoup de justesse, comme un lien qu'il a fallu dénouer. Tout ce qui suit est d'une admirable beauté. Les idées religieuses, mêlées à celles do l'amour, donnent à la poésie un caractère touchant et solennel. Pope l'a bien senti dans la composition de sa belle éfntrc ^Héloïse a Abailard. C'est dans le temple , c'est au pied des autels qu'il amène ces deux amants, et qu'il représente l'amour

NOTES DU LIVRE IV

victorieux de la majesté des cérémonies et de la sainleté du sacrifice.

« Viens, dit Héloïse, que son amour malheureux doit con- « duire à la mort, viens, Abailard, viens, le cierge funéraire " dans la main, viens m'adoucir le passage de cette vie à « l'autre. » Si on suppriinoit de cet ouvrage, l'une des plus belles productions de Pope, l'heureux mélange de l'amour et de la religion, on lui ôteroit son principal mérite. Colardeau, (jui paroît l'avoir senti quelquefois, n'est pas enlièrement à l'abri de ce reproche.

En général, on voit trop qu'il n'a pu lire Pope que dans une traduction française. Plusieurs des beautés de l'original sont mieux conservées dans une imitation que M. de La Harpe en a faite pour remplir les vides laissés par le jeune traducteur. Celui-ci n'avoit pas assez vu combien ce mélange de religion et d'amour est propre à produire de profondes impressions.

17 Pecudumque reclusis

Pectoribus inbians , spirantia consulit exia , etc.

Le mot inhians peint avec une grande énergie l'attention profonde avec laquelle Didon cherche à lire son destin dans les entrailles des victimes. Ce passage a inspiré à Racine plusieurs beaux vers qui en sont évidemment une imitation.

De victimes moi-même à toute heure entourée , Je cherchois dans leurs Oancs ma raison égarée : D'un incurable amour remèdes impuissants! En vain sur les autels ma main brûloit l'encens : Quand ma bouche imploroit le nom de la déesse, fadorois Hippolyte; et, le voyant sans cesse. Même au pied des autels que je faisois fumer, J'offrois tout à ce dieu que je n'osois nommer. Ph'adre, act. I, se. 111.

On peut remarquer ici qu'il y a dans Racine une sorte d'esprit, de finesse et d'élégance plus appropriée au génie de notre langue, et dans Virgile plus d'énergie et de mouvement, particulièrement dans ces vers :

Heu! vatum ignarse mentes! quid vota furentem, ' Quid delubra juvant?

18 Est mollis flamma medullas

Interea , et tacitum vivit sub pectore volnus.

Mollis Jlamma est une expression heureuse, parcequ'elle rend avec une extrême précision les tourments et les délices (le l'amour.

Tacitum /vivit sub pectore ^volnus est tellement intraduisible, que Racine même n'a pas tenté de l'imiter.

19 Qualis conjecta cerva sagitta , etc.

On a toujours admiré avec raison la comparaison de Didon blessée des traits de l'amour, avec une biche qui emporte dans ses flancs la flèche qui l'a percée. L'épithète nescius est heureuse, parceque l'objet d'une passion l'allume souvent sans le savoir.

ao Nunc média .î^nean secum per mcenîa ducit , etc.

Virgile, après avoir peint l'amour de Didon, peint mieux peut-être encore les efforts qu'elle fait pour se faire aimer, et pour arrêter Énée dans Carlhage. Ce héros fugitif cherche uue patrie ; Didon le conduit dans sa cité naissante , déjà riche des dépouilles de Sidon, et prête à le recevoir, whemque l>aratam.

21 Incipit eiTari , mediaque in voce resistit.

Didon veut déclarer son amour, et s'interrompt tout-à-coup Les aveux les plus intéressants dans ce genre sont toujours les plus timides, et le silence de la pudeur est pcut-êlrc plus

éloquent que les expressions les plus brûlantes de la passion.

ï2 Nunc eadem , labente die , convivia quaerit , etc. Rien de plus naturel que l'empressement avec lequel Didon cherche à ramener Énée à ses festins du soir; c'est ce que veut dire labente die. Les heures du soir sont véritablement celles de l'amour. Il est également naturel qu'elle veuille entendre de nouveau les aventures qui ont fait sur son ame une impression si profonde; c'est encore Énée qu'elle cherche dans ses récits.

aS Pendetque iterum narrantis ab ore.

M. de Pompignan a cherché à rendre cette expression par ce vers :

Chaque instant qu'attachée au plaisir de l'entendre... Diilun, act. I , se. iv.

L'image de Didon , suspendue à la bouche du héros qui raconte, est infiniment plus belle et plus hardie.

14 Sola domo mœret varua , stratisque relictis

Incubât. lUum absens absentem auditque videtque, etc.

Tous les mouvements de Didon, lorsque Énée s'est retiré dans son appartement, sont saisis avec la plus extrême sagacité. Au milieu de sa cour, entourée de ses gardes, elle se croit plongée dans la plus profonde solitude. C'est ainsi que Racine fait dire à Antiochus, après le départ de Bérénice :

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui '.

Bérénice, act. I , se. iv.

L'Orient fut désert du moment que Bérénice fut absente. Didon s'empare du siège que son amant vient de quitter : absent, elle croit encore le voir et l'entendre. La répétition des mêmes mots exprime fort bien ici l'obstination avec laquelle cette reine s'attache ou à la personne ou au souvenir de son amant. .Mais ce qui surpasse la beauté de ces images, c'est celle de Didon prenant le fils du héros dans ses bras, et cherchant dans les traits d'Ascagne le portrait de son père, comme un dédommagement et une consolation.

25 Non cœptae adsurgunt turres ; non arma juventus , etc. Cette pensée de Virgile est très philosophique, et elle exprime de la manière la plus heureuse comment les passions des souverains nuisent à la prospérité d'un grand empire, et répandent dans toute leur nation l'oubli de ses plus grands intérêts, et de tout ce qui produit la félicité publique. Peutêtre n'a-t-on pas assez bien compris le véritable sens des mots minœque murorum intentes. Toutes les grandes constructions imparfaites ont un air de menace, parcequ'elles font naître l'idée d'un écroulement prochain.

26 Quam simul ac tali persensit peste tenerl

Gara Jovis conj ux , nec famam obstare f urori , etc.

Ce passage est difficile à traiter, parceque dans cette lutte de deux déesses aucune des deux ne devoit être dégradée. Junon , toujours fidèle au projet d'écarter les Troyens de l'Italie, propose à Vénus d'unir ensemble les Tyriens et les Troyens par l'hymen d'Énée et de Didon, qui deviendra le sceau de la réconciliation des deux divinités : mais Vénus, par un sourire, marque qu'elle a deviné les intentions de sa rivale; elle lui répond d'une manière pleine de finesse et de convenance.

27 Una dolo divum si femina victa duorum est!

Racine a mis dans la bouche de Phèdre une heureuse imitation de ce vers (act. II, se. v) :

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une foible mortelle...

NOTES DU LIVRE IV

I,c vers de Virgile a l'avantage d'exprimer que les deux divinités qui ont triomphé de Didon ont joint l'artifice à la puissance.

28 Connubio jungam stabili , propriainque dicabo, etc.

Ce vers tout entier se trouve déjà dans le premier livre, et c'est aussi dans la bouche de Junon. Virgile s'est souvent ainsi répété; et cette observation seule prouvcroit qu'il s'étoit toujours proposé de revoir son ouvrage.

19 Oceanum interea surgons Aurora relinquit, etc. Virgile a mis une extrême perfection dans la description de cette chasse; elle est pleine d'images bien choisies, de convenance et de rapidité. Délecta juventtis exprime fort bien l'espèce d'étiquette qui n'admet autour des souverains, dans leurs parties de plaisir, que l'élite de leur cour; et la jeunesse y paroît avec de grands avantages. L'appareil, les Instruments de la chasse, le cortège de la reine, sont décrits avec beaucoup de justesse. Le poète ne manque pas de faire paroître dans cette fcte les cavaliers numides, renommés par leur adresse dans l'équitation. L'expression si heureuse et si précise, odora canuni vis, n'a pu se rendre que par des équivalents. L'empressement avec lequel les grands admis à cette chasse arrivent au rendez-vous n'est pas oublié; il étoit naturel aussi d'exprimer rimpatlcnce avec laquelle est attendu le principal personnage; et le cheval même qui doit le porter a fourni à cette description des traits également justes et brillants; la richesse de son harnois est parfaitement rendue en deux mots, qui le couvrent à-la-fois de ce qu'il y a de plus précieux, d'or, et de pourpre, ostroque insignes et aura.

3o Stat sonipes, ac frena feiox spiimantia mandit.

Ce vers exprime admirablement un cheval bien dressé, qui réunit ensemble l'ardeur et la docilité. On y trouve d'ailleurs une magie d'harmonie, qui fait qu'on croit entendre l'action d'un coursier fougueux rongeant son frein d'impatience.

Tandem prngreditur exprime parfaitement la longue attente oecasionée par le retard de la reine, et le plaisir que fait naître sa présence. Dn des privilèges de la grandeur est de ne pas attendre, et d'être attendu. Louis XIV, arrivant en même temps que sa voiture au pied du grand escalier de Versailles , dit, en se retournant vers son grand-écuyer : J'ai failli attendre. Ce mot exprime vivement le sentiment qu'il avoit de l'élévation de son rang et du respect qui lui étoit dû.

SI le souverain de Carthage avoit été un liomrae , Virgile ne se seroit peut-être pas arrêtée décrire son costume; mais une jeune reine, mais une amante intéressée à plaire, ne devolt rien avoir oublié de ce qui pouvoit y contribuer. Le poète lui prête tout le goût et toute la magnificence dont une toilette de chasse est susceptible. Il est tout simple que, dans ce jour, les Troyens et leur chef jouent un des premiers rôles. La comparaison d'Euce avec Apollon, si elle n'est pas d'une grande exactitude , est de la plus belle poésie. C'est toujours aux dieux qu'Homère et Virgile comparent les hommes qu'ils veulent faire valoir. Dans la suite de cette description, le lieu de la scène, les chasseurs, les animaux poursuivis, sont peints avec tout le mouvement et toute la vérité nécessaires. Pour faire partir ces animaux sauvages, Virgile attend avec raison que la chasse soit parvenue dans les taillis les plus é[)ais et les lieux les plus impraticables; alors, par un mélange heureux de syllabes brèves et longues, par la cadence et la coupe des vers, il nous fait entendre les sauts, les bonds Impétueux, et la fuite précipitée des daims, des chevreuils, et des chamois, chassés précipitamment de leurs retraites. Nous avons remarqué ailleurs

comment 11 a peint, dans la personne d'Ascagnc, l'ardeur et l'émulation que mettent les jeunes gens dans ces sortes d'exercices.

3i Interea magno misceri murmure cœUim , etc.

On a observé avec raison que ce qui se passe de mystérieux dans la grotte où l'orage conduit Énée et Didon est décrit par Virgile avec toute la décence de la pudeur; et, si une foule d'autres peintures fait honneur à son génie, celle-ci a toujours honoré son caractère. Une observation plus importante, et peut-être plus nouvelle, c'est que, pour donner plus de solennité à cet hymen, il suppose que ce sont de grandes divinités qui ont donné le signal; c'est le tonnerre qui le proclame, c'est la foudre qui l'éclairé. Les nymphes, hurlant au sommet des montagnes, rappelleut les femmes qui, suivant l'usage antique, annonçoicnt par des cris celui de la pudeur mourante. Ainsi, ce sont tous les éléments, ce sont les dieux, c'est la nature entière qui fait les frais de cet hymen : idée vraiment neuve et Imposante.

32 Extemplo Libyae magnas it Fama per urbis, etc.

Plusieurs poêles, après Virgile, ont fait des descriptions de la Renommée; la première est celle d'Ovide dans le douzième livre des Métamorphoses, très bien rendue par M. de Saint-Ange. Le palais de la déesse y est décrit d'une manière brillante; mais la prolixité et la monotonie des couleurs empêchent d'en distinguer les traits les plus remarquables.

La description de Boileau,dans le second chant du Lutrin, est beaucoup moins étendue; mais aucun des traits que coidjiortoit son sujet n'y est oublie :

Cependant cet oiseau qui prjne les merveilles. Ce monstre, composé de bouches et d'oreilles. Qui , sans cesse volant de climats en climats, Dit par-tout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas; La Renommée enfin, cette prompte courrière. Va d'un mortel effroi glacer la perruquière.

Voltaire a fait aussi, en décrivant la RenomiKée dans le luiitièmc chant de la Henriade , une heureuse imitation de Virgile. Mais celle de J.-B. Piousseau, dans sa belle ode au prince Eugène, nous paroît supérieure à toutes les autres par la rapidité et le mouvement.

Quelle est cette déesse énorme, Ou plutôt ce monstre difforme, Tout couvert d'oreilles et d'yeun.

Dont la voix ressemble au tonnerre.

Et qui, des pieds touchant la terre, Cache sa tête dans les cieux?

C'est l'inconstante Renommée ,

Qui , sans cesse les yeux ouverts ,

Fait sa revue accoutumée

Dans tous les coins de l'univers;

Toujours vainc, toujours errante.

Et messagère indifférente

Des vérités et de l'erreur.

Sa voix, en merveilles féconde,

Va chez tous les peuples du monde

Semer le bruit et la terreur.

33 Juppiter omnipotens , cui nunc Maurusia pictis, etc.

Ce discours d'Iarbe est plein de toute la chaleur et de tout l'emportement d'un caractère exalté par les ardeurs du ciel africain; il exprime d'ailleurs tout l'orgueil d'un fils de Jupiter, qui semble lui-même tenir en main les foudres de sou père.

34 Vade âge , nate , voca Zepliyros , et labere oennis.

M. de Marmontel a remarqué avec raison l'extrême légèreté de ce vers, presque tout entier composé de dastyles.

NOTES DU LIVRE IV

Le discours de Jupiter a toute la dignité convenable au souverain des dieux : Gravidam imperiis est une de ces hardiesses si conununcs à Virgile, et si difficiles à transporter dans notre langue; elle rappelle \e J'ela armis du second livre.

35 Naviget. Iléec summa est; liic nostri nuutius esto.

Ce vers a, si j'ose ainsi dire, toute la précision et toute la fermeté du commandement.

La description de l'appareil dont s'entoure Mercure a perdu une grande partie de rintérèt qu'elle avoit pour les anciens; mais les vers qui l'expriment conservent encore pour nous tout le charme que ne perd jamais la belle poésie. On en peut dire autant de la description d'Atlas, l'aïeul de Mercure, changé eu montagne. La comparaison de ce dieu, effleurant d'une aile légère le rivage de Carthage, est un des larcins assez fréquents que le poëte latin a faits à Homère.

3G Adrectaeque horrore comae, et vox faucibus haesit.

Ce vers est encore un de ceux que Virgile s'est pris à luimême. Ce n'est point la crainte des dieux qu'il a voulu exprimer, c'est le respect d'Énée pour la présence de la divinité, .^ussi son premier mouvement est d'obéir, mais avec tout le regret que doivent lui inspirer les bienfaits de Didon, sa tendresse pour elle, et le charme d'un asile où il trouvoit un repos si chèrement acheté par un long exil et les fatigues d'une pénible navigation : sou irrésolution concourt encore à diminuer ce que son départ peut avoir d'odieux. La joie em- |)ressée avec laquelle les Troyens se disposent à partir sert aussi à justifier Euée. En6n, Virgile n'a oublié, dans la suite de ce chant, aucun des traits qui pouvoient disculper son héros des torts qu'on s'obstine à lui trouver; ce qui prouve qu'il sentoit bien que, sous ce rapport, le caractère de son héros n'est pas tout-à-fait irréprochable.

$7 At regina dolos, quis fallcre possit amantpm ! Piaesensit, motusque eicepit prima futures, etc.

Ces premières impressions que produit sur le cœur de Didon la nouvelle du prochain départ d'Enée, sont peintes avec beaucoup de force et de vérité. Celte exclamation : Quisjalleie possit amantem! est sur-tout remarquable. Omnia tuta timens exprime bien les alarmes et l'inquiétude qui accompagnent l'amour. On ne pouvoit mieux peindre son délire, qu'en le comparant à celui des bacchantes.

33 Dissimularc etiam sperasti , perfide, tantum Posse nefas, tacitusque mea decedere terra? etc.

IS'ous avous déjà observé le caractère de ce discours, oii la passion est véritablement éloquente. Didon espère encore , et l'amour, dans cette situation, met quelque mesure à l'expression de sa fureur; aussi, dans cette première explication, les sentiments tendres et passionnés reviennent-ils plus souvent que les accents de la colère et de l'emportement. La reine paroit craindre autant les dangers auxquels s'expose son amant, que les malheurs qui l'attendent elle-même.

Sg Ego te , quae plurima fando

Enumerare vales, nuDquam, regina , negabo Promeritam , etc.

Ce qui touche le plus un cœur noble, c'est le reproche d'ingratitude; aussi c'est ce reproche qu'Enée repousse avant tout. Les ordres des dieux, la volonté du destin, l'apparition de son père, qui lui rappelle ses devoirs, achèvent sa justification. Mais, comme nous l'avons remarqué ailleurs, pcutclrc l'amant de Didou, près de la quitter, lui dcvoil-il uue

réponse plus douce et plus galante, et des expressions plus vives de reconnoissance et de regret.

40 Talia dicentem jam dudum aversa tuetur, ete. La réplique de Didon est d'abord tout entière dans ses regards, dans son attitude, et même dans son silence. Ce second discours, par la raison que'nous avons déjà alléguée, devoit être plus violent, plus emporté que celui qui le précède; moins d'espérance devoit produire plus de colère : aussi ne peul-OQ rien ajouter aux mouvements de désespoir et de rage qu'il contient. Un peintre qui auroit à représenter une amante furieuse d'une réponse qui la désespère et d'un abandon qui l'outrage, ne pourroit mieux faire que de rendre l'attitude et les mouvements que Virgile donne ici à Didon. Didon commence par l'injure qui doit être la plus sensible au cœur d'Énée. Sa gloire étoit d'être issu du sang troyen, d'être chargé par les dieux d'en perpétuer la race; et dès le premier vers, elle lui refuse cet honneur; le descendant de Dardamis n'est plus que l'enfant du Caucase, et le nourrisson d'une tigresse. Racine a imité les mouvements les plus remarquables de ce discours dans la tragédie A' Andromaque. Voici surtout trois vers qui en sont une traduction presque littérale :

En ai-je pu tirer un seul gémissement?

Tranquille à mes soupirs , muet à mes alarmes, Sembloit-il seulement qu'il eût part à mes larmes? Act. V, se. I.

41 Jamjam née maxuma Juno,

Nec Saturnius haec oculis pater adspicit aequis.

Le premier des crimes pour une femme, c'est l'indifférenoe et l'ingratitude. Jupiter et Junon deviennent injustes du moment où Énée se montre insensible ; et toute vertu disparoît aux yeux de Didon , lorsqu'elle ne voit plus qu'uu traître daui son amant. Nusquam tutajides.

A qui se confier, quand Énée est un traître? 41 At pius iEneas, quaniqnam lenire dolentem , etc.

Virgile, avant de faire partir Enée, comme s'il eiît prévu les torts que les critiques dévoient lui donner un jour, a soin de le représenter affligé de son départ involontaire, et désirant adoucir la douleur de Didon: Lenire dolentem solundu cupit. A ces regrets il oppose immédiatement le respect du héros pour les ordres des dieux, et l'empressement de ses compagnons, prévenus, comme lui, de la grandeur de leurs destinées. Cet empressement est parfaitement bien exprime par ces matériaux encore bruts dont ils dépouillent les forêts voisines, et qu'ils entassent à la hâte sur le rivage. J'ai remarqué ailleurs la beauté de la comparaison des Troyens avec les fourmis, qui réunit la vérité des détails, l'élégance, l'harmonie, et ce degré de justesse qui doit lui suffire. Quand les poètes rapprochent les hommes des animaux, il faut qu'ils aient soin de rapprocher de l'homme les animaux eux-mêmes; c'est ce que Virgile a fait en donnant aux fourmis une espèce de discipline militaire : Agmina cogunt, castigantque moras. 43 Quis tibi tune , Dido , cernenti talia sensus !

Cette apostrophe pathétique, adressée à Didon, nous fait partager sa situation pénible et ses émotions douloureuses : comme amante délaissée, Virgile la peint souffrante ; et, comme reine humiliée, elle est obligée de descendre de la hauteur de son rang aux supplications et aux prières. Le discours qu'elle adresse à sa sœur est peut-être le plus touchant de ceux que Virgile a mis dans sa bouche. Elle attaque le cœur d'Enée par tout ce qu'il y a de plus affectueux et de plus modeste, par tout ce qu'il y a de plus capable de le fléchir. Lorsq^u'ils

NOTES DU LIVRE IV

représentent des amantes réduites au dernier désespoir, les poètes leur prêtent toujours de la modération et de la prière. C'est ainsi qu'Hermione dit à Pyrrhus :

Ordonnez votre hymen , j'y consens; mais du moins Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins. Pour la dernière fois je vous parle peut. être : Pifférez.Ie d'un jour, demain vous serez maître.

Andromaquc, act. IV, se. v.

Des formes à-peu-près semblables sont employées par Didon ; elle ne demande plus à Énée de partager son trône et son lit , mais seulement de donner à sa douleur le temps de s'afl'oiblir, et à son courage celui de s'y préparer.

44 Non ego cum Danais Trojanam exsrindcre gentem, etc.

Un sentiment non moins naturel aux femmes délaissées, c'est de n'avoir aucun tort aux yeux de ceux qui en ont de grands envers elles : « Ai-je , s'écrie Didon, conspiré avec les « Grecs contre l'empire troyen? Ai-je envoyé mes vaisseaux « contre Pergame ? Ai-je troublé les mânes d'Anchise , ou violé « son tombeau? » Elle se feroit un crime de mettre obstacle à ses destinées, mais elle rin\ite à attendre des vents plus favorables. Tous ces mouvements sont naturels, vifs, et passionnés. Ce qu'il y a peut-être de plus délicat dans ce discours, ce sont les expressions par lesquelles Didon prêle à Élise un grand ascendant sur l'esprit d'Énée. L'amour est tellement voisin de la jalousie, qu'il lui semble que sa sœur a pris sur son amant un empire qu'elle-même n'a pu obtenir ;

Toi seule sur l'ingrat avois pris quelque empire; Dans sou ame a toi seule il pernifttoit de lire. Seule enfin , pies de lui trouvant un doux accueil , Tu savois du b:irbure appiivoiser l'orgueil.

Fata obstant, placidasque vii i deus obstruit auris. Ici Virgile, pour excuser Éuée, ne se contente pas de dire qu'il obéit aux dieux; il ajoute qu'un dieu lui-même ferme les oreilles du héros aux prières de Didon. On ne pouvoit mieux peindre sa vertueuse inilexibilité, que par la cora araison qui termine ce morceau; elle est également frappante par la beauté des images, et par celle de l'harmonie.

45 Tuiti vero infelix fatis exterrita Dido Morteni orat, tœdet cœli convexa liieri.

Nous avons développé dans le préambule l'art infini avec lequel le poète nous conduit à la mort de Didon. Un des premiers artifices de la poésie, dans l'épopée comme dans la tragédie, est de préparer le lecteur aux impressions qu'on veut produire. Il falloit beaucoup d'adresse pour amener cette reine, des fêtes qu'elle donne à son amant, au théâtre de sa mort.

46 Semperque relinqui

Sola sibi , semper longam incuniitata videtur, etc.

Non seulement les veilles, mais les rêves mêmes de Didon dévoient être pleins de son amour; la manière dont Virgile les caractérise est du plus grand naturel; séparée d'Énée, elle ne voit dans son sommeil troublé que solitude et qu'abandon. Le vers qui exprime cette idée est de la plus mélancolique et même de la plus lugubre harmonie. Tout ce qui suit est d'une extrême énergie; c'est dans les héros de théâtre les plus renommés par la violence de leur passion et l'horreur de leurs remords, que Virgile a cherché quelque chose de ressemblant aux mouvements tumultueux dont Didon est a"-itée

47 Mœstam dictis adgressa sororem ,

Consilium voltu tegit , ac spem fronte serenat , etc.

Le désespoir le plus touchant est toujours celui que l'on dissimule : telle est la situation de Didun ; elle a avoué son

amour à sa sœur, mais elle lui cache ses projets de mort. Virgile avoit déjà employé une partie de celte idée, en disant plus haut : hoc msum nulli , non ipsi ejfata sorori. L'idée de la prêtresse est non seulement poétique, mais pleine de vérité. Les devineresses et les nécromanciens ne sont consultés par aucune passion autant que par l'amour, la plus inquiète, la plus curieuse, et la plus superstitieuse de toutes. Didon a une telle idée de la violence des feux dont elle est dévorée, qu'elle n'espère pouvoir en être délivrée que par une puissance surnaturelle, par une main capable d'arrêter les astres et les fleuves dans leur cours.

48 Hœc effata, silet; pallor simul occupât ora. Le sang-froid et le calme qu'affectent quitîquefois les grandes passions font bientôt place aux mouvements involontaires de la nature. Didon vient de dissimuler les apprêts de sa mort : mais à ses discours, pleins d'une tranquillité qu'elle n'a pas, succède bientôt un morne silence; et le rayon d'espérance qu'elle a cherché à faire briller sur son front est remplacé par la pâleur de la mort qui déjà est devant ses yeux, suivant cette belle expression , />a//jWa morte Sutura.

49 Aut graviora timet, quam morte Sicliaei.

Ergo jussa parât.

Il falloit rendre vraisemblable l'obéissance imprévoyante d'Élise-; et, après les marques de regrets et de fidélité que la reine a données à son premier époux, sa sœur ne peut imaginer que, lui ayant survécu, elle puisse mourir du départ d'Énée. Le lecteur, une fois prévenu par Didon elleloême de ce qui doit arriver, ne peut lire sans intérêt aucun des détails qui conduisent à la catastrophe. Jusque là, par la magie du récit, cette amante est toujours sur la scène, et l'intérêt qu'elle inspire attache à toutes les circonstances qui préparent le funeste événement. Enfin, ce récit pathétique porte à l'imagination du lecteur une foule d'idées que la représentation théâtrale elle-même auroit peine à produire ; car on peut souvent dire ce qu'il est impossible de mettre sur la scène.

5o Et crinis effusa sacerdos

Ter centum tonat oie deos , Ei ebujiique , Chaosqiie , etc.

Pour recommander cette description, il suffit de rappeler qu'elle a fourni à J.-B. Rousseau l'idée de l'un de ses plus beaux ouvrages, la Cantate de Circé, à laquelle \in choix heureux des différentes mesures appropriées au sujet donne une sorte de supériorité sur les vers de Virgile lui-même. Voici ceux qui paroissoient le plus évidemment imités du poiUe latin :

C'est ainsi qu'en regrets sa douleur se déclare;

Mais bientôt, de son art employant le secours.

Pour rappeler l'objet de ses tristes amours,

Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténare,

Les Parques, Némésis , Cerbère, Plilègéton ,

Et l'inOexible Hécate, et l'iiorrible Alecton.

Sur un autel sanglant l'affreux bûcher s'allume, etc.

5i Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem, etc. C'est un effet dès long-temps remarqué, que l'impression de la nuit sur les âmes passionnées; la solitude et le silence semblent nourrir et accroître toutes les inquiétudes par l'absence des objets qui peuvent les distraire. C'est ce que j'ai essayé d'exprimer dans une peinture des effets de la solitude et des ténèbres :

Ah! que la nuit alors, jointe a la solitude. De l'homme délaissé nourrit l'inquiétude! L'absence des objets rend ses maux plus présents; llirn n'en distrait son cœur, sou esprit ni ses seus ;

NOTES DU LIVRE IV

Exlialatit en soupirs sa tristesse faroiiclie, De sa longue insomnie il tourmente sa couche; 11 se roule, il se lasse à clierclier le repos; Tout son sang embrasé précipite ses Qots , Jusqu'à i'Iieuie où i'Aurore , humide de rosée. Apporte un peu de calme à son ame épuisée, Et, cliassant de la nuit les funèbres vapeui-s , Rend et le jour au monde et i*espérance aux cœurs. Jmasination^ ch. iv.

Cette peinture du sommeil agité de Didon prouveroit seule quelle connoissance profonde Vii-gile avoit du cœur humain, et avec quelle fidélité il en savoit saisir les mouvements. Ajoutons que cette turbulence est dans un contraste parlait avec le repos delà nature entière, décrit en vers si doux et si mélodieux. Virgile a emprunté cette idée d'Apollonius de Rhodes , dont il a imité quelques autres passages ; mais c'est dans cette imitation même qu'il a peut-être le mieux montré son talent, parle choix judicieux des traits empruntés. «Tout « étoit calme, dit Apollonius; les sentinelles qui veilloient « aux portes commençoient à s'assoupir; la mère qui avoit « pleuré son enfant commençoit à céder au besoin du sommeil. » C'est ce dernier trait que Virgile a supprimé, parce qu'il a senti qu'il ne falloit pas d'avance user la peinture de la douleur de Didon par celle d'une mère cplorée. Il s'est donc coiitenté de présenter le calme qui règne dans les villes, sur les mers et dans les bois, et le repos général de tous les êtres vivants ou inanimés.

J.-J. Rousseau offre aussi un bel exemple du calme de la nature en contraste avec les passions violentes et désordonnées , dans la dix-septième lettre de la iVouvelle Heloïse , où Saint-Preux raconte une navigation nocturne qu'il lit avec son amante sur le lac de Genève. C'est peut-être le seul écrivain dont on puisse quelquefois opposer la prose à la plus belle poésie.

« Insensiblement la lune se leva, l'eau devint calme, et •< Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour « entrer dans le bateau, et en m'asseyant à côté d'elle je ne « songeai plus à quitter sa main. INous gardions un profond « silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitoit à rè- « ver. Le chant assez gai des bécassines , me retraçant les « plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristoit. « Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étois « accablé. L)n ciel serein , la fraîcheur de l'air , les doux « rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau bril- « loit autour de nous, le concours des plus agréables sensa- •< lions, la présence même de cet objet chéri, rien ne pou- « voit détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. »

62 Oculisre aut pectore noctem

Adcipit , etc.

Elle ne reçoit la nuit ni dans ses yeux, ni dans son creur. Ou sent combien il étoit impossible de transporter cette hardiesse dans notre langue.

53 En quid ago? rursusne procos inrisa priores , etc.

Ce discours est plein des incertitudes et des irrésolutions qui doivent naturellement agiter Didon, dans la situation où elle se trouve : il prouve en même temps qu'il entre dans les dépits de l'amour blessé beaucoup d'orgueil ; aussi c'est par ce sentiment que paroissent dictés la [)hipart des traits qui le composent. Didon regarde comme une humiliation insupportable de recourir au roi numide qu'elle a dédaigné, et aux Troyens dont l'ingratitude l'olïensc; elle ne voit donc d'asile que dans la mort, et ce n'est qu'en renonçant à la vie qu'elle croit pouvoir conserver sa gloire, et Cuir ses mal-

heurs; ce qui est exprimé avec une grande précision et une grande force, yèrroyue aveite dolorem. Phèdre, comme Didon, regrette de ne pas mourir avec toute sa gloire et toute sa vertu.

54 Tu lacrymis evicta meis, tu prima furentem, etc.

11 est dans le caractère des amants outragés de se plaindre de ceux qui ont favorisé leurs passions; c'est ainsi que Phèdre dit à OEnone act. IV, se. vi):

Malheureuse ! voilà comme tu m'as perdue ! Au jour que je fujois c'est toi qui m'as rendue. Tes prières m'ont fait oublier mon devoir : J'évitois Hippolyte , et tu me l'as fait voir.

55 Carpebat somnos , rébus jam rite paratis, etc.

Nous avons déjà remarqué que ce sommeil d'Knée , au moment de son départ et d'une séparation si douloureuse, manque au moins de convenance; mais Virgile en avoit besoin pour amener la seconde apparition de Mercure , bien imaginée pour justifier de plus en plus le départ des Troyens, parfaitement exprimé dans la suite du même morceau.

56 Hegina e speculis ut primum albescere lucem Vidit, et aequatis classem procedere velis, etc.

On sait que V Ariane abandonnée de Catulle a été composée avant la Didon de Virgile. Celui-ci a même emprunté plusieurs vers de son prédécesseur, qui, malgré le talent de ce grand poète , lui est resté supérieur dans plusieurs passages, particulièrement lorsqu'il peint le silence et la solitude que laisse dans le port et sur le rivage le départ de Thésée :

Omnia muta , Omnia sunt déserta , ostentant omnia mortera.

Ce vers, pour les images et pour l'harmonie, me paroit fort supérieur à celui de Virgile où la même idée est exprimée :

Litoraque et vacuos sensit sine rémige portus.

Il faut avouer pourtant que sensit , au lieu de aiidil , est d'une grande beauté. Didon ne voit pas cette solitude, elle la sent. Mais où Virgile est resté plus inférieur encore, c'est dans la peinture de la douleur de Didon après le départ d'Énée; il se contente delà représenter contemplant du haut de son palais la flotte des Troyens s'éloignant du rivage; il s'adresse alors à cette amante abandonnée, pour lui demander ce qu'elle éprouvoit en ce moment. Dans la même situation, Catulle peint Ariane gravissant une montagne élevée, d'où ses yeux suivent aussi loin qu'ils le peuvent le vaisseau qui emporte son amant; au moment où elle le perd de vue, elle tombe évanouie, mais furieuse. 11 la compare alors à une bacchante représentée en marbre; image admirable, parce qu'elle peint à-la-fois la fureur de l'amour désespéré, et l'immobilité delà douleur stupide : Saxeaut ejjlgies bacchantis.

57 Proh Juppiter '. ibit

Hic, ait, et nostris inluserit adveiia regnis?

Ce commencement des imprécations de Didon est d'une brusquerie et d'une impétuosité très convenables. On a admiré avec raison la vivacité et la cumulatiou d'images que renferme le vers suivant :

Perte citi flammas , date vêla , impellite remos. 58 Infelix Didol nunc te fata impia tangunt.

Racine a encore imité ce beau mouvement, dans le rôle de Roxane (^Baj'azet, act. IV, se. v):

Tu pleures, malheureuse! Ah 1 tu devois pleurer Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée. Tu conçus de le voir la première pensée.

FOTES DU LIVRE IV

5g En dextra Gdesque !

Quem secum patries aiutit porlare Penalis , Quem sublisse humcris confectura aetate parentem î

Ce quatrième livre semble un trésor de mouvements tragiques, où sont venus puiser presque tous nos grands poètes; et on a lieu de s'étonner que Le Franc de Pompignan, qui avoit à moissonner dans un champ aussi vaste, ait trop peu profité d'un si grand avantage, et que nous ayons eu si rarement occasion de le comparer à son modèle. Voltaire fait dire à Orosraane ( Zaïre, act. IV, se. v ) :

C'est là ce Nérestan , ce héros plein d'honneur, Ce chrétien si vanté, qui remplissoit Solytne Uc ce faste imposant, de sa vertu sublime!

60 Faces in castra tiiUssem;

Implessemque foros flammis , natuinque patremque Cum génère exstinxem , mcmet super ipsa ileclissem.

Il étoit difficile de transporter dans notre langue la beauté des terminaisons du plusque-parfait, qui, par leur répétition, marquent d'une manière assez expressive l'acharnement de la vengeance. L'abréviation de ces pUisquc-parfaits marque aussi fort bien la précipitation de la colère, qui ne se donne pas le temps de prononcer les mots entiers. C'est une licence de la langue latine qui ne peut être transportée dans la nôtre, .le me suis néanmoins efforcé d'imiter ces consonnances, par la répétition j'aurois ravagé, brûlé, submergé , égorgé.

A ces mouvements violents succèdent, avec un goût admirable, pour exprimer la fatigue d'une ame qui retombe dans l'abattement et dans une sorte de consomption mélancolique, des sons lents et lugubres, douloureusement prolongés.

Sol , qui terrarum flammis opéra omnia lustras, Tuque harum interpres curarum et conscia Juno, Nocturnisque llecate triviis ululata per urbis , etc.

61, Illa graduni studio celerabat anilî.

L'épithète aiiili est d'une extrême propriété. On remarque dans les vieux domestiques un empressement de zèle presque toujours proportionné à l'ancienneté de leurs services. IS'ous avons suflisamment parlé, en commençant, des beaux mouvements qui précèdent la mort de Didon.

C2 It clamor ad alta

Atria; concussam bacchatur fama per nrbem ;

Lamentis , gemituque , et feminoo ululatu

Tecta fremunt ; resonat magnis plangoribus aether.

Ces vers peignent fort bien la douleur universelle que répand dans un grand empire la nouvelle de la mort d'un souverain long-temps chéri de ses sujets.

63 Illa, gravis oculos conata ndtollere , rursus DfftciC : iiifiicuin stndit sub pectore vûlnus. Ter spse adtollcns cubitoque adiiiia levavit; Ter revoluta toro est , etc.

Nous avons fait remarquer dans ce livre peu de traits d'harmonie imitative, quoiqu'il y en ait un grand nombre; mais il est impossible de n'être pas frappe de celle qui distingue ces deux derniers vers, dont une partie exprime, par des spondées, la peine et l'effort avec lesquels Didon essaie de se soulever; et l'autre, par des dactyles multipliés, la précipitation avec laquelle elle retombe. Le premier, qui exprime l'eflort que fait cette malheureuse reine pour ouvrir ies yeux , offre aussi un exemple non moins remarquable de cette harmonie, et c'est avec le même goût que le mot dcjlcit est rejeté au vers suivant.

64 Ergo Iris , croceis por cœlum roscida pennis. Mille trahens varios adverso sole colores , etc.

Cette peinture d'Iris avec ses ailes biillantes et humides de

rosée, dont l'image et l'harmonie sont également gracieuses, semble avoir pour objet de produire un contraste avec la tristesse des objets que Virgile vient de présenter, les horreurs du suicide et. les angoisses de la mort.

Je ne puis finir ces observations sans rechercher ce qui a précédé et suivi Virgile dans cette belle peinture de l'amour. Les amours d'Dlysse et de Calypso semblent en avoir fourni la première idée, si admirablement perléctionnée; car il est à propos de dire qu'on ne trouve nulle part dans Homère la peinture de toute la violence de cette passion. Calypso maîtresse de sa destinée, et qui n'est liée par aucun serment, ne peut intéresser autant que Didon, qui a voué à son premier époux une éternelle fidélité. Ulysse n'est pas, comme Énée, choisi par les dieux pour fonder un grand empire. Les discours de Calypso sont froids et insigniliants; on n'y suit point les progrès de sa passion, qui d'ailleurs n'est pas aussi bien préparée que l'est celle de Didon, par le récit des grands exploits et des aventures malheureuses du héros de V Enéide. Ulysse semble peu touché des bienfaits de la déesse; l'offre même de l'immortalité ne le séduit nullement; ainsi sa situation ne peut avoir l'intérêt vraiment dramatique que donnent au pieux Enée les efforts qu'il est obligé de faire pour obéir aux dieux. La peinture d'Ulysse travaillant seul, et sans la moindre distraction, à la construction de la nacelle qui doit le transporter loin de Calypso, présente plus d'une inconvenance, et seroit indigne de l'épopée, si d'ailleurs elle n'étoit pas dans toute la siin[)licité des mœurs antiques. Mais c'est dans Homère que Virgile a pris sa principale idée : le quatrième livre de VLnéide est dans le c\\\t\\nhïae.àcK Odyssée, comme le chêne est dans le gland. Virgile s'est aussi beaucoup aidé des amours d'Ariane et de Thésée; il en a emprunté des vers entiers, comme celui-ci :

Per connubia iiostra , per inceptos hymenaeos....

IScanmoins le poète qui lui a fourni le plus grand nombre d'idées, c'est, sans contredit, Apollonius de Rhodes; on trouve dans cet auteur l'esquisse de plusieurs des plus beaux morceaux de V Enéide.

Passons maintenant aux imitateurs. A leur tète est le Tasse. Didon ne peut avoir de rivale qu'Armide; mais il faut avouer qu'Armide n'eût pas existé sans Didon; ses discours les plus passionnés sont quelquefois littéralement traduits de Virgile. On ne peut nier que l'heureux emploi que le poète italien a fait des enchantements de la féerie n'ait ajouté beaucoup aux grandes beautés de son poëme : ce palais enchanté, ouvrage de l'Amour, si chéri d'Armide tant qu'il est habité par Renaud, et livré aux flammes après son déj)art, est une des idées les plus heureuses qu'aucun poète épique ait conçues.

La Gabrielle d'Estrées de Voltaire est assurément bien loii; de Didon et d'Armide; et le chant de la Henriade consacré à ses amours avec Henri IV est généralement regardé comme froid et sans caractère; ce n'est guère qu'une idylle amoureuse, dont la partie épique et la partie dramatique sont également foibles. On trouve dans quelques passages toute la galanterie francoisc et des vers très-agréables, mais nulle part l'intérêt, la force, l'énergie, qui caractérisent le peintre de Didon; et ce qui y manque le plus, c'est l'incroyable variété que Virgile a su mettre dans un livre dont le sujet est tel qu'il serabloit devoir s'emparer de toutes les parties de son poème. Les fêtes données aux héros, les pompes naissantes de Carlhage, les cérémonies nuptiales, avec lesquelles doivent bientôt contraster les cérémonies funéraires; la description d'Atlas, de la Renommée, une foule d'objets de la nature

NOTES DU LIVRE IV

adroitement raélcs au sujet principal , soit par des descriptions, soit par des comparaisons, donnent à ce livre une richesse et une magnificence de poésie qu'on cherclieroit en vain dans le chant correspondant de la Henriade. C'est dans SCS belles tragédies que Voltaire a plus heureusement imité les anciens, et qu'il a, en quelque façon, racheté cette foiblesse.

Fénélon, disciple et imitateur des anciens, s'est beaucoup plus rapproché de leur manière large et pittoresque. Il a, comme Virgile, fait la description d'une chasse; mais il se l'est appropriée par une foule de circonstances diiférenlcs, et toutes heureusement imaginées. 11 a ajouté à l'intérêt de l'amour par la peinture de la jalousie, moyen que le caractère du héros de Virgile lui intcrdisoit; et il est le seul qui ait mis dans sa prose poétique assez d'images et d'harmonie pour faire oublier le charme des vers, que tous les autres poètes ont jugé nécessaire à l'action épique. Enfin , ce qui a valu à son ouvrage un succès si général , c'est le grand fonds de moralité qui le distingue. Le malheur et la prospérité, la richesse et l'indigence, les peuples et les rois, y trouvent également d'utiles leçons. Il est hardi, sans être audacieux; aucun accent de sédition ne s'y fait entendre; et il semble que Louis XIV auroit bien pu s'y reconnoitre sans en être blessé.

Tous les poètes épiques ont cru devoir consacrer un de leurs chants à l'amour. Le Camoêus fait aussi débarquer les

Portugais dans une île, où les Néréides, enflammées par Vénus et CupidoQ, de concert avec le Père éternel, s'efforcent de les retenir. Indépendamment du mélange monstrueux des divinités du paganisme avec la religion chrétienne, cet épisode est écrit avec si peu de ménagement, que l'ile enchantée de la Lusiade ressemble beaucoup plus à un lieu de débauche qu'au séjour des dieux. Ce scroit outrager Virgile que de lui comparer de pareilles productions.

Enfin, le récit des amours de Didon a de tous les temps charmé les âmes sensibles. Ovide ne se lassoit pas de le lire; saint Augustin a donné aux malheurs de cette reine des larmes dont il s'est accusé. Mais, quelque admirable que soit le quatrième livre de V Enéide, les lecteurs doivent se garantir de ce degré de séduction qui leur feroit lire les autres avec dédain. Un amateur, un véritable ami de la belle nature, a|)rès avoir parcouru avec plaisir de riantes prairies, des lieux fertiles, de riches pâturages, voit souvent avec plus de plaisir encore des terres montagneuses, recouvertes par intervalles d'une fraîche verdure; des roches incultes et sauvages, ombragées d'arbres majestueux, ou coiffées de jeunes arbustes, qui parent d'un vert feuillage leurs fronts chauves et stériles. Ses yeux parcourent avec intérêt toutes ces variations de la nature, et il aime à voir des beautés inattendues corriger l'àpreté d'un sol aride et montueux.

( Ici Jliiissent les notes de M. Delille. \

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