I.fs prisons de rciifer et les palais des cieux
On l'a vu, de la terre embrassant les entrailles,
Changer le noir basalte en superbes murailles :
Tels aux champs de Staffa ^° ses élonnanis travaux,
D'un palais voleanique ombragèrent les eaux.
Le voyageur le voit ; il s'arrête, il admire
Ce chef-d'œuvre oîi la mer vient, gronde, et se retire.
Ces cubes entassés, ces prismes merveilleux.
Dont Vulcain décora son fronton orgueilleux,
Et le cintre hardi de sa pompeuse arcade ,
Et sa majestueuse et douille colonnade,
El des brûlants débris du globe tourmenté ,
Le désordre enfantant la régulari'é.
Celle grotte enchantée, et ce séjour magique, De Fingal, nous dit-on, fut la demeure antique. Là résonnoient sa lyre et ses chants solennels. Laissons là ces récits : dans ses vers immortels , .Son lils lui construisit un plus superbe temple ^i. Ce vaste monument que l'œil surpris contemple, Sorti du sein des eaux, et bâti par les feux, LTn jour, peul-êlre, un jour sera détruit par eux; Mais ceux où de Fingal la mémoire se fonde. N'auront d'autre tombeau que les débris du monde.
CHANT V
rèGjS'e minéral.
Les différentes substances minérales. Énuraération des divers mclaiix. Phcnoiuèucs produits par la nature dans 1'inl.crieur des mines. Le oroscrit clierchanl un refuge dans les mines eoutre les factions qui ont mis sa tête à prix.
Ou ! que le temps sait bien , dans sa marche féconde , Sons mille aspects nouveaux reproduire le monde! Qui l'eût cru qu'un amas de légers sédiments Brllleroil en cristaux , luiroil en diamants ! Que la terre, oubliant sa vertu végétale. Des sucs dus à la fleur coloreroit l'opale ' ! Qu'un ver emprisonné formeroil le corail ^ ! Mais ce noble arbrisseau, ces pierres, cet émail, Ne sont que l'ornement el le luxe du monde ; En biens plus précieux notre terre est féconde. Pénétrez dans son sein : d'abord s'offre aux regai'ds Ce sel , dans la nature abondamment épars. Le temps, qui l'accumule en de vastes carrières , En forme lentement des montagnes entières ; El ces riches trésors, qu'ignore l'œil du jour. De la mer vagabonde annoncent le séjour. J'atteste, ô Wiliska^! tes carrières fécondes; Tremblant ei suspendu sur tes voûtes profondes. Le voyageur descend , et son œil enchanté Dans ces antres obscurs voit toute une cité. Des murailles de sel se moulrenl à sa vue. T,e sel sa forme en voûte, en colonne, en statue: Le sel se creuse en temple , et se dresse en autel ; Le travailleur s'assied à des tables de sel. Au milieu d'un ruisseau court l'onde salutaire Que jamais de ce* lieux l'amertume n'altère :
Telle on dit qu'Aréthuse, au sein des flots amers,
Sans perdre sa douceur, voyageoit sous les mers.
An-dessus, distillée en larmes abondantes.
L'eau des sels congelés brille en gouttes pendantes.
Là, chacun a son chef: il commande; à sa voix
Des milliers de marteaux lésonnenl à-la-fois.
Tous , d'un égal effort , tous , d'une ardeur commune ,
AUaquent ces remparts, ouvrage de Neptune:
Leurs pans tombent en blocs confusément épars.
Là, glissent des traîneaux: ici, roulent des chai'S.
Le tonneau suit dans l'air le tonneau qui s'élève ;
La mobile poulie , en criant, les enlève.
Chaque bloc est un prisme , et l'éclat des flambeaux
En palais de cristal a change ces tombeaux.
L'œil voit sans se lasser ces brillants phénomènes.
Du métal à son tour parcourons les domaines. Là , de plus grands tableaux frappent encor nos yeux ; Là, tout est plus savant cl plus mystérieux : Entrons. Le venl mugit sous ces \oûtes profondes; Des torrents souterrains j'entends gronder les ondes. Tout-à-coup jus(ju'à moi parviennent d'autres sons; C'est le bruil des travaux, c'esl le bruit des chansons, C'esl la voix des humains. Alors de ces lieux sombres Je crois voir s'éclaircir cl s'égayer les ombres : Aussi , malgré leur triste et ténébreuse horreur, Mes regards assurés s'y plongent sans terreur. Je descends, je parcours la longueur de ces routes. Je mesure de l'œil la hauteur de ces voùles; J'aime à voir ces grands blocs , ces rochers suspendus En arceaux naturels sur ma tète étendus. C'esl là, c'est encor là que, cachant sa puissance, L'éternel ouvTler, dans un profond silence, Compose lentement et décompose tout :
Il colore, il distille, il unil, il dissout.
Là, différents de poids, de forme, de figure, Dans la dure épaisseur de leur matrice obscure , Se forment ces métaux 4 qu'on lâche d'arracher Aux veines de la terre , aux fentes du rocher : Le fer cultivateur et le bronze qui tonne. Et ce métal docile où l'onde s'emprisonne ^ ; L'élain , l'argent , el l'or qui brille sans rivaux ; Et ce nouveau métal, le plus lourd des métaux, Que long-temps à nos yeux déroba la nalfire. Et de nos arts féconds la richesse future ^ ; El le mercure enfin, qui, connu par son poids, En globules roulants glisse el fuit sous nos doigts.
Il est d'autres métaux moins purs dans leur essence, Tous différents de poids, de couleur, de puissance: Le tung-slène grisâtre, et l'arsenic rongeur, Qui du cuivre blanchi déguise la rougeur. Et par deux attentats sert, doublement perfide. Le monnoyeur coupable 7 et le lâche homicide ; Mais qui, par ses couleurs réparant ses foifaits, A nos arts innocents prodigue ses bienfaits. Ailleurs c'est le nickel ; le douteux molybdène, Dont nul ne connoissoit la substance incertaine. En grains noirs et brillants se montrant à nos yeux , S'évaporant à l'air, et résistant aux feux; Le cobalt qui, de l'art sujet involontaire,
CHANT V
Garde dans le creusL-l sa loideur rcfraclaire ,
Et, j>ar les feu.v ardents lenlemenl pénétré,
Se fond avec le verre en fluide azuré;
Le bîsmulh peu ductile et peu rebelle aux flammes,
Qui se forme en crisial et se déploie en lames ;
Le manganèse à peine entamé par les feux,
Mais au contact de l'air tombant en grains poudreux ;
Et le zinc Indien , qui , lorsqu'un grand théàlre
Étale à tout Paris ces jeux qu'il idolâtre.
De si ricbcs couleurs, de rayons si brillants,
Pare ces faux soleils dans l'ombre pétillants.
Dont Tivoli plainùf à regret s'illumine,
Et, pour Ruggieri, fait déserter Racine;
Et lanîimoine^, enûn, ulde aux animaux,
Proscrit par des arrêts, ordonné par nos maux.
Et qui, de vains débats source long-temps féconde,
Avant de le guérir, scandalisa le mondes» :
Tant les vieux préjugés fascinent nos regards,
Et dans leur cercle étroit emprisonnent les aiis !
Je ne citerai point tous ces métaux modernes De leurs nombreux aînés familles subalternes ; J'attends que le savoir, parmi leurs vieux parents, A leur race nouvelle ait assigné les rangs.
De ces métaux récents dont l'art fit la conquête , Chacun a son pouvoir : le chrome est à leur tète ; Peintre des minéraux , de nos plus belles fleurs Il distribue entre eux les brillaules couleurs; L'émeraude par lui dun beau vert se colore; Il transmet au rubis la pourpre de l'aurore; Quelquefois du plomb vil fidèle associé. Teint d'un vif incarnat son ol^scur allié; Tantôt rival heureux des couleurs japonaises. Avant quelle ait de Sèvre enduré ks fournaises, Il peiut la porcelaine , et lui prête à uos yeux Ces fonds verts et brillants qui résistent aux feux, tfoîre siècle en est fier, et, par un juste hommage, L'u jour de A'^auquelin y gravera l'image ^°.
Tous ces métaux divers sont pesants ou légers. Ou purs, ou se mêlant de méiaux étrangers ; Les uns cassants et durs , d'autres avec souplesse En fils longs et brillants déployant leur richesse ; L'un prompt à s'amollir aux feux les moins brûlanls. L'autre à peine dompté par des feux violents ; L'un fier de son éclat , l'autre de son usage ; L'un vil aux yeux du peuple , et l'autre aux yeux du sage. Souvent ils sont cachés sous des masques trompeurs ; Souvent des minéraux les subtiles vapeurs Pénètrent lentement dans le sein de la terre ; Le métal à son tour cou%Te souvent la pierre.
Du monde minéral étonnants végétaux , Les uns sont dessinés en bouquets, en rameaux; D'autres sont en plumage arrangés avec grâce "; Ceux-ci n'offrent aux yeux qu'une grossière masse : Tous, destinés pour nous, passent à nos regards Des ateliers du temps aux ateliers des aris ; Et notre œil voit sortir de cette nuit profonde, L'espoir, les biens , les maux , et les crimes du monde.
Mais la mine s'épuise , et dans son sein muet La nature sommeille et le travail se tait.
(^uo dis-joi'la nature ei! loin ii-nips agissauî:;, Répare incessamment leur source renaissante. Déjà sa main reprend en secret ses travaux , Et fait de nouveaux plans pour des siècles noirvenux , Mais l'espoir pour long-temps de ces antres s'exile. Quelquefois seulement ils deviennent lasile De linfame assassin, du brigand ténébreux, Hélas ! et quelquefois l'abri du malheureux ; Sur-tout quand les tyrans sur leurs listes sanglantis Inscrivent sans pi'.ié leurs victimes tremblantes. Essayons ce récit des publiques horreurs ; Il convient à mes chants, il convient à nos maïus.
De mille factions mère désordonnée, Florence à leurs fureurs vivoit abandonnée; Dans ses murs, sans repos, sans police et sans lo;$, Sur les partis rivaux se promenant sans choix, Des bourreaux fatigués la harhe indifférente, De leur sang confondu sans cesse étoit fumante ; El le meurtre, toujours nommant leur successeur, Jeloit sur l'opprimé le superbe oppresseur. Un vain peuple à-la-fois et féroce et volage , Après l'avoir formé , détruisoil son ouvrage ; Et toujours entraîné, croyoit toujours choisir. Chacun de sa faveur ardent à se saisir. Du nom de liberté ilalloit sa servilude; Lui , dans son orageuse et vague inquiétude , Instrument et jouet de vingt partis rivaux , Passoit de trouble en trouble à des lourmeuts uouveai!\ Ainsi de tous côtés lorsque souffle l'orage , La mer dnule à quels venis doit obéir sa rage.
Ormond régnoit alors ; sa tète en cheveux blancs Anuonçoit et le calme et le fi'oid des vieu.x ans. Mais la paix de son fi'ont n'éloit point dans son amc ; L'ardente ambition le brùloit de sa flamme; Ainsi sous les frimas l'Etna cache ses feux. Si l'orgueil pouvoit l'être, Ormond étoit heureux. Une fille charmante, aux succès politiques Ajouloil la douceur des plaisirs domesli([ues. Elvire étoit son nom; et son cœur, et ses traits, A toutes les verlus joignoieut tous les attraits.
Florence dans ce temps, au milieu des tempêtes, Airaoit eucor les jeux, les pompes et les fêîes; El dans le même jour, et dans les mêmes lieux , Où des scènes de sang avoient frappé les yeux , Le bal étoit ouvert, et le plaisir barbare Passoit des cris de mort aux sous de la guitare. Elvire soupiroil, el, pleurant son pays, Fuyoit l'œil du public. Tel un sauvage lis. Confiant au désert les pai'fums qu'il exhale, Cache aux vents indiscrets sa beauté virginale ; Ou tel, aux pieds d'Athos où gronde l'aquilon, Se renferme et se lait un modesle vallon. Seulement, pour charmer sa tranquille retraite. Sa jeune main tenoit l'aiguille ou la navette. Tantôt , de son pays peignant les longs malheurs, Elle en chargeoit la toile el l'arrosoit de pleurs; Tantôt, de ses aïeux réveillant la mémoire, De leur vieille discorde elle lisoit l'histoire; El dans ces somenirs le présent retracé ,
LES TROIS P.EGNES.
Lui monli-oil l'aveuir écrit dans le passé.
Un jour enfin au cirque ayant suivi sa mère, El vire aux spectateurs se montra la dernière, Et des autres beautés l'éclat s'évanouit. Ainsi lorsque des fleurs l'essaim s'épanouit, La rose entre ses sœurs, plus tardive et plus belle, Se montre, et tout éclat disparoit devant elle. Le jeune et beau Dolcé vint, la vit, et l'aima; D'un feu non moins rapide Ehire s'enflamma : Ainsi d'un même essor. Tune à l'autre fidèles , Se suivent dans leur vol deux jeunes hirondelles ; Ou tels, se rencontrant, deux amoureux ruisseaux Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. Auprès du vieil Ormond, jaloux de son empire, Le sensible Dolcé Irrigua la main d'Elvire : Ormond lui préféra l'ambilieuse ardeur D'un jeune audacieux soutien de sa grandeur. Jusqu'au fond de son cœur Dolcé sentit l'offense , Et l'amour dans sou ame alluma la vengeance. Dolcé jusqu'à ce jour aux beaux-arts , aux plaisirs , Avoit abandonné ses innocents loisirs ; Mais lorsqn'enfin l'amour, l'affront fait à sa flamme, A celle douce paix eut arraché son ame, Rien ne le contint plus, et son cœur outragé. Par l'honneur , par l'amour jura d'être vengé. Tout ce qui peut gagner la faveur populaire, La noblesse du sang, l'heureux désir de plaire. Le talent rehaussé par d'aimables dehors, La vertu qu'embellit la grâce d'un beau corps. L'art touchant des bienfaits , l'art brillant du langage , Le trop heureux Dolcé reçut tout en partage : Il en arma sa haine , et , bientôt renversé , Par son jeune rival Ormond fut remplacé.
Malheureux ! dans sa chute où trouver un asile ?
Ce n'étoit plus le temps où le vaincu tranquille Pouvoit, cédant au sort un pouvoir abhorré,
Retomber dans la foule, et s'y perdre ignoré.
L'implacable vengeance accabloit sa disgrâce;
Le vainqueur au vaincu n'eût osé faire grâce :
Dépendant des ressorts qu'il avoit fait mouvoir ,
Lui-même obéissoit au faite du pouvoir ;
Et , tremljlant d'arrêter le cours de sa vengeance ,
Étoit libre en sa haine et non dans sa clémence.
A l'aspect des bourreaux, du fer ensanglanté,
Le citoyen pi'oscrit fuyoit épouvanté,
Confioit à la nuit son départ solitaire.
Du plus obscur réduit recherchoil le mystère.
Malheur à tout mortel , dont le zèle imprudent ,
De son timide asile eût été confident 1
Plus malheureux, relui dont le toit secourable
Eût osé recueillir cet hôte redoutable !
Tout se taisoit , le sang , l'amour et l'amitié ;
Les larmes se cachoient dans l'œil de la pitié ;
Et l'hospitalité , dans ces malheureux âges ,
N'étoit plus qu'aux déserts et qu'aux antres sauvages. Au milieu du tumulte, et du sang, et des cris
Qui proclamoient le nom et la mort des proscriis,
Ormond fuit , et, hâtant sa ccuu'se vagabonde, Rencontre près d'un bois une mine profonde,
Fréquentée autrefois , cl déserte aujourd'hui ; Antre affreux où du jour jamais l'astre n'a lui. D'effroyables ravins en gardent les approches ; Du sommet escarpé de ses hideuses roches On n'entend que les cris des oiseaux dévorants. Le murmure des bois, et le bruit des torrents. Là , quittant ses foyers , ses amis , sa famille , Le malheureux vieillard s'enfonce avec sa fille : Là, contre son vainqueur, contre le sort jaloux, En imprécations éclatoit son courroux.
Ainsi sur son rocher , jeté par des perfides, Philoctète en fureur maudissoit les Alrides. Ormond marchoit , erroit sous ces rocs ténébreux : Leur silence désert , leur abandon affreux , Sembloient de son destin lui peindre la tristesse. « Autrefois, disoit-il, la soif de la richesse Attiroit dans ces lieux des cœurs intéressés ; Leur richesse n'est plus , les voilà délaissés : Tel est mon sort. Ma sombre et triste défiance. Enfant de la vieillesse et de l'expérience , M'a fait cacher à tous l'abri de mes malheurs ; Pas un ami ne sait dans quel antre je meurs ! J'ai tout perdu ! Que dis-je ? en mon destin funeste Elvire est avec moi , mon Elvire me reste ! » Tout ce que la louchante et noble antiquité De la tendre Anligone autrefois a conté, N'a rien de comparable aux tendres soins d'Elvire. Tantôt, quand le sommeil reprenoit son empire, A son père assoupi ses soins compatissants Faisoient un doux chevet de ses bras innocents : Tantôt, s'ils le troubloienl parleurs affreux mensonges, D'un regard inquiet elle épioil ses songes. Les lisoit sur son front , et , hâtant son réveil , Pour le rendre au repos l'arrachoit au sommeil : Tantôt elle sortoit, et, d'une main tremblante, Saisissoit à la hâte , ou la fraise odorante , Ou le fruit savoureux que donne le figuier , Ou de son fruit amer dépouilloil l'olivier. Souvent ses beaux cheveux, pour un plus noble usage Courbant en arc ou l'if ou le cormier sauvage , De leur tresse tendue envoyoiezif le roseau Dont la pointe dans l'air alloit frapper l'oiseau ; Soudain elle rentroit, et sa timide joie A son père attendri couroit porter sa proie. D'autres fois, de sa soif pour apaiser l'ardeur, Dans une coupe dor , débris de leur i/plendeur, Que jadis emplissoit de sa liqueur choisie. De Smyrne ou de Chio l'odorante ambrosie. Sur la croupe du mont ses mains alloient chercher L'eau qui tomboit des cieux dans le creux du rocher. Osoient-ils un instant quitter leur solitude ? Avec quelle attentive et tendre inquiétude Elvire observoit tout, et, lui servant d'appui , Lui choisissoit sa place el veiUoil près de lui ! Du malheureux alors la douleur affoiblie Quelquefois faisoil place à la mélancolie.
Un soir que dans ces lieux , avec un fronl riani , Diane aux doux rayons éclairoit l'orient. Cet air frais , ce ciel pur, celte pâle lumière.
CHA>T V