‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 26 sur 413 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Ce poëme ne peut se disculper d'appartenir au genre descriptif. Les inconvénients et les avantages de ce genre d'ouvrages sont encore un objet de contestation entre les critiques et les auteurs. C'est faute de s'entendre que cette discussion dure encore. Décrire pour décrire , est une sottise; mais décrire pour rendre plus sensibles les procédés des arts et les phénomènes de la nature physique ou morale , est non seulement permis, mais nécessaire; et ce qui est nécessaire est toujours irrépréhensible. On veut ne trouver d'intérêt que dans les actions épiques ou dramatiques; mais il est des lecteurs plus raisonnables , qu'on peut intéresser par des scènes plus calmes et des impressions moLus vives. Comme je l'ai remarqué ailleurs, il y a dans tout ouvrage de poésie deux sortes d'intérêt : celui du sujet, et celui de la composition.

Je me suis aperçu trop tard que ma nouvelle entreprise étoit bien au-dessus de mes forces. Comment trouvez-vous mon langage? disoit un étranger à un citoyen d'Athènes. Pour un Thessalien, vous ne parlez pas mal, lui répondit l'Athénien. Étranger moi-même à l'empire des sciences , voilà le seul genre d'éloges que j'ambitionne et que j'espère.

J'ai cru devoir hasarder ici quelques réflexions sur le sujet de cet ouvrage et sur ceux qui l'ont traité avant moi, soit en prose soit en vers.

Je me suis plaint plus d'une fois que quelquesuns des plus grands poètes de l'antiquité aient négligé de nous faire connoitre les lieux et les gouvernements où ils vivoient ; le plus ou moins de bonheur dont ils ont joui , le dessein et la première conceptio» de leurs ouvrages.

Virgile n'a pas toujours été coupable de ces omissions. Eans l'éloge charmant qu'il fait de la vie champêtre, au second livre de ses Géorgiqucs , il exprime ouvertement ia jalousie que lui

cause le bonheur qu'a eu Lucrèce de chanter le premier la Nature , sujet plus philosophique et plus fécond que celui des Géorgiques. Pour faire connoitre imparfaitement ses regrets à ceux qui ne peuvent les lire dans la langue latine, je citerai ici quelques vers de la traduction que j'ai faite de ce passage, et qu'on retrouvera dans le premier livre de ce poëme.

O vous, à qui j'offris mes premiers sacrifices. Muses, soyez toujours mes plus chères délices! Dites-moi quelle cause éclipse dans leur cours Le clair flambeau des nuits , l'astre pompeux des Jours; Pourquoi la terre tremble, et pourquoi la mer gronde; Quel pouvoir fait eufler, fait décroître sou ondej Comment de nos soleils rinégàle clarté S'abrège daus l'hiver, se prolonge en été; Comment roulent les cieux, et quel puissant génie Des sphères, dans leur cours, entretient l'harmonie.

Mais si mon sang trop froid m'interdit ces travaux. Eh bien! vertes forets, prés fleuris, clairs ruisseaux. J'irai, je goûterai votre douceur secrète. Adieu, gloire, projets. O coteaux duTaygète, Par les vierges de Sparte en cadence foulés. Oh! qui me portera dans vos bois reculés! Où sont, ô Sperchius, tes fortunés rivages! Laissez-moi de Tempe parcourir les bocages! Et vous, vallons d'Hémus, vallons sombres et frais, Couvrez-moi tout entier de vos rameaux épais.

Dans les vers suivants, Virgile continue d'exprimer son admiration pour le poète qui a osé remonter aux principes des choses, et détrôner la superstition.

Heureux le sage instruit des lois de la nature.

Qui du vaste univers embrasse la structure.

Qui dompte et foule aux pieds d'importunes erreurs.

Le sort inexorable et les folles terreurs ;

Qui regarde eu pitié les fables du Ténare,

Et s'endort au vain bruit de l'Achéron avare!

Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que le chantre du pieux Énée, après avoir félicité Lu-

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crèce de son audace philosophique , reprend son caractère rehgieux, et se plaît à rentrer sous les douces lois

Et du dieu des troupeaux, et des nymplies des bois.

C'est ici le lieu d'exprimer ce qui a décidé le caractère et les principes du poëme de Lucrèce, et à quelles causes on doit attribuer ses beautés et ses défauts. La première est sans doute le peu de progrès qu'avoit fait, dans le siècle de Lucrèce, l'hisloire naturelle. Sénèque et Pline, qui écrivirent long-temps après lui, prouvent l'indigence des connoissances physiques de leur siècle. Il faut avouer aussi que si l'humanité a eu des plaintes à faire contre les Romains, les sciences n'ont pas moins à s'en plaindre. Si les consuls, les proconsuls, les préteurs, les questeurs , et tous ces magistrats despotes que Rome envoyoit dans les diverses parties du monde , avoient employé leurs moyens à faire des recherches et des collections de tout ce qu'offroient de plus curieux et de plus intéressant en histoire naturelle les provinces soumises à leur administration ; si, lorsqu'ils envoyoient à Rome cette quantité innombrable de tigres, de lions, et d'autres animaux qui, comme l'atteste une lettre très-curieuse de Cicéron, périssoient quelquefois, en un jour, dans l'horrible boucherie de leurs cirques ensanglantés; si, dis-je, jusqu'au moment où tous ces animaux étoient sacrifiés à l'amusement du peuple-roi, on eût étudié leurs habitudes et leurs mœurs ; ces mœurs et ces habitudes , toutes contraintes et tout effacées qu'elles étoient par l'ennui de leur longue captivité, auroient donné, sur le règne animal, des connoissances sans nombre, et le monde entier auroit appartenu aux naturalistes romains. Mais tant de dépenses , la mort de tant d'animaux, étoient perdues pour les connoissances humaines. Le magistrat avoit fait sa cour au peuple; le sang avoit coulé; ce spectacle avoit accoutumé le cœur et les yeux aux scènes de carnage : c'étoit assez pour Rome.

Malgré cette ignorance, si Lucrèce avoit tenu les promesses de son titre, il auroit pu nous laisser un poëme très-curieux et très-intéressant. Les arts et les sciences avoient déjà fait à Rome d'assez grands progrès : déjà les matières minérales, végétales, et animales, étoient employées avec succès dans leurs ateliers et leurs manufactures; déjà la terre offroit par-tout l'empreinte de l'action continuelle de l'air, de l'eau, et du feu. Leur navigation, toute timide et tout ignorante qu'elle étoit, ne leur avoit pas laissé niéconnoître les grands effets des vents, des trombes, et des tempêtes. Si, au lieu de perdre

son temps à composer son absurde univers du concours fortuit des atomes , à peindre leurs chutes perpendiculaires et le hasard de leurs déviations en tous sens, il eût exprimé ce qu'on savoit alors de positif, nous aurions aujourd'hui le plaisir, en le lisant, de comparer la pauvreté des connoissances anciennes avec la richesse des découvertes modernes, la philosophie romaine avec la philosophie grecque, et les Romains avec les Français. Voilà pour le poète naturaliste. Le poète moraliste a été influencé par des causes plus remarquables encore. L'époque à laquelle Lucrèce écrivit son poëme, en décida le caractère et les principes : Rome alors avoit perdu ses anciennes vertus; depuis long-temps les citoyens avoient quitté le soc pour l'épée, le char des moissons pour celui de la victoire, leur Jupiter de bois pour un Jupiter d'or, et leurs maisons rustiques pour des palais superbes. Une horrible émulation de richesses et de luxe s'étoit emparée des premiers hommes de l'Elat ; dans la même place oii se vendoient autrefois les bestiaux, se marchandoient publiquement les con* sulats et les prétures. La guerre civile, en rompant tous les liens de la société, et même de la parenté , avoit produit en foule des crimes exé» crables ; des clients avoient égorgé leurs patrons, des enfants leurs pères; un énorme poids de vices et de forfaits pesoit sur toutes les consciences. A cette époque, un poète qui venoit, sur les pas d'Épicure , annoncer aux Romains l'indifférence des dieux pour les choses humaines, recommander la jouissance du présent, traiter de fable un avenir vengeur, enfin rompre les derniers liens qui retenoient encore le vice craintif et l'ignorance timorée, devoit, escorté des passions pleinement affranchies, arriver rapidement à la faveur publique, et se faire lire avec plaisir par une génération avide de crimes et d'impunité.

Cependant , une chose digne de remarque , c'est que Lucrèce n'a pas osé attaquer le fond de la religion romaine; il auroit bien voulu éteindre le tonnerre de Jupiter, briser la lance de Pallas, arracher à Neptune son trident, sa ceinture à Vénus , à l'Amour son carquois , et leurs fouets aux Furies ; il s'est contenté de combattre l'existence des Scylles , des Centaures , de la Chimère , et de tous ces êtres fantastiques, enfants de la superstition et de la poésie. Son exorde même commence par une invocation à Vénus, qu'il supplie d'obtenir de Mars la pacification du monde.

Essayons maintenant d'apprécier les beautés et les défauts de Lucrèce. Considéré comme poëte, on ne peut lui refuser un degré de force , d'à-

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bondance, et d'oiij^inalité remarquable, qu'on peut attribuer en partie à l'énergie brute et sauvage de la poésie naissante des Romains, indépendante encore du joug capricieux de l'usage, et de la délicatesse d'un goût trop raffiné. Si l'on pouvoit définir par des comparaisons, je Irouverois l'image de cette poésie riche et vigoureuse , mais souvent âpre et incorrecte, dans ce lion que MiUon nous représente, dans son sublime tableau de la création, moitié formé, moitié informe , d'un côté se débattant contre la terre, qui le retient encore ; de l'autre, présentant déjà au grand jour ses yeux pleins de feu et le visage auguste du roi des animaux. Enfin les beautés de Lucrèce appartiennent à son génie, et une grande partie de ses défauts à sa langue, fort supérieure à celle d'Ennius, mais fort inférieure à celle de Virgile. On chercheroit en vain , dans les vers de Lucrèce , cette finesse de goût , ce beau choix d'expressions et d'images , cette continuité d'élégance, cette harmonie imitative qui peint par les sons, sur-tout cette aimable sensibilité que l'auteur des Génrgiques a répandue dans toutes ses compositions. La nature, toujours avare pour notre curiosité, et toujours prodigue pour nos besoins , semble avoir traité ces deux poètes avec une partialité providentielle : elle n'a donné au poète spéculatif qu'une partie du talent poétique; elle l'a donné tout entier au poète agriculteur.

C'est sur-tout dans les épisodes que Virgile me paroit l'emporter de beaucoup sur Lucrèce ; on s'en convaincra, en comparant la description qu'ils ont faite tous deux de la peste. On ne trouve guère, dans le tableau qu'en a fait Lucrèce , que des symptômes dégoûtants de cet horrible fléau ; cependant son sujet lui donnoit un grand avantage : dans sa description , ce sont les hommes qui périssent; dans celle de Virgile ce sont les animaux. Mais combien le poète de Mantoue a su nous les rendre intéressants, tantôt par des oppositions heureuses , tantôt par un choix de circonstances et de détails touchants et presque pathétiques ! S'il fait périr l'agneau , c'est au milieu d'une pâture abondante ; le chien , naturellement caressant, meurt dans des accès de rage ; le coursier superbe oublie l'amour de la gloire, les champs de bataille, et les palmes olympiques : le taureau , plus intéressant encore, regrette le compagnon de ses travaux , qui tombe près de lui dans le sillon qu'il vient de creuser; ce n'est point un camarade qu'il pleure, c'est un frère ,

Mœrentem ... fraterna morte juvencum.

Pour donner plus d'intérêt à ce poème philo-

sophique, et par conséquent d'un genre un peu froid , j'y ai moi-même introduit quelques épisodes, la plupart historiques. J'ai quelquefois préféré ce dernier genre, parce qu'il réunit l'attrait de la vérité et le charme de la fiction. L'art de traiter un sujet n'est que l'art d'en sortir sans s'en éloigner ; on en trouve l'image dans la navigation ancienne, qui se tenoit toujours à portée de la terre et à la vue des côtes.

Qu'on me permette, sur cette sorte d'ornement, quelques idées assez nouvelles. Ce qui n'est pas nouveau, c'est que les épisodes doivent être liés adroitement au sujet principal. Virgile nous offre plus d'un modèle de ce genre. On a sur-tout justement admiré l'épisode le plus long et le plus remarquable du IV* livre des Géorgiqiies. Il y a loin des abeilles à la mort d'Eurydice , et à la descente d'Orphée aux enfers : mais le berger Aristée a perdu ses essaims ; il va consulter Protée. Ce demi-dieu lui apprend que cette perte est une punition de la mort d'Eurydice, causée par ce berger ; il lui raconte les regrets qui l'ont suivie, la descente de son époux dans le royaume de Pluton, où il va chercher son épouse.

Et la lyre à la maia, redemander sa vie Au gendre de Cérès.

J.-B. Rousseau.

Ainsi , dans le chant sur les abeilles , l'épisode est lié au sujet par le sujet lui-même. Non seulement il faut que les épisodes soient liés au fond du poëme, il faut encore que, dans ces ornements accessoires, robj( t principal soit ressenti et reparoisse par intervalles. Ainsi Virgile, dans le premier chant des Géorgiques , raconte les prodiges qui présagèrent la mort de César, et les batailles sanglantes de Pharsale et de Philippes, qui suivirent cette mort. Voilà le poète bien loin des occupations paisibles de la campagne ; mais le sage et judicieux Virgile, par un art admirable, sait faire reparoitre le laboureur sur ces mêmes champs de bataille. Un jour, dit-il,

Un jour le laboureur daus ces mêmes sillons Où dorment les débris de tant de bataillons. Heurtant avec le soc leur antique dépouille. Trouvera, plein d'effroi, des dards rongés de rouille; Entendra retentir les casques des héros. De leurs tombeaux rouverts exhumera leurs os. Et daus ces grands débris, monuments du carnage, Mesurera de l'œil les Romains du vieil âge.

Cependant cette règle ne doit point être prise à la rigueur, et s'il est nécessaire que les épisodes se rattachent au dessein général de l'ouvrage, il ne l'est pas que l'idée principale de chaque épisode soit en rapport immédiat avec le fond

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du sujet; au contraire, plus ces ornements accessoires lui sont étrangers, plus ils jettent dans la composition et de nouveauté et de variété, premiers charmes de tous les ouvrages d'imagination. Qu'on me pardonne d'en offrir un exemple tiré de ce poëme. Lorsque , dans le chant des végétaux, je peins Colomb après une longue navigation , entouré de son équipage révolté, /jttaché au grand mât de son vaisseau, menacé par les poignards et les regards farouches des rebelles, mais tout-à-coup averti , par une odeur végétale, que la terre n'est pas loin; alors reprenant courage, l'inspirant à ses compagnons, et leur promettant, d'un air prophétique, la fin prochaine de leurs malheurs; abordant enfin, et félicité sur le rivage par ceux dont les poignards venoient de menacer sa vie : l'imagination, transportée tout-à-coup des scènes riantes et paisibles de la végétation , sur un vaisseau assiégé par la temppête , en proie à toutes les horreurs de la révolte , de la contagion , et de la faim, est plus vivement frappée par ce contraste, qu'elle n'auroit pu l'être par des images moins étrangères au sujet; et si le récit paroit d'abord s'éloigner de l'intention principale par la peinture des dangers qui menacent un grand homme , la fin de cet épisode se rattache naturellement aux végétaux par la guirlande de fleurs dont son équipage, heureusement abordé , couronne son habile prévoyance et sa persévérante intrépidité. Cependant il ne faut pas croire que de longs épisodes soient toujours nécessaires aux poèmes didactiques ou philosophiques ; plusieurs poètes , tels que Pope , dans Vissai sur ht Critique , et y Essai sur l'Homme , Horace et Boileau , dans YJrt poétique, s'en sont dispensés : mais alors l'auteur doit dédommager le lecteur de cette privation, par quelques idées d'un genre plus intéressant, embellies de couleurs plus brillantes, et qui, se détachant du fond du tableau, s'y montrent en relief. Virgile nous donne encore ici le meilleur des préceptes , celui de l'exemple. Après une longue énuméralion d'arbres peu distingués par la beauté de leur port et de leurs formes , le détail des soins qu'exige leur culture, il arrive au chêne , le plus majestueux de tous ; il le peint dans toute la force de sa végétation , plongeant dans la terre ses racines profondes, étendant de tous côtés ses branches vigoureuses, dominant au loin les champs par sa hauteur, les embrassant par l'immensité de son ombre; et son vieux tronc, par sa durée séculaire, insultant à la fragilité des générations humaines : voilà ce que l'on peut appeler un court épisode, dont le lecteur est d'autant plus frappé, que

dans un sujet ingrat il n'avoit pas le droit de s'attendre à ce magnifique tableau.

Après avoir apprécié Lucrèce et Virgile, il est temps d'arriver à nos propres richesses. Ce que Lucrèce a fait en vers pour les Romains, M. de Buffon l'a fait en prose pour les Français. S'il m'étoit permis d'exprimer mon opinion sur le style de ce grand homme, j'avouerois franchement que de tous ses ouvrages celui dont la diction m'a paru la plus convenable au sujet, c'est son traité sur les minéraux. Là tout est juste, clair, précis, noble sans emphase, riche sans profusion : point d'images ambitieuses, d'ornements superflus; rien qui dépasse le sujet. M. de Buffon connoissoit les minéraux par les yeux de l'expérience; mais il a écrit sur les animaux avec l'intérêt qu'inspirent leurs caractères, leurs grâces, leurs beautés, les rapports qu'ils ont avec nous, et les services qu'ils nous rendent. De là la pompe du style, les idées exaltées, cette diction brillante et poétique, qui, après avoir fait la fortune de son ouvrage, sont devenues, pour beaucoup de lecteurs, un sujet de reproche. En effet , la prose poétique a l'inconvénient de n'avoir point un caractère décidé: d'un côté, elle n'a pas les tournures rapides, les mouvements impétueux, les expressions audacieusement figurées de la poésie ; de l'autre , elle perd en grande partie la clarté, la justesse, et la simplicité, qui conviennent à la prose. Toute chose, comme toute personne, doit conserver son caractère : deux natures différentes réunies dans les Centaures , n'en ont fait que des monstres. Les animaux qui appartiennent à deux éléments n'appartiennent à aucun. Le mot amphibie est même devenu une injure dans le style figuré, et je crois entendre dire à la prose poétique comme à la chauve -souris dans La Fontaine

Je suis oiseau, voyez mes ailes.

Cependant, malgré ces observations, Buffon, Fénelon , et quelques écrivains plus modernes, ont fait un grand honneur à ce genre mitoyen , et méi'itent une honorable exception. M. de Buffon, sur-tout, ayant à peindre les merveilles de la nature, étoit plus autorisé à déployer, dans son ouvrage, toute la pompe de son style et toute la richesse de son imagination ; et comment n'en savoir pas gré à celui qui, par la magie de son langage, a donné à son siècle une impulsion si puissante !

Lorsque les anciens entroient dans le Panthéon , ils passoient légèrement entre deux haies de divinités subalternes ; mais lorsqu'ils arrivoient à la statue colossale de Jupiter, ils s'in-

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clinoient avec respect devant le maître et le moteur du monde : telle est mon adoration pour M. de Buffon. J'oublie, en le lisant, l'observateur paresseux ou inattentif, les erreurs qu'on lui reproche, et même l'audace et la bizarrerie de quelques uns de ses systèmes , pour ne ni'occuper que de ce génie puissant qui a répandu dans le monde entier le goût de l'histoire naturelle, a tiré les observateurs citadins de l'ombre de leurs cabinets, de la mollesse des villes, les a fait gravir les montagnes , s'enfoncer dans les bois, plonger dans les cavernes, franchir les précipices, et s'asseoir au bord des volcans. En un mot on pourroit appUquer à M. de Buffon, sous le rapport de son influence sur l'étude de l'histoire naturelle, ce que Virgile a dit de l'influence de l'air sur la terre, dans sa description du printemps.

Le dien de l'air descend dans son sein amoureux , Lui verse ses trésors, lui darde tous ses feux. Remplit ce vaste corps de son ame puissante : Le monde se ranime, et la nature enfante.

Cependant j'avoue avec honte que M. de Buffon est celui de tous les naturalistes à qui j'ai pris le plus petit nombre d'idées , parce que les vols faits aux gens riches sont les plus aisément reconnus et les plus sévèrement punis par la police littéraire. Plusieurs naturalistes, dont les travaux ont eu moins d'éclat et quelquefois plus d'utilité, m'ont été d'un grand secours, particulièrement M. Valmont de Bomare, également recommandable par ses vertus et par ses connoissances.

De tout temps , les poètes philosophes ont eu le droit d'emprunter aux sciences les matériaux qu'ils mettent en œuvre.

Rem tibi Socraticœ poterunt ostendere chartae.

En cela même, les sciences peuvent avoir quelques obligations à la poésie. Le moins populaire de tous les langages a seul le droit de populariser ce qu'il y a dans le monde de plus brillant et de plus utile ; c'est à lui que doivent

avoir recours les belles actions, les procédés des arts, les phénomènes de la nature physique et morale. On sait d'ailleurs quelle distance il y a du fond des idées aux fonnes brillantes et à l'intérêt que sait leur donner la poésie. La Bruyère est souvent meilleur observateur que Boileau; mais celui-ci a écrit en vers , et ses vers sont de- \eniis proierbes en naissant. Les préceptes, d'ailleurs si justes et si sages d'Aristote, sont, à force d'élégance et d'esprit , presque méconnoissables dans l'art poétique d'Horace et de Despréaux ; et les auteurs du Système de l'Optimisme ne vivent plus que dans Ya.dïn'\ra.h\e Essai sur l'Homme de Pope, et dans les ridicules que leur a donnés le Candide de Voltaire.

On conçoit aisément que j'ai été plus d'une fois effrayé de la difficulté de l'immensité de cette entreprise, et je me plais à payer ici un juste tribut de reconnoissance au savant distingué * à qui je dois le projet de ce poëme et le courage de l'exécuter. I! m'avoit entendu lire la description d'un cabinet d'histoire naturelle, qui termine le troisième chant des Géorgiques françaises. Après m'avoir assuré qu'il n'avoit trouvé aucune erreur dans cette description , il m'invita à faire un grand tableau de cette esquisse, en chantant les quatre éléments et les trois règnes de la nature. Je lui représentai que le sujet, ainsi envisagé , pourroit paroître manquer d'unité : il me répondit que les quatre éléments étant combinés dans les trois règnes, ces deux parties de l'ouxTage n'avoient rien d'incohérent , et pouvoient composer un tout régulier. Je cédai à ses observations et à ses instances ; mais en supposant que cet ouvrage obtienne quelque succès, il manquera toujours à mon plaisir d'en offrir l'hommage au savant vertueux dont il ne reste plus qu'un nom cher aux sciences qu'il a enrichies et à l'amitié qui le pleure.

* M. Darcet (Jean), médecin et chimiste distingué, né en 1725, mort en 1801, membre de l'Institut et du Sénat conservateur

¥IH DU DISCOURS rr.ELIMINAIllE.

LES TROIS RÈGNES

CHANT I

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