‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 25 sur 413 · LES CULTES · texte numérisé non relu

LES CULTES

Image de son Dieu , favori de son roi , L'homme venoit de naître; et, soumis à sa loi. Les animaux vivoient sans révolte et sans guerre; INIais tous , d'un front servile ils regardoient la terre : Leur souverain, lui seul, marchant au milieu d'eux, Levoit un front sublime et regardoit les cieux ^. Les cieux l'entrelenoient d'un Dieu, l'auteur des mondes Mais de l'immensité les demeures profondes , A ses foibles regaids le déroboient encor. L'Imagination, par un sublime essor, Emporta ses pensers vers le souverain Etre, L'approcha de son trône, et lui montra son maître; De la bonté divine il adora les traits. Et revint sur la terre imiter ses bienfaits. Quel ami des tyrans , quel apôtre du crime Attenta, le premier, à cette foi sublime? D'un dogme consolant, destructeur odieux, Eteins donc le ciel , éclipse donc les cieux ; Au cri du monde entier impose donc silence. Le monde à haute voix proclame sa puissance; Le remords éloquent nous en parle tout bas : Où Dieu n'existe plus la morale n'est pas. Ainsi la noble fleur, au gi-and astre si chère , Languit, s'il disparoît, revit, dès qu'il l'éclaii'e. Mais l'homme, que des sens enchaîne le pouvoir, Elit oublié bientôt un Dieu qu'on ne peut voir : Sa bonté de trop loin rassurait l'innocence; De trop loin les méchants redoutoient sa vengeance; Et, lancés de la terre à la voûte des cieux, L'n intervalle immense eût fatigué nos vœux. Alors , fille du ciel , la religion sainte , Conduisant sur ses pas l'espérance et la crainte. Vint combler cet abîme, et, nous servant d'appui, Par le culte de Dieu nous rapprocha de lui. Lan tel devint son trône, et la douce prière Mit le ciel en commerce avec Ihumble chaumière; Le malheur éploré tendit ses bras vers Dieu ; L'homme connut un culte, en tout temps, en tout lieu; L'encens a parfumé les monts les plus antiques, Et 1 écho du désert répéta des cantiques.

Base auguste des lois, lien de l'univers, La religion sainte est l'objet de mes vers : Mais , tel qu'un voyageur sur les mers oi-ageuses Cherchant ou sa patrie, ou les iles heureuses,

CHA>'T VIII

A. travers cenl périls et cent niouslres affreux ,

Doit par de longs détours acheter ces beaux lieux ;

Tels, avant d'arriver à cette foi si pure,

Nohle tilie du ciol, amour de la nature,

Combien de cultes vaius, bizarres ou pervers,

A l'homme humilié vont s'offrir dans mes vers !

Il faut les peindre; il faut, dans son délire exlrcme.

De ce hideux tableau lépouvanler lui-même.

Toutefois c'est trop peu d'offrir aux nations

Ces absurdes ramas de superstitions,

Sur ces rêves menteurs que l'erreur déifie,

Je veux porter le jour de la philosophie.

En chercher le berceau , vous montrer d'un coup d'œil

Comment la peur, l'espoir, rintérot et l'orgueil,

Les mœurs et les climats, et les fourbes célèbres.

Ont de l'esprit humaui épaissi les ténèbres;

Comment, les yeux voilés, l'Imagination

Suivant ou conduisant la vague opinion.

Des dieux tristes ou gais, sanglants ou débonnaires,

Adopta tour-à-tour ou créa les chimères;

Et, trompeuse ou trompée, en cette nuit d'erreurs

Entraîna les esprits et séduisit les cœurs.

Vaste et riche tableau ! scène immense et féconde

Des crimes, des vertus, et des temps, et du monde!

Le projet est hardi, je ne le cèle pas;

Mais des seutiers battus je détourne mes pas;

Loin du vieil Hélicon ma muse étend ses ailes ;

Il est temps de puiser dans les sources nouvelles;

Il est temps de marcher couronné de festons

Dont nuls chantres encor n'ont ombragé leurs fronts.

Aux cultes différents qui donna la naissance 3 ? Fut-ce d'abord la crainte ou la reconnoissance ? Repoussons loin de nous un doute injurieux : Oui , la reconnoissance a fait les premiers dieux. Ainsi , des nations la noble idolâtrie Honora les mortels amis de la patrie.

Je sais qu'il est des lieux où , fameux à grands frais , Le mérite , à prix d'or, fait payer ses bienfaits ; Mais de l'antiquité le respect économe.

Aisément acquitté, faisoit un dieu d'un homme; L'Olympe se chargeoit des dettes des mortels : L'n peu d'encens brûlé sur de grossiers autels , Récompensoit les arts, les vertus, la victoire, Et mèloit sa fumée à celle de la gloire.

Ce prix , au vrai mérite accordé pcU" l'amour, Les vices adorés l'obtinrent à leur tour. O honte ineffaçable ! ô bassesse de Rome ! Ce peuple, jadis roi, qu'asservit un seul homme, A peine déUvré de l'auguste bourreau , Entre le tyran mort et le tyran nouveau. Ne respire un moment de ces destins funestes Que pour déifier ses détestables restes ; Pour honorer un monstre il outrage les dieux; Et , du bûcher royal élancé jusqu'aux cieux , L'aigle servile emporte , au séjour du tonnerre, Celte ame , ainsi qu'au ciel , exécrable à la terre. Ainsi, d'un culte vil se souillant sans remords, La crainte des vivants fit honorer les morts. L'homme se plaît a craiadre; et la reconnoissance.

Et l'amour idolâtre , et la douce espérance , Créèrent moins de dieux, dans leurs nobles erreurs, Qu'un cœur pusillanime et ses lâches terreurs. Au fond de leurs forêts , que de peuples sauvages Des dieux les plus hideux préfèrent les images! C'est en les redoutant qu'ils vont les honorer, Et les yeux n' osent voir ce qu'on ose adorer.

Des démons , des esprits les fables ridicules Épouvantent encor cent nations crédules.

Voyez le froid Lapon dans son affreux séjour. Jeté loin du soleil et des routes du jour. Ses rennes pour tout bien, leur lait pour nourriture, Par sa pauvreté même à l'abri de l'injure, De son peu de besoin composant son trésor; Un si triste bonheur lui suffiroit encor; Mais des malins esprits l'aspect affreux l'assiège. En vain dans ses foyers, sur ses tapis de neige, De son tambour magique il redouble le bruit; La secrète terreur qui toujours le poursuit Trouble cette ame simple , et sous sa hutte obscure Vient ajouter aux maux que lui fit la nature. Et le bon Indien qui , caché dans ses bois , Ne connoît que son chien, son arc et son carquois. Tout entier au présent , sans soin , sans prévoyance , Quels maux pouvoient troubler sa brute insouciance ? Mais la peur des démons l'attend à son réveil, Vient troubler ses travaux , son repas , son sommeil ; Pour tromper leur fureur et conjurer leur rage, D'offi-andes , en tremblant, il sème leur passage. O peuple infortuné ! puissent un jour les lois De 1 homme par degrés te remettre les droits! O quel sage, gardant un heureux équilibre, Sans se rendre tyran, saura le rendre libre, El sans le déchaîner saura briser ses fers ! Mais aux champs de Colomb (juels sons frappent les airs.' Par-tout l'assassinat, le meurtre, lincendie. Et par-tout la fureur jointe à la perfidie. Que de champs dévastés ! que de sang et de pleurs ! Cruels , voulez-vous donc mériter vos malheurs ? Votre instinct étoit pur, et des accès de rage Sont de votre raison 1 horrible apprentissage.

De là si je parcours tous ces peuples divers. Qu'entourent du Midi les orageuses mers , Au lieu des dieux riants , des mensonges aimables , Dont souvent la raison daigne approuver les fables, Par-tout je vois la crainte encenser les autels , Partout les noirs esprits tourmentent les mortels ; L'homme aveugle les craint pour lui , pour sa famille» Pour les jours de son fils , pour l'honneur de sa fille ; Et l'époux, successeur de quelque esprit malin, De ses amours furtifs reconnoit le larcin.

A ces dieux effrayants, l'horreur de la nature. Qui ne préfèreroit ce dieu que d'Epicure Un disciple autrefois dans l'Inde a transporté, Et que chez les Romains Lucrèce avoit chanté ? Ce dieu dort : trop heureux ! sans sceptre, sans tonnerre, Les crimes des tyrans, les horreurs de la guerre. Il ne répond de rien ; il n'a point l'embarras De régir ce troupeau de méchants et d'ingrats ;

Il n'enlend point les chants de l'horrible victoire

D'un massacre fameux lui rapporter la gloire :

Le sort règne pour lui : tels d'un roi fainéant

Nos ancêlrts jadis adoroicnt le néant ;

Ou tels, en sommeillant, des magistrats augustes

Prononcent des arrêts que le hasard rend justes.

Un tel dieu fait injure à la Divinité,

Et sa religion est une impiété ,

Je le sais ; mais du moins de ces douces chimères ,

Si l'ame espère peu , l'ame aussi ne craint guères ,

Et l'homme seul , du moins, peut effrayer son cœur.

Mais l'intérêt sur-tout fui père de l'erreur;

Il calomnia tout jusqu'à 1 aslre du monde ;

Et tandis qu'enrichi par sa chaleur féconde

L'heureux Persan l'adore , en leurs déserts affreux

Les noirs peuples du Nil insultent à ses feux :

Tant le vil intérêt , cœurs foibles que nous sommes ,

Fait les mœurs et les lois , et les dieux et les hommes !

N'est-ce pas rinlérèl qui, plus puissant encor,

Chez un peuple indien a fait un dieu de l'or ?

Sur l'exemple , il est vrai , son hommage se fonde ,

Et celte idolàirie est le culte du monde.

Eh! qui pourroilcompter les préjugés divers

Qui font de l'inlérêl le dieu de l'univers ?

Voyez-vous en tous lieux ses aris , son industrie ,

Déterminer le choix de son idolâtrie ?

Sur les bords où vos mers reçoivent sur leur sein

D'heureux navigateurs un innombrable essaim ,

O Maldives ! combien j'aime la noble fêle

Qu'aux venis maîtres des mers, tous les ans on apprèle

Le jour vient : de parfums à grands frais rassemblés ,

D'innombrables canots à-la-fois sont comijlés;

Des feux sont allumés; les flammes dévorantes

Bientôt ont parcouru les feuilles odorantes ;

De mille cris joyeux les vallons sont frappés;

On s'élance, et soudain tous les câbles coupés

Abandonnent aux flots les barques vagabondes ;

Le flottant incendie éclaire au loin les ondes,

Et, parfumant les cieux, et la terre et les mers,

Va porter cet encens aux puissances des airs.

Culte heureux, que la Grèce eiit envié peut-être!

Dirai-je les erreurs que l'orgueil a fait naître ? L'orgueil a consacré des temples aux mortels; L'orgueil au singe même érigea des autels ; Et de la vanité le ridicule hommage De l'homme dans ses traits divinisa l'image. L'orgueil diela souvent nos prières , nos vœux ; L'orgueil préside à tout. Quel tribut à ses dieux Offre cet Indien , de qui la chevelure Se relève en anneaux bouclés par la nature ? C'est ce ruban frisé, qui va s'amincissant Sous le rabot léger qui l'enlève en glissant.

De tant de passions, la plus riche en prestiges C'est l'amour du nouveau , c'est l'amour des prodiges. L'homme a dans ses plaisirs besoin d'étonnenient ; Ce qu'il voit tous les jours , il le voit froidement. Dès-lors , dénaturant les effets et les «-auses , Il peuple l'univers de ses métamorphoses. Tantôt du cœur séduit la complaisante erreur ,

Au gré de l'espérance , au gré de la terreur ,

Adore, je l'ai dit, ce qu'il craint, ce qu'il aime,

Et tout est dieu pour l'homme, excepté Dieu lui-même;

Tantôt ce sont les arts , les éléments divers,

Qui choisissent des dieux à l'aveugle univers :

Tels on vit naître Isis , Triptolème, Mercure :

Tout est surnaturel dans toute la nature.

Tantôt l'esprit crédule est la dupe des sens :

Les vents sifflent , ce sont les mânes gémissants

Qui, pour le visiter, quittent les noirs royaumes;

11 donne uneameauxcorps, donne un corpsaux fantômes:

Pour lui tout est céleste, infernal, merveilleux.

Et le plus incroyable est ce qu'il croit le mieux.

Du monde des humains inexplicable histoire ! Par-tout c'est le besoin d'adorer et de croire; Il semble qu'en secret, de son cœur fatigué, Sans raison et sans choix l'homme Tait prodigué. On se rappelle encor ce fameux Démocrite , Ce contraste éternel du pleureiu' Heraclite.; O que ce Grec moqueur , philosophe joyeux , Pour mieux rire de l'homme , a dû rire des dieux ! Quels mensonges grossiers ! quels rêves ridicules Ne consacrèrent pas ses hommages crédules ! Du culte du soleil, des célestes flambeaux, Voyez l'homme descendre aux plus vils animaux ! Là, devant un insecte il se courbe avec joie ; Ici son dieu mugit, et plus loin il aboie. Voyez-vous, décoré d'ornements somptueux, L'éléphant dieu , marcher d'un pas majestueux ! Fier monarque des bois , ah ! du moins ta sagesse Put de l'homme crédule absoudre la foiblesse ; L'homme te crut doué d'un céleste rayon , Et ton instinct sublime excuse sa raison. Mais le tigre cruel , mais le lion sauvage , Qui l'eût cru, que de l'homme ils obtinssent l'hommage, Eux qui du sang humain font couler des torrents ; Qui l'eût cru , s'il n'eût point adoi"é des tyrans .''

Parcourrai-je avec vous ces bords où, plus grossière, La raison jette à peine une foible lumière ? C'est là que dans l'erreur bien plus enseveli , Par ses divinités l'homme est plus avili. Voyez le Samoïède en son climat sauvage, Si son dieu répond mal à son stupide hommage , Il radote, dit-il; et, gardant son encens. Il attend que le dieu reprenne son bon sens.

Sur ces riches plateaux foulés par les Tartares , Des Scythes inhumains successeurs plus barbares, Pour l'homme idolâtré par leur stupidité, Qui ne connoit l'excès de leur crédulité ? De lui tout est sacré, de lui rien n'est immonde 4; Rois, princes, potentats, dominateurs du monde. Attendez que du jour l'astre majestueux Sèche de ses rayons purs et respectueux Le rebut adoré des festins qu'il consomme, Qui trahit dans un dieu les vils besoins de l'homme , Voilà vos ornements , vos colliers , vos bijoux , Et l'excrément divin vous enorgueillit tous.

Le stupide habitant de l'indien rivage, A force de folie est peut-être plus sage.

CHANT YIII.

Jouel de ses tyrans , mais tjTan de ses dieux ,

Nul d'eux ne l'asservit , lui seul dispose d'eux.

Au premier mouvement dont son ame est saisie ,

Vovez-le se créer des dieux, de fantaisie ;

Ses malheurs, ses succès, sa haine, son amour,

Font, défont et refont ces déités d'un jour ;

Il offre un culte au fer, à la tuile, à la terre;

Apostat d'une plante, il adore une pierre.

Un hasard fait l'idole , un hasard la détruit ;

Il l'achète, il la vend , il l'adore, il la fuit.

De nos fous d'autrefois la ridicule espèce

Changeoit moins de magots , de mode et de maîtresse ,

Tant l'ignorance ajoute à la crédulité!

Que dis-je , de l'esprit triste fatalité ! Soit qu'il veuille ignorer , soit qu'il veuille s'instruire , D'un délire souvent , il sort par un délire ; Et vers la vérité qui lui montre un faux jour , Souvent ses premiers pas l'égarent sans retour. Aussi , dans ces amas d'erreurs incpuisahles , Combien n'enfanta point de rêves méprisables Cet instinct curieux , ce besoin de savoir , Qu'aiguillonne la crainte et qu'enhardit l'espoir ! Séduit par l'espérance, inspiré par la crainte , Toyez-le du présent franchir l'étroite enceinte 5 ; En vain l'impénétrable et profond avenir. Couvert d'un voile épais , vers lui semble venir; Il en veut à son gré pénétrer les nuages ; Son esprit mquiet en cherche les présages Dans le feu de l'éclair, dans les flancs du taureau. Et dans son vol rapide interroge l'oiseau. Soit que nous prédisant les beaux jours et l'orage. Son instinct prophétique ait surpris notre hommage; Soit que fuyant la terre et s'approchaut des cieux , Il semble entretenir commerce avec les dieux , Hélas ! en pom"suivant sa course vagabonde, Il est loin de penser qu'il fait le sort du monde : D'un seul cri , d'un coup d'aile , il décide un combat ; Rois , tremblez ! il vous ôte ou vous donne un état ; Il épouvante un sage , intimide un grand homme , Et les poulets sacrés guident l'aigle de Rome.

Peut-être que rendus par la voix des mortels. Les oracles feront moins de honte aux autels. [bre, Eh bien! dieux des vieux temps, devins, fourbes sans uom- Couvrez-vous de mystère, eufoncez-vous dans l'ombre, En termes ambigus prononcez votre loi , Et vendez aux humains l'espérance et l'effroi. Déjà l'Ambition acquittant ses promesses ^ , Sur l'autel mercenaire entasse ses largesses ; L'Ambition , pareille au monsU'e audacieux Qu'on peint foulant la terre , et le front dans les cieux , Qui , des menteurs sacrés protectrice puissante , Achète des autels la faveur complaisante, Aux trônes des trépieds prostitua la voLx , Et ût souvent des dieux les ministres des rois. A ses pieds est la Fourbe , et vaine et mensongère. D'une main conduisant l'Opinion légère, De l'autre soutenant des voiles, des bandeaux, Baguettes, talismans , amulettes, anneaux, Tout ce que , de l'Orgueil trop adroite complice ,

L'Imagination lui prête d'artifice.

Ne croyez pas pourtant que des rois et des dieux Le contrat fut toujours un contrat odieux : Non , de ces deux pouvoirs l'union légitime N'a pas élé toujours le pacte affreux du crime. Osons sans intérêt, sans préjugés, sans fiel, Peser ce grand accord de la terre et du ciel.

Lorsque loin des forêts qu'habitoient ses ancêtres , Le peuple eut des cités, des princes et des prêtres; Pour policer ce peuple , hôte grossier des bois , Le prêtre fit un culte, et le prince des lois. JNÎais de l'homme encor brut l'alticre indépendance , Des pouvoirs séparés fatiguoil la prudence; Alors un grand traité fut proposé par eux ; Alors l'homme des lois dit à l'homme des dieux : « Cuissons les pouvoirs que notre rang nous donne ; Je défends ta tiare , affermis ma couronne ; Pour leur propre intérêt lions nos ennemis , Libres, mais gouvernés; fortunés, mais soumis; Et , consacrant un nœud que l'iulérèt resserre , Joins les foudres du ciel aux foudres de la terre. » Le traité fut conclu : sous des rois généreux , Sous des pontifes saints ce traité fut heureux ; Et le peuple, oubliant sa rudesse sauvage, Connut l'oijéissance , et non pas l'esclavage. Trop heureux les Étals où ce sublime accord Au bonheur du plus foible enchaîna le plus fort !

Ainsi , de nos erreurs examinant la course , Dans nos secrets penchants j'en découvris la source; J'en suivis les effets; mais je n'ai pas encor De la tradition déplové le trésor; Vieille divinité qui, trompeuse et légère, Propagea des faux dieux la race mensongère , Et, des bords de Memphis étendue en tous lieux. Sous mille traits divers reproduisit les dieux. Voyons comme , en suivant sa marche et ses vestiges , L'Imagination y joignit ses prestiges.

Dans l'Egypte d'abord un seul Dieu fut connu : Et quand sur sa grandeur le ciel se seroit tu , Le Nil, dont tous les ans le retour la rassure, Proclamoit assez haut le Dieu de la nature. Mais les grands , dans le fond d'un sanctuaire obscur , Conservoient du vrai Dieu le culte toujours pur , El de vaines erreurs ils amusoient la foule.

Ainsi, quand du pressoir le jus brillant s'écoule. On garde le nectar le plus délicieux Pour la coupe des rois et les banquets des dieux, Et la lie au hasard enivre le ^nilgaire.

Des cultes différents dont l'Egypte est la mère. L'un , aux lois d'un seul Dieu fidèlement soumis , Par le divin Mo'ise aux Hébreux fut transmis ; Les Hébreux , dont la race en prodiges féconde Remonte dans les temps jusqu'au berceau du monde. Jamais législateur , pai* des traits si puissants , Ne frappa la pensée et n'ébranla les sens. A l'Hébreu pour monarque il donne un Dieu suprême; Ce Dieu le récompense et le punit lui-même; Dans les flots suspendus il lui fraie un chemin , I C^ Dieu, dans le désert, le conduit p^x la main.

L'IMAGINATION

Nourri par un prodige, instruit par des oracles, Il ne marche jamais qu'entouré de miracles : Reçoivent-ils la loi du roi de l'univers ? C'est au bruit de la foudre, aux lueurs des éclairs. Aussi cette loi sainte, avec terreur suivie, Saisit tous leurs pensers, soumet toute leur vie, Les accompagne aux champs, aux combats, aux ftsliiis, Elle règle leurs mcis, elle ordonne leurs bains, Les suit dans leurs foyers, leur parle dans le temple; Sur des tables d'airain leur respect la contemple. Dans quelle nation, chez quel peuple, en quel lieu. Un culle plus auguste a-t-il honoré Dieu ? Les candélabres d'or , les pierres précieuses , Des lévites en chœur les voix mélodieuses, Les parfums, les métaux, les arts les plus vantés, Tout rehaussoit l'éclat de leurs solennités. Mont sacré de Sion , redis-moi quels cantiques , Quels hymnes résounoient sous tes palmiers antiques ! L'esprit diviti lui-même y répandoit son feu; Par-tout la voix , la main et le regard de Dieu. Ainsi, marqués dès-lors d'un sceau que rien n'altère, Ils en ont conservé le profond caractère. A ti'avers tant d'états, d'âges, de lieux divers, Avec leurs vieilles lois parcourant l'univers. Seuls ils sont demeurés sur sa base profonde , Comme ces vieux rochers , contemporains du monde. Tandis qu'un peuple saint portoit dans le saint lieu La loi de l'Éternel et l'autel du vrai Dieu, Des dieux menteurs du Nil , de leurs brillants génies , La Grèce dans son sein reçut les colonies. Mais comme un étranger, admis dans nos remparts, Façonné par nos mœurs et formé par nos arts , Perd insensiblement ses coutumes grossières. Ennoblit son maintien et polit ses manières, Tels ces dieux adoptifs, dans la Grèce accueillis, De leurs attraits nouveaux furent enorgueillis ; Le ciseau leur donna les plus aimables formes , A l'Egypte laissa ses colosses énormes : Sans être monstrueux, ils parurent plus grands. Et l'art en fit des dieux, et non pas des géants. Par quelle adresse encor ses utiles chimères De l'homme ont rapproché ces dieux imaginaires ! Sur la terre autrefois, laboureurs ou bergers, Ils soignoient les moissons, les troupeaux, les vergers: L'homme est prompt à chérir l'être qui lui ressemble, Sur la terre embellie ils habiloient ensemble; Compagnons de plaisirs , de jjeines , de travaux , Ils eurent , comme nous , et leurs biens et leurs maux , Et, sans aucun effort, la foiblesse mortelle S'élevoit à des dieux qui descendoient vers elle. Rien de dur, rien de triste autour de leurs autels; Des danses et des chants fèloient ces immortels. Moi-même, tout-à-coup, plein d'un heureux délire, Je vois encor ces dieux, j'entends encor la lyre; J'attelle avec des fleurs les pigeons de Cypris; Sur son arc radieux je fais glisser Iris. Profanes, loin d'ici ! près de cette onde pure Les nymphes de Vénus détachent sa ceinture. Ainsi la fable antique, en vers mélodieux,

Avec profusion jeta par-tout des dieux : Tout connut son génie el son dieu tutélaire. Et le moindre coteau fut l'Olympe d'Homère. Et ne demandez pas comment de ces erreurs Le charme si long-temps put séduire les cœurs; L'Imagination s'en étoit amusée, El la Raison craignit d'être désabusée ; Ainsi l'amant crédule, au moment du réveil, Nourrit le rêve heureux qui charma son sommeil.

A ces dieux si riants, empruntés de la Grèce, Rome, plus sérieuse, imprima sa sagesse. L'Olympe de Numa fut plus majestueux.

Mercure moins fripon. Mars moins voluptueux; Jupiter brûla moins d'une flamme adultère; Yénus même reçut un culte plus sévère.

Admirez par quel art le peuple souverain Même par ses erreurs soumit le genre humain, Lorsque de mille états la folle idolâtrie Dcgradoit la raison sans servir la patrie , Le sénat, s'emparant des superstitions, Employa sagement leurs folles visions; C'est par-là qu'il régnoit, par-là que sa sagesse D'un peuple turbulent sut maîtriser l'ivresse : Le bonnet du pontife asservit à ses lois Le casque des guerriers, la couronne des rois; De vains rêves servoient une raison profonde, *t le sceptre augurai fut le sceptre du monde. O honte glorieuse ! utile déshonneur !

Le Romain fuit : au nom de Jupiter Staleur, Il s'arrête ; un beau temple en garde la mémoire , Et ce tenjple à jamais commande la victoire : Ainsi leurs dieux servoient la grandeur de l'Etat.

Avec plus de noblesse encore et plus d'éclat, De la religion la pompe solennelle Consacroit la victoire et marchoit devant elle, El du pied des autels sembloit dire aux humains : « Rome commande au monde, et le ciel aux Romains.» Le juste ciel sans doute abhorroit ces conquêtes; Mais si quelque vertu peut expier ces fêles , C'est que Rome honora, dans ses jours de splendeur, Ces simples déités qui firent sa grandeur : Le dieu du Capitole habita des chaumières. Loin de ces chars sanglants, de ces pompes guerrières. Où le sang des taureaux, satisfaisant aux dieux, Du sang humain versé rendoit grâces aux cieux, Que j'aime à revoler vers ces fêles champêtres Où Rome célébroit les dieux de ses ancêtres ! La déesse des blés , et le dieu des raisins. Les nymphes des forêts, les faunes, les sylvains , Toi sur-tout, toi. Paies, déité pastorale!

A peine blanchissoit la rive orientale, Le berger , secouant un humide rameau , D'une onde salutaire arrosoit son troupeau. « O Paies ! disoit-il , reçois mes sacrifices , Protège mes brebis, protège mes génisses, Contre la faim cruelle et le loup inhumain ; Que je trouve le soir le nombre du matin; Qu'autour de mon bercail , vigilant sentinelle , Sans cesse en haletant rôde mon chien fidèle;

CHANT Vin.

Que mon troupeau connoisse el ma flùle et ma voix ; Que le lait le plus pur écume entre mes doigts ; Rends mon bélier ardent , et mes chèvres fécondes ; Puissent de frais gazons , puissent de claires ondes , Dans un riant pacage arrêter mes brebis ! Que leur fine toison compose mes babils; Et, quand le fuseau tourne entre leurs mains légères, Ne blesse pas les doigts de nos jeunes bergères 7 ! >•

Il dit, et tout-à-coup un faisceau pétillant S'allume, et dans les airs s'élève un feu brillant. Que trois fois, dans sa vive et folâtre alégresse, D'un pied léger franchit une ardente jeunesse. Jeux charmants, vous régnez encor dans nos hameaux ! Eh ! qui n'est point ému de ces riants tableaux ? La superstition sied bien au paysage ; Triste dans les cités, elle est gaie au village; Et le sage lui-même aime à voir , en ces vœux , La terre à ses travaux intéressant les cieux.

Dirai-je quelle heureuse et sage politique 8 Joignit à tous les dieux de l'empire italique Un pouvoir plus obscur et plus puissant encor ? Le dieu Terme est son nom : aux jours de l'âge d'or Il n'avoit point d'autel; alors aucun partage Ne profanoit des champs le commun héritage ; Mais quand chaque mortel eut son champ séparé, Dieu juste ! pour chacun ton nom devint sacré. Tu bornes les cités , les hameaux et l'empire; Rien ne peut t'ébranler , rien ne peut te séduire ; Cher à deux possesseurs, Odèle à deux voisins, Du soc usurpateur tu défends leurs confins ; Aussi des deiLX côtés, sur la même colonne, Chacun vient déposer son gâteau , sa couronne , Et nul impunément n'ose enfreindre tes droits : Deux Gracques ont péri victimes de tes lois. Quand Jupiter parut au nouveau Capitole, Tous les dieux firent place à l'imposante idole, Toi seul gardas la tienne, et toi seul es resté ! Noble image des droits de la propriété : Droits puissants , droits sacrés , et sur qui seuls se fonde Et le bien des États, et le repos du monde. Ainsi pai'loit , prioit , ce peuple de vainqueurs : [ mœurs. Ses mœurs faisoient ses dieux , ses dieux gardoient ses

Mais passons, il est temps, de ces fêtes publiques, Des temples de l'Etat aux temples domestiques Où régnoient humblement les dieux hospitaliers. Je ne sais quoi me piaît dans leurs humbles foyers : L'homme pouvoit les voir , les prier à toute heure ; Ils avoient même table , avoient même demeure ; Ils soignoient de plus près sa vertu , son bonheur, De la vierge modeste ils protégeoient l'honneur ; Présidents des festins, confidents des alarmes, Ils parlageoient sa joie et recueilloient ses larmes. Sous le toit parfumé de leur humble réduit , L'Imagination moi-même me conduit.

J'aime à voir tous les ans le père de famille , Rassemblant son épouse, et son fils et sa fille. Présenter pour tributs , à ces dieux innocents , Quelques gouttes de lait et quelques grains d'encens ; Heureux d'en obtenir, par un si simple hommage ,

L'aisance et le repos , les premiers biens du sage ! Mais malheur à ces dieux , si l'hommage étoit vain ! Leurs sujets révoltés les punissoient soudain, El de leurs vœux frustrés leur infligeoient la peine.

Le sage observateur de la nature humaine Se plaît à rencontrer, dans des climats divers, Et les mêmes vertus et les mêmes travers. La Chine, ainsi que Rome, a ses dieux du ménage ; Ainsi qu'à Rome, objets el d'insulte et d'hommage, Récompensés, fêtés dans un jour de bonheur. Dans un jour désastreux délaissés sans honneur ; Avec eux on se brouille, on se réconcilie. De là, si je parcours la nouvelle Italie, Je ris d'y retrouver l'erreur des vieux Romains. Et qui ne connoîl pas le plus fêté des saints, Ce bon Antonio, qu'importune sans cesse D'un dévot ignorant la crédule foiblesse ? Il le fait le garant de sa félicité.

Du jeu, de la faveur, du cœur de sa beauté, Des caprices du sort, de son propre caprice; Il lui demande grâce, ou bien en fait justice; Et vingt fois sacrilège et dévot en un jour. L'aime, le hait, le baise et le bat tour-à-tour. Ainsi tout se ressemble, ainsi l'erreur voyage, Passe d'un monde à l'autre , et vole d'âge en âge.

Enfin quand nous cherchons par quels ressorts divers Les préjugés sacrés ont rempli l'univers. Pouvons-nous oublier sur le simple vulgaire Ce que peut le génie et le grand caractère ? Tels de la renommée ont atteint le sommet, Zoroastre, Numa, toi sur-tout, Mahomet, Dont l'Orient entier garde encor la mémoire. Tel finit par tromper, qui commença par croire : D'abord enthousiaste, et bientôt imposteur. Un rêve prépara sa future grandeur.

O pouvoir d'un grand homme et d'une ame profonde ! Il rêve, et son délire a fait le sort du monde. Un songe, une colombe, un glaive et l'alcoran. Dans l'histoire ont placé sou terrible roman. Dont les sanglants feuillets , tracés par la victoire , A la saine raison font horreur de sa gloire ; L'ignorance farouche et la fatalité.

Et l'idole des sens, l'ardenle volupté.

Comme trois fiers coursiers sous un maitre intrépide, Ont dans des flots de sang roulé son char rapide ; Et, sous ces étendards vainqueurs de l'univers , Une moitié du monde adore encor ses fers.

Après le fier torrent qui , gonflé par l'orage. Tombe, roule et bondit, gros d'écume et de rage, L'œil aime à rencontrer ce fleuve sans courroux, Qui suit dans les vallons son cours paisible et doux : Tel ce Confucius, l'ami de la nature, Yersoil d'une ame tendre ime morale pure ; Tous deux hommes d'étal , tous deux législateurs. Et de l'esprit public éloquents fondateurs. Semblèrent emprunter , pour éclairer la terre , L'un les doux feux du jour , l'autre ceux du tonnerre.

Ne peut-on pas encor dans les religions Reconuoîlre l'esprit, les mœurs des nations .'

L'IMAGINATION

Sur l'amour du repos appuyani son empire, Un culte simple el doux au Midi peul suffire ; Mais dans les champs du Nord, où le terrible Mars A son arc , son carquois , son tonnerre et ses chars , Odin, le grand Odin, aux âmes valeureuses Va monirer des houris les demeures heureuses. Ce n'est plus ce ciel calme où, dans un doux loisir, Régnoient l'aimable paix et l'innocent plaisir ; Les exploits éclatants, et le doux bruit des armes, D'un paradis guerrier leur présentent les charmes ; Amoureux des dangers , mais exempts du trépas , Quittent-ils tout sanglants la scène des combats : Des plus fraîches beautés une foule choisie Vient étancher leur sang, leur verser l'ambroisie ; Puis chacun prend sa lance, et passe tour-à-tour Des plaisirs aux combats , des combats à l'amour. Je crois voir des Français la grâce et la vaillance.

Les climats même , enfin , ont aussi leur puissance. L'habitant des rochers ou des marais fangeux , Sur les monts , dans les eaux , pense trouver ses dieux ; Mais sous un ciel plus pur les fils des Zoroastres Adorent à genoux le roi brillant des astres. Que dis-je ? à dieu du jour ! est-il quelques mortels Qui ne t'aient consacré des temples, des autels .•' Le Perse t'encensa , le Mexicain t'adore ; Ton triomphe commence où commence l'aurore , Et s'étend aux lieux même où ton char n'atteint pas; Le Sarmate t'invoque au milieu des frimas; Et, t'adressant de loin son cantique sauvage, Le Lapon tout transi t'offre encor son hommage. Ainsi, des noirs frimas au ciel le plus ardent. Et du berceau du jour aux portes d'occident , Loué par le regret ou la reconnoissance , Tout bénit tes l)icnfaits ou pleure ton absence. Ah! si l'homme est coupable en adorant tes feux. Tes éternels bienfaits demandent grâce aux cieux. Eh! qui méritoit mieux d'usurper notre hommage Que cet astre, des dieux la plus brillante image, Qui dispense les ans, la vie et les couleurs, Enfante les moissons , mûrit l'or, peint les fleurs , Jusqu'aux antres profonds fait sentir sa puissance , Revêt les vastes cieux de sa magnificence, De saison en saison conduit le char du jour, Nous attriste en partant, nous charme à son retour, Éclaire , échauffe , anime , embellit et féconde , Et semble , en se montrant , reproduire le monde ? Ame de l'univers , source immense de feu , Ah ! sois toujours son roi , si tu n'es plus son dieu ! Plaisirs, talents, vertus, tout s'allume à ta flamme; Le jeune homme te doit les doux transports de l'ame , Et le vieillard dans toi voit son dernier ami. Eh bien ! astre puissant , contre l'âge ennemi Protège donc mes vers et défends ton poète! Verse encor, verse-moi celte flamme secrète. Le plus pur de tes feux , le plus beau de tes dons ; Encore une étincelle, encor quelques rayons, Et que mes derniers vers, pleins des feux du jeune âge, De ton couchant pompeux soient la briliaute image. Mais quoi! pour le soîcil j'oubliois son auteur!

Fuyez, dieux impuissants, devant le créateur;

Dieu, le vrai Dieu s'avance; il veut que je publie

De sa religion la sublime folie.

Ce n'est plus cette erreur, dont les séductions

A des divinités prêloient nos passions :

Loin d'abaisser l'Olympe aux voluptés humaines ,

Elle nous montre un Dieu se chargeant de nos peines ;

Nous montre des mortels s'élevant jusqu'à Dieu;

Des folles passions elle amortit le feu;

Elle commande aux sens, subjugue la nature,

Ne puise nos vertus qu'en une source pure.

Ces doux liens de père, et de fils et d'époux,

Au trône de Dieu même elle les suspend tous;

Bien loin des vœux mortels place nos espérances .

Craint les prospériiés, jouit dans les souffrances,

Joint l'homme à l'Éternel , joint les hommes entre eux ,

Cultive sur la terre et cueille dans les cieux.

Comme ces cultes vains que l'erreur a fait naître,

L'Imagination ne lui donna point l'être;

Ainsi que le soleil , les astres el les mers ,

Elle sortit des mains dont sortit l'univers.

Mais , telle qu'une reine en sa grandeur suprême Permet à d'humbles fleiu's d'orner son diadème , L'Imagination eut l'honneur immortel D'end^ellir sa couronne et d'orner son autel. Quand les prophètes saints, dans leur sacré délire. De sa grandeur future entretenoient leur lyre, Tantôt comme un miel pur vanloient ses douces lois , Tantôt de son tonnerre épouvanloient les rois; Elle-même dictoil leurs odes immortelles. C'est elle qui, montrant les palmes éternelles. Sous les yeux des tyrans, sous le fer des bourreaux, Transformoit des enfants , des femmes , en héros ; Et lorsque sous la terre, au fond des catacombes. Vivants, ils habitoient le silence des lombes. Dans ces noirs souterrains conduite par la foi , L'Imagination charmoit leur sombre effroi. C'est elle qui, changeant tous leurs maux en délices, Assaisonnoit le jeûne, émoussoil les cilices, Mêloil les chœurs divins à leurs hymnes pieux. Et du fond des tombeaux aniicipoit les cieux. Avec non moins de zèle , aux jours de sa victoire, De la religion elle servit la gloire.

Avant ces jours heureux, autour de ses autels, Aucune pompe encor n'attiroil les mortels ; Seule , sous l'œil de Dieu , dans sa douleur obscure , Ses maux étoient sa gloire et ses fers sa parure; Mais lorsque des tyrans elle eut vaincu l'orgueil , Alors elle jeta ses vêtements de deuil , Prit el ses chants de joie et ses habits de fêtes. L'Imagination, secondant ses conquêtes, Vint parer son triomphe et hâter sa grandeur. De ses solennités augmenta la splendeur ; Des vierges , des martyrs , retraça les exemples ; L'orgue majestueux retentit dans les temples, El les sens, entraînés par ces charmes puissants. S'armèrent pour un culte armé contre les sens.

Nature , apprête-toi ! Dieu s'avance ; prépare Ton ciel le plus brillant, ton encens le plus rare;

CHANT VIII

Tout s'assemble , tout sort : avec ordre rangé , Eu chœurs harmonieux le peuple partagé, les prélais rayonnanis de l'or brillant des miîres, Les grands devant leur maître humiliant leurs titres ; De vierges et d'enfants un innocent essaim, En ceinture flottante, en longs habits de lin; Le cortège pieux , qui lentement s'avance , Tantôt chantant, tantôt dans un profond silence; L'éclat des vêlements , la pompe des autels , Faisant hommage à Dieu du luxe des mortels ; Les drapeaux des guerriers, leur escorte brillante. Leur foudre proclamant , d'une voix triomphante , L'arbitre de la guerre et le Dieu de la paix ; Autour du Saint des saints qui marche sous le dais. Les encensoirs montant , remontant eu mesure ; Ces nuages de fleurs , encens de la nature ; Tantôt un peuple entier tout-à-coup prosterné ; Tandis que sur leur front humblement incliné. Un prêtre ou^Te le ciel , et , les mains étendues , Leur verse ses faveurs à grands flots répandues •, Tout enivre le cœur, les oreilles , les yeux ; La terre est un moment la rivale des cieux ; Par-tout ce grand triomphe en offre à Dieu l'image. Et quel lieu dans ce jour ne lui rend pas hommage ! Sous la zone brûlante , au séjour des hivers , Au milieu des cités , dans le fond des déserts , Sur ces rocs qu'entoura la ceinture des ondes , Deux moudes à l'envi fêtent l'auteur des mondes. Ces lieux mêmes, ces lieux où le culte naissant N'a point de nos cités l'éclat éblouissant, Les tabernacles d'or, les pompeuses arcades , Le faste des habits, l'orgueil des colonnades. Pour célébrer ce Dieu, né parmi des pasteurs. N'ont-ils pas leurs festons, leurs guirlandes de fleurs. Leur trône de gazon, leur lapis de verdure ? Souvent , dans ce grand jour, le Dieu de la nature S'ai'rête , satisfait dun reposoir grossier, Sous l'ombrage dun cèdre, à l'abri d'un palmier; Et plus sa fête est pauvre, et plus elle est touchante.

Riais si , dans tout l'éclat de sa pompe imposante 9 , Avec plus d'appareil que ces fameux Romains , Je veux voir triompher le maître des humains , J'irai dans cette ville en prodiges féconde , Veuve du peuple roi , mais reine encor du monde : C'est là , c'est dans ses murs , le siège de la foi , Que sous les yeux d'un chef, père, pontife et roi. Au milieu des palais, des temples, des portiques. Et du faste moderne , et des pompes antiques , Dieu se montre aa\ mortels dans toute sa grandeur. En vain l'œil de l'impie en veut fuir la splendeur, Dieu l'accable en secret de toute sa présence. Malheureux , il est seul dans cette foule immense , Et ses remords du moins confessent l'Éternel : C'en est fait; dans un ordre, et d'un pas solennel. Dieu revient vers le temple et dans le sanctuaire ; Sa majesté terrible a repris son mystère : Là , se courbe en tremblant l'ange respectueux ; Là , la religion vient lui porter ses vœux ; la vertu son espoir, le remords ses alarmes,

Le bonheur son hommage, et le malheur ses larmes.

Mais si le fanatisme entoure les autels; Dieu ! quels torrents de maux menacent les mortels ! Oh ! si Dieu me prètoit cette voix solennelle Qui proclama sa voix chez un peuple fidèle. Je ne parlerois pas dans le fond des déserts ; J'irois , je publierois devant tout l'univers Cette loi non moins pure et non moins salutaire. Aux mortels séparés par un double hémisphère; « Par les monts , par les mers , et sur-tout par vos dieux , Aimez-vous, leur dirois-je, et vous plairez aux cieux. » Mais, égarée, hélas! par leurs fureurs bizarres, L'Imagination les a rendus barbares ; Tout est fourbe ou cruel dans ce vaste univers. Je crois voir un grand temple , où cent cultes divers De la crédulité se disputent l'hommage.

Tous ont leur sanctuaire ; et, dans sa folle rage. L'air troublé, l'œil hagard, chacun vante sa foi; « Venez , croyez , piiez , adorez comme moi ; Brama, le seul Brama mérite qu'on l'honore; Lama , le seul Lama mérite qu'on l'adore ; Ce crocodile est dieu , gardez de l'insulter ; A ce dragon divin gardez- vous d'attenter; Moi, je vois dieu dans l'air; moi , je le vois dans l'onde; Profanes, à genoux devant l'astre du monde! »

Et dans le même temple , aux pieds des mêmes dieux , Que de cris obstinés ! que de chocs furieux ! Un mot, une syllabe enfante des volumes. Que dis-je.^ les poignards ont remplacé les plumes. Et la terre se change en théâtre d'horreur. Ces lieux mêmes, ces lieux où je peins leur fureur. Tout n'y parle-t-il pas de nos guerres sacrées ? A l'aspect de ces tours par les feux dévorées, Assis sur ce tombeau, je rêve tris'ement ; Celui que dans son sein cache ce monument , A dormi deux cents ans dan» la nuit sépulcrale ; Voilà sa mitre encore et sa croLx pastorale. Vingt autres après lui, dans l'ombre descendus, Régnèrent dans ces murs sur de pieux reclus. La mort moissonne tout, et des races sans nombre Tombent, tombent sans cesse en cet abîme sombre. Hélas! et sur ses bords les mortels malheureux, Suspendus un instant, se déchirent entre eux!

Des Grecs plus modérés les dieux imaginaires Rarement ont connu ces fureurs meurtrières; Leur temple éloil paisible, et ces dieux fraternels Loin de les diviser unissoient les morlels. Eh ! qui ne connoît pas ces pompes annuelles Qu'offroicnt au dieu du jour cent nations fidèles ? A peine commençoient les danses de Délos , Tous les Grecs accourus s'élançoient sur les flots; Le zéphyr se jouoit dans leurs voiles pourprées, Les vagues blanchissoient sous les rames dorées ; Couronnés de festons, peints de mille couleurs. Les vaisseaux sur les mers formoieut un pont de fleurs. Apollon accueilloit le saint pèlerinage ; La Grèce tout entière inondoil le rivage ; Tous aux uu'mes autels priaient le même dieu , Ne connoissoient qu'un culte el ne formoient qu'un vœu,

L'IMAGINATION

Et tous , conciliés par les mêmes ni} slères , Attroupés en rivaux, se séparoient en frères.

Toutefois dans les camps, au milieu des combats, Que le ciel ait souffert ces longs assassinats, Mon esprit le conçoit; mais dans le sanctuaire. Quels dieux ont pu soiiffi-ir un culte sanguinaire ? O Dieu bon! j'avois cru que tes puissantes mains Avoient mis la pitié dans le cœur des humains ; Mais quelque nation que mon œil envisage, Je rencontre par-tout ces pompes du carnage. Les Grecs même ont connu ces cultes odieux. O Français ! rougissez pour vos tristes aïeux ! Souvent encore aux lieux de ces horribles scènes , Le voyageur, errant dans les vieilles Ardennes, Rencontre avec effroi ces barbares autels. Et toi, qui fus témoin de ces cultes cruels. César, étoil-ce à toi de traîner ta victoire Dans les sentiers battus d'une commune gloire .•' Va, cours, du fanatisme heureux persécuteur, Détruis l'autel, le dieu, le sacrificateur; Et vengeant et le ciel , et la nature, et l'homme , Fais chérir une fois les triomphes de Rome.

Et vous, fiers Mexicains, souillés de plus d'horreur , Tremblez ; voici venir l'Espagnol en fureur. Ah ! qui pourroit compter les meurtres effroyables Qu'exigeoienl sur ces bords des dieux impitoyables ? Là, des lions d'airain, de feux étincelants '°, Recevoient des mortels dans leurs gosiers brûlants ; Là, le sang qui ruisselle en éternel hommage, Fait au ciel qu'y invoque un éternel outrage ; Et nul n'a droit d'entrer dans ce temple hiliumain , Que d'un meurtre récent il n'ait souillé sa main. Nature , tu n'as donc plus d'abri sur la terre ? Le fanatisme affreux te fait par-tout la guerre. Ah ! sans doute , abhorrant ce culte criminel , Tu te réfugias dans le cœur maternel ; Non, de ces dieux cruels la fureur l'en exile, Et la nature a fui de son dernier asile. Des mères , aux ai tels de ces dieux redoutés ,

Leurs enfants dans les bras Cruelles, arrêtez !

Avez-vous oublié , saintement inhumaines ,

Vos amours , vos serments , vos plaisirs et vos peines .'

Quel démon inhumain proscrit ces jeunes fleurs ?

Ah ! voyez leur sourire et regardez leurs pleurs.

Et cessez d immoler, à d'horribles chimères,

Les nœuds sacrés d'hymen et le doux nom de mères !

Hélas ! où sont les temps où d'un rayon de miel ,

D'un peu de lait , de fruits , on apaisoit le ciel ?

Mais du moins au milieu de ces cultes barbares. Chez le Scythe inhumain, chez les cruels Taitares, Quels que soient leur esprit , leurs costumes, leurs dieux , Une idée adoucit ces tableaux odieux:

C'est qu'au pied des autels, auprès de la vengeance. Par-tout le repentir rencontre l'indulgence , Par-tout la consolante et sublime raison Accueille le remords et la religion , Près d'un dieu qui punit , montre un dieu qui pardonne. Sans lui , le crime aveugle au crime s'abandonne , Et l'affreux désespoir, égaré sans retour,

Produit par les forfaits , les produit à son tour. Mais détournons nos yeux de ces tableaux funestes ; Muse, qui fus admise aux délices célestes. Dis comment du pardon le consolant espoir Rendit un cœur coupable au bonheur , au devoir ; Parle; et que l'homme impie, oubliant le blasphème, A ce récit touchant soit attendri lui-même. Dans l'Espagne naquit une jeune beauté , De qui le cœur ardent, mais long-temps indompté, Du plus brûlant amour sentit enfin la flamme ; Alvar, malgré son père, avoit séduit son ame. Son père , dans l'excès de son ressentiment , Sous les yeux de sa fille immola son amant; Et du même poignard dont s'ai-ma sa colère , Sa fille à son amant sacrifia son père. Ainsi , par deux forfaits un instant a dissous El les nœuds les plus saints , et les nœuds les plus doux. L'amour fut de tout temps barbare en sa vengeance. Mais de ce jeune cœur qui peindra la souffrance ? Nul ne fut confident de son affreux secret; Un hameau renferma sa honte et son regret; Une femme , en ces lieux , son unique i-essource , Témoin de ses malheurs, en ignoroit la source : Jamais un être humain n'offrit dans l'univers Des contrastes si grands et des traits si divers. Quelquefois se plongeant dans un profond silence , Son ame du remords domploit la violence; Mais ce pénible effort , pour contraindre son cœur, Faisoit de son visage un spectacle d horreur. Tout-à-coup il changeoit; et tel que dans l'orage, Un doux ra^on s'échappe à tiavers un nuage , Dans ses traits, altérés par son affreux tourment, Un souris triste et doux se monlroit un moment. Osoit-elle pleurer ? une douleur sans charmes, N'arrachoit de ses yeux que de pénibles larmes. Quelquefois, 6 douleur! 6 supplice nouveau! De ses jours innocents l'intéressaut tableau Lui rappeloit cet âge où d'une tendre mère Les baisers la cédoient aux baisers de son père : Alors un trouble affreux agitoit ses esprits; Elle erroit, se rouloit, touruoit, poussoit des cris. Dans les champs, sur les monts, dans la forêt profonde, Fujoit, précipitoit sa marche vagabonde; Et, lasse enfin, tomboit sans force et sans couleur. Ces courses cependant soulageoient sa douleur. Mais rentroil-elle seule en son obscur asile ? C'est là que, moins distraite, et non pas plus tranquille, Son crime sur son cœur sembloit s'appesantir ; Là , dans un long tourment elle croyoit sentir, Goutte à goutle tomber sur son cœur solitaire , Le sang de son amant et le sang de son père : Tantôt , du bras fatal à l'auteur de ses jours , Elle efface ce sang qui repaioîl toujours , Tantôt, d'un spectre affreux se croyant poursuivie : « Cher Alvar, disoit-elle , on attente à ma vie ; Vois mou père irrité, vois le glaive assassin ! Dieu ! c'est le même fer dont j ai percé son sein ! Où l'a-t-il pris ? » Alors , croyant voir la mort prêle , Comme pour fuir le coup elle baissoit la tête.

CHANT VIII

Mais comment fuii' son ame et le remords rongeur ? Tout lui peint son forfait, lui montre un dieu vengeur; L'enfer s'ouvre , l'air gronde , uu Dieu lance la foudre ; Et Dieu pardonnàt-il , sou cœur ne peut l'absoudre. Quelquefois elle espère et veut le supplier, S'agenouille, se lève, et renonce à prier : Tant l'épouvante un Dieu vengeur des parricides !

D'autres fois cependant , dans ses courses rapides , De loin elle observoit le temple du hameau , Ombragé d'un cyprès et d'un antique ormeau. Il sembloit qu'en secret une force invisible L'attirât vers ce lieu consolant et terrible. Elle approchoit : soudain , par un Dieu courrouce , Son cœur avec effroi se sentoit repoussé. Mais un joiir, sous les murs de la demeure sainte, Promenant ses regards autour de son enceinte, Elle voit accourir aux pieds du Dieu sauveur, Des pécheurs repentants la pieuse ferveur; C'étoit dans la saison où la riche nature, En couronnes de fleurs, en habits de verdure, Comme une jeune vierge échappée au cercueil. Des chrétiens attristés vient égayer le deuil; C'étoit dans ce grand jour où la foi glorieuse, Fêlant d'un Dieu mourant la croix victorieuse , Dans le sang de l'Agneau , source heureuse de paix , Revient puiser la grâce et laver nos forfaits. Elle, sans se mêler à la foule chrétienne , A leur sainte douleur joignoit tout bas la sienne ; Comme un vaisseau battu par un orage affreux , Pour entrer dans le port , n'attend qu'un souffle heureux. Sur la porte sacrée elle fixoit la vue; Soudain elle aperçoit, ô faveur imprévue! Un simple villageois , qui dans ce lieu sacré, Poussé par le remords dont il fut déchiré , Des célestes vertus pour ranimer la flamme, Au ministre de Dieu venoit ouvrir son ame ; De ses crimes secrets sévère délateur.

Il revenoil heureux ; un Dieu consolateur Se peignoit dans ses yeux, brilloit sur son visage. De la paix qu'elle implore elle y croit voir le gage ; Alors un saint espoir surmontant ses remords , Elle laisse en ces mots éclater ses transports : « Ah ! du haut de la croix , quand la grâce féconde Verse à grands flots l'espoir et le salut au monde, Laisserai-je , dit-elle, échapper ce beau jour? Ne puis-je prendre aussi ma part de tant d'amour. Et d'un si long tourment misérable victime , Dans ce sang rédempteur noyer aussi mon crime ? » De ses plus jeunes ans le souvenir vainqueur Vient encore en secret aiguillonner son cœur. Que de fois dans le temple elle suivit sa mère ! Que de fois elle y vint sur les pas de son père ! Quel refuge au pécheur offre ini espoir plus doux ? « Là, s'ils sont avoués, les crimes sont absous; Là, m'attend le bonheur, la paix d'une ame pure; Là, doit d'un long remords se fermer la blessure. »

Alors , plus confiante , elle n'hésite plus ; Et bientôt rassurant ses pas irrésolus, Vers l'asile indulgent où Dieu même l'invite ,

Du pardon désiré l'espoir la précipite;

Elle s'approche, elle entre , elle avance à pas len!s ;

Et d'abord se découvre à ses regards tremblants

Ce tribunal ouvert au repentir sincère :

« Ah ! dit-elle en pleurant , ce tribunal sévère

Où les méchants de Dieu viennent subir la loi,

A des pardons pour tous, mais n'en a pas pour moi. >•

Au même instant paroît un vieillard vénérable, C'étoit de ce hameau le pasteur respectable ", Qui, depuis quarante ans, sert son Dieu, fait le bien, Reçoit peu, donne tout, et ne demande rien. Chéri dans son hameau, respecté dans son temple, Il prêche par ses mœurs, instruit par son exemple; Des pères , des eufanls, il resserre les nœuds , L'enfant même l'adore, et souvent, dans ses jeux , D'une timide main en passant il arrête Le vieillard, qui sourit en détournant la tête. Des aveux, du remords, quel confident plus sûr.'' Il écoute le vice, et reste toujours pur : Tel un auguste mont entouré de nuages.

Toit bien loin sous sa cime expirer les orages , Tandis que son front calme habite dans les cieux. A peine l'un de l'autre ils ont frappé les yeux ; Tous les deux arrêtés, dans un profond sdencc, Sont prêts à se parler : l'un et l'autre balance ; Elle, avec un regard éloquemment muet, Semble à-la-fois trahir et garder son secret : Lui , sans l'interroger ( les âmes généreuses Respectent le secret des âmes malheureuses ) Monlroit cette pitié d'un ministre de Dieu , Qui d'un crime caché semble enhardir l'aveu. Au sacré tribunal ils arrivent ensemble ; Elle tombe à genoux , elle hésite , elle trem])le ; Trois fois de son forfait veut soulever le poids ; Sur son trop foible cœur il retombe trois fois. Impatiente enûn du fardeau qui l'accable, Elle laisse échapper cet aveu redoutable ; Et, la rougeur au front , du ministre des cieux Son repentir tremblant interroge les yeux. Tant de malheur l'émeut, tant de remords le touche, Et des mots consolants sont sortis de sa bouche. Alors elle respire , alors ses pleurs taris Commencent à couler de ses yeux attendris ; Non plus ces pleurs cruels arraches par la rage. Qui de leurs flots brûlants sdlonnoient son visage ; Mais ces pleurs bienfaisants, ces pleurs délicieux Que donne aux cœurs touchés l'indulgence des cieux ; Semblables en leur cours à la douce rosée Qui rafraîchit le sein de la terre embrasée. Tourné tantôt vers elle, et tantôt vers le ciel. Le prêtre enfin pai'donne, au nom de l'Eternel. Ah ! qui peut exprimer ce moment plein de charmes ? Elle offre à Dieu son cœur, ses prières , ses larmes , Sent calmer ses tourments , ses remords douloureux , Et s'accorde un pardon qu'ont accordé les cieux.

Dès lors quel changement dans la nature entière ! L'air reprend sa douceur, le soleil sa lumière : Tel qu'un stérile arbuste à la terre arraché. Son cœur dans l'al^ndon languissoit desséché ;

NOTES DU CHA.NT I

De joie el de bonheur un doux torrent l'inonde ; Elle renaît au ciel , elle renaît au monde ; Et, sûre d'y trouver un Dieu consolateur, Elle ose sans effroi descendre dans son cœur. Enfin , tout est possible au Dieu qui la rassure. Elle entend sans frémir la voix de la nature. Une boite en son sein gardoit fidèlement Les traits jadis si doux d'un père et d'un amant ; Vingt fois d'espoir, de crainte el d'amour enivrée, Elle essaya d'ouvrir celte boîte adorée, Et vingt fois , écoutant sa secrète terreur, Sa main l'avoit soudain fermée avec horreur. Plus confiante enfin , elle ose davantage ; Du Christ, en son asile, elle adoroit l'image; Elle-même à ses pieds place les deux portraits ; Tremblante , elle s'essaie à supporter leurs traits. Il sembloit que du haut de la croix tutélaire, Dieu réconcilioit son amant et son père ; Elle-même espérant les revoir plus heureux, Osoit déjà les joindre et se placer entre eux. Son bonheur renaissoit , quand ses forces , lassées Par le long sentiment de ses douleurs passées , Succombèrent enfin ; son simple et vieux pasteur A ses derniers moments vint soutenir son cœur. Elle , serrant la main de l'ami (jui la pleure : « Adieu donc , je vais voir la paisible demeure Où le malheur repose , où le remords s'éteint. Malgré mon crime affreux, Dieu sans doute me plaint. Un aveugle transport m'a fait commettre un crime; Mais au courroux d'un Dieu j'offre un Dieu pour victime; Je vais me présenter devant ses yeux vengeurs , Couverte de son sang , couverte de ses i)leurs ! O loi, dont mes malheurs ont troublé la fam.ille, Ne sois pas plus que lui sévère pour ta fille ! Et toi , mortel trop cher, cause de tant de maux , Ah ! puissent nos trois cœurs... » En prononçant ces mots , L'œil tourné vers les cieux où son espoir aspire , Sans douleurs, sans regrets, doucement elle expire, Et les anges en chœur ont proclamé son nom. Charme heureux ! charme pur de la religion , Qui, des foii)les mortels mère compatissante, Et , plus que l'homme même, aux hommes indulgente. Sur le crime qui pleure exerce un doux pouvoir, Et hii rend les vertus , en lui rendant l'espoir !

FIN DU rOEME.

CHANT I

Écrire sur l'imagination, c'est peindre un peintre, a dit M. de Boufflers; et il faut que ce peintre se peigne lui-mèn.e. Mais quel peintre! celui de l'univers, de l'infini, qui anime, qui élève la nature en y joignant l'idéal. Tout ce qu'on voit, tout ce qu'on sent, tout ce qu'on pense, tout ce qu'on rêve,

enlroit nécessairement dans cet immense tableau : il falloll fixer la mobilité, saisir ce qui est plus prompt que l'éclair, enchaîner ce qu'il y a en nous de plus iudépendaut de nousmêmes.

« La richesse toujours croissante du sujet, » a dit encore M. de Boufflers, dans un commencement de notes qu'il avoil entreprises, mourant, sur le poëme de l'Imagination, « la richesse toujours croissante du sujet, qui semble s'agrandir à mesure qu'on le médite, convenoit d'autant mieux au génie rapide et au caractère envahisseur de notre poète. Il étoit sûr d'en voir toujours la fleur, et jamais la fin; et si, par une faveur que si peu de rivaux auroient mérité de partager, il lui avoit été accordé cent ans pour ce beau travail, au bout des cent ans il se seroit trouvé du travail préparé pour plus de mille. Le monde entier n'est qu'un atome dans le système de l'imagination. »

On ne peut assez admirer avec quel art et quelle sagesse M. Delille a distingué, classé, et groupé les différentes masses d'idées qui sembloient devoir embarrasser sa marche dans ce chaos spirituel et ce labyrinthe moral. On l'a souvent chicané sur ses plans ; mais il est remarquable que celui de ses ouvrages dont le plan semble le plus méthodique, soit précisément celui où le plan paroissoit le plus difficile. Il examine, il définit, il analomise d'abord l'imagination; il la peint en elle-même, puis dans ses impressions, ensuite dans ses effets, ses productions, et ses ouvrages. De là, il passe à son influence sur le bonheur particulier et public, sur la morale et la j)olitique; enfin la religion, qu'on peut regarder comme l'apothéose de son sujet, couronne ce divin poëme.

Après avoir jeté ce coup d'œil sur l'ensemble, nous allons entrer dans quelques r<:marques de détail sur le premier chanl : c'est l'homme sous le rapport intellectuel.

1 Et, charmé de ses vers, n'en suspend la lecture Que pour voir les forêts , les cieux et la nature.

L'immensité est dans ce vers-là. M. Delille fait ici , sans le vouloir, l'histoire de ses lecteurs : c'est bien lui, c'est sur-tout lui, c'est souvent lui seul, qu'on peut lire au milieu des bois et des champs, comme leur plus digne interprète.

Plus bas , l'auteur offre, en quelques vers, le parfait résumé de tout son poëme; puis il fait un portrait pittoresque de l'Imagination, afin de pouvoir le lui présenter à elle-même.

2 Tout entre dans l'esprit par la porte des sens.

11 n'appartenoit qu'au talent enchanteur de M. Delille d'entreprendre de mettre en poésie le système de Locke. C'est eiitrcr dans son sujet par les antipodes, et rien ne prouve mieux que tout chemin mène à Rome, surtout avec des ailes.

3 Comment rcsscmble-t-elle à la ciie vieillie. Qui , fidèle au cachet qu'elle admit autrefois, Refuse une autre empreinte, et résiste à mes doigts?

C'est que la cire s'est durcie en se refroidissant, tandis que de son côté le cachet émoussé a perdu autant de force que la cire de chaleur.

4 Cicéron s'élaneoit ver» la postérité, Et de loin écoutoit son immortalité.

Voilà une expression de génie. Cicéron avoit bien le droit de s'écouter à la distance de plusieurs siècles.

5 Sublime, elle s'élève à l'opprobre d'un Dieu.

On ne pouvoit peindre d'une manière plus touchante la luvsticitc , qui divinise les maux et les peines. Sainte Thérèse a fait des vers dont voici le refrain, traduit de l'espagnol : Je me meurs de reprct de ne pouvoir mourir.

NOTES DU CHANT II

M. DeliUe a suivi , dans le début du poëme, le même ordre que dans le poème entier. 11 passe en revue, d'un seul coup d'œil, les ressorts, les effets de l'imagination, les souvenirs, les arts, la morale, la politique et la religion.

6 Et Penthièvre ouvre encor sa main à riodigent.

On ne pouroit loner d'une manière plus ingénieuse et plus délicate, ni plus ressemblante. Par là il appuie ce qu'il a dit avant,

Aiasi de nos penser» nos rêves sont l'écho.

7 L'un par l'autre avertis , communiquent entre eui.

M. DeliUe montre un art infini dans la manière dont il exprime en vers des idées si difficiles à énoncer, même en prose. 11 ôte à la métaphysique sa sécheresse, il l'enveloppe de poésie; l'imagination est leur point de contact. Enfin ses comparaisons ingénieuses ont l'air de faire mentir le proverbe , car elles semblent des raisons, tant elles éclaircissent ces idées abstraites.

8 Bélisairc '. à ce nom trembla le monde entier , Et son casque tendu sollicite un denier '.

La poésie et tous les beaux-arts ont consacré l'infortune de Bélisaire aveugle, implorant, au sein de l'indigence, les plus foibles secours de la pitié. Cependant aucun historien contemporain n'en fait mention. Justinien se laissa tromper un moment sur les intentions politiques de Bélisaire ; mais après une courte disgrâce, qui ne fut aggravée par aucun traitement barbare, le héros fut rétabli dans ses dignités , et termina dans l'opulence, au milieu de Constanlinople et de ses amis, une carrière honorée par des moeurs et des trionphes dignes de l'ancienne Rome. Néanmoins une tradition populaire désigne encore à Bysance , sur le chemin du Sérail au château des Sept-Tours , une vieille masure qu'on appelle la Tour de Bélisaire ; des Grecs ignorants la monlreot aux vovageurs comme la prison de ce grand homme , et prétendent qu'à travers les barreaux de ses fenêtres il crioit aux passants : Donnez une obole au pauvre Bélisaire , a qui l'envie plutôt que le crime a crevé les yenx. L'opinion du vulgaire a tellement accrédité cette fable , et les arts l'ont tellement embellie (témoin chez nous les Bélisaire de David et de Gérard ) , qu'elle a prévalu sur les témoignages de l'histoire et sur la vraisemblance morale.

9 Dans le temps que Walter, par un charme secret , Se rend à son instinct, et suit son doux attrait.

L'auteur est conduit au bel épisode qui couronne le chant par l'opposition de l'instinct et de la raison ; il veut montrer qu'on se trouve mieux de revenir à elle que de la quitter, et que la raison même , d'après cela, peut conseiller d'écouter l'instinct. Ce contraste du jeune homme civilisé qui change de condition avec un jeune sauvage, et qui en est récompensé par le bonheur, tandis que l'autre est puni par la mort, est une idée originale dont l'auteur a su tirer de grandes beautés. -Mais , en donnant ici l'avantage à l'instinct, il semble plus partisan dusvstèrae des idées innées, qu'il ne paroissoit d'abord en paraphrasant l'asiome qui sert de base au système de Locke :

Nil est in intellectu Quod non prius fuerit in sensti.

M. Delille, en commençant cet ouvrage, semble avoir craint de se laisser trop aller à l'imagination; et, au lieu de peindre en beaux vers les brillants systèmes de Malebrancbc ou de Leibnitz , qui prêtent tant à la poésie , et que l'imagination préférera toujours, parce qu'ils lui donnent plus d'exercice, plus d'empire, et plus d'éclat, l'auteur, quand son ballon étoit

prêt à s'élever, a pris pour lest le système matériel de Locke. Ceux de Leibnitz ou de Malebranche , en lui fournissant plus de richesses, lui en eussent moins laissé tirer de son propre fonds, et l'on ne pourroit plus admirer au même point, dani ses vers, l'effort et le triomphe des difficultés vaincues. Pour le charme, il ne peut jamais lui manquer, même dans les sujets qui sembleroient les plus arides, et son talent eut trouve moyen de cueillir encore des fleurs au milieu des sables.

I Heureux, disoit Virgile, heureux l'esprit sublime Qui peut de la nature approfondir l'abime.

Le début de ce chant est encore imité de plusieurs endroiU de Virgile, et notamment de cet admirable morceau qui termine le second livre des Géorgiques :

Félix , qui potuit remm cogcoâcere causas , etc.

Mais il faut remarquer ici la judicieuse sobriété de l'imitateur. Virgile, en cherchant à délasser ses lecteurs, que pourroit avoir fatigués la continuité des préceptes, déploie toutes les richesses de sa muse dans le touchant épisode où il oppose avec tant d'art le bonheur et la pais des campagnes, aux malheurs et aux crimes enfantés par les discordes civDes. M. Delille n'avoit besoin que d'une transition pour lier l'un à l'autre les deux premiers chants de son poème; il a donc bien fait de se borner à choisir quelques traits dans le tableau du maître Au reste , le poème de l'Imagination offre sans cesse au lecteur éclairé des occasions de reconnoitre la mesure et l'habileté des larcins de M. DeliUe, et de sentir la supériorité d'un homme qui soutient si dignement la comparaison avec les grands ccnvaius auxquels U emprunte des beautés de toute espèce.

i Mais si l'Aï , l'Arbois , ou le Bordeaux manquoit . Si les plats clair -semés se fuyoient sur la table , Elle contoit. . .

Allusion à madame la marquise de la lîuchette. Cette dame, douée d'un esprit remarquable , mais peu favorisée de la lo."-tune, recevoit la meiUeure société de la cour et de la vUle. Le charme et la vivacité de sa conversation dissimuloientàd'iUustres convives la simpUcité presque frugale de ses dîners. Ou assure que son maitre-d'hôtel lui dit un jour à l'oreine : « M:idame, contez, le rôt manque. «

3 Le souvenir au temps fait rebrousser son cours ; Et, tel que ce serpent que tranche un fer barbare. Fidèle à la moitié dont l'acier le sépare ,

A ses vivants débris cherche encore à s'unir. Ainsi vers le passé revient le souvenir , etc.

Ces vers et ceux qui les suivent prouvent que M. Delill:; sait mettre aussi dans ses ouvrajes cet ordre poétique qui, sans avoir les formes et la régularité des raisonnements d'un logicien, n'en est pas moins fidèle à la justesse et à la liaison des idées. Comme tous les grands écrivains, l'auteur emprunte à la raison le fil d'Ariane pour ne point s'égarer dans le labvrinthe d'une vaste composition : ainsi, au lieu de passer tour-à-tour et sans art d'un objet à un autre, il donne à diverses affections de notre ame un centre commun; ainsi nous le voyons rattacher au souvenir , secondé par l'imagination , le remords , le regret , la reconnoissance , le res«entiment, et l'effroyable vengeance, qui est sa fille.

4 Comme lui , du passé le regret est l'imaje . Mais son air est plus doux , etc.

Je ne ferai pas au lecteur l'injure de supposer qu'il iut

NOTES DU CHANT II

besoin d'être averti pour sentir le charme de ces vers si doux et si purs ; je remarquerai seulement que le poëte a placé la touchante peinture du regret entre le remords et la venfjcance. C'est à l'école de Virgile que notre maitre a étudié l'art de ces heureux contrastes , qui préviennent l'inconvénient de la monotonie , en réveillant à tout moment des sensations nouvelles dans notre ame.

5 Oserai-je conter Tépouvantable histoire

Dont Pérouse , en tremblant , garde encor la mémoire ?

L'histoire moderne d'Italie offre une foule d'exemples de ces vengeances implacables , et autorisoit suffisamment l'auteur à placer dans Pérouse la scène horrible qu'il raconte.

6 II frappe, il entre armé de poignards, de Qambeaux , Tel qu'un spectre échappé de la nuit des tombeaux; Surprend son ennemi , le saisit et Tenchaîne ; Etid'un œil oii brilloit le bonheur de la haine :

• Ah ! cruel , lui dit-il , tu m'as long-temps trompé ,

• Mais à mes coups enfin tu n'as pas échappé ;

• La vengeance à pas lents t'a conduit dans mes pièges ;

• Tiens, traître, tiens, voilà pour tous mes sacrilèges.

• Tu m'as ravi (comment puis-je assez te punir?) « Les biens et de ce monde et du monde à venir.

• Meurs; expie en mourant mes crimes , tes injures ,

• Et mes tourments passés , et mes peines futures;

• L'enfer est pour tous deux : tu m'y précéderas. •

Il n'y a qu'un moment, M. Delille laissoit échapper de son cœur attendri des accents dignes de la muse de Racine ; il se montre tout-à-coup le rival du terrible Dante. Assurément le chantre d'Ugolin n'eût pas désavoué la sombre énergie de ces beaux vers. Mais ce qu'il faut encore plus admirer dans le morceau tout entier, c'est l'art du poète : d'abord, rien de plus habilement ménagé que son passage presque subit de la peinture des plus doux penchants à celle dc^ passions les plus terribles ; ensuite voyez avec quelle vérité il nous représente les affreux projets, les serments sacrilèges d'une haine long-temps concentrée dans un cœur ulcéré, pour nous montrer enfin , plus effrayante que l'Alecton de Virgile devant Turnus , la vengeance qui s'élance du pied des autels sur la victime dévouée à sa rage.

1 L'Espérance au front gai , qui , lorsque tous les dieux Loin de ce globe impur s'enfuirent dans les cieux , Nous resta la dernière, et console le monde. Avec le nautonier elle vogue sur l'onde, VeiUe dans les comptoirs, guide les bataillon^ Sourit au laboureur courbé sur ses sillons.

Il y a dans le passage entier , dont ces vers sont extraits , beaucoup de souvenirs de TibuUe. M. Delille avoit soigneusement étudié les poètes erotiques de l'antiquité, et luimême convenoit que son talent avoit profité beaucoup dans leur commerce

s Vous l'aveï éprouvé, dans ces jours de prestiges Ou Mesmer de son art déplojoit les prodiges, etc.

Après avoir parlé de l'espérance en termes généraux , M. Delille, qui connoît les obligations d'un poëte, fait un tableau charmant des illusions et des bienfaits de cette enchanteresse. Il ne m'appartient pas de juger Mesmer et son système, mais je le remercie des vers qu'il a inspirés au chantre spirituel et crédule qu'il n'a point guéri. On ne trouve pas dans Virgile lui-même cette facilité , ce talent de tout peindre et de tout exprimer avec grâce , ce tour enjoué , cette élégance sans aucune trace d'effort : on se rappelle , en lisant ce passage , l'aimable familiarité d'Ovide ?vec sa folâtre muse.

g L'amour dans tous les cœurs fait entendre sa voix. Mais qui dira combien et nos mœurs et nos lois £t de nos arts brillants la puissante magie.

De ce penchant terrible exaltent l'énergie ?

Tel des rayons perdus dans le vague des cieux

Le verre ardent rassemble et redouble les feux.

Pour l'instinct effréné d'une horde sauvage.

L'amour est un éclair : chez nous, c'est un orage.

De tout ce qui fermente et bouillonne en nos cœurs

L'Imagination assemble les vapeurs :

La vanité, l'orgueil, l'espérance, la crainte.

Le regret, le désir ; c'est l'airain de Corinthe,

Où, par un feu brûlant l'un dans l'autre fondus ,

Tous les métaux rouloient et brilloient confondus; "-'

C'est le volcan , où l'air, et l'onde, et le bitume.

Nourrissent à-la-fois le feu qui le consume.

Lucrèce, dans son quatrième chant, a peint en traits de feu l'amour physique; M. Delille, fidèle à son plan, considère cette passion dans ses rapports avec l'imagination. Un poëte, même dans un ouvrage didactique, doit être, autant qu'il le peut, peintre de mœurs; M. Delille n'a point oublié celles de son temps : sans s'interdire les vives images qui naissent du sujet, il a gardé avec raison plus de pudeur que Lucrèce; et , par le soin qu'il a pris de choisir le côté moral de la plus ardente des passions de l'homme , il a augmenté le prix d'une peinture dont l'intérêt est puisé dans nos usages, dans nos souvenirs, et dans notre manière de sentir. Lucrèce, Virgile, TibuUe, Properce , J. J. Rousseau, ont tous ici fourni quelque chose à M. Delille ; et cependant tel a été son art à unir ensemble les divers traits de sa composition , à assortir et à fondre ses couleurs , que le tablcsM des effets de l'amour sur nos âmes lui appartient en propre. On ne peut pas plus le contester à son auteur, qu'on ne peut refuser à l'abeille le mérite d'avoir composé le miel exquis qu'elle a formé du suc des fleurs.

Les soixante-six vers de ce morceau , dont nous n'avons cité que le commencement , prouvent que M. Delille auroit été , s'il eût voulu, un excellent poëte erotique : ils ont toute la chaleur, toute la grâce, et toute la délicatesse que demande la peinture de l'amour et de ses plaisirs.

10 En l'un de ces hospices

Dotés par les secours , et fondés par les mains De ce pieux Vincent , bienfaiteur des humains Dont le modeste nom, digne de la mémoire, De tous les conquérants anéantit la gloire.

Jamais M. Delille ne manque au devoir de rendre hommage à ceux qui ont honoré la France. Il a saisi avec empressement l'occasion de payer son tribut à un apôtre de l'humanité , à un héros de la religion , au modèle accomjili de toutes les vertus chrétiennes.

II Les Grâces arrangeoient son simple habit de bure, Les Grâces se plaisoient à sa simple coiffure. Dans ses traits ingénus respiroit la candeur; Son fiont se coloroit d'une aimable pudeur; Tout en elle étoit calme ; un sentiment modeste "Régloit son air, sa voix , son silence, son geste; Ses yeux , d'où sa pensée à peine osoit sortir, N'exprimoient rien encore, et faisoient tout sentir. On eût dit qu'en secret sa douce indifférence D'un ascendant suprême attendoit la puissance : Tel ce chef-d'œuvre heureux de l'amour et des arts, La jeune Galatée, cnchantoit les regards, Lorsque essayant la vie et son ame naissante , N'étant déjà plus marbre et pas encore amante, Entr'ouvrant par degrés ses paupières au jour. Pour achever de vivre elle attendoit l'amour.

Je ne puis me défendre de montrer encore ici aux lecteurs la marche savante du poëte , et son talent à soutenir l'attention par les oppositions , comme à suivre dans ses tableaux une progression qui accroît l'intérêt jusqu'au dernier moment, et arrête l'ame du lecteur sur la scène qui doit lui laisser les plus touchants souvenirs.

PîOTES DU CHANT III.

Nous avons passe du baquel magique de Mesmer aux sombres illusions de la craiule , mère de la superstition qui déshonore le culte que l'amour, la raison, et la recocnoissance doivent à la Divinité. A cette peinture succède celle de la soif de l'or , aliment de la funeste passion du jeu , dont la joie est presque aussi horrible que le désespoir. A coté de cette passion , qui fait du cœur de l'homme un volcan toujours prêt à lancer des flammes, l'auîeur place les orages excités dans nos sociétés modernes par le penchant terrible qui entraîne un sexe vers l'autre : là sout exprimées en vers célestes les déUces du cœur et celles des sens ; ensuite le poète suscite la jalousie qui corrompt les plaisirs de l'amour, et change les plus douces jouissances en mortels poisons. .\u sujet des traces profondes que la jalousie laisse dans nos cœurs , le poète a créé une comparaison admirable , et qui me rappelle que je n'ai pas fait remarquer à mes lecteurs toute la richesse du talent de M. Delille dans ce genre d'ornements qu'il a semés avec toute la profusion d'un véritable poêle. Il nous avoil enchantés par la magique peinture des transports des amants heureux , il vient de nous attrister par le tableau déchirant des angoisses qui les surprennent au milieu de leur félicité ; il le sent , et il nous ramène à des images plus douces , quoique tristes encore. Alors sa muse nous rappelle le touchant délire de la folle d'amour, et voilà sa transition pour nous conduire à l'épisode de Volnis et d'Azélie , épisode où la tendresse , la grâce , la mélancolie , le charme d'une passion qui commence et finit sous les auspices du malheur , et donne cependant quelques années d'un bonheur ineffable à ses deux victimes , ont trouvé un peintre digne d'un tel sujet. Certainement on vanterait beaucoup dans les anciens un art aussi délicat , une gradation aussi habilement conduite : pourquoi donc refuserions-nous à un poète notre contemporain un éloge vraiment mérité? pourquoi craindrions-nous d'ajouter qu'il n'est pas dans notre langue un seul poète , fût-ce Racine lui-même , qui ne s'honorât d'avoir écrit les vers où M. Delille peint son- Azélie sous les traits de la jeune Galatée attendant, pour achever de vivre, le souffle de l'amour ?

CHANT III

' Et l'œil qui nous inslrnit de leur beauté suprême, £a un cercle brillant s'est arrondi lui-même.

L'idée développée dans ces vers est conforme au système du célèbre peintre .anglais Hogarth , qui , dans son anaivse de la beauté, établit que la ligne courbe est le principe de la beauté physique.

2 Elle marche, et son port a trahi la déesse. Et vera incessu patuit dea.

^neid.f lib. I.

M. Delille a placé ce même vers, avec un léger changement , dans sa traduction de l'Enéide :

Elle marche, et son port révèle une déesse.

3 De ces mêmes accords l'univers enchanté Vit éclore un pouvoir plus sûr que la beauté. Qui toujours l'embellit , qui souvent la remplace.

Qui nous plaît en tous lieux , en tout temps ; c'est la grâce.

Ces vers sont une élégante paraphrase du vers si connu de La Fontaine :

Et la grâce, plus belle cncor que la beauté.

4 Toujours l'été brûlant fait place au doux automne; Toujours , après l'hiver, vient le printemps ; toujour» Les jours suivent les nuits , les nuits suivent les jours.

La triple répétition de ce mot toujours e,xprime admirablement le retour monotone et ennuyeux des mêmes choses. M. Delille avoit déjà employé, dans le poëœe des Jardins, cet artifice de style, ainsi que la coupe pittoresque du second vers :

Toujours des Oeurs , toujours des festons; c'est toujour» Ou le temple de Flore, ou celui des amours.

i Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille. Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille. Inconstants comme l'air, et comme lui légers. Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers.

['n ancien a donné le nom d'a/V tissu, aer textile, à ces étoffes légères que décrit M. Delille. Notre poète se rapproche, autant qu'il peut, de cette ingénieuse expression qui lui étoit sans doute connue.

6 Et, jusqu'au fond du nord portant nos goûts divers, Le mannequin despote asservit l'univers.

Mademoiselle Bertin, marchande de modes de la reine, envoyoit , dit-on , en Russie , chaque mois , et peut-être chaque semaine, une grande poupée habillée et coiffée à la dernière mode. En copiant exactement ce modèle, les daines de Saint-Pétersbourg étoient sûres d'être mises , non pas peut-être comme l'étoient au même moment celles de Paris, mais au moins comme elles ravoient été une douzaine de jours auparavant.

7 Le temps, qui change tout.

Se voit changé lui-même, et notre vieille anné«. Avec ses mois nouveaux marche tout étonnée. 0 mes concitoyens 1 dites-moi de quel nom Se nomment aujourd'hui ma ville, mon canton?

Ici le poète daigne rappeler deu.x des folies les moins barbares, mais les plus ridicules qui aient signalé la révolution française. La première est le calendrier républicain, fabriqué par Romme et Fabre-d'Églantine. Quand ilseroit vrai que la division des mois y fût plus conforme à la marche de l'année, et marquât mieux la division des saisons , ce n'en étoit pas moins une invention absurde, qui jetoit du désordre, de la confusion dans nos relations de toute espèce avec les autres peuples, et nous isoloit, pour ainsi dire, du reste de l'Europe. L'autre folie nous rendoit en quelque sorte étr.jngers chez nous-mêmes ; c'étoit celle des nouveaux noms donnés aux villes, bourgs et villages, quand les anciens noms étoient de nature à réveiller quelque souvenir religieux ou monarchique.

8 D'un massacre nouveau le massacre est suivi; Le peuple est fatigué, mais non pas assouvi.

Le second vers est l'imitation d'un vers fameux de la sixième satire de Juvénal :

Et lassata.viris , necdum satiata recessit.

9 Voyez de cette fleur le ridicule amant .

Si quelque autre avec lui partage sa richesse, A cette horrible idée il sèche de tristesse; De son heureux rival il l'achète à prix d'or , Et dans sa serre avare enterre son trésor.

Un amateur de fleurs enchérit sur celui dont parle le poète. Se croyant possesseur d'une fleur unique , il apprend que la pareille existe dans un jardin ; il va la marchander , en donne tout ce qu'on veut, et l'écrase à l'instant même sous ses pieds. Il y a là autant de raison qu'il peut s'en trouver dans la folie : il est certain que la oestruction d'une des deux fleurs donnoit un pris indéfini à celle qui restoit seule.

NOTES DU CHANT III

M. Delille avoit déjà ridiculisé la mènie manie daus son poëme des Jardins.

10 Est-ce Homère ou Platon? Non, c'est quelque feuillet D'un vieux tome échappé du bûcher de Servet.

Michel Scrvct, de Villanueva, en Aragon, savant médecin, entrevit le phénomène de la circulation du sang , qui depuis (ut démontré par Harvey. 11 eut le malheur de ne pas s'en tenir aux mystères de la nature , et de vouloir expliquer ceux de la religion. Il eut avec Calvin une dispute sur la Trinité, où, après s'être envoyé de part et d'autre force arguments inintelligibles , on finit par s'adresser de grossières injures. Au moment où Servet, échappé des prisons de Vienne, en Dauphiné, passoit par Genève pour se réfugier en Italie, Calvin, qui avoit été l'instigateur de sa captivité, réussit à le faire enfermer une seconde fois. Des juges, gagnés ou intimidés par l'implacable réformateur , le condamnèrent à être brûlé vif comme antitrinitaire : cette barbare exécution se fit le 27 octobre i553. Comme on fit une perquisition sévère des ouvrages théologiques de Servet, pour les brûler comme lui , ils sont devenus fort rares , et , par cette seule raison , sans doute , sont très estimés des bibliomanes. Les amateurs d'ouvrages échappés du bûcher ont , pour les guider dans leurs recherches, un Dictionnaire des livres condamnés au Jeu, en deux volumes in-8° , par M. Pcignot.

11 Et l'abondance enfin les dépréciant tous , Comme il eut jeté l'or il jette ses cailloux.

M. Delille se conduisit à Athènes précisément comme ce sauvage. On lit dans la lettre fort connue qu'il écrivit d'Athènes à une dame de Paris : « Il faut que je vous conte cn- « core une superstition de mon amour pour l'antiquité. Au « moment que je suis entré tout palpitant dans Athènes, ses « moindres débris me paroissoient sacrés. Vous connoissez « l'histoire de ce sauvage qui n'avoit jamais vu de pierres; j'ai « fait comme lui : j'ai rempli d'abord les poches de mou habit, « ensuite de ma veste, de morceaux de marbre sculptés, et " puis, comme le sauvage, j'ai tout jeté, mais avec plus de « regret que lui. »

12 • Laissez, laissez venir ces enfants jusqu'à moi • , Sisuit cet homme-dieu , dont nous suivons la loi.

Sinite parvulos venire ad me. Luc, cap. X, v. 14.

i3 Voyez-le, dominé par cet instinct secret,

Suivre un embrasement, contempler du rivage, A l'abri du danger, les horreurs du naufrage. Repaître aux champs de Mars ses jeui épouvantés.

Lucrèce a exprimé le même sentiment et décrit les mêmes circonstances dans les premiers vers du livre II de son poëme de Rerum Natura.

Suave, mari magno, turban tibus œquora ventis, E terra, magnum alterius spectare laborem ;

Suave etiam belli rcrtamina magna tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli.

« 11 est doux de contempler, du rivage, les flots soulevés •■ par la tempête, et le péril d'un malheureux qu'ils vont en-

« gloutir 11 estdoux encore, à l'abri du péril, de prome-

" ner ses regards sur deux grandes armées rangées dans la •' plaine. » ( Trad. de La Grange. )

Il Elle y conduit Cuffon, elle y ramène Pline.

Pline le naturaliste voulut, comme tout Je monde sait, voir de près la fameuse éruption du Vésuve, de l'an 79. Elle fut si violente que des villes entières disparurent sous des torrents de l.ive et sous des monceaux de cendres; Pline lui-même.

martyr de son zèle pour la science, mourut suffoqué par les flammes et la fumée. C'est à cet événement que le vers se rapporte. Un peu plus loin, le poète fait allusion aux villes de Pompéia et d'Herculanum , qui , ayant été ensevelies lors de l'éruption dont il vient d'être parlé, furent découvertes au milieu du dernier siècle.

j5 Viens donc, viens , charme heureux des arts et des amours; Je te chantai deux fois, inspire-moi toujours.

C'est dans les Jardins que M. Delille a deux fois décrit les charmes tristes et doux de la mélancolie. Chaque fois qu'il a peint ce sujet un peu monotone, il a su varier habilement ses couleurs et ses teintes ce sont autant de portraits qui diffèrent entre eux , et pourtant ressemblent tous à leur modèle commun.

16 Seule dans l'ombre obscure elle pleure, et l'aurore. Seule sur son rameau l'entend gémir encore.

Qualis populea mœrens Philomela sub umbra Amissos queritur fœtus, quos durus arator Observans nido implumes dctraxit; at illa Flet noctem, ramoque sedens miserabile Carmen Intégrât, et mœstis latè loca questibus implet. Gcorg. lib. IV.

M. Delille, dans sa traduction des Géorgiques , avoit ainsi rendu cette comparaison touchante :

Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure, Pliilomèle plaintive attendrit la nature, Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain Qui, glissant dans son nid une furtive main. Ravit ces tendres fruits que l'amour fit éclore. Et qu'un léger duvet ne couvroit pas encore.

Il est à remarquer que M. Delille se montre plus fidèle traducteur de Virgile dans les vers de L'Imagination que dans ceux de la traduction même des Géorgiques. S'attachant moins à la précision, il a rendu avec une exactitude scrupuleuse tous les détails de cette peinture délicieuse : il lui est souvent arrivé de lutter ainsi contre son propre talent; quelquefois il se surpasse lui-même, quelquefois il laisse la palme indécise, et toujours il augmente sa gloire.

17 L'un sur l'autre abattus,

Cent ministres sanglants jonchent le sanctuaire ; Bulau tombe content dans les bras de son frère.

M. Dulau , archevêque d'Arles , fut massacré le 3 septembre 1702, dans le jardin des Carmes, avec un grand nombre de prêtres. Lorsque les assassins arrivèrent pour les égorger, tous, à la voix de ce respectable prélat, tombèrent à genoux et reçurent sa bénédiction. Lui-même il continua de prier pour 1rs assassins jusqu'au moment où ils le massacrèrent. C'est par erreur que M. Delille le fait tomber dans les bras de son frère. Cette particularité regarde l'évêque de Saintes, qui fut immolé sur le cadavre même de son frère, l'évêque de Beauvais, dont il avoit voulu absolument partager la captivité et les dangers.

18 Reçois donc mon tribut, ô toi, de qui la main Sur leur roc plus solide et plus dur que l'airaiu Grava mes foibles vers!

Plus d'un voyageur a, dit-on, gravé sur les pyramides ce beau vers du poëme des Jardins , relatif aux monuments de l'ancienne Rome, mais plus applicable encore à ceux de l'Egypte :

Leur masse indestructible a fatigué le temps.

C'est de cette espèce d'hommage que M. Delille se montre rcconnoissant, et remercie ceux qui le lui ont rendu.

19 Et toi, terrible mer, séjour tempétueux, D/ja j'ai célébré tes champs majestueux; Mais qui de les beautés, 6 mer intarissable 1

NOTES DU CHANT IV

Peut jamais épuiser la source inépuisable? J'ai chanté ta grandeur et ton immensité; Ai-je dit ta richesse et ta fécondité?

Le poète rappelle ici un passage de l'Homme des champs, daus lequel il décrit uiagnifiquement, d'après Buffon , les gnudes révolutions des mers, formant des montagnes dans leur sein par d'énormes amas de coquillages, et ensuite délaissant les continents qu'elles ont couverts, pour en envahir d'autres qu'elles abandonneront à leur tour.

20 Monts augustes, c'est vous dont la cime idolâtre Du culte de Mithra fut le premier tbéâtre.

« Mithra ou Mithras, divinité persane que les Grecs et les Romains ont confondue avec le soleil, mais qui, suivant Hérodote, n'étoit autre que la Vénus céleste, ou l'amour, principe des générations et de la fécondité qui perpétue et rajeunit le monde... Les Romains adoptèrent ce dieu des Perses, comme ils avoient adopté ceux de toutes les autres nations... Le culte de Mithras, avant de venir en Grèce et à Rome, avoit passé de la Perse en Cappadoce, où Strabon dit avoir vu un grand nombre de ses prêtres. Ce culte fut porte en Italie du temps de la guerre des Pirates, l'an de Rome 687, et y devint très-célèbre dans la suite , sur-tout dans les derniers siècles de l'empire. » Dictionnaire de la Fable , par .M. Noël.

21 Je ne vois qu'un grand cercle où se perd mon regard, Dont le centre est par- tout, et les bords nulle part.

Pascal avoit dit de l'ensemble de la création : « C'est une « sphère infinie dont le centre est par-tout, la circonférence « nulle part. » Avant Pascal, Hermès Trismégiste avoit appliqué à Dieu la même comparaison, esprimée dans les même^ termes.

22 Voyez, quand Marius aus prisons de Minturne Assoupit un moment sa douleur taciturne.

Ce Ciiiibre l'approcher un poignard à la main ; Le héros se réveille, et se levant soudain, Avec cet œil terrible où brillent la victoire. Et tant de consulats, et quarante ans de gloire. Tout rayonnant encor des honneurs qu'il n'a plu», • Oseras-tu, barbare, égorger Warius? •

On a entendu dire à M. DelîUe qu'il avoit tâché de rendre , dans le troisième et le quatrième vers de ce passage , une belle expression dont Cicéron se sert pour peindre le feu qui sort des yeux d'un homme accoutumé au commandement et à la victoire : oculorum imperatorius ardor. Plutarque dit que le Cimbre crut voir sortir des yeux de Marius deux flammes ardentes.

La poésie et la peinture ont traité à l'envi ce beau sujet , M. Arnault l'a mis sur la scène, et Drouais fils l'a transporté sur la toile : la tragédie fut l'heureux coup d'essai d'un jeune ])oête qui depuis s'est signalé par d'autres succès; le tableau fut le dernier chef-d'œuvre d'un jeune artiste qui, à l'âge de vingt-sept ans , fut enlevé à un art qu'il promettoit d'illustrer.

CHANT IV*

t Oh! que l'homme sait bien embellir l'univerj. Sans lui, du monde entier les spectacles divers Languissent sans attraits, sans intérêt, sans ame; Mais , doué par les dieux d'une céleste flamme. L'homme passionné les passionne tous.

Ces vers , qui peuvent s'appliquer à l'homme en général , semblent convenir aux poètes plus particulièrement , en ce

■ Les notes sur le chaut IV sont de M Parseval de Grandmaisoii.

qu'ils sont les hommes les plus passionnes. M. DeliUe est plus qu'aucun autre celui qui , suivant ses propres expressions ,

Donne aux Qeurs la gaité , donne aux mers le courroux, La mémoire aux rochers, aux myrtes la tendresse.

2 Et conduis, en rêvant, les flots vers le rivage.

Il n'est personne qui n'ait connu le charme rêveur que l'on éprouve, lorsque, occupé d'une pensée triste, on voit les flots de la mer ou d'un grand fleuve se succéder avec un bruit monotone, et venir expirer sur le rivage, où ils ee brisent l'un après l'autre. Rien ne représente mieux la succession rapide des instants qui naissent et meurent en se succédant toujours, et nous conduisent insensiblement vers la mort. C'est peut-être cette analogie secrète qui rend le spectacle des flots si mékmcolique.

3 Mais si le noir chagrin, la douleur violente. Porte au cœur malheureux sa fougue turbulente. Le site le plus doux ne lui rend pas la paix.

Qui n'a pas éprouvé l'effet de cette vérité dans le moment où le cœur , dévoré de chagrin , se trouve en opposition directe avec l'inspiration d'un lieu rempli de charmes? Bajazet détrôné pleure la mort de son fils , et sa douleur redouble à la vue d'un pâtre qui joue gaimeut de la fliite dans un beau lieu champêtre.

4 Dieux 1 avec quel transport je reconnus sa tour. . . .

Ce vers et les suivants doivent éveiller dans l'ame du lecteur des émotions produites par ses propres souvenirs. Ou n'émeut jamais plus sûrement qu'en rappelant au cœur les impressions que le temps n'y a point effacées ; elles ressemblent au feu caché sous la cendre , et qui est prêt à s'emparer de l'aliment qu'on lui présente.

5 Et cet étroit réduit que j'avois cru si vaste.

Ce vers frappant de vérité doit être apprécié par tous ceux qui ont revu , après un laps de temps considérable , le séjour de leur enfance. Il semble que la taille de l'homme soit pour lui le modèle de toutes les grandeurs ; il compare l'étendue avec lui-même , et , quand son corps s'est développé, tous les objets qu'il a vus dans son enfance lui semblent rapetisses , parce qu'il est devenu plus grand.

6 Où sur le sein d'Églé, qui partageoit ma peur. Un précoce plaisir faisoit battre mon cœur!

Ces deux vers expriment à merveille le premier trouble du cœur que doit éprouver l'enfance qui touche à la jeunesse, quand l'approche d'un objet aimable lui fait pressentir les impressions des sens.

7 Si le fifre imprudent fait entendre ces air» Si doux à son oreille, à son ame si chers. C'en est fait , il répand d'involontaires larmes.

On sait quel effet produit, en général , sur les Hclvétiens , l'air champêtre qu'on appelle le Ranz'des-vac/ies , lorsqu'ils l'entcndcut loin de leur patrie : il en est qu'aucune puissance ne peut retenir, et qui partent sur-le-champ pour retourner dans leur pays.

8 Eh ! sur ces monts glacés , où , loin de sa Julie, Saint-Preux traiuoit ses maux et sa mélancolie. Voyez ce malheureux conduire impruJemment Celle qu'un autre hymen ravit à son amant !

Ces vers, imités d'une lettre de la J\ouvelte Héloïse , ont le malheur de ne point égaler la prose admirable qui les a inspirés, IS'en soyons point surpris, la perfection ne s'imite point ; pour égaler un morceau sublime, il faut en composer uu autre.

NOTES DU CHANT IT

9 Contemplez ces lUbiis d'une abbaye antique.

On peut comparer celte peinture à celle de l'abbaye représentée dans le quatrième chaut du poëme des Jardins; et l'on hésitera sur le choix. Rien ne prouve mieux la riche lécondité de M. Delille, que l'art avec lequel il reproduit les mêmes tableaux , sans répéter les mêmes effets.

10 Vieux récits, dont le charme amusant les hameaux , Abrège la veillée et suspend les fuseaux.

Ces vers ressemblent beaucoup à ceux du troisième chaut du poëme des Jardins , ainsi conçus :

Vieux récits qui , charmant la foule émerveillée, Des crédules hameaux abrègent la veillée. Et que l'effroi du lieu persuade un moment.

11 Ici, du haut des tours, plus d'une tendie amante Suivoit son jeune amant dans la lice sanglante.

Cette peinture des mœurs chevaleresques est pleine d'effet, parce qu'elle est pleine de vérité. On voit, on entend le redresseur de torts qui délivre sa maîtresse , et l'emporte en croupe sur son cheval , loin du château où elle languissoit prisonnière. Ce morceau prou\e que M. Delille possédoit cette couleur locale qui transporte au temps dont on peint les usages; talent ignoré de son temps, et peu connu de Voltaire lui-même. M. Bernardin de Saint-Pierre est peut-être le premier qui , dans ses romans de Paul et Virginie et de la Chaumière Indienne , ail accrédité ce genre estimable; l'auteur d^Atala lui a encore donné plus de vogue.

12 Le génie éplore' de ces fameux remparts

Distingua dans la foule un jeune amant des ai ts.

11 s'agit ici de M. Choiseul-Gouffier , auteur du Forage pittoresque de la Grèce , et que M. Delille accompagna jusqu'à Constantinople. Tout ce morceau fut lu par l'auteur dans une séance publique de l'académie, où il produisit le plus grand effet.

i3 Malgré l'affreux cordon , malgré le sabre nu, J'entrai brûlant de voir et tremblant d'avoir vu.

Les bains de Constantinople ressemblent à tous les bains d'étuve dont on fait usage dans l'Orient. On y entre par différentes salles , dont la chaleur augmente graduellement : la dernière de toutes , qui ne reçoit le jour que par la voûte , est remplie d'une vapeur très-chaude , dont l'effet est d'ouvrir les pores de la peau, et de produire une grande transpiration. Ces lieux sont très-tréquentés par les femmes turques , parce qu'ils leur offrent la seule occasion de jouir d'une espèce de liberté : c'est là que se forment leurs liaisons , que se traitent les affaires de famille , que se préparent les mariages , et que se débitent les nouvelles qui circulent dans la ville. Ou se tromj)eroit fort si l'on se rcprésentoit les beautés de Constantinople d'après celles qu'on admire dans uos climats; la plupart sont dépourvues de grâces, du moins pour des yeux français. L'abus qu'elles font des bains d'étuve les vieillit de très-bonne heure : leur extrême embonpoint nuit également à leur beauté. Celles qui remplissent les sérails viennent de la Géorgie et de la Circassie : leurs traits sont enchanteurs , mais pâles et décolorés; il semble voir des fleurs étiolées : elles n'ont point cet air de fraîcheur et de vie qui plaît dans uos climats.

i4 L'amour même chérit les ombres du mystère.

Ce vers et les vingt-et-un qui le suivent expriment le charme que le mystère ajoute au plaisir , et forment un contraste piquant avec le mystère formidable dont les beautés asiatiques sonf toujours enveloppées. La fable de Psyché ,

qui représente l'Amour s'envolaul dès qu'il est ajierçu , est ingénieusement rappelée à la fin de ce morceau.

i5 Sous tes cipux africains voyez le voyageur. Des sables de Rosette , ou des landes du Caire , Traverser lentement l'espace solilaire.

Cette peinture du désert paroît convenir beaucoup plus à celui qui sépare Souez du Caire qu'aux environs de cette ville et de Rosette. Cet espace de trente lieues , que j'ai parcouru, est d'une aridité complète; c'est une mer de sable qui devient le tombeau des caravanes, quand le vent du midi , qu'on appelle le Karasim , se répand dans l'air et obscurcit l'horizon. La route que suivent les caravanes est toute semée d'os de chameaux, que l'impression d'un soleil ardent a rendus d'une blancheur éblouissante ; et la soif qu'on éprouve dans celte longue traversée, quand les provisions d'eau sont épuisées, redouble encore par le phénomène du mirage que produit la réverbération du soleil sur les sables du désert : on croit apercevoir un grand fleuve dans l'éloignement; et cette illusion est si complète, que même ceux qui en sont prévenus ont toutes les peines du inonde à s'en désabuser.

i6 II se traîne, il épuise un reste de vigueur. Lorsqu'au lever du jour, ô surpiiseî à bonheur.' D'un obélisque au loin il découvre le faite, Les kiosques des pachas, les temples du prophète. De palmiers, d'orangeis des bois délicieux , Que le désert encore embellit a ses yeux

Je dois rendre hommage à la vérité de cette peinture, ayant passé quatre mois dans les ruines de Souez , ou quelques dattes , quelques fèves , et du pain noir, avoient été ma principale nourriture. Je traversai le désert avec la caravane de Thor , pour me rendre au Caire : je n'entreprendrai pas de peindre l'impression de bonheur que je ressentis, lorsque, après trois jours et trois miits de traversée, dont toutes les minutes m'avoient paru des siècles , j''apercus les premiers arbres du petit village de Beiketeragi, qui nétoit qu'à une dcmi-lieue du Caire. Altéré de fraîcheur, épuisé de fatigue, et mourant de besoin , je ressentis une joie délirante à la vue de ces arbres qui me promettoient de la verdure, du repos , et de l'ombre. Je me traînai jusqu'au pied d'un grand sicomore, et là je bus un pot de lait, et je mangeai quelques petits concombres avec plus de volupté que je neii eusse goûté à la table la plus somptueusement servie.

17 Voyez-vous ce navire -attendu sur les eaux?

Cette peinture du départ et du retour d'un vovageur me semble d'une vérité sensible. Le trouble qu'il ressent à l'approche de son séjour , dont il est séparé depuis si longtemps, et dont il va se ressaisir, doit être apprécié, surtout par ceux qui ont fait , comme M. Delille , des voyages de long cours. Quelle vérité dans le plaisir anticipe que lui promet son imagination , quand elle lui représente sa famille, dont il croit déjà se voir entouré ! quelle naïve expression dans ces vers :

Sa fdle.. ! en le quittant son adieu fut si Rendre! Que fait-elle a présent?...

Et ce fils, dernier fruit d'une longue union. Vit-il? commence-t-il à bégayer son nom? Son simple et vieux pasteur répandra tant de larmes! A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes!

Ces vers si naturels semblent s'être échappés de la plume de La Fontaine.

18 Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines

Il n'est pas de situation qui épouvante autant l'imagination

NOTES DU CHANT V

que celle d'un malheureux perdu daus la nuit d'un souterrain , sans nul espoir d'en sortir ; telle seroit celle d'un homme enterré de son vivant, et se ranimant dans son tombeau. Il est pourtant certain que la peinture de cet horrible état ne produiroit aucun elTet , parce qu'elle seroit privée des alternatives de l'espoir et de la crainte , et qu'elle ne présenteroit au lecteur aucune gradation dans les souffrances. Telle n'est point la situation du comte L'golin , lorsque , enfermé avec ses enfants dans une tour , où il est dévoré , comme eus , par la faim , il n'a pas encore perdu tout espoir d'échapper à cet horrible état , lorsque ensuite il entend murer la porte de cette tour , et qu'ayant vu mourir ses enfants l'un après l'autre , il tombe le dernier sur leurs cadavres. M. Delille a imité dans son épisode cette progression terrible de l'infortune , et il est parvenu, comme le Dante, à faire un récit qui restera éternellement dans la mémoire des hommes. L'horrible situation qu'il dépeint a d'autant plus d'intérêt qu'elle n'est point imaginée. Un de nos peintres de paysage les plus célèbres , M. Robert , s'étant perdu dans les catacombes de Rome , en sortit d'une manière miraculeuse , et raconta lui-même à M. Delille son épouvantable aventure. Cet artiste , à son tour, inspiré par la lecture des beaux vers de M. Delille, saisit son pinceau, et fit un magnifique tableau , qui représente ce terrible sujet. Ce tableau se trouve dans la galerie de madame de Holstemberg , princesse du sacg impérial de Russie.

CHANT V

ï Le poète consacre ce cinquième chant à célébrer les arts. Us sont le culte de la nature : son auteur, source unique et constante de toutes les impressions qui animent et embellissent notre esistence , nous a donné des organes propres à les recevoir , à nous les transmettre , et il a voulu que nos sens fussent susceptibles de se perfectionner , accordant ainsi au travail un prix assuré , à l'homme une prérogative qui le distingue de tous les êtres, et en fait la merveille de h création.

Les arts ne font pas le bonheur, parce qu'ils ne sont pas des vertus; mais à eus seuls il est accordé d'assoupir les douleurs : amis toujours 6déles , consolateurs assidus, ils ne délaissent point celui que tout abandonne ; ils suivent le proscrit , ils le protègent : au milieu des troubles et des cris de l'affreuse discorde , ils lui ménagent des moments de calme , et parent son solitaire asile de leurs brillantes illusions; c'est la terre sacrée de Délos, dont l'accès étoit interdit aux fureurs de la guerre , et où l'on célébroit avec une paisible solennité les fêtes d'Apollon , tandis que tous les autres états de la Grèce étoient agités par les plus funestes dissensions , ou asser\'is par d'odieux tyrans.

Combien il est à plaindre celui qui, aux jours du malheur, ne sait pas invoquer l'utile et noble appui des arts ; dont l'imagination isolée, découragée, ne peut se réfugier, pour quelques instants du moins, dans un monde meilleur, cl combat seule à seule contre l'infortune !

Cétoit au premier , au plus ancien de ces arts , à la divine poésie, qu'il appartenoit de les célébrer tous ; c'ctoit au plus sincère, au meilleur des hommes, à chanter les plaisirs les plus vrais , les consolations les plus douces qu'il nous soit accordé de saisir dans le cours de notre rapide et sou- \ cnt si triste existence.

Les arts, après la religion, les plus assurés consolateurs de la disgrâce, sont encore nécessaires au bonheur luimême ; ils semblent arrêter le temps , ou plutôt ils le réalisent , en le forçant de laisser des traces de son passage. 11 a vaincu ce grand ennemi de l'homme, il a triomphé du temps destructeur, celui qui, par ses travaux, posa sur chaque instant prêt à fuir un signal qui l'en fera jouir encore, lorsqu'au déclin de ses jours il jettera derrière lui ce long et dernier regard , si pénible pour ceux qui laissèrent écouler la vie dans un continuel sommeil, dont leur faible mémoire conserve à peine les insipides rêves. Heureux l'homme à qui ses talents donnent le droit de dire

Exegi monamentnm œre perennius; il ne mourra pas tout entier ; il laisse une noble postérité, dont il n'a point à craindre l'abaissement ou la dégénération ; et de flatteurs souvenirs , de douces espérances le bercent à sa dernière heure.

Mais plus heureux mille fois l'homme de génie , s'il fut encore plus chéri qu'admiré , si l'envie eUe-méme fut séduite par le charme de son caractère , ou intimidée par le concert d'applaudissements qui eût étouffé ses vains murmures : depuis long-temps mon illustre ami avoit su la désarmer ; méconnoitre la souveraineté de son talent , c'eût été , dans l'empire des lettres, une odieuse et ridicule rébellion; et nous avons vu le crime lui-même hésiter , et reculer devant sa renommée.

Sous les formes naïves d'un aimable enfant , Delille déploya une force héroïque ; il grandit dans le malheur , étonna de son courage jusqu'à l'amitié ; brava la tyrannie toute-puissante , et ne répondit à la fureur de ses menaces , comme à l'insulte de ses perfides insinuations , que par des accents de fidélité , de respect et de reconnoissance.

2 Plus aveugle que moi , Milton fut moins à plaindre. Homère , Milton , et Delille , ont perdu la vue sur la fin de leurs jours.

Ce rapprochement , s'il ne pouvoit être une consolation , devenoit du moins pour le poète francois un grand motif de courage : on supporte plus facilement un malheur commun à de grands hommes.

La brillante divinité que DeliUe a si bien chantée , l'Imagination , venoil d'ailleurs sans cesse à son secours ; et les objets qu'il n'apercevoit qu'à travers un nuage n'en recevoieot peut-être que des teintes plus harmonieuses, n'excitoient en lui que des sensations plus vives. IS'e pouvant assez clairement distinguer la majestueuse façade du temple d'Athènes , il en embrassoit les colonnes avec transport ; il rénétoit les noms de Périclès , de Phidias ; et les larmes d'une forte émotion tomboient de ses yeux affoiblis. C'est en saluant le mont Ida qu'il adressoit un hymne au prince des poètes ; c'est sur les rives enchantées du Bosphore qu'il célébroit en si beaux vers l'empire universel de la beauté. Combien j'étois heureux de lui procurer des plaisirs si dignes de son cœur , et de la tendre reconnoissance dont le mien étoit animé , de pouvoir payer par de si douces jouissances le sacrifice qu'il m'avoit fait des applaudissements de Paris , où tous les jours étoient alors des jours de triomphe! *

Le besoin qu'il éprouva bientôt d'un bras pour le soutenir , d'une constante surveillance pour le préserver , devint entre nous un lien de plus pour une ame aimante; il se cousoloit de ne voir que par les yeux d'un ami , de l'avoir pour

Ces notes sur le V^ cbaot sont de M. de Choiscul-Gouffier.

KSG

NOTES DU CHANT V

guide et pour soutien. C'est dans une plus douce dépendance encore que se sont écoulées les dernières années de sa vie , au milieu des objets de son affection, dont le sentiment étoit devenu un véritable culte , et auxquels il rendoit grâce avec des accents si touchants , et toujours si aimables.

La piété des filles de Milton ne fut peut-être pas si bien récompensée ; et l'on peut craindre que cet atrabilaire et farouche presliytérien ne l'ait rendue trop méritoire.

Le sublime talent de l'auteur du Paradis perdu ne fut pas, nu reste , méconnu de ses contemporains, comme on le suppose , comme on le répète sans cesse , et sa vieillesse ne fut point menacée de l'indigence ; il laissa même une succession assez considérable : mais il n'obtint point une estime personnelle , dont on le jugeoit indigne, depuis que, dans son fauatisme républicain , il avoit essayé de justifier les assassins de Charles l*"''. On ne fit point alors l'indulgente et dangereuse distinction des talents de l'auteur et des torts du citoyen ; et l'éloignement que tous les gens d'honneur conservèrent pour Milton ne put manquer d'influer , tant qu'il vécut , sur le sort de son poëme.

On avoit cru en France devoir à une puissance étrangère , ou plutôt à la morale publique et à la dignité des trônes , une preuve non équivoque de l'indignation qu'inspiroient des principes destructeurs de l'ordre social. L'ouvrage publié par Milton en faveur du régicide , d'ailleurs aussi mauvais par le style que détestable par le motif qui le dicta > avoit été brûlé à Paris par la main du bourreau.

Ce fut sous de tels auspices que parut, après le retour de Charles II, le poëme auquel Milton a dû sa renommée.

Après avoir vu venger les mânes de son père , le fils de l'infortuné Charles 1" se livroit à la frivolité de ses goiâts , et, au sein des plaisirs , ne paroissoit s'occuper que de faire oublier les malheurs et d'éteindre les ressentiments. Une cour élégante, parée des plus belles femmes de l'Angleterre , célébroit alors par des fêtes continuelles la délivrance de la patrie et le retour de la paix intérieure. Faut-il s'étonner que, dans cette disposition des esprits, un libraire de Londres n'ait pas voulu payer chèrement à l'auteur d'un premier ouvrage flétri par l'opinion publique le manuscrit d'un long poëme sur le péché originel , où les démons jouent un si grand rôle, et dont il n'étoit probablement pas capable de juger par lui-même les sublimes et sévères beautés ?

Milton , sans aucun droit encore au rang littéraire, qu'on ne lui conteste plus, n'en avoit pas moins éprouvé la clémence de son souverain : il lui avoit été accordé des lettres de grâce , qui , en le mettant à l'abri de toutes poursuites , l'excluoient des emplois publics. On pense que les dépositaires du pouvoir, pour le rendre respectable et cher aux peuples, ont besoin d'être investis de la confiance et de la considération qu'on ne sauroit jamais éprouver, et qu'il seroit même honteux de feindre pour les instigateurs et les complices du crime.

3 Non; ton chef-d'œuvre auguste est une ame sublime.

La poésie use ici de ses droits, et contrarie un instant la marche des idées, en remontant un peu brusquement des derniers siècles de notre histoire à l'époque reculée où Caton rcfusoit de survivre à l'ancien gouvernement de son pays. Aucun des noms célèbres réunis dans ces vers ne peut, au reste, se plaindre d'une association honorable pour tous : ils sont dignes d'être présentés ensemble à la postérité, comme des modèles de ce beau moral dont l'empire ne peut être méconnu que dans les temps de calamité, où le ciel éprouve

la vertu par les succès du crime, où la foiblesse et la corruption dénoncent, comme trop inflexibles, et même un peu ridicules, par l'exagération de leurs principes, ceux qui n'ont pas regardé comme un jeu frivole la foi des serments, et qui ont constamment repoussé de faciles et coupables moyens de fortune.

4 C'est L'Hôpital , si pur, sous le règne du crime.

L'exemple de L'Hôpital, né dans l'obscurité, devenu chancelier de France, et, durant quinze années des plus affreuses discordes, servant une cour corrompue, la défendant malgré elle de ses funestes erreurs, et sauvant la France à force de vertus , de vrai patriotisme , et de fermeté , est une énergique justification de cet antique gouvernement tant calomnié, et qui repoussoit, dit-on, tous les genres de mérite. Dans quel pays, au contraire, toutes les avenues des places, des dignités, des honneurs, furent-elles plus libéralement ouvertes au génie, au talent, h la gloire, à la supériorité en tous genres ? Combien de grands hommes n'a-t-on pas vus , comme L'Hôpital, enfants de pères inconnus, parvenir aux premières charges du royaume, s'asseoir sur les marches du trône, et fonder à la fois la noblesse et l'immortalité de leurs noms ! Il n'est pas un seul peuple dont les annales puissent offrir autant d'ew;mplcs encourageants à ceux dont la Providence a voulu exiger quelques efforts et quelques talents de plus , avant de les tirer de la foule.

Dans quel temps, sous quelle législation, les descendants de ceux qui avoieut servi glorieusement la patrie se sont-ils moins prévalus des souvenirs accordés à leurs ancêtres? Chez quelle nation a-t-on vu les membres de la classe privilégiée n'avoir d'autres privilèges que d'être toujours les premiers à prodiguer leur sang et leur fortune pour la défense de l'état, laissant à leurs paisibles concitoyens les saintes fonctions de la magistrature, les avantages de l'administration, presque toujours les honneurs du ministère, toutes les places utiles, toutes celles où l'on peut légitimement acquérir ces mêmes biens dont eux-mêmes étoient si prodigues , dès que la trompette avoit sonné; dont ils consentent même à dépouiller leur postérité, lorsqu'un monarque chéri eu demande le sacrKicc ?

Ils sont jugés par leurs œuvres les détracteurs de nos rois et de nos antiques institutions; ils ont attaqué l'édifice pour s'emparer de ses décombres; ils ontprêché l'humanité pour envahir les ressources du pauvre ; l'égalité pour se couvrir de cordons, et insulter à la misère publique, en étalant un luxe tout nouveau sur les débris des asiles que la bienfaisance et la religion avoient, depuis douze siècles, ouverts à toutes les infortunes, à toutes les douleurs.

5 C'est Mole, (lu coup d'oeil de l'homme vertueux Calmant d'un peuple ému les flots tumultueux.

« Si ce n'étoit pas un blasphème d'avancer que quelqu'un « ait été plus brave que le grand Condé, je dirois que c'est « Matthieu Mole. » Cette seule phrase du cardinal de Retz, l'un des premiers acteurs des troubles de la fronde, doué luimême d'une grande intrépidité, est devenue le titre le plus utile à la réputation de Matthieu Mole; elle l'a servi peut-être mieux qu'il ne l'eût désiré lui-même : son respect filial auroit exigé que l'on rendit avant tout hommage à son père, dont la mémoire a plus de droits encore que la sienne à la reconnoissance de tous les bons Français.

En opposant une inflexible résistance aux frivoles factieux qu'agitoient quelques intrigants, en conservant une énergique fidélité aux vrais principes de la mouarchie et à l'auguste

py'OTES DU CHANT V.

race de nos souvciaius, Matthieu Mole suivoit les graads exemples donnés par son père en des circonstances bien plus difiGciles et qui eussent intimidé une ame ordinaire.

On avoit vu Edouard Mole, procureur général du parlement de Paris, déployer, au milieu des fureurs de la ligue, un coura£;e au-dessus des plus terribles dangers , bien dilférents des excès, souvent si ridicules, de la fronde.

C'ctoit une famille bien heureuse que celle où l'on ne pouvoit opposer au mérite du fils que le mérite plus grand du père : tous deux se réunissoient ainsi pour léguer à leurs descendants de glorieux devoirs qui devcnoicnt bien doux et bien faciles à remplir. La bienveillance publique, fondée sur des souvenirs de vertu, est une fortune acquise dont on peut |0uir sans peine; il ne faut plus que savoir la conserver; et, pour cela, il suffit de se demander ce qu'eussent fait en pareil cas les ancêtres dont on se glorifie.

Après avoir payé un juste tribut de respect à la mémoire de Matthieu Mole , marchant avec intrépidité sur les traces de son père, scroit-il permis d'observer que ce brave magistrat, comme les Spartiates, dont il avoit le courage, faisoit beaucoup mieux qu'il ne disoit ?

IVons admirerons le magistrat faisant ouvrir ses portes à une populace furieuse, et lui imposant par son courageux aspect; mais ce sera sans trop nous arrêter sur les adages qu'on lui attribue, et dont on charge, en son honneur, les articles de dictionnaires; il nous échappcroit peut-être d'avouer qu'on est trop souvent réduit à lui savoir gré de ses intentions, et à regretter qu'elles n'aient pas été secondées par le talent, saus doute fort inférieur, mais cependant assez utile, d'une expression moins énigmatique.

C C'est Grillon.

Le uom de Grillon est devenu un des fevinboles de la valeur et de la loyauté; ce fut, de tous les compagnons d'armes de Henri IV, le plus honoré de son estime. Le monarque pensa que de vulgaires bienfaits n'ajouteroient rien à l'honorable existence du digne chevalier, et les réserva pour ceux dont il avoit besoin de solder le dévouement : et quels honneurs auroient valu ce noble et touchant hommage rendu par le grand Henri à la vertu d'un sujet fidèle , déjà si riche de sa propre gloire? « J'étois assuré du brave Grillon, et j'avois à ga- « gner ceux qui me persécutoient. » Aveu bien pénible sans doute pour une ame royale; expression d'un regret qui atteste le malheur des temps, mais dont le souvenir consolateur appartient à jamais aux vrais serviteurs du trône, et leur apprend l'inestimable prix qu'acquièrent les services sans récompenses.

7 Parmi l'essaim charmant des filles de Crotone, Des vierges de Lesbos ou bien de Sicjone.

«c Zeuxls passe pour avoir admirablement traité les têtes et « les articulations de ses figures : il étoit d'ailleurs si zélé pour « la perfection de ses ouvrages, qu'avant été chargé par les « Aggrigentins de faire un tableau qu'ils vouloient consacrer <€ dans le temple de Junon Liciniennc, il exigea d'eux de lui « dévoiler tous les charmes de leurs filles; et, choisissant les « cinq plus belles, il s'attacha, dans son tableau, à rendre les « plus grandes beautés particulières à chacune d'elles. » (Pline, 1. XXXV, c. g.)

Cette anecdote, dont il est, au reste, fort permis de douter, a besoin, vraie ou fausse, d'être expliquée; elle pourroit confirmer l'erreur de ceux qui n'attribuent aux arts que le mérite d'une fidèle imitation : les Grecs s'en étoient formé une bien plus noble idée.

Tous les artistes sont appelés à rechercher et à étudier par-

tiellement les belles formes accordées à quelques individus , mais dont aucun ne les réunit toutes au même degré; l'homme de génie, l'artiste vraiment inspiré est seul admis à composer,de ces diverses études, de cette précieuse récolte, un tout homogène, en parfaite harmonie, dont l'ensemble produise un elTct unique, et n'offre jamais aucune contradiction, aucune sensation incohérente à l'œil le plus clairvoyant et le mieux exercé.

Vainement vous rapprocheriez dans votre ouvrage les parties les plus belles en elles-mêmes, si l'action que chacune exerce sur vos sens étoit indépendante et isolée, si lès points de contact n'étoient habileracut modulés et confondus, de manière à n'offrir que les transitions les plus vraies et ies plus insensibles.

Tous les détails doivent être maîtrisés et ramenés vers un but unique, soumis à une seule pensée, et ne peuvent être exécutés dans ce parfait accord que par un sentiment d'un ordre supérieur, produit d'une iuQuence toute céleste. Si les membres de cette figure ne sont beaux que pour eux-mêmea, chacun d'eux fùl-il une fidèle et même brillante imitation de la plus belle nature, vous n'aurez, à l'aide de tant de beautés surprises de se trouver ensemble, oscrai-je le dire, et sauraijc me faire entendre? vous n'aurez créé qu'un véritable monstre aux veux du connoisscur privilégié, que la nature auroit doué de sens exquis, d'une organisation parfaite, et qui les auroit encore perfectionnés par la méditation et par un long exercice.

Ce ne seroit pas, j'en conviens, l'objet que peint Horace; l'on DC diroit pas tout-à-fait,

Desinit in piscem raolier formosa supeme; bien des gens seroient fort loin de s'effrayer à l'aspect d'un tel monstre; mais l'admirateur éclairé du beau par excellence, qu'une raison éminente rcndroit indépendant de toutes les terrestres impressions, seroit blessé des incohérences que lui offriroit cet assemblage peu correct de sublimes parties.

Nous avons tous admiré à Paris, et il eût été difficile de s'en défendre, une femme dont le visage est charmant, la taille superbe, et qui m'a toujours paru n'avoir pas tout-à-fait la tête de son corps : c'est l'ouvrage de Praxitèle , restauré avec un fragment de Phidias.

Si l'artiste n'a reçu du ciel le sentiment de l'harmonie sans laquelle il n'est point de vraie beauté , en imitant les plus admirables objets , en s'appropriant les plus précieuses parties des chefs-d'œuvre du ciseau grec, il ne fera qu'un de ces poèmes bizarres dont, à la renaissance des lettres, s'étonnoit l'Italie, se soulevant avec peine, et s'cfforçant de sortir de ses ruines. Ainsi que ces premiers admirateurs de l'antiquité, qui s'emparoient des vers de Virgile, de Glaudien, de Lucain, ou de Lucrèce, et ék-voient, avec ces matériaux usurpés, un édifice de structure toute nouvelle, vous ne charmeriez que le vulgaire, toujours avide des détails qu'il peut saisir, et presque toujours incapable d'embrasser et juger l'ensemble d'une production fortement conçue.

Principibus placuisse viris non ultima laus est.

Et dans ce cas-ci, les princes, ce sont les artistes les plus distingués, et les gens de goût, qui, par leurs études et leurs connoissances , ont mérité d'être initiés aux mystères de l'art.

8 O prodige l long-temps dans sa niasse grossière Cn vil bloc enferma le dieu de la lumière.

L'Apollon et le Laocoon sont les plus sublimes productions, les plus étonnantes merveilles que nous ait léguées le peuple souverain législateur de tous les arts. Ces deux monuments

NOTES DU CHANT V

sufiiroient pour attester la céleste prédilection dont il fut l'objet, et pour orner son éternel triomphe : c'est sur-toul en les étudiant que l'on pourra parvenir à se faire une juste idée de ce beau sublime, peut-être improprement appelé beau idéal, dont la perception n'est accordée qu'aux artistes assez fortunés pour réunir en eux une grande rectitude de jugement, et une énergique conception, à des organes susceptibles des impressions les plus vives, à un sentiment inné qui les préserve de tout écart, enfin à une exquise sensibilité qui, dans ses transports, en fait des êtres d'une nature supérieure, et capable de saisir des nuances trop souvent perdues pour nous autres, admirateurs vulgaires.

Agésandre de Rhodes osa lutter contre les plus grandes difficultés qui puissent être offertes à l'art ; il a défié son |)ropre génie ; il lui a demandé plus que l'esprit humain ne semble admis à concevoir et à exprimer, le spectacle d'un homme déchiré par les plus affreuses souffrances physiques, jiar la plus cruelle douleur morale, et déployant un courage plus qu'humain. Un poison brûlant circule dans toutes ses veines; il n'en est pas une seule qui n'en soit gonflée, irritée, pas un muscle qui ne semble crispe, soulevé, près de se déchirer; l'organisation tout entière de cet infortuné est en révolte contre l'excès des tourments : il suecomberoit, s'il n'avoit reçu du ciel une de ces âmes éminemment fortes qui se roidissent contre le mal, lors même qu'elles désespèrent de le surmonter; c'est un ennemi qu'elles combattent, et une courageuse résistance fera payer cher la victoire : mais Laocoon est bien plus courageux encore, il est père ; et c'est en vain qu'il s'efibrcc de sauver ses enfants saisis, étouffés, bientôt dévorés par de monstrueux reptiles. A travers la contraction de tous les muscles de son visage, la tendresse paternelle domine, et l'emporte sur le désespoir de son propre supplice. De quel œil il les regarde !

Par quelles savantes combinaisons ces formes données à la matière, ces ondulations du marbre, présentent-elles à la pensée, et font-elles parvenir jusqu'au cœur, la triple impression de la plus affreuse douleur, du plus grand courage , et de la plus tendre pitié? Et cependant, nous exprimant ces diverses passions, portées à leur dernier terme, l'auteur est resté constamment fidèle à la suprême loi de la beauté; il a évité les expressions trop fortes, qui seroient devenues des contorsions faciles à rendre, et toujours avidement saisies par la médiocrité. Si Laocoon, tout-à-coup alîVanchi de ses douleurs et de ses émotions paternelles, se levoit calme et serein, il rcparoîtroit un des plus beaux individus de l'espèce humaine à l'âge où on le suppose. Oui, ce chef-d'œuvre est le sujet d'une perpétuelle étude, un trésor inépuisable d'instructions; et l'on peut lui appliquer ce que Quintilicn dit des ouvrages de Cicéron : Ille se projecisse sciât, cui Cicero /valde placebie.

Dans une école des arts bien dirigée , il y auroit un professeur qui, pénétré de toutes les beautés du Laocoon, en feroit journellement la démonstration raisonnée aux élèves , la plupart bien éloignés de savoir les reeonnoître.

On ne peut douter que le Laocoon n'ait été long-temps médité par son savant et sensible auteur; c'est le chef-d'œuvre de la pensée la plus énergique , et du sentiment le plus profond : mais l'Apollon, l'Apollon, mystère inexplicable! La nature enfante donc quelquefois des êtres privilégiés, auxquels il est permis de fianchir les bornes qui semblent prescrites à l'esprit humain par l'éternelle sagesse ! De quelles facultés l'heureux mortel qui créa ce chef-d'œuvre avoit-il reçu le bienfait?

C'est par une puissance toute divine, dont il est interdit à nos vains raisonnements de limiter les fonctions, que l'auteur inspiré de l'Apollon a rendu sensible, a fait sortir d'un bloc informe l'image d'une perfection qui n'exista jamais sur la terre. Le dieu lui avoit-il donc dévoilé ses formes harmonieuses? et ce céleste objet lui étoit-il apparu dans un de ces moments où l'arae immortelle semble se dégager de son enveloppe terrestre ? Certainement il croyoit à l'existence du dieu dont il étoit rempli, et voyoit dans la suprême beauté le premier attribut des habitants de l'Olympe. Une forte conviction peut seide opérer de pareils prodiges ; et l'artiste grec n'est pas le seul qui, dans une de ces extases qu'on ne peut définir ni expliquer, ait cru voir les objets révérés de son culte, ou celui de son amour.

O vous que le génie des arts appelle à la gloire et au bonheur de les cultiver, étudiez sans cesse le chef-d'œuvre du statuaire rhodien; en récompense vous obtiendrez de nouvelles facultés pour admirer, j'ai presque dit pour adorer l'Apollon. Ce ne sera pas vous, du moins, qui oserez accuser d'exagération le savant auteur de l'histoire de l'art, célébrant cette sublime production dans un enthousiasme aussi juste qu'éclairé.

9 Si le destin sévère épargne ton jeune âge, Tu seras Uaphaël ! Vain espoir! il n'est plus.

Ce ne serolt pas rendre un sincère et digne hommage à l'amitié que de prétendre pour elle à une perfection absolue, refusée aux plus sublimes talents. Homère eut des moments de sommeil; et le génie s'égare quelquefois hors de la route tracée par l'austère logique. Le poète français paroît s'en être ici un instant éloigné pour aller brûler quelques nouveaux grains d'encens sur l'autel de Virgile : il lui devoit son plus beau triomphe, et lui avoit voué un culte presque exclusif. Le sentiment ne raisonne pas toujours, et les excès de la reconnoissance sont trop rares pour n'être pas excusés; on est bien sûr qu'ils ne seront jamais contagieux.

M. Delille a voulu faire passer dans notre langue ce beau mouvement :

Heu! miserande puer, si qua fata aspera rumpas , Tu Marcellus eris. . . .

Marcus Claudius Marcellus, surnomme l'Épce de Rome, l'un des aïeux de ce jeune Marcellus dont Virgile déplore la perte, avoit été cinq fois consul, et, après plusieurs victoires remportées sur les Gaulois, ce grand liomme étoit mort avec gloire en combattant Annibal. Le poète latin, faisant prédire à Énée , par l'ombre d'Anchise, les futurs destins de Rome, feint de prévoir la mort prématurée du jeune fils d'Octavie, et s'écrie que, si ce prince peut échapper au sort qui le menace , il sera l'égal de son illustre ancêtre , un nouveau Marcellus : Tu Marcel/us eris.

C'était exprimer ingénieusement ses regrets devant une mère, devant un peuple généreux, qui, même au milieu des plus affreuses discordes civiles, resta fidèle à de nobles souvenirs, et ne cessa jamais d'honorer les descendants de ses grands hommes; mais il est évident qu'on ne peut promettre à Raphaël, s'il vit plus long-temps, d'être un jour Raphaël : plus j'y pense , et plus je me persuade , je crois même me rappeler que ces vers furent d'abord destinés à un artiste trop tôt enlevé aux arts, au jeune Drouais, mort à Rome en 1790; ils seront rentrés dans ce beau morceau, en quelque sorte à l'insu de l'auteur, qui, privé de la vue, ne pouvoit pas toujours revoir l'ensemble de ses productions, et en lier les diverses parties, autant qu'il auroit été à désirer.

NOTES DU CHANT V

jo Le ciel semble appuyé sjr sa vaste rotonde, De sa hauteur sacrée elle commande au monde.

Voltaire a écrit que l'église de Saint-Pierre fut projetée par la vanité de Jules II, qui prétendoit que son tombeau fût un temple.

11 est difBcile de comprendre par quelles secrètes voies Voltaire prétend avoir ainsi pénétré jusque dans les derniers replis du cœur de ce pontife, que la religion ne citera pas, il est vrai, comme un prêtre bien édifiant, mais qui eut ])lasieurs des qualités qui font le grand souverain, et sur-tout une fermeté d'ame et une énergie d'ambition qui dévoient le rendre supérieur aux suggestions d'une puérile vanité.

Quelque défavorable opinion que l'on veuille conserver de ce pontife, ce n'étoit sûrement pas , dans le chef de la religion professée sur les deux tiers de la terre , un sentiment sans convenance que le désir de consacrer à l'Éternel un superbe monument dans l'ancienne capitale du monde, où des ruines si imposantes attestoient les hommages jadis adresses par le peuple-roi à ses vaines idoles. Ce projet pouvoit être alors jugé un devoir de toute la chrétienté : et quelle plus noble carrière pouvoit être ouverte à l'émulation des arts renaissants? quel plus bel emploi des talents qui se montrolent à cette grande époque, où la civilisation, après un long esclavage, échappoit au danger d'une barbarie sans retour? De telles entreprises sont un des plus précieux bienfaits de la puissance; elles donnent une impulsion générale à tous les csprils, appellent tous les talents, éveillent toutes les industries, et sèment dans toutes les âmes l'espoir de se distinguer, et de prendre part à une gloire brillante et durable.

Le génie, quelle que soit la direction vers laquelle il se sent entraîné, ne veut point alors rester en arrière; et peut-être peut-on hasarder de dire que, sans Michel Ange et Rav)hacl, le Tasse n'eût pas conquis la palme de l'épopée; que, sans les grands monuments ordonnés par Louis XIV, Corneille eût fait entendre de moins nobles et moins fiers accents. L'ingénieuse Grèce nous montre les neuf sœurs formant nu cercle, se tenant par la main, et chantant d'un commun accord.

L'admirable édifice commencé sur les plans du Bramante fut, après sa mort, confié au célèbre Michel Ange, qui, peintre, statuaire, et architecte, fonda, durant le cours d'une longue et glorieuse carrière, l'empire des arts au sein de l'heureuse Italie.

Parmi les justes hommages que la tradition rend aux hommes dignes d'occuper la renommée, une admiration peu difficile introduit souvent des anecdotes qu'une critique exacte doit rejeter, pour l'honneur même de celui auquel on les attribue. On prétend à Rome, et tous les biographes ne cessent de répéter, que Michel Ange, témoin de l'admiration qu'éprouvoient quelques artistes en contemplant la voûte si imposante du Panthéon, leur dit : « Vous vous étonnez que « la terre puisse la supporter, et moi, je la construirai dans « les airs. »Ilfaut espérer, pour l'honneur de Michel Ange, qu'il n'a point tenu ce propos; il étoit trop grand pour n'être pas modeste, et un tel homme n'a pu recourir à un charlatanisme, d'ailleurs facile à démasquer; il ne s'exposa sûrement point à se voir rappeler que, si la coupole de Saint- Pierre est la plus vaste qui ait jamais été construite, ell« n'est pas du moins la première qu'une industrieuse audace ait rapprochée du ciel.

Dix siècles auparavant, lorsque les arts avoient perdu leur ancien éclat, sous le règne de .lustinien, des architectes grecs avoient élevé la coupole de Sainte-Sophie, édifice dont

l'ingénieuse construction a constamment résisté aux nombreux et terribles tremblements de terre, qui, à diverses époques, renversèrent la ville de Constantinople. Tandis que le dôme de Saint-Pierre écrase ses énormes fondements, et s'cntr'ouvrc, vaincu par sa propre solidité, celui de Sainte- Sophie résiste j)ar la légèreté même des matériaux dont il est formé. Les historiens du temps nous apprennent que cette vaste coupole est construite de pierres ponces réunies par un ciment versé avec abondance, et qui, pénétrant ces pierres poreuses, forme par leur adhérence et sa ténacité, une voûte entière d'une seule pierre. Conservant une légèreté que par tout autre moyen il seroit impossible d'obtenir, cette voûte ne fait aucun effort latéral, et ne pèse même que bien foiblement sur les piliers qui la soutiennent; elle est inébranlable précisément parce qu'elle est légère.

Guidés par ce principe, les anciens ont quelquefois suppléé les pierres ponces par le plus ingénieux moyen, en leur substituant des pots ou caisses de terre cuite successivement engrenés, et que joint et recouvre une couche de mortier.

Ce procédé a été récemment essayé avec succès à Paris : appliqué au dôme de Sainte-Geneviève, il eût épargné tout àla-fois plusieurs millions, de longues disputes, des craintes très-fondées, et enfin les nouvelles constructions qu'a exigées la sûreté de l'édifice.

II 0 toi , de Tamitié le plus parfait modèle. Respectable Ledoux I artiste citoyen.

L'architecte Ledoux étoit un homme de parfaite probité, qui ruina ceux dont il obtint la confiance, et un artiste distingué, que son imagination trop ardente jeta dans de perpétuels écarts. Il avoit été chargé de construire autour de Paris une longue muraille destinée à diminuer les abus de b contrebande, qui se faisoit par trop facilement sous une indulgente administration. Cette enceinte assuroit une augmentation de revenu au gouvernement. Les fermiers généraux en firent les frais, et consentirent généreusement à supporter aussi ceux des monuments dont Ledoux ambitionnoit d'enrichir les nombreuses portes de la capitale. Ces petits édifices sont presque tous sans aucune utilité; mais il en est plusieurs qui font grand honneur au goût de l'artiste.

Ce succès l'encouragea à suivre avec plus d'ardeur que jamais le projet qui, depuis sa jeunesse, absorboit toute la chaleur de sa tète; et il ne cessa de perfectionner les plans d'une ville imaginaire, dans laquelle se seroient trouvés réunis, et placés dans les rapports les plus convenables, tous les monuments destinés à l'utilité ou aux plaisirs des habitants , temples, palais, académies, théâtres, manufactures, bains publics, etc. : c'étoit une véritable utopie d'architecture; et ce travail auroit dû être dédié à la république de Platon. Il n'eût fallu pour l'exécuter que plusieurs milliards, et quelques siècles de paix , avec un zèle toujours soutenu de génération en génération : rien de tout cela n'embarrassoit Ledoux; et, dans son enthousiasme, il ne se pcrmettoit même pas de perdre son temps à écouter de si puériles objections.

11 avoit autrefois présenté ses premiers dessins à M. Turgot, qui avoit poliment loué son talent. L'artiste s'étoit aussitôt persuadé que le ministre , sans vouloir s'expliquer plus clairement, adoptoit son projet, et qu'on ne tarderoit pas à jeter les fondements de sa ville. Il n'a jamais attribué la prompte disgrâce de M. Turgot qu'à la noire envie des artistes ses propres rivaux , trop irrités de la gloire dont ce ministre éclairé alloit lui frayer le chemin. Rousseau n'est-il pas mort persuadé que le roi de France n'avoit conquis la Corse que pour l'empêcher, lui philosophe, de devenir le Lycurgue

NOTES DU CHANT V

de cette nouvelle Sparte qui demandoit des lois à sa sagesse ? La vie entière de l'honnête Ledoux fut consacrée à ce rêve brillant, qui lui a procuré, sans doute, quelques instants de bonheur, et qui, du moins, n'a nui au repos de personne. II fut digne par les qualités de son cœur , de l'estime que lui témoigne ici M. Delille : on pouvoit l'avoir pour ami; il falloit seulement , quelle que fût sa probité , quel que fût son talent , ne l'avoir pas pour architecte. C'est lui qui a construit si dispendieusement la maison placée à l'extrcmité de la rue d'Artois , où , pour rendre sa composition plus pittoresque , il a creusé un précipice au milieu de la cour , et dont la porte , disoit le marquis de Caraccioli, semble une grande bouche qui s'ouvre fastueusement pour dire une sottise.

12 Je ne t'oublierai point, toi, dont le noir pinceau Traça des gianils malheurs le terrible tableau.

Ce beau morceau sur Shakspear est entièrement nouveau. L'auteur semble se reprocher d'avoir oublié dans la première édition le fondateur de la scène anglaise, objet d'un culte général dans sa patrie , dont les grandes beautés ne doivent pas permettre de relever avec trop d'amertume les défauts, qui sont en grande partie ceux de son siècle, et qui trouvent encore aujourd'hui grâce devant un peuple avide avant tout de fortes émotions , et pour cela même peu difficile siu' les moyens de les produire.

M. Delille, dont le goût étoit si pur, ne tempère ici ses justes éloges par aucune des observations critiques que les muses françaises pouvoient exiger de leur favori , de celui à qui elles avoient prodigué le sentiment le plus exquis des convenances : c'est qu'en ce moment son cœur le guidoit encore plus que son esprit : l'heureux traducteur de Milton saisissoit l'occasion de rendre un nouvel hommage à la généreuse nation qui avoit honoré son talent et son caractère par l'accueil le plus flatteur , qui avoit encore mieux mérité de cette ame aussi noble que sensible , en secourant l'infortune de ses compagnons d'exil et de fidélité. M. Delille , qui ne s'étoit point vu dans la nécessité de recevoir sa part des bienfaits , a voulu se rendre l'interprète de la recounoissance. Heureux le mortel chéri des cieux, auquel il est accordé de ccJébrer l'hospitalité , et d'immortaliser la bienfaisance avec de si harmonieux accents! Il paie bien glorieusement une dette publique et sacrée : c'est la seule occasion ou un mouvement d'envie doive être permis à tous ceux qui éprouvent le même sentiment , sans avoir les mêmes moyens d'en faire retentir l'expiession.

i3 Salut! toi , le plus cher de tous sej favoris , Vieil Homère, salut !

Et ce cri , né de l'admiration , est depuis trois mille ans répété avec un égal enthousiasme. Homère n'est plus depuis long-temps l'homme de l'heureuse Grèce ; il appartient au genre humain tout entier , puisqu'il en est le bienfaiteur : c'est à sa suite, et sous ses auspices, que les nations ont marché vers la lumière ; il domine toutes les sociétés civilisées, et ses droits sont sans bornes comme sans prescription. Monarque incontestable de la littérature, il préside du haut de son trône à tous les travaux du génie, à tous les jeux de l'esprit ; il semble dire à tous les gens de goût , si toutefois il est permis d'emprunter un langage sacré : « Partout où vous vous trouverez plusieurs ensenjble, je serai avec vous.»

Le règne des arts de la Grèce, ainsi que l'histoire un peu certaine de ses habitants, commence pour nous à Homère; mais d'autres avoient avant lui chanté les exploits d'un peuple guerrier, sorti des forets de la Thrace pour s'établir sous

un ciel qui leur promcttoit des jouissances inconnues; et, plus récemment encore , les exploits des Grecs devant llion avoient inspiré quelques anciens poètes , dont les accents charmoicnt des instants de loisir , ou excitoient à de nouveaux combats.

Nous ne pouvons même douter que ces enfants d'Apollon , dont les noms seuls nous ont été conservés, n'eussent déjà porté l'art à un assez haut degré de perfection , puisqu'ils avoient formé des auditeurs capables de sentir les grandes beautés de l'Iliade ; c'est le talent d'Homère qui dépose en faveur de ceux qui lui avoient frayé la route ; on ne fait point de beaux vers là où ils ne pourroient être appréciés. Le génie lui-même a besoin que des efforts nouveaux soient exigés de sa muse, et qu'une couronne plus brillante lui soit promise pour récompense de ses progrès. Le chantre de la colère d'Achille a cependant fait oublier ses maîtres ; il a produit une révolution attestée par la gloire sans partage qui se concentra sur lui : tous ont péri, lui seul est resté ; comme l'astre du jour , il a seul vivifié le monde , et ses rayons ne cessent de l'éclairer. Le même enthousiasme qu'il avoit inspiré au siècle de l'enfance des arts s'est perpétué à travers trente siècles : comment expliquer ce prodige ? Ne peut-ou pas croire que les productions d'Orphée, de Finus, de Musée, n'étoient que des hymnes de peu d'étendue , ou des relations versifiées, assez semblables peut-être aux romances et aux complaintes de nos troubadours revenant de leurs expéditions d'outre-mer. Dans les antiques poèmes grecs , on trouvoit de plus, sans doute, des tableaux inspirés par les aspects si variés de la plus belle nature ; on y reconnoissoit l'influence incontestable d'un climat qui tend sans cesse à perfectionner les organes , et des mouvepients dont le désordre et même jusqu'aux excès annonçoient la présence du dieu des vers ; mais Homère surpassa tous ses prédécesseurs en enfantant l'idée d'un grand ouvrage, dont toutes les parties coacourroient à un but unique, et sembleroient naître du fond du sujet, où tous les personnages en action offriroient des caractères opposés, constamment soutenus, et qui, par la richesse des contrastes et la variété des incidents , formeroit un drame complet, avec son exposition , son nœud, et son dénoûment : principe générateur avec lequel nous sommes aujourd'hui familiarisés , comme avec les merveilles de la création, mais qui n'a pu naître que dans la tète la plus fortement organisée. Les prédécesseurs du chantre de la colère d'Achille n'avoient été que des versificateurs : le premier il fut poète et à jamais le modèle de tous les poètes, comme le guide des orateurs , le père des tragiques , et le génie inspirateur de tous les arts ; ses chants sont la source inépuisable dont les eaux, partagées en mille ruisseaux , fécondent tous les domaines de l'esprit.

14 Ta muse à Bossuct prêta souvent ses ailes.

H y a de l'Homère dans tout ce qui est grand, majestueux , sublime : ses poèmes sont la source première et intarissable qui, depuis trente siècles, aide si puissamment à la fortune des poètes et des orateurs. Quand même Bossuet n'eût pas éprouvé l'influence directe du génie de ce grand poète , et n'auroit pas rendu , comme on le prétend , à l'auteur de l'Iliade un culte assidu , il n'en scroit pas moins vrai que l'orateur chrétien a eu part au riche héritage du poète grec. La magnificence des idées, l'ingénieuse justesse des comparaisons, la vérité dco images de tous genres, et jusqu'au talent d'ennoblir des formes qu'admet difficilement la haute éloquence, tous ces trésors dont se compose l'immense suc-

NOTES DU CHANT VI

cession d'Homère onl été recueillis par quelques héritiers dignes de se parer de ses dons, d'en enrichir leurs langues, et d'en devenir ainsi les généreux dispensateurs.

On n'est plus étranger à Homère, lorsqu'on est nourri des beautés de Virgile, son plus brillant élève, son admirable imitateur ; lorsqu'on est initié aux mystères de l'art d'écrire par ces Latins, devenus eux-mêmes de grands modèles, et les illustres rivaux de leurs premiers maîtres.

Les pères de l'église , parmi lesquels Bossuet eut , de son vivant, l'honneur de s'entendre nommer, et dont il sut si Lien s'approprier la forte dialectique et l'imposante éloquence, avoient d'ailleurs souvent emprunté du chantre des fabuleuses divinités les moyens "de faire triompher la cause de l'Éternel.

11 est vrai que les chefs de l'église naissante, dirigeant de nouveaux chrétiens encore mal al'fermis contre les séduisants mensonges du paganisme, se sont vus quelquefois forcés d'interdire à leurs uéophytes la dangereuse lecture des poèmes qui prêtoient de si grands charmes à l'erreur ; mais ces savants pontifes étoient trop grands pour être superstitieux; ils rendoient personnellement au génie un hommage qui ne pouvoit être périlleux pour leur propre foi ; ils ne craignoient pas de s'instruire à l'école de leurs plus redoutables adversaires, et apprenoient d'eux à manier les armes qui dévoient, entre leurs mains, assurer l'empire de la vérité.

La teinte homérique que l'on a cru remarquer dans le style de Bossuet, pourroit bien lui être parvenue de la seconde main , par les pères de l'église , dont les beautés lui étoient si familières ; mais il a <là bien plus encore à la majesté des saintes écritures, dont les rapports avec le style d'Homère sont bien frappants sans doute , puisque des savants trèséclairés ont cru que le poète grec eu avoit eu connoissancc.

CHANT VI*

I Le bonheur et la morale, tel est le sujet de ce chant. Delille s'est bien gardé de séparer ce qui est inséparable : cependant, comme il n'y a point d'imagination dans la morale, qu'elle est fixe , immuable , le poëte s'est borné aux tableaux poétiques de son influence sur l'homme. Le bonheur, au contraire, est entièrement du domaine de l'imagination; et ce ne seroit pas un paradoxe de dire qu'il n'y a de félicités réelles que celles que donnent les illusions. C'est de cette idée purement philosophique que Delille a su faire sortir les plus ravissants tableaux de celte partie de son poème. Il prend l'homme à son berceau , le suit dans les divers états de la vie ; environne chaque âge des illusions qui lui appartiennent ; peint les jeux de l'enfance , les passions de l'adolescent, s'arrête un instant auprès du vieillard que l'espérance n'abandonne jamais, l'accompagne au tombeau, et ne le quitte qu'après l'avoir placé dans le ciel. A ces scènes j rapides le poète fait succéder diverses scènes qui servent à développer sa pensée : il montre l'homme se livrant à l'étude des arts et des sciences , enrichissant la nature de ses travaux, se créant , chaque jour , de nouveaux plaisirs , et s'environnant des merveilles de son génie; il peint les terreurs de la mort, les craintes qui la précèdent, et les .fantômes dont l'imagination nous épouvante ; il consacre quelques pages au tableau de la faveur populaire , et ce tableau est peut-être un des plus beaux morceaux de poésie qui

* Les notes du chant VI sont de M. Aimé-Martin.

soient sortis de sa {«lurac ; il montre la fortune , il montre l'ambition , grandes illusions qui sont la source des grandes douleurs. Il oppose à ces peintures une esquisse du bonheur des champs, et n'oublie pas les plaisirs de la lecture au milieu des bois ; ce qui le conduit à faire le portrait naïf et ressemblant de quelques écrivains choisis. Enfin il termine ce chant par le tableau de la misère des émigrés français loin de leur patrie, misère qui ne trouve presque plus de pitié, misère qu'on oublie , qu'on cherche à flétrir , mais à laquelle les véritables Français ne cesseront jamais de donner des larmes.

2 Du festin de la vie , où l'admirent les dieux . Ajant goûté long-temps les mets délicieux , Onvive salisTait , sans regret, sans envie, S'il ne vit pas, du moins il assiste à la vie.

Ces vers sont une imitation de la pensée de Lucrèce r Cur non, ut vitae plenus conviva recedis?

Dans les vers qui précèdent et qui suivent, Delille fait le tableau des quatre âges de l'homme. Horace et Boileau ont laissé de très-beaux vers sur les quatre âges de l'homme ; mais ils ne les ont pas considérés sous les mêmes rapports. Je regrette de ne pouvoir citer un passage du poëme de l'Espérance, de M. de Saint-Victor, où ce poète distingué a traité le même sujet : Delille même n'auroit pas désavoué la peinture ravissante de l'espérance , douce compagne de l'homme dans les quatre âges de sa vie.

3 La liberté d'abord nourrit sa jeune plante : Non cette liberté farouche, menaçante, etc.

Il est inutile de faire remarquer la noble hardiesse de ces vers ; mais il ne faut pas oublier que Delille les écrivoit au moment oîi les factions divisoient l'Europe , et où la licence régnoit sous le nom de liberté. Voltaire , dans une épître à madame Fontaine-Martel, définit très-agréablement la liberté qu'il aime , et dont il jouit. Au siècle de Voltaire on badinoit sur la liberté : nous ne sommes devenus si malheureux que parce que nous avons voulu en parler sérieusement.

4 Quand , suivant l'intérêt , le ton , l'ordre du jour. Courageux, circonspect, emporté tour-à-tour. Plus d'un adroit Protée , avec tant de prudence, Plioit à tous les tons sa souple indépendance , Rien ne put arracher un mot à ma candeur. Une ligne à raa plume, un détour à mon cœur.

Ces vers ne sont pas seulement beaux, ils sont vrais. Jamais Delille ne flatta les tyrans : il en est qui voulurent acheter ses éloges ; un silence courageux fut sa réponse. Le premier poëte de la France ne fit entendre sa voLx que pour célébrer son légitime souverain : il consacra ses malheurs , il pleura sur ceux de la nation ; et sa muse , pure comme sa conscience , n'eut jamais à rougir d'un mensouge ou d'une foiblesse.

5 A la cour d'un tyran regardez Damoclès , etc.

Delille, en faisant ces beaux vers, avoit sans doute présent à l'esprit un passage de la satire III de Perse, ou peut-être ces vers d'Horace :

Districtus ensis cui super impia Cervice pendet , non siculx dapes Dulcem elaborabunt saporem , Kon avium citbarxque cantus Somnum reducent , etc.

6 Là-haut sur la colline il est assis peut-être Pour saisir, le premier, le rayon qui va naître.

Ce portrait de J. J. Rousseau rappelle celui que La Harpe a tracé depuis. Delille a placé daus le sien quelques traits de l'elégie de Gray sur un cimetière de campagne. La ressemblance

NOTES DU CHANT VI

du conlcmplatcur anglais et de Jean -Jacques n'avoit point échappé à iiotic potilc, et ses vers respirent la plus douce mélancolie :

Haply some lioary-headed swnin may say , Oft liavc \vc setn liim at tlie prcp o( dawn, Brushing witli liasty steps tlie dcws away To meet tlie sun upoii tlie iipland lawn , etc.

7 Malheureux! le tri'pas est donc ton seul asile :

Ah ! dans la tombe au moins repose enfin tranquille , etc.

Ces vers et les vingt-quatre suivants ont été ajoutés par l'auteur, et paroisscnt ici pour la première lois.

8 Je sais qu'au bord du Nil un solennel usage De la mort aux festins associoit l'image, etc.

Allusion à cet usage des Égyptiens, qui, d'après le récit d'Hérodote, liv. II, l'aisoicnt apporter, selon l'expression de Montagne, une grande image de la mort, au milieu de leur repas, par un esclave qui disoit : « Bois et réjouis-loi, car la mort te rendra tel! -> C'est sans doute pour égayer ces images lugubres, que les anciens y substituèrent les combats de gladiateurs.

Quin etiam e.xliilarare viiîs convivia caede Mos olim , et misrrre epulis spectacula dira Certantum ferre, sœpe et super ipsa cadcutum Pocula , respersis non parce sanguine meiisis.

Silias Italiais , lib. XF.

9 Cher Montagne , pardonne :

Ah ! quels tristes conseils ta sagesse nous donne I Que la mort, disois-tu , sur un ton inoins chagrin. Me trouve oublieux d'elle et bêchant mon jardin , etc.

« Je veux qu'on agisse, et qu'on allonge les olliccs de la vie, tant qu'on peut : et que la mort inc trouve plantant mes choux, mais nonchallant d'elle , et encore plus de mou jardin imparfait. » Essais, liv. i , chap. 19.

10 Suis donc son doux instinct, et bénis la nature. Bien plus cruel encor le clianire d'Epicure, Qui, fidèle à ses vers, et mécontent du sort. Calomnia la vie en se donnant la mort, etc.

Delille avoit peint la vieillesse et ces dégoûts qui afloiblissent chez elle le regret de mourir : pour que le tableau lût complet, il devoit le terminer par la mort du vrai sage au sein de sa famille et de ses amis. Hélas! cette scène, à la fois sublime et douloureuse qu'il tracoit en si beaux vers, est l'image de son dernier jour. 11 expira auprès de son épouse adorée, environné de ses vieux amis; et ses dernières volontés, comme ses derniers sentiments, furent ceux du sage dont il chautoit les vertus. Il ne scmbloit pas quitter la vie ! Ses adieux étoient ceux d'un ami qui s'éloigne un moment, et qu'on doit revoir bientôt. C'est au milieu de l'immense assemblée de ses élèves, que, quelques mois avant sa mort, il prononça ces vers avec un sentiment profond qui les rendoit plus touchants encore. Ou ignoroit qu'il se faisoit entendre pour la dernière fois, et cependant des pleurs couloient de tous les yeux. Sa voix un peu foible, sa vieillesse, sa démarche chancelante, le choix du sujet, tout scmbloit présager la perte que la France alloit faire. Environné d'amour et d'admiration, il put jouir d'avance du jugement et des regrets de la postérité; il put entendre l'éloge de ses talents et de son noble caractère. Ce n'étoit pas seulement le poète qu'on airaoit, c'étoit l'homme; et toutes les larmes qu'il fit couler ne furent pas données à ses vers.

11 Et, si la mode encor vouloît que les Houdon , Les Moreau , les Pajou , rivaux d'Alcimédon , Gr.ivassent sur ses bords le lierre qui serpente. Ou les bras tortueux de la vigne rampante , etc.

On reconnoîl ici une heureuse imitation de la troisièraa églogue de Virgile :

Pocula ponam Fagina , caelatum divini opus Alcimedontis, etc.

12 A quoi bon tant d'apprêts pour un si court voyage? Ce qu'il faut au besoin, suffit aux vœux du sage.

Ces vers et les suivants renferment une heureuse Imitation d'Horace. Ducis, dans une de ses cpîtrcs, a fait les mêmes vers en imitant le même passage; voici comme il s'exprime :

Amis , vivons contents ; Il faut si peu de chose, et pour si peu de temps. Regartlez ce cyprès : pourquoi sur le rivage , Tant de vivres, d'apprêts, pour deux jours de voyagea

Jcsaisirai cette occasion de faire remarquer que Delille, dans ce chant, a plus souvent imité Horace que Virgile ( quoique ce deiiiier lïit son poète favori ) , parce que ce chant est consacré à la morale, et que toute la bonne philosophie se retrouve dans Horace : aussi notre poète est varié comme le poète latin, et il se rajiproche souvent du ton de l'épître. Cette souplesse de talent me semble d'autant plus extraoïdiuaire, que plus on étudie Horace, et plus on trouve son imitation diflicile. Horace n'est pas le jjoète du cœur, quoiqu'il parle souveut au cœur; mais il parle aussi aux sens, et dans aucun de ses ouvrages on ne remarque ces élans d'ime amc brûlante et passionnée qui donner;l tant de charmes aux vers divins de Virgile. Tourà-tour sublime et tendre, Horace occupe l'esprit et le réfléchit, tandis que Virgile l'émeut et le louche sans presque y songer : délicat lorsqu'il peint ses plaisirs, véhément lorsqu'il attaque les vices de son siècle, superbe lorsqu'il s'élève aux grandes idées philosophiques, Horicc est toujours admirable, même quand il ne lait que badiner. Combien de finesse et de grâce dans ses expressions ! combien de force dans ses pensées ! quel enjouement dans ses saillies ! quel goût daus ses jugements ! Il est le poète des beaux-esprits, comme Tibulle est celui des amants ; il est aussi le poète des vrais philosophes : on aime à le voir prendre tous les tons, essayer tous les genres, sans cesser d'être un modèle; mais ce qu'il offre de plus admirable, c'est cette raison qui n'exclut pas les grâces, cette variété de tableaux, cette richesse d'expressions, cette abondance qui ne fatigue jamais , cette rapidité qui dit tout en peu de mets; enfin ces descriptions de la nature qui reposent doucement l'esprit, qui l'attachent, et qui sont interrompues soudain par une réflexion sur le néani de la vie. Ce sont ces différents traits que Delille me semble avoir saisis très-heureusement dans la marche générale , la disposition , et le ton de ce chant consacré à la morale et au bonheur.

i3 D'un seul mot de Louis le grand Racine pleure; La censure déchire , et la louange effleure.

Racine ayant remis à madame de Maintenon un mémoire sur la misère du peuple , celle-ci eut la foiblesse d'avouer à Louis XIV que Racine en étoit l'auteur. Ce mémoire fit une impression pénible sur l'esprit du roi, et la crainte de lui avoir déplu causa un violent chagrin au poète qu'il avoit comble de ses bienfaits.

14 Un illustre coupable,

Dans un rang élevé , paroît plus méprisable ; Le ciel en fait justice en le plaçant si liaut. Et le trône du vice en devient l'échafaud , etc.

Ces vers si énergiques sur l'ambitieux n'ont pas besoin de commentaire; ils renferment l'histoire de tous les siècles, et l'histoire du nôtre.

i5 Mirabeau nous l'a dit, croyons-en sa parole; La rocbé Tarpéienne est près du Capitole.

NOTES DU CHANT VII

La Harpe raconte que Rivarol avant aperçu Miral)eau qui se rendoit triomphant à rassemblée, lui cria: La roche tarpéieone est près du Capitole. Mirabeau ■tnonte aussitôt à la tribune, et commence un de ses plus éloquents discours par ces mots : Et moi aussi je sais que la roche tarpéienne est près du Capitole.

16 Eh.' qui sait quel destin le sort garde à sa cendre' Tout ce peuple qu'il vit suivre son cliar en deuil , Peut-être va demain outrager son cercueil.

L'enthousiasme pour Mirabeau fut extraordinaire. A sa mort, une partie de la nation fut en deuil ; jamais Paris ne vit des obsèques plus pompeuses et plus lugubres : tous les spectacles furent fermés; les citoyens s'abordoient avec tristesse, et se disoient, en se serrant la main : Mirabeau n'est plus. L'aveuglement étoit si grand , que la patrie sembloit avoir perdu un père, lorsqu'elle n'avoit perdu qu'un factieux. Le cortège qui accompagna ses restes au Panthéon tenoit plus d'une lieue, et sa marche dura quatre heures : enfin son cercueil fut déposé à côté de celui de Descartes... Qui auroit pensé que , quelques mois après, le même peuple qui avoit fait sou triomphe oulrageroit ses cendres, et que Marat seroit mis à sa place? Mais ce dernier, comme Mirabeau, ne devoit y obtenir que des adorations passagères. La faveur que le peuple accorde au crime n'est jamais de longue durée : le temps éclaire les hommes, et la vertu seule a droit à des hommages éternels. O Louis IX ! ô bon Henri ! ô Louis XVI ! c'est à vous qu'il appartient d'èt)e bénis par l'avenir ; vos uoms y sont portés par l'amour.

17 Un insecte aux longs-bras, de qui les doigts agiles Tapissoient ces vieux murs ée leurs toiles fragiles. Frappe ses yeux : soudain , que ne peut le malheur! Voilà son compagnon et son consolateur !

L'histoire attendrissante de l'araignée de Pélisson est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici. J'ai eoteudu raconter à l'auteur de ce poëme qu'un prisonnier suisse avoit imité Pélisson, et qu'au lieu d'une araignée il en avoit apprivoisé deux ; elles étoientsa société, son étude, sa consolation : il croyoit connoître leurs besoins, leur instinct, et même leurs maladies. Un jour, un de ses amis le trouva plus triste qu'a l'ordinaire , et ne vit plus qu'une araignée : « Et l'autre ? s'écriat-il. — Elle est morte, répondit le prisonnier. — Et comment? — De la poitrine...» Ceux qui seront curieux d'anecdotes sur les araignées peuvent consulter l'ouvrage singulier de Quatremère Dbjonval , intitulé Aranéulo^ie, pages 5o, i45, 161, etc.

CHANT VII *

I Tont-à-coup , sur ces mers , à mes yeux s'est montré Un stupide pacba , d'esclaves entouré ; Tout s'est désenchanté.

\\ n'est point de voyageur qui , à l'aspect des ruines de Rome et d'Athènes , ne soit particulièrement frappé du contraste que lui offrent l'état présent des lieux et le souvenir des beaux siècles dont il voit encore les vestiges : le monde enchanté qu'il se représente prend la place de celui qui frappe ses regards, et son imagination, qui se rejette toujours dans le passé, s'y rattache d'autant plus, qu'elle en retrouve quelques traces dans les ruines qui sont l'objet de sa vénération.

3 Vois gravés sur tes murs Platée et Jlarathon ! Tant qu'il reste une pierre où se lise leur nom , Elle accuse ta honte , et pleure ta mémoire.

Ce passage remarquable prouve avec quel art les bons écri-

• L«f note» tur le chant VII «ont de M. Parseval de Grandmaison.

vains font passer dans leur style les plus grandes hardiesses. Quand Virgile représente l'ivoire et l'airain qui pleurent dans les temples de Rome , après la mort de César, il ne dit rien de trop hardi , parce qu'il dépeint un prodige ; mais la poésie orientale, qui est la plus audacieuse de toutes, offie-t-elle rien de plus frappant qu'une pierre qui pleure la mémoire d'un lieu célèbre? Cependant le goût applaudit à cette hardiesse, loin d'en être blessé, parce que le premier hémistiche du vers dit que cette pierre oii sont gravés les noms de Platée et de Marathon accuse la honte de la Grèce ; le talent de l'auteur rend cette pierre passionnée, la pénètre d'indignation; et les pleurs qu'il lui fait répandre ensuite n'ont plus rien qui étonne : tant l'art d'écrire ressemble à celui de peindre ! tant les mots et les idées doivent se lier entre eux comme les nuances d'un tableau! Il n'est guère de hardiesse poétique à laquelle le goût ne puisse applaudir lorsqu'elle est bien préparée.

3 II falloit sous des chefs, armés de la puissance, Di-s mortels nés égaux forcer l'obéissance.

Et du respect du sang nourrir l'illusion. Sans elle, tout est trouble, erreur, confusion.

Ici le poëte entre dans son sujet, et prouve qu'il est des illusions sans lesquelles l'ordre social ne peut subsister, et que l'on ne détruit point sans s'exposer à faire écrouler tout l'édifice. Cette vérité long-temps méconnue, et que l'expérience nous a rendue si palpable , est exprimée par l'auteur en vers magnifiques , surtout quand il s'écrie , en parlant de cette illusion qui entretient l'hiérarchie des rangs :

Sans elle , tout-à-coup plus terrible et pliu Ëère, S'élève en rugissant l'égalité première.

Qui , fondant l'anarchie, et féconde en tyrans , Par le commun désastre égale tous les rangs.

Le second vers offre une image siiblime dont la vérité nons est encore présente depuis nos troubles révolutionnaires. Eh! qui de nous n'a pas entendu les rugissements terribles des factieux déchaînés contre l'auguste chef de la patrie, et prêts à s'emparer de sa puissance !

4 La royauté perdit son magique lointain.

Cet excellent vers exprime , on ne peut mieux , la distance que le monarque doit laisser entre lui et ses sujets. Un homme d'esprit me disoit un jour, que les rois dévoient imiter Dieu , qui se fait sentir partout et ne se montre nulle part. Je souris de ce trait , moins juste qu'ingénieux , et ne lui répondis que par les deux vers suivants :

Je Tois avec mépris ces maximes terribles Qui fout de tant de rois des tyrans invisibles.

Il est remarquable que c'est dans la bouche d'un despote de l'Asie que M. de Voltaire a mis cette réflexion. Il est vrai qu'Q lui a donné des mœurs plus françaises qu'asiatiques.

5 Les tombeaux sont placés aux con6ns des deux monde» ; Rentlez-vous triste et cher, où, confondant leurs vœux , La vie et le trépas correspondent entre eux.

Est-il possible de mieux exprimer ces doux rapports par lesquels le tombeau lie entre eux la vie et le néant , le ciel et la terre, le présent et l'avenir, la mort et l'immortalité ? Ces vers pourroient servir d'inscription sur le seuil de tous les lieux consacrés aux sépultures.

6 Les doux zéphyrs du soir, le doux vent de l'aurore, Balancent mollement ce précieux fardeau ,

Et sa tombe riante est encore un berceau.

On ne peut représenter plus heureusement l'usage qu'ont les Natchez de suspendre les cercueils de leurs enfants aux rameaux des arbres. Les objets nous affectent d'autant plus vivement qu'ils s'offrent à nos yeux sous des apparences con-

NOTES DU CHANT Vlïï.

traires à celles qu'ils nous prcsenlent d'orclinaiic. Tous les extrêmes se touchent; l'homme qui sort de la vie ressemble, chez les iNatchez , à celui qui vient d'y entrer : tous deux commencent une nouvelle carrière ; la mort a perdu son efl'roi ; elle s'enveloppe de verdure et prend les couleurs de l'espérance.

7 Ainsi la vertueuse et tyrannique Rome,

Qui fut souveut l'opprobre et la gloire de l'ijomme, Pour s'honorer soi-même, honora le cercueil.

Ici l'auteur s'engage dans la description des cérémonies funèbres que la politique a établies de tout temps pour contribuer au bien de l'ordre social. On devine aisément quel sentiment profond et respectable lui inspira ces vers , dans les temps où la frénésie révolutionnaire abolissoit toutes les cérémonies funèbres.

8 Ce n'est donc pas en vain que l'humanité sainte Des tomheaux en tous lieux a consacré i'enceinte.

L'oubli des morts est aussi contraire à la saine politique qu'à la saine raison , et au respect que les fils doivent à la mémoire de leurs pères et de leurs aïeux , qui leur ont transmis leur sang, leur fortune, leurs lois, et leur patrie. C'est sur les tombeaux que les cœurs tendres se plaisent à rêver l'existence des êtres qu'ils regrettent ; ils s'y rattachent surtout par les liens de la religion , et par l'espoir de se réunir à eux dans un monde meilleur ; ils se figurent même que les araes de leurs amis jouissent des regrets qu'ils donnent à leurs dépouilles mortelles, et qu'elles viennent errer quelquefois autour de leurs sépultures ; ils croient entendre leurs soupirs dans le souffle des vents et dans le murmure des ruisseaux. L'amour se plaît sur-tout à nourrir ces tendres illusions; une amante, une épouse , une mère , se disent souvent , sur la tombe de celui qu'elles regrettent ,

Il ne me répond pas , mais peut-être il m'entend, Mashontsi»

g 0 forfait exécrable ! ô honte , ô barbarie ! Du vengeur de l'État le repos est troublé , Ses honneurs sont détruits , son cercueil violé !

Je ne puis résister à l'envie de raconter une page du Génie du Christianisme, composée sur le même sujet ; l'auteur dit , eu parlant des caveaux de l'abbaye de Saint-Denis :

« C'est là que venoient tour-à-tour s'engloutir les rois de M France. Un d'entre eux ( et toujours le dernier descendu « dans ces abîmes) restoit sur les degrés du souterrain, comme « pour inviter sa postérité à descendre. Cependant Louis XIV « a vainement attendu ses derniers fils : l'un s'est précipité au « fond de la voûte , en laissant son ancêtre sur le seuil ; l'au- « tre, ainsi qu'Œdipe, a disparu dans une tempête. Chose di- « gne d'une éternelle méditation ! Le premier monarque que « les envoyés de la justice divine rencontrèrent fut ce Louis K si fameux par l'obéissance que les nations lui portoient ! II « étoit encore tout entier dans son cercueil. En vain, pour dé- « fendre son trône , il semble se lever avec la majesté de son « siècle , et une arrière-garde de huit siècles de rois ; en vain « son geste menaçant épouvanta les ennemis des morts, lors- « que , précipité dans une fosse commune , il tomba sur le •« sein de Marie de Médicis ; tout fut détruit. Dieu , dans l'ef- «• fusion de sa colère , avoit juré par lui-même de châtier la « France. Ne cherchons point sur la terre les causes de pa- « reils événements ; elles sont plus haut. »

«O Du costume à son tour ie dirai le pouvoir. Variété brillante, appareil nécessaire.

Dont la religion s'empara la première.

Le poëte s'élève , avec autant d'éloquence que de raison , contre l'abus qui , en détruisant les costumes divers , o détruit

le respect du rang dont ils étoient les signes majestueux. Il est à remarquer que M. Delille , malgré tout le prestige de son talent , s'est toujours attaché aux plus saines doctrines de la religion , de la politique , et de la morale. Le poëte qui avoit le plus d'esprit s'est toujours interdit le paradoxe , moyen brillant et facile de faire valoir les talents ingénieux : très-supérieur, sous ce rapport , au citoyen de Genève , qui s'est plu à fonder sur cette base son immense réputation ; et c'est ici le cas d'observer que la raison domine toujours dans les écrits des poètes du premier ordre. Malheur à tous les écrivains dont le talent ne repose point sur ce solide fondement ! Quels que soient le prestige de leur éloquence, l'éclat de leur pensée, et la magnificence de leur style, leurs écrits passeront, parce qu'il n'est que la vérité qui reste , et qui défende les écrits des outrages du temps : elle doit régner partout , et même dans la fable , a dit le judicieux Boileau. Les Muses ne sont que les dames d'atours ; elles peuvent l'embellir, mais elles ne doivent jamais parer le mensonge de ses attributs. Instruire et plaire est leur devise ; la raison est la faculté qui remplit le premier objet ; l'imagination se charge du reste.

CHANT VIII*

^ Quelque immense que soit le sujet traité par M. Delille

dans ce poème, on voit qu'il s'est encore plu à l'agrandir; quelque inépuisable que fût la matîÈre de ses chants , il s'est plutôt attaché à l'étendre qu'à la restreindre. Non content de célébrer l'empire de l'imagination sur les objets nombreux où elle règne en souveraine avec une autorité exclusive, sans partage, ou du moins fort avantageusement partagée, il chante ses rapports les plus éloignés avec les objets sur lesquels elle n'a que l'influence la plus légère, et même la plus contestée : il la voit dans la politique, dans la métaphysique, jusque dans la géométrie; dans les sciences, dans l'esprit, dans la mémoire, dans nos facultés, nos sentiments, nos sensations , partout enfin. Il est certain que tout se tient dans l'homme , et même dans la nature entière : tout se lie par des rapports plus ou moins délicats, plus ou moins visibles. Les esprits bornés n'aperçoivent point ces rapports; les esprits justes les aperçoivent; mais ils ne confondent point les objets, parce qu'ils voient aussi les limites qui les séparent. Les esprits brillants, les imaginations vives, franchissent ces limites , et se plaisent à réunir dans le même ordre d'idées , sous le même point de vue, et dans le même tableau, les Ob'jets les plus distincts et les plus réellement séparés. Telle est , en général, la manière de M. Delille; elle l'a, plus d'une fois, fait accuser de faire entrer dans chacune de ses compositions des objets qui y étoient assez étrangers , et de multiplier ainsi ses tableaux à l'infini. Mais , comment ne pas s'abar.donner au penchant de tout peindre et de tout décrire , lorsque , comme lui , on avoit le talent de tout orner et de tout embellir.

Du reste, si une critique sévère a pu lui reprocher quelquefois d'avoir abusé de cet admirable talent , et d'en avoir prodigué les richesses en l'appliquant à des objets qui n'avoient qu'un rapport trop foible, et même forcé, avec le sujet principal de ses chants, ce n'est point lorsqu'il a fait entrer la religion et les cultes dans le plan de son poëme de l'Imagination , que cette censure seroit fondée.: ces institutions sacrées sont du domaine de l'imagination; elle y exerce

* Les note* sur le chant VIII sont de M. de Félet»,

NOTES DU CHANT \ III

un grand erapire. L'imagination a créé les fausses religions; elle embellit les rites et les cérémonies de la religion véritable et révélée; elle donne de la pompe et de la magnificence à leurs pratiques , de l'éclat et de la majesté à leurs fêtes , et n'a même pas toujours été sans une influence plus ou moins heureuse sur les sentiments qu'elles inspirent, sur les préceptes qu'elles donnent, sur les dogmes qu'elles enseignent. C'est l'imaginatiou grossière des sauvages qui enfanta les dieux grossiers qu'ils adorent; c'est l'imagination sublime d'Homère qui peupla l'Olympe; et la vive et féconde imagination des Grecs ajouta à ces riches fictions de nouvelles fictions ingénieuses et riantes, qui furent ensuite adoptées par la sagesse et la gravité des Romains. Rien n'est plus poétique que cette antique mythologie éclose tout entière , pour ainsi dire, du cerveau des poètes. Nourri à leur école, échauffé par leurs brillantes inspirations, le génie de M. Dcliile ne pouvoit manquer de célébrer, dans des chants consacrés à la puissance de l'imagination , tant de merveilles créées par elle. On sent combien il seroit aisé de multiplier les notes de ce chant. M. Delille y passe en revue les antiques superstitions de l'Égvpte et de l'Inde, les cultes bizarres des sauvages de l'Afrique et de l'Amérique, les divinités fabuleuses qui régnoient sur l'Olympe, et les religions divines qui descendirent de Sinaî et du Calvaire. On pourroit donc , en copiant tantôt deux pages d'un dictionnaire mythologique, tantôt trois pages d'un historien , tantôt cinq ou six pages d'un voyageur, faire, à l'aide d'une érudition facile, des notes beaucoup plus étendues que le chant lui-même; mais nous pensons que ces notions communes sont rarement étrangères aux lecteurs, qu'elles se trouvent partout, et ne doivent point se trouver dans notre travail, oii elles ne pourroient jamais entrer, d'ailleurs, que d'une manière fort incomplète. Nous nous bornerons donc à un petit nombre de notes plutôt littéraires qu'historiques, et par conséquent toutà-fait différentes de celles qui se trouvent dans la première édition : le sujet nous en sera principalement fourni par les imitations des poètes anciens et modernes, dont M. Delille savoit s'approprier les richesses; l'esprit et le goût aiment ces rapprochements et ces comparaisons.

2 Les animaux vivoient sans révolte et sans guerre ; Mais tous , d'un front servile ils regardoient la terre : Leur souverain, lui seul, marchant au milieu d'eux, Levoit un front suMime et regardoit les cieur.

Il n'est personne à qui les trois derniers vers de ce passage ne rappellent ceux d'Ovide , dont ils sont une imitation sensible, ou plutôt même une assez fidèle traduction:

Pronaque C'im spectent animalia caetera terram , Os homini sublime dédit, cœlumque tueri Jussit , et erectos ad sidéra tollere vultus.

Cette belle idée d'Ovide, cette pensée éminemment religieuse, ne pouvoit échapper à l'auteur du poëme de la Religion; Racine le fils s'en est donc aussi emparé, et l'a ainsi imitée ;

Le roi pour qui sont faits tant de biens précieux. L'homme , élève un front noble , et regarde les cieux.

Imitation sèche et mesquine. Racine a passé sous silence la moitié de la pensée, cette comparaison entre l'homme et les animaux, qui prouve que non seulement l'auteur de la nature a ordonné à l'homme de lever un front sublime et de porter ses regards vers les cieux , mais qu'il est le seul qui ait reçu cet ordre glorieux et cette noble destinée. M. Delille n'a pas m^.nqué d'exprimer et même d'amplifier cette partie de la pensée du poète latin : leur souverain, lui seul.

marchant au milieu d'eux, etc. Mais aucun des deux imitateurs n'a rendu l'énergie du tour, cœlumque tueri jussit, ni cette sorte de pléonasme, et erectos ad sidéra tollere vultus, qui n'est point ici une redondance, mais qui complète la pensée, en lui donnant une magnificence digne d'elle. A la vérité. Racine et M. Delille n'étoient qu'imitateurs; ils n'étoient point astreints à une traduction exacte et rigoureuse. M. de Saint-.\nge, qui s'en éloit imposé la loi, a beaucoup moins bien rendu que M. Delille ce beau passage d'Ovide; voici sa traduction :

Sous le joug de l'instinct les animaux penchés , Tous baissent leurs regards à la terre attaches ; L'homme , lui seul , debout , la tête redressée , Elève jusqu'au ciel sa vue et sa pensée.

Comment se borner à exprimer sèchement un fait commun dans un style plus que commun, lorsque l'original qu'on se propose de traduire ennoblit le fait en en indiquant, par des expressions dignes du sujet, et l'auteur et le but? C'est la divinité, opijex rerum, qui a donné à l'homme ces nobles attributs qui le distinguent des bêtes en le formant à son image, in, effigiem nioderaniitm cuncta deorum; c'est elle qui a voulu qu'il regardât le ciel, qui le lui a ordonné, dedit, jussit : passer sous silence ces deux importantes et magnifiques circonstances du tableau, c'est lui ôtcr toute sa grandeur et toute sa poésie ; ce n'est pas traduire , c'est dénaturer , défigurer, c'est pis qu'un contre-sens.

3 Aux cultes différents qui donna la naissance? Fut-ce d'abord la crainte ou la reconnoissance? Repoussons loin de nous un do:ite injurieux : Oui , la reconnoissance a fait les premiers dieux; Ainsi , des nations la noble idolâtrie Honora les mortels amis de la patrie.

M. Delille s'élève ici contre l'opinion du poète athée , interprète d'Epicure : prirnus in orbe deosjecit timor, a dit Lucrèce. Pline le jeune sembleroit d'abord ne s'éloigner pas beaucoup de ce sentiment : C'est, dit-il, lorsque l'homme est accablé de maux, surtout lorsqu'il craint le plus redoutable et le plus inévitable de tous, la mort, qu'il pense qu'il n'est qu'un homme et qu'il y a des dieux, tune deos, tune hominem esse se meniinit. Mais la pensée de Pline a un côté vrai , et même religieux; celle de Lucrèce est impie. 11 appartenoit au cœur sensible et reconnoissant de M. Delille de regarder la reconnoissance comme le premier sentiment qui noi>3 ait avertis de l'existence de la divinité, et qui nous ail inspiré le dessein de l'honorer par un culte religieux et des institutions sacrées. Cette opinion est plus aimable, sans doute, plus douce, plus honorable à l'humanité; mais, s'il s'agissoit d'établir un système philosophique rigoureux, il est certain que tous les sentiments et toutes les passions de l'homme avant pu concourir à faire naître en lui l'idée d'un être puissant et surnatui'el, dans la dépendance duquel il se trouve, la crainte et la terreur n'ont pas dû êt-e plus étrangères à cette opinion que toute autre affection de l'ame Ainsi, suivant les différents caractères des peuples et des individus, et suivant leurs différentes po^iiwns, les uns se seront élevés vers la divinité par le sentiment de la reconnoissance, les autres se seront abaissés sous la main puissante d'un dieu redoutable et vengeur par le sentiment de la crainte, d'autres auront été guidés par d'autres sentiments et d'autres passions. Ces divers guides ne les trompoient point, du moins quant à l'idée principale et primitive, qu'ils ont ensuite altérée et défigurée en cent façons; et l'impiété de Luci-èce consiste à ne voir dans les dieux que des fantômes produits par des craintes chimériques et des terreurs pani-

NOTES DU CHANT VIIL

qties. M. Deinie avoue lui-même l'iuflucnce qu'ont dû avoir sur ropiniou si naturelle à tous les pcui)les d'une divinité puissaDtc et redoutable, et notre propre Tolblesse, et la multitude des dangers et des maux qui nous environnent, et la frayeur qu'ils nous inspirent, lorsque, quelques vers plus bas, après avoir peint les Lapons, les Indiens, les peuples de l'Amérique et ceux de l'Afrique courbés devant des idoles terribles, il s'écrie :

Par-tout je vois la crainte encenser les autels

4 De lui tout est sacré , de lui rien n'est immonde; Rois, princes, potentats, dominateurs du monde, Attendez que du jour l'astre majestueux Sèche de ses rayons purs et respectueux Le rebut adoré des festins qu'il consomme. Qui trahit dans un dieu les vils besoins de l'homme Voilà vos ornements, vos colliers, vos bijoux. Et l'excrément divin vous enorgueillit tous.

Horace a dit avec raison :

Et qu3e Desperat tractata nitescere posse relinquit.

•i Le poëte doit abandonner tous ces sujets ingrats qu'il «< ne sauroit embellir par les grâces et les ornements de la « poésie. »

Mais M. Delille ne désespéroit de rien en ce genre, et son audace étoit presque toujours justifiée par son talent et par le succès; les objets les plus bas et les plus vils s'ennoblissaient par son style; les expressions qui, par leur harmonie, ou par la nature des idées qu'elles présentent à l'imagination, senibloient à jamais être exclues du domaine de la poésie, entroient cependant très-heureusement dans ses vers, et leur donnoient une nouvelle grâce par le mérite de la difficulté vaincue. C'est ainsi que, maîtrisant tout ce qui paroissoit le plus rebelle aux lois de la poésie, il avoit infiniment agrandi son empire en y ajoutant d'heureuses conquêtes. I\'a-t-il pas quelquefois abusé de cet admirable talent? et le passage que je viens de citer n'offre-t-il pas un exemple de cet abus? J'oserois le croire, si la tradition ne m'apprenoit que ces vers forent très-applaudis à l'Académie, lorsque M. Delille les y récita dans une séance publique. L'Académie admira, dit-on, la pompe de cette périphrase poétique, et la magnificence des expressions par lesquelles le poëte avoit déguisé tout ce qu'il y a de bas et de dégoûtant dans l'objet qu'il se propoeoit de peindre. Voltaire l'avoit déjà représenté sans y faire tant de façon, et avec ce pinceau cynique dont ses mains trop souvent licencieuses aimoient à se jouer :

Plus loin, du grand Lama les reliques musquée» Passent de son derrière au cou des plus grands rois.

i Voypz-le du présent franchir l'étroite enceinte;

Son esprit inquiet en cherche les présages

Dans le feu de l'éclair, dans les flancs du taureau ,

Et dans son vol rapide interroge l'oiseau , etc.

Dans ces vers et dans les vers suivants M. Delille fait une sorte d'énumération des divers présages dans lesquels les Romains lisoient et l'avenir, et leur sort particulier, et la destinée des plus grands événements. Horace fait «ne énuraération de ce genre dans l'ode Impios parrœ , etc. Il est probable que l'ami de Mécène, poète peu crédule, peu religieux, ne fait ici qu'adopter un système populaire favorable à l'imagination et à la poésie, sans y ajouter aucune foi et aucune importance. Toutefois, le même Horace ne paroît point indifférent au signe du zodiaque qui a présidé à sa naissance, $tu libra , seu me scorpius aspicit. Un de nos poètes a consacré cette foiblesse :

Horace frémira , s'il sait que le linsard , En naissant , l'a frappé de ce triste regard.

Les hommes les plus sages et les plus instruits ne sont pas toujours préservés de ces tristes maladies de l'esprit, et M. Delille a raison de dire, en parlant d'un de ces présages.

Il épouvante un sage , intimide un grand homme.

« J'ai vu, dit le Spectateur anglais, une épingle crochue, « un clou rouillé, faire pâlir des guerriers qui avoient plu- « sieurs fois affronté le canon. » Un hibou, pendant la nuit, cause souvent plus d'alarmes qu'une troupe de voleurs :

Solaqiie culminibus ferali carminé bubo Saepe queri , et longas in fletum ducere voces.

Dans tous les temps, dans tous les pays, la foiblesse de notre esprit nous a fait craindre les fantômes et les chimères dont parle encore Horace :

Somnia , terrores magicos , miracula, sagas , Nocturnes lémures, etc.

6 Déjà l'Ambition , acquittant ses promesses. Sur l'autel mercenaire entasse ses largesses;

Achète des autels la faveur complaisante.

Cette vénalité des oracles n'avoit pas échappé aux paîen.s eux-mêmes ; et on sait que les Grecs railleurs disoient d'un de ces interprètes des dieux et de l'avenir, dont les réponses favorisoient les desseins ambitieux de Philippe : la Sibylle Philippile.

7 Prissent de frais gazons , puissent de claires ondes , Dans un riant pacage arrêter mes brebis!

Que leur fine toison compose mes habits;

Et, quand le fuseau tourne entre leurs mains légères,

Ne blesse pas les doigts de nos jeunes bergères.

Ces deux derniers vers sont une traduction éJégantc d« deux vers d'Ovide, Fast., liv. IV :

Lanaque provcniat nullas laesura puellas , Mollis et ad teneras quamlibet apta manus.

M. de Saint-Ange o traduit ainsi les mêmes vers :

Et que ma laine molle et docile au fuseau

Ne blesse point les doigts des filles du hameau.

11 y a dans les vers de M. Delille plus de légèreté, plus de rapidité, et par conséquent une poésie plus iinitative. Les deux vers du poëte latin sont tirés d'une invocation à Paies très-longue, et trop longue dans l'original : M. Delille, en l'abrégeant, et en choisissant les traits les plus poétiques et les plus gracieux, l'a mieux appropriée à nos idées et à nos mœurs , et l'a imitée avec un goût exquis et une grâce char.» mante. Le tableau d'Ovide est plus complet, celui de M. Delille est plus achevé.

8 Dirai-je quelle heureuse et sage politique Joignit à tous les dieux de l'empire italique

Un pouvoir plus obscur et plus puissant encor? Le dieu Terme est son nom

Quand Jupiter parut au nouveau Capitole,

Tous les dieux firent place à l'imposante idole;

Toi seul gardas la tienne , et toi seul es resté !

Noble image des droits de la propriété:

Droits puissants , droits sacrés , et sur qui seuls se fonde

Et le bien des États , et le repos du monde.

Le morceau que M. Delille a consacré à célébrer le culte du dieu Terme est beaucoup plus long; je n'en rappelle ici qu'une foible partie. Parmi tant de divinités mythologiques qui offroient à ses pinceaux des couleurs aussi poétiques , plus poétiques même, il a choisi, avec une sorte de préférence et de prédilection , le dieu protecteur des champs légitimement

NOTES DU CHA:^T VIII

acquù , et ven|;eiir des usurpations. Le dieu Terme étoit donc le dieu de la propriété, et M. Delille s'est plu à le cUanter au moment où les lois de la propriété étaient ébranlées dans ta patrie, et où les passions politiques, appelant à leur secours les passions viles et basses de la cupidité, avoient multiplié les confiscations , et méconnu ces droits antiques et sacrés sur lesquels, comme dit le poète et comme l'expérience l'a si bien prouvé, se fondent

El le bien des ÉtaU, et le repos du monde. C'est au mépris et à la violation de ces lois qu'on reconnoitra toujours les agitateurs et les tyrans , comme on reconnoîtra les bons citoyens et les bons princes au respect qu'ils auront pour elles. Parmi les preuves nombreuses que donna Louis XVIII, à son retour en France, de ses vues bienfaisantes et paternelles, il faut mettre au premier rang la clause de la Charte qui abolissoit les confiscations. Faisons ici une observation bien honorable à M. Delille : si ce grand poète se montre toujours , dans ses brillantes compositions et dans ses beaux vers, l'homme de bien, l'homme d'honneur ue se montre pas moins dans ses sentiments et ses principes.

9 Mais si , dans tout l'éclat de sa pompe imposante « Avec plus d'appareil que ces fameux Romains , Je veui voir triompher le maître des humains. J'irai dans cette ville en prodiges féconde, Veuve du peuple-roi , mais reine eocor dn monde.

L'objet de ces notes n'est point de faire remai'quer les beaux vers de M. Delille; un pareil dessein les eût multipliées et étendues beaucoup au-delà du but que nous nous proposons. Je ne puis m'empècher toutefois d'arrêter un instant l'attention du lecteur sur le dernier des vers que je viens de citer; jamais on ne parla plus magnifiquement de Rome ancienne et moderne : peut-être même trouveroit-on un peu d'emphase et d'exagération dans ce dernier hémistiche, mais reine encor du monde, s'il n'étoit placé si à propos. Le poète décrit, en effet, une des plus augustes cérémonies de la religion : et c'est par la religion que Rome domine encore cette vaste partie du monde; c'est dans les grandes et imposantes fêtes du culte catholique qu'elle est l'exemple et le modèle de peuples nombreux et florissants, et que son pon« life en est le chef. Ln poète latin avoit dit avant M. Delille, et avec beaucoup moins d'élévation et d'éclat que le poète français ,

Roma caput raandi , quidquid non possidet aruvis, Religione tenet.

C'est dans un morceau ajouté à cette nouvelle édition que •e trouve le vers qui a donné lieu à cette note. Le poète décrit les processions de la Fête-Dieu; cette description est peut-être un peu chargée de détails et un peu longue, mais elle a une pompe digne du sujet, et renferme de très-beaux vers; le lecteur me permettra de remettre sous ses yeux ceux qui suivent immédiatement le morceau que j'ai cité, et terminent la description de la fête à Rome, dans la ville reine tncor du monde :

C'est là , c'est dans ses murs , le siège de la foi , Que sous les yeux d'un chef, père, ponlife et roi. Au milieu des palais, des temples, des portiques. Et du faste moderne, et des pompes antiques. Dieu se montre aox mortels dans toute sa grandeur. En vain l'œil de l'impie en vent fuir la splendeur ; Dieu l'accable en secret de toute sa présence. Malheureux , il est seul dans cette foule immense , Et »ej remords du moins confessent l'Éternel.

10 Ij . des lions d'airain, de feox étincelants ,

RecevoienJ de» moitels dans leurs gosiers brûlants;

Là, le sang qui ruisselle en étemel hommagi Fait au ciel qu'il invoque un étemel outrage.

Nature , tu n'as donc plus d'abri sur la terre ?

Ah ! sans doute , abhorrant ce culte criminel ,

Tu te réfugias dans le cœur maternel -

Non , de ces dieux cruels la fureur l'en exile ,

Et la nature a fui de son dernier asile.

Des mères , aux autels de ces dieux redoutés ,

Leurs enfants dans les bras. . . . Cruelles , arrêtez !

Ah : voyei leur sourire et regardez leurs pleurs ,

Et cessez d'immoler à d'horribles chimères

Les nœuds sacrés d'hymen et le doux nom de mères!

Racine le fils a aussi, dans son poème de la Religion, présenté le tableau de ces effroyables superstitions qui ont fait le tour du globe et deshonoré, dans les différents âges , tous les peuples , même ceux qui sont les plus fiers de leur politesse, de leurs arts, et de leur philosophie. Les lecteurs qui seroient curieux de comparer la manière des deux poêf peuvent chercher les vers que j'indique à la fin du troisièm* chant du poème de la Religion ; ils verront que le fils du grand Racine, poète toujours pur, correct, et même assez élégant, étoit dépourvu de la verve et de la richesse d'imagination qui briUe dans les vers du chantre de cette faculté dominante des grands poètes; il a moins de ressources et de fécondité dans l'espf il, et des rapprochements moins heureux ; ses tahleauj ont moins de coloris, d'ame et de sentiment. M. Delille raconte, dans une de ses préfaces, qu'étant fort jeune, ou, comme il le dit, presque enfant encore, il alla lire à Racine le fils les premiers essais de sa traduction des Georgiques ; il trouva l'illustre poète déjà accablé sous le poids des ans, plus accablé encore sous celui du malheur : un fils unique venoit de lui être enlevé par une mort funeste; il fuyoit le monde, les hommes, et les lettres. Toutefois il accueillit avec bonté le jeune poète, qui lui annonçoit le dessein d'entrer dans une carrière qu'il abandonnoit lui-même, après l'avoir parcourue avec quelque gloire. Ce ne fut pas cependant sans une surprise mêlée de quelques observations sévères que Racine apprit le projet formé par un écolier, à peine échappé du collège, de traduire les Géorgiques ; il écouta uéanmoins les vers du jeune poète; et, après les avoir entendus, ill'engagea à poursuivre ce dessein qui lui avoit d'abord, et avec raison, paru si téméraire." J'ai senti peu de plai- « sirs si vifs dansmavie, dit M. Delille.... Je crus avoir entendu « non seulement la voix du chantre de la religion , mais quel- « ques accents de l'auteur di" Athalie.'^A. Delille, ayant ainsi recules conseils et les encouragements du fils du grand Racine, s'honoroit d'être son disciple: on peut même dire qu'U fut tonjours de son école; car le poème de la Religion est, comme tous ceux de M. Delille, tantôt philosophique, tantôt descriptif; mais le disciple a laissé son maître bien loin derrière lui.

Je ne puis finir cette note, à laquelle ont donné lieu les sacrifices abominables qui ont ensanglanté tant d'autels, sans rapporter la pensée d'un ancien sur ces cultes barbares. « Tel " est le délire de l'esprit humain, qu'on pense inspirer aux M dieux de la clémence et de la bonté par des cruautés dont les « hommes seroient incapables dans les transports de la colère « et de la vengeance. Tantus est perturbatœ mentis et sedi- « bus suis puis œfuror, ut sic dii plaeentur quemadmodum « ne homines quidem sœviunt. »

II C'étoit de ce hameau le pasteur respectable.

Qui , depuis quarante ans , sert son Dieu , fait le bien , Reçoit peu , donne tout , et ne demande rien.

Ce dernier vers est. par le tour, par la forme et la conci-

NOTES DU CHANT VIII

sion , une imitatiou évideote de ce vers du Tasse :

Brama assai , poco speia , nulla chiede.

. Il désire beaucoup , espère peu , et ne demande rien. •

Ce vers remarquable par le cliquetis des trois antithèses, nssai, poco, nulla, c'est-à-dire, beaucoup, peu, et rien, avoit frappé plus d'un de nos poètes , et avoit été déjà le sujet de plusieurs imitations. Voltaire, dans un poëme qui admettoit le ton familier, négligeant une des idées dont le vers italien se compose, avoit dit :

Ce Jeune Lomme de bien Vouloit beaucoup , et ne demandoit rien.

Bernard , dans son Art d'aimer, rivalise de concision avec

l'original, et, changeant un peu les idées, il dit :

Désire tout , prétend peu , n*ose rien.

M. Delillc a placé l'imitation de ce vers dans un sujet beaucoup plus grave , dans un épisode qui , faisant ressortir les merveilleux et consolants effets d'un des augustes mystères du christianisme, termine convenablement son chant sur les cultes.

VIN DtS KOT£S,

LES TROIS RÈGNES

POEME

EN HUIT CHANTS

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