RÈGNE VÉGÉTAL
De la l'ormation des plantes. Circulation et piodiiils de la sève, De la s'ieffe et do s£s ijlfcts. Distribution de la sève nom-
CHANT VI
ricière, et des différentes formes qu'elle fait prendre à la matière végétale. Les caractères et la nature des diverses plantes; leurs couleurs, leurs attributs, leurs variétés. Les plantes des différents climats. Éloge de Linnée ; sa naissance, sa passion pour la botanique; ses travaux et sa gloire adoptés par la France. La naissance et la multiplication des plantes. Éducation, habitudes des plantes. Horloge de Flore. Hymen et amours des plantes. Des polypes et des plantes qui forment la nuance intermédiaire entre le règne végétal et le règne animal, ou entre le règne animal et le règne végétal. Usage des plantes pour la santé, la vie, et les plaisirs de l'homme. Le café, le vin, la bière, le vin de Champagne. Les plautes céréales. L'Amérique indiquée à Christophe Colomb par l'aspect des plantes emportées sur les flots.
Ils sont passés ces temps des rêves poétiques, Où l'homme interrogeoit des forêls prophétiques ; Oîi !a fable , créant des faits prodigieux , Peuploit d'êtres vivants des bois religieux. Dodone inconsul lée a perdu ses oracles; Nos vergers sont sans dieux, nos forêls sans miracles; Au sang du beau chasseur adoré de Cypris , La rose ne doit plus son brillant coloris; L'eau ne répète plus le beau front de Narcisse, Ce long cyprès n'est plus la jeune Cyparisse , Ces pâles peupliers les sœurs de Phaélon , Ce vieux tilleul Eaucis , ce chêne Philémou : Tout est désenchanté; mais, sans tous ces prestiges , Les arbres ont leur vie , et les bois leurs prodiges. Je veux les célébrer; je dirai quels ressorts Des peuples végélaiLX organisent les corps. Tantôt ma voix chantoit les vertus minérales; Un nœud secret les joint aux races végétales. L'arbusle, l'arbrisseau, les herbes et les fleurs, Des éléments divers puissants combinateurs, Sont le laboratoire où leur force agissante Exerce incessamment son action puissante , Et, de tous ces agents dans la piaule introduits, Forme l'éclat des fleurs et la saveur des fruits : Admirable chimie , où l'air, la terre et l'onde Forment mille unions de leur guerre féconde ! Interrogez ces plants : des milliers de vaisseaux , Qui sur un même tronc s'assemblent en faisceaux , D'un côté, dans la terre, en racine s'étendent, De l'autre , en long rameaux , dans les airs se répaudcni ; Puis , divisés encor, vont , dans leurs frais boulons , Du feuillage léger préparer les festons. Dois-je vous dire encor ces minces vésicules Qui ramassent la sève en d'étroites cellules. Et ces nombreux canaux , où les sucs épaissis En un solide bois par degrés sont durcis .-• Comment , pour pomper l'air, de l'active trachée La spirale élastique eu leur sein est cachée ? Chatiue plante en sa tige enferme ses vaisseaux ; Que dis-je ? chaque part du tronc et des rameaux Contient ce triple organe , et de chaque partie Un ajbre tout entier peut recevoir la vie : Tant le ciel a voulu dans leur fécondité Placer l'heureux espoir de leur postérité ! Pour embellir encor celle race future,
La greffe unit son art aux dons de la nature :
Ar! sublime, art fécond, dont les secrets divers,
Remontent au berceau de l'antique univers.
Mais comment de la greffe expliquer le mystère .'
Comment l'arbre adoptant une plante étrangère
Peul-il, fertilisé par ces heureux liens.
Former des fleurs , des fruits , qui ne sont pas les siens ?
Dans le sein maternel, sa retraite vivante,
L'homme encore naissant peut expliquer la plante.
De vaisseaux en vaisseaux, égaré dans son cours.
Le sang qui toujours part, et remonte toujours.
Parcourt, en circulant par des roules certaines.
Un million de fois des millions de veines ;
Et dans sa longue route épuré lentement.
Ne porte à l'embryon qu'un utile aliment.
Ainsi par une plante une piaule adoptée
Elabore les sucs de la sève empruntée ;
El de ces aliments qu'il a reçus d'autrui.
L'arbre nouveau n'admet que les sucs faits pour lui.
Soit donc tpie d'un rameau la blessure féconde
Reçoive un plant choisi dans sa fente profonde-,
Soit que le sauvageon que l'art veut corriger,
Dans ses bourgeons admette un bourgeon étranger.
Ce dédale savant de vaisseaux iunomljrables
N'admet ou ne retient que des sucs favorables.
L'arbre adopté s'élève : il se couvre de fiuits
Que le tronc paternel n'auroit jamais produits,
Et l'arbre hospitalier, où la greffe prospère.
De ces enfants nouveaux s'étonne d'être père.
Ainsi de cet hymen admiré tant de fois, Ma muse audacieuse interprétoit les lois. Mais dans la même espèce, et sur les mêmes liges. Qui peut, sans s'étonner, voir tant d'autres prodiges? Le même suc, changeant de parfum, de saveur. Forme le bois, le fruit, le feuillage et la fleur; Tapisse de duvet la pêche cotonneuse.
Arme de dards aigus la châtaigne épineuse , Donne aux pois une cosse, une écaille à la noi.v, De son mol épidémie environne le bois , Revêt le tendre auljier d'une écorce plus dure; Là rougit la cerise, ici noircit la mûre; Donne aux fleurs leur émail, sa verdure au gazon; Tantôt est un remède , et tantôt un poison ; Et, plus étrange encor dans ses métamorphoses. Il court infecter l'ail et parfumer les roses.
Qui produit ces effets .■• Les différents tissus Façonnent à leur gré les sucs qu'ils ont reçus, Et suivant les canaux que leur liqueur inonde, IMoulent différemment la sève vagabonde ; Tel le feu se jouant dans ses tubes divers. En javelots brûlants s'élance dans les airs , En vase s'arrondit, ou se déploie en gerbe; Coule en globe étoile, monte en dragon superlie. Se change en dôme, en voûte, en palais, en beiceaux, El d'un seul élément compose cent tableaux.
Chaque arbuste d'ailleurs, ainsi que sa slrucîure, A ses propres vaisseaux choisis par la nature ; Chacun est abreuvé par des sucs différenls : Ici le baume coule en ruisseaux odorants;
LES TROIS REGNES
Là son sein euU'ouvfil verse une nianue utile; Là nous cueillons le miel que l'ccorce distille, Et cet heureux tribut amassé par nos mains, Eu soulageant la plante enrichit les humains.
Combien d'autres vertus et d'autres caractères, Des nombreux végétaux marques héréditaires , Et de chaque famille immortels attributs, A l'œil observateur distinguent leurs tribus! L'un naquit dans nos champs; grâce à notre industrie, L'autre pour notre sol a quitté sa patrie; Les uns s'élèvent seuls : l'autre aux bras tortueux , Suce, vil parasite, un chêne fastueux; Les uns sont paresseux, d'autres pressés d'éclore ; L'un dure un siècle entier, l'autre n'a qu'une aurore; L'un rampe sur la terre et l'autre atteint les cieux : Quelle variété pour le goût, pour les yeux! Des feuillages divers dont leurs rameaux abondent , Les uns sont alternés , les autres se répondent ' ; L'un de ses bras tendus regarde l'horizon ; L'autre les bras pendants vient baiser le gazon. Eh! qui pourroit compter leurs couleurs, leurs figures. Leurs contours élégants, leurs riches ciselures.^ Leurs feuillages sont verts, blancs, découpés, unis. Vêtus d'un doux coton, ou glacés de vernis; Veulent un terrain sec ou d'humides rivages. Les uns, malgré nos soins, gardent leurs mœurs sauvages; D'autres, de nos jardins hôtes civilises. Croissent , dans leur parquet avec art disposés. Deleuze 2, aux soins de l'art confiant la nature, A ce luxe charmant invita la culture.
Signala tous ces plants qui , fiers de notre choix, Viennent orner nos parcs et le jardin des rois. Dans ce jardin fameux , capitale des plantes , C'est lui qui, rassemblant leurs tribus différentes, Eu de riches herbiers et de nombreux cartons , Aux peuples végétaux assigne leurs cantons ; Aux familles d'Europe, aux races d'Amérique, Il joint les nourrissons de la brûlante Afrique ; De leur riche peuplade heureux concitoyen, ^archiviste de Flore en est l'historien ; Des ai-bres étrangers nous conte les voyages. Et le hasard heureux qui les mit sur nos plages ; Chacun lui doit son rang, ses titres, ses honneurs , Et son écrit charmant est le blason des fleurs.
Des aspects variés que leur fit la nature. Achevons cependant la fidèle peinture :
La racine, le bois , la tige, les festons. Tout sert à distinguer leurs nombreux rejetons. L'un caché dans la terre, où son destin l'attache, Attend que d'un gourmand le luxe l'en arrache 3; L'autre, ami du grand jour, dans un riche appareil S'offre tout rayonnant aux regards du soleil. Chacun a ses penchants, sa saison et sa place, Habite les lieux chauds, ou se plaît sous la glace, Ou tapisse les min-s , ou de ses verts rameaux (^.ourt vêtir les rochers, égayer les tombeaux. Là cette jeune plante, en vase disposée, Dans sa coupe élégante accueille la rosée 4; Çans son palais natal , brillant de pourpre cl d'or,
L'autre 5 d'un doux nectar enferme le trésor. L'une s'enorgueillit de sa robe pompeuse ; De ces riches atours une autre dédaigneuse Laisse à ses sœurs l'azur, la pourpre, le saphir. Et se livTC sans voile aux baisers du zéphyr G. L'une, telle en tout temps que la lit naître Flore, Garde fidèlement l'émail qui la colore; Véritable Protée entre tontes les fleurs, Une autre aime à changer de robe et de couleurs 7 , D'un feuillage nombreux celle-ci s'environne. L'autre d'un seul pétale a formé sa couronne. Comparez cette mousse et cet arbuste nain A cet énorme enfant du rivage africain ^ , Ou même à ce figuier 9, dont les vastes brauchag<s. Qui jadis dans les cieux buvoient l'eau des nuages , S'affaissant sous leur poids, et descendant des airs. S'en vont chercher des sucs jusqu'auprès des enfers. De leurs bras enfouis s'élèvent d'autres plantes. Qui, ployant à leur tour sous leurs charges pesantes l'orment d'autres enfants, dont la fertilité Est le gage immortel de leur postérité. Ainsi de tige en tige, ainsi de race en race, De ces troncs populeux la famille vivace Voit tomber, remonter ses rameaux triomphants. Du géant leur aieul gigantesques enfants ; Et leur fécondité, qui toujours recommence. Former d'un arbre seul une forêt immense. De ces arbres amis du soleil , des frimas , Souvent la seule vue annonce leurs climats. Des aspects ral)oleux , sombres , secs et sans grâces , Des arbres africains nous décèlent les races ; Je ne sais quels tissus, durs, serrés, amaigris, Marquent les végétaux sur les Alpes nourris ; Et leur tronc lisse et pur, et leurs formes riantes. Du sol américain nous indiquent les plantes.
Dépendante à son tour et des lieux et des ans, La racine tantôt glisse en filets rampants. Tantôt descend plus bas dans le sein de la terre, Que l'arbre ne s'élève au séjour du tonnerre. Ici, pour soutenir le poids le plus léger. Bien avant dans la terre elle court se plonger ; Là, du cèdie orgueilleux qui dans les airs s'élance < Sur de foibles appuis soutient la masse immense ; Quelquefois se choisit un terrain sablonneux ; D'autres fois dans les lacs , les marais limoneux , Aime à se propager; là ses branches velues Étendent en tout sens leurs fibres chevelues ; Et d'épais filaments ceintes de toutes parts, Offrent la longue queue, ornement des renards. Non, quand j'aurois reçu cent voix infatigables, Je ne pourrois nombrer ces races innombrables Qui, diverses de port, de formes, de couleurs, De feuilles, de parfums, et de fruits, et de fleurs. Filles des monts, des bois, de la terre et de l'onde Sont les trésors de l'homme et l'ornement du monde.
Quels qu'ils soient , l'Éternel à d'immuables lois Soumet tous les enfants des vergers et des bois ; Lui-même il les nourrit, il veille à leur défense. Par quels soins prévoyants il soutient leur enfance 1
CHANT VI
Admirez par qiul art le germe uouveau-né Dans son propre alimcnl végète emprisonne; Commenl à ses côtés deux feuilles protectrices , De larbrisseau naissant défendant les prémices , Allaitent dun doux suc le jeune nourrisson; Comment il développe , en brisant sa prison , La feuille d"uu côté , de l'autre sa racine. Chacune suit son sort; des sucs qu'il lui destine. L'une à sou sol natal demande le trésor , L'autre déjà dans l'air médite sou essor. Observez ses progrès, et quelle déflance Retient la plante frcle et sans expérience. Le génie indulgent du fragile arbrisseau Ne l'abandonne pas au sortir du berceau ; 11 réprime l'élan de sa tige imprudente. Malgré les doux tributs d'une sève abondante. Des langes du maillot à peine déliés, Ses membres délicats, l'un sur l'autre plies, IV'osent prendre lessor : enfin, l'air qui le frappe Enhardissant l'arbusle, il s'élance, il s'échappe; Les rameaux sont sortis , la feuille a vu les cieux , Et l'arbre tout entier se découvre à nos yeux. Non, jamais une mère avec plus de tendresse, De l'enfant le plus cher ne soigna la foiblesse.
Toutefois cet amas d'insensibles vaisseaux, Tous ces sucs déployant leurs tluidcs réseaux. Tout cet art merveilleux, ces machines vivantes. D'êtres si délicats combinaisons savantes , Long-temps inaperçus échappèrent aux yeux. Enfin l'adroit scalpel, le verre officieux. Trahirent ces secrets; le hardi botaniste Devint des végétaux l'habile anatoraiste ; El, rivaux mieux connus de l'empire animal. Le fruit eut ses Herschcll, et la fleur ses Portai '°.
Linné sur-tout , Linné ' '■ dévoila ces mystères , Leurs haines, leurs amours, leurs divers caractères, Leurs tubes infinis, leurs ressorts délcas. Flore même eu naissant le reçut dans ses bras ; Flore sourit d'espoir â sa première aurore; Non point cette éternelle et ridicule Flore, Qui pour les vieux amours compose des bouquets; Riais celle qui du monde enseigne les secrets. Le Zéphire agitant ses ailes odorantes , Porta vers son berceau les doux parfums des plantes ; Déjà ses yeux fixoient leurs formes, leurs couleurs, Et ses mains, pour hochet, demandèrent des fleurs. Foible enfant , on le vit dans le fond des campagnes , Sur le flanc des rochers , au penchant des montagnes, Braver la ronce aiguë et les cailloux tranchants , Et rentrer tout chargé des dépouilles des champs. Aussi quel lieu désert n'est plein de sa mémoire ! Il fit de chaque plante un monument de gloire; Et Linné sur la terre, et Newton dans les cieux, D'une pareille audace étonnèrent les dieux. Linné, réjouis-toi : le Nord vit ta naissance, Mais ton plus beau trophée enorgueillit la France. Elle ne choisit point, pour y placer tes traits, Ou l'ombre d'un lycée, ou les murs d'un palais; Mais dans ce beau jardin, dont l'enceinte féconde
Accorde une jtalrie à tous les plants du monde,
Oii, joignant sa récolle à tes amples moissons,
Dcsfonlaine '^ embellit le trône des saisons;
Où s'exilent pour nous de leurs terres natales
Des règnes différents les familles royales.
Le tigre, le lion, le cèdre aux longs rameaux,
El l'énorme éléphant, et le roi des oiseaux;
Où l'œil voit rassemblés le trépas et la vie,
La nature et les arts, l'instinct et le génie :
Tranquille, tu vivras au lieu même où Jussieu
Est présent par sa gloire, et vit dans son neveu '3.
Tiens : dans cet Élvsée, autrefois son domaine.
L'ombre du grand Buffon '-i attend déjà la tienne;
Et de tous les climats, de toutes les saisons.
Les fieurs briguent l'honneur de couronner vos fronts.
Mais de ces plants, formés par une main divine , Je n'ai point dit encor la première origine; Où , quand , comment sont nés les germes de ces corps. Oh ! que n'ai -je reçu les sublimes accords, L'éloquente raison, l'élégante justesse, Que dans ses grands tableaux nous déploya Lucrèce, Pour embellir ici du prestige des vers De nos sages nouveaux les systèmes divers ! L'un d'un style fleuri vantant ses molécules , Forme les corps vivants de minces corpuscules; L'autre sème dans l'eau , dans les champs , sur les mers , Les germes destinés à peupler l'univers ; L'autre veut que l'enfant ne doive qu'à son père Son être déposé dans le sein de sa mère; Et l'autre, sans respect pour leurs tendres amours, Des deux sexes unis rejette le concours. Enfin , tous à leur choix disculoient ces problèmes , Et le vrai se perdoit dans la nuit des s\ sternes : Un œuf ' 5 le renfermoit ; et , dans les animaux , Nous retrouvons encor les lois des végétaux.
Voyez ce pomt vivant et cette ligne obscure Où nage du poulet la douteuse figure : Ce point , encor noyé dans sa jaune liqueur , Une loupe à la main , suivez-le : c'est le cœur. Déjà vous distinguez , à travers le fluide , D'un battement réglé le mouvement rapide; Cette masse liquide et ces informes traits , De l'èlre déguisé préludes imparfaits.
Sont du frêle animal l'ébauche languissante. Il dort; il attendoit qu'une liqueur puissante, De son cœur eu secret irritant les ressorts , Contraignit à s'unir les deux moitiés du corps , Qui , déjà préparant leurs douces harmonies , Par un commun attrait ensemble sont unies. Voilà le grand secret : cet être inanimé. Même avant sa naissance il étoit donc formé ! Telle est du Créateur la puissance infinie : A deux règnes divers ses lois donnent la vie. Observez le bouton qui perce ce rameau ; Là vit un arbre entier; là se cache un ormeau : Obscurément nourrie au fond de sa retraite, L'œil à peine aperçoit celte plante imparfaite. Est-ce donc là ce tronc, cet arbre audacieux Qui doit couATii- la terre et s'élancer aux cieux .^
LES TROIS RÈGNES
C'est lui : déjà marquant sa feuille, sa racine,
Dans sa vcrle prison la loupe les devine;
Ainsi dans leurs berceaux dorment, déjà formes,
Ces gcrnu's ctci'ucls l'un dans l'autre enfermés.
Dans les champs, dans les airs, sous la terre eldans l'onde,
Tout ce qui doit un jour renouveler le monde.
Le chêne et le fucus, la mite et l'éléphant,
Ces peuples embryons, cet univers enfant,
D'avance l'Élernel, de ses mains créatrices,
En avoit des long-temps dessiné les esquisses.
Tous suivent celte loi : l'animal , l'arbrisseau ,
Vivoient contemporains, cachés dans leur berceau.
Ainsi qu'en sa profonde et vivante retraite,
Des milliers de vaisseaux, dans leur route secrète,
S'en vont de veine en veine à l'embryon oijscur
Chercher de tous côtés l'aliment le plus pur :
Tel le bourgeon naissant que l'écorce recèle,
Boit par mille vaisseaux la sève maternelle.
Tous deux, mûris enfin dans leur secret séjour,
Sortent impatients de se montrer au jour.
Et tous deux oubliant leur demeure première.
En brisant leurs liens viennent à la lumière.
Mais leur âge encor frêle et leurs premiers besoins ,
Des auteurs de leurs jours veulent encor les soins :
De leur fragilité soigneuses proteclriecs ,
Leurs mères bien souvent sont encor leurs nourrices ,
Jusqu'au jour où tous deux, à l'abri des dangers,
S'en vont chercher ailleurs des secours étrangers.
Comme des os naissants les lames s'épaississent,
Ainsi des jeunes bois les couches se durcissent ;
Leur progrès est le même, et, cachée en dedans,
La moelle les nourrit de ses sucs abondants.
Une lame argentée, en flexi]:)le spirale,
Des plus minces vaisseaux remplissant l'ialcnallc ,
Par l'admirable jeu de ses ressorts secrets.
Chassant l'air altéré, repompe un air plus frais.
Aussi bien que le bois, les os ont leur écorce;
Ainsi que leur grandeur, le temps accroît leur force;
Tous deux vont à la mort par la caducité ;
Tous deux se survivront dans leur postérité;
El, comme l'animal, la plante cache en elle
D'enfants qui la suivront une race immortelle.
Ainsi tout se répond ; ainsi les mêmes lois
Aux deux règnes divers président à-la-fois ;
Et par un art semblable, une main économe
Forme la fleur et l'arbre, et l'animal et l'homme.
Mais où sont renfermés tous ces germes divers Qui doivent à jamais réparer l'univers ? Quel lieu peut contenir ces frêles créatures. Ces êtres inconnus, ces nations futures, Tout cet immense amas dès long-temps enfanté.^ L'esprit , à ce tableau , recule épouvanté ; Et jamais la raison, en les forçant à croire, N'emporta sur les sens de plus belle victoire. Mais le sage, des ails reculant l'horizon, A fait taire les sens et vaincu la raison; D'un dieu, sans le comprendre, il adore l'ouvrage : S'étonner est du peuple, admirer est du sage.
Dans les règnes divers combien d'autres rapports
Du sage observateur excitent les transports!
A ces jeux étonnants la nature est sujette,
Les plantes ont leur vie, et l'animal végèie.
Ce principe irritant , dont le ressort vainqueur
Fait tressaillir les nerfs et palpiter le cœur.
Ce moteur de nos sens, ce ressort de la vie,
Que de fois l'animal à la plante l'envie !
La tremelle à son gré mouvant ses doigts subtils,
Élend, roule, déroule, cl promène ses fils.
Voyez cet arbrisseau si funeste à la mouche '6;
Que, d'un vol étourdi, l'insecte ailé le fouche.
Son sein armé de dards se referme soudain.
Et perce l'imprudent qui se débat en vain.
Qui ne croit reconnoître une vierge craintive
Dans cette délicate et tendre sensilive.
Qui, courbant sous nos mains son feuillage hou. eux,
De la douce pudeur offre l'emblème heureux ?
Enterrez dans lui sens contraire à la nature
Celte graine où déjà vit une plante obscure :
D'abord , trompés tous deux , de l'arbuste naissant
La racine s'élève et le sommet descend;
Mais bientôt, par un art que leur instinct devine.
Le sommet d'un côté , de l'aulre la racine ,
En un sens opposé se recourbant tous deux ,
Tendent, l'un vers la terre, et l'autre vers les deux.
Pour l'œil inattenlif il n'est point de prodiges;
Le mouvemcal des fleurs, des feuilles et des tiges.
Echappe à son dédain ; le sage mieux instruit
Les admire le jour, les observe la nuit.
Il connoît leurs penchants , leursmœurs , leurs liabiludLi; ;
Il voit comme avec art changeant ses attitudes,
La feuille, en se tournant, s'expose tour-à-tour
A la fraîche rosée, à la clialtur du jour;
Et souvent par instinct se creusant en gouttière,
Recueille avidement la vapair printanière.
Quelle amante jamais vers l'objet de ses feux Tourna plus constamment ses regards amoureux. Que la manne qui suit depuis l'aube naissante Jusqu'au déclin du jour l'astre heureux qui l'cnchanle ! Clytie à ses clartés ouvrant ses rayons d'or. De son premier penchant se ressouvient eneor. Placez dans un caeb.ol cette fleur prisonnière. Et son disque bientôt, amant de la lumière. Se retourne, et la cherche à travers les barreaux.
Le soir, de nos jardins parcourez les carreaux ; Voyez, ainsi que nous, sur leurs tiges baissées S'assoupir de ces fleurs les têtes affaissées. Et, dormant au lieu même où veilleront leurs sœurs, Du nocturne repos savourer les douceurs. Voyez comme l'instinct qui gouverne les plantes Assigne à leur réveil des heures différentes : L'une s'ouvre la nuit, l'autre s'ouvre le jour; Du soir ou du midi l'autre attend le retour. Je vois avec plaisir cette horloge vivante : Ce n'est plus ce contour où l'aiguille mouvanlc Chemine tristement le long d'un triste mur; (i'est un cadran semé d'or, de pourpre et d'azur. Où, d'un air plus riant, en robe diaprée, Les filles du printemps mesurant la durée ,
CHANT VI
Oii nous marquant les jours, les hturcs, les inslanis, Dans un cercle do fleurs oui enchaîné le temps.
C'est peu : des jardiniers les savants artifices Savent leur faire un jour et des ombres factices, Et par celte nuit feinte, et par ce faux sokil, Retarder, avancer, prolonger leur sommeil. Suivant que dans leurs mains une branche allumée, Visitant ou quittant leur couche parfumée, S'approche ou se retire, et leur rend tour-à-tour Ou la noirceur de l'ombre, ou les clartés du jour; Dans l'abri reculé de leurs fraîches demeures , Du coucher, du lever méconnoissant les heures, Par les feux dont l'absence ou l'éclat l'a frappé, De la crédule fleur le calice est trompé '7; Et de cet art magique ignorant la merveille , Ouvre ou ferme son sein , s'endort ou se réveille. Souvent dans les sujets de l'empire animal Notre œil retrouve encor le règne végétal. Ainsi tout est lié dans toute la nature, Et de ces végétaux l'admirable structure, Leurs nerfs si délicats, leur fle.xibililé. Leur repos, leur réveil, leur sensibilité, Sembloient les rapprocher de la nature humaine, ()uand tout-à-coup parut un plus grand phénomène. Et par-tout retentit cet étonnant discours : • « La plante a son hymen, la plante a ses amours '8. „
Pour offrir de leurs feux une pudique image. Chastes sœurs d'Hélicon, épurez mon langage; Que mon style ressemble au nuage doré Qui , sur ce mont fameux des Troj ens adoré , Cachoit l'amour des dieux à des regards profanes ! Des deux sexes divers , de leurs divers organes , Ces peuples végéîaux jouissent comme nous : L'œil distingue d'abord et l'épouse et l'époux.
Le pistil , où la graine a choisi son asile , L'étamine enfermant la poussière fertile. Les distinguent a4jx yeux. Dans la saison d'amour, Si l'épouse et lépoux ont le même séjour, Le signal est donné : l'aurore matinale Yient frapper de ses feux la couche nuptiale; Le couple est éveillé, l'amant brûle, et soudain Les esprits créateurs s'échappent de son sein. Dans l'organe secret dont l'ardeur les seconde Son amante altendoit cette vapeur féconde; Elle entre , et le pistil avec avidité Ouvre sa trompe humide à la fécondité.
La giaine en se gonflant boit le suc qui l'arrose; C'est un œillet naissant, c'est un lis, une rose; Et l'organe qui verse ou reçoit ce trésor. D'un doux tressaillement frémit long-temps encor. Cependant autour d'eux s'embellit la nature; Le papillon folâtre, et le ruisseau murmure; Les essaims bourdonnants voltigent à l'entour. Et les oiseaux en chœur chantent l'hymne d'amour.
Mais si les deux époux haiiitent sur deux tiges , Quels spectacles nouveaux , et quels nouveaux prodigt s 1 Réunis par l'amour, séparés par les lieux, L'amant darde dans l'air les gages de ses feux : Les vents les ont reçus; leur aile officieuse
Porte à l'objet chéri la vapeur précieuse , L'hymen est consommé ; des zéphyrs complaisants L'épouse avec transport reçoit ces doux présents, El se reproduisant dans des fds dignes d'elle, A son époux absent se raonlre encor fidèle; Ils naissent vêtus dor, de pourpre et de saphir. Ce n'est donc pas en vain qu'on nomma le zéphyr Le favori de Flore : et dans cette imposture L'esprit, avec plaisir, reconnoît la nature.
Eh ! même dans le sein de 1 humide séjour Les peuples végétaux n'ont-ils pas leur amour ! Je l'en prends à témoin, ô toi, plante fameuse '9 Que le Rhône soutient sur son onde écumeuse! Même lieu n'unit point les deux sexes divers; Le mâle dans les eaux cachant ses épis verts ,
Y végète ignoré ; sur la face de Tonde Son épouse , suivant sa course vagabonde ,
Y goûte, errant au gré des vents officieux, El les bienfaits de l'air, et la clarté des cieux.
Mais des flols paternels la barrière jalouse, Vainement de l'époux a séparé l'épouse ; L'un vers l'autre bientôt leur sexe est rappelé : Le temps vient, l'amour presse, et l'instinct a parlé. Alors , prêts à former l'union conjugale. Les amants, élancés de leur couche natale. Montent, et sur les flots confidents de leurs feux, Forment à leur amante un corlége nombreux. L'épouse attend l'époux que l'onde lui ramène; Zéphire à leurs amours prête sa molle haleine ; Le flut les réunit, la fleur s'ouvre, et soudain L'espoir de sa famille a volé dans son sein. L'amour a-t-il rempli les vœux de Ihyménée , Sûre de ses trésors, la plante fortunée, Prête à donner aux eaux de nouveaux ciloyens , De ses plis tortueux raccourcit les liens. Redescend dans le fleuve , et sur la molle aiène De sa postérité s'en va mûrir la graine. Attendant qu'elle vienne au milieu de sa cour Retrouver le printemps, le soleil et l'amour. Ainsi de l'Élernel la sagesse féconde Fait servir à-la-fois, pour repeupler le monde, L'hôte des bois, des airs, des monts et des roseaux, La Vénus de la terre et la Vénus des eaux.
Ces amours, ces hymens observés par nos sages, Croit-on qu'ils aient été méconnus des vieux âges ? Non : le peuple du Nil précéda nos savants; Lui-même il suppléoit à l'haleine des venis; Lui-même à leur défaut sur la palme stérile Secouoit les rameaux de son époux fertile; Et le besoin a voit devancé le savoir. Le même art dans la Grèce exerça son pouvoir. Les insectes nourris sur le figuier sauvage. Du figuier domestique approchant le feuillage, Faisoienl pleuvoir sur lui ces globules féconds Dont leur trompe en volant avoit saisi les dons. Sprengel, de ces secrets savant dépositaire, A plus avant encor pénétré ce mystère.
L'insecte, nous dit-il, adroit propagateur, Des hymens végétaux est le médiateur;
LES TROIS REGNES
Chaque plante a le sien : au fond de leurs calices
Le ciel d'un dou\ nectar déposa les délices ;
L'insecte s'y plongeant avec avidité,
Sort chargé des trésors de la fécondité.
Bien plus, par les couleurs dont la beauté l'invite,
L'insecte reconnoît sa plante favorite,
Y charge ses longs poils de tous ces grains légers,
Espoir de nos jardins, trésors de nos vergers.
Eh ! d'où vient qu'en effet dans leur nouvelle terre
Ces plants alimentés sous leurs aigris de verre
Demeurent inféconds, et, malgré ces chaleurs.
Nous promettent en vain et des fruils et d.s fleurs.^
Ah! c'est que l'arbrisseau que notre hiver respecte,
Retrouve son climat, mais non pas son insecte :
Tant Dieu dispose tout, tant par d'utiles nœuds
Les règnes différents correspondent entre eux!
Ce papillon lui-même, à nos yeux si futile,
Qui sait si de son vol l'erreur n'est pas utile.''
Peut-être , en son essor vif et capricieux ,
11 hàle en se jouant le gi'and œuvre des cieux ;
Peut-être, quand il semble inutile et volage.
Nos fruits sont ses présents, et nos fleurs son ouvrage;
Et, suivant dans les airs son léger tourbillon,
Flore allend ses deslins des jeux d'un papillon.
Pourtant ne croyez pas, par une erreur grossière, Que des plantes au loin dispersant la poussière, Les insectes volants , et les zéphyrs légers , Des amours végétaux soient les seuls messagers; Des arbres et des fleurs les graines vagabondes, Ou tombent sur la terre, ou glissent sur les ondes; Et, pour renaître lui jour dans des climats nouveaux, L'espoir des bois futiu's voyage sur les eaux. Plusieurs furent taillés en nacelle , en gondole ; Sur les champs de Télhys les caprices d'Éole Promènent à leur gré ces fruils navigateurs ; Ou la fourmi les roule, ou les oiseaux planteurs S'en vont les dispersant sur des plages nouvelles; Ou le ciel pour voler leur a donné des ailes; Ou de leur sein fécond détendant les ressorts, La nature loin d'eux élance leurs trésors. Ainsi l'art, la nature, et le zéphyr et l'onde, Et l'insecte, et l'oiseau, fertilisent le monde; Et Dieu , conservateur de ses propres bienfaits , Éternise par eux les dons qu'il nous a faits.
Enfin, des végétaux la naissance varie.
A la fleur qu'il aimoit celui-ci se marie ; Dans leur être équivoque audrogynes parfaits. D'autres d'un double sexe unissent les bienfaits; Et d'autres, de l'hymen niéconnoissant l'empire, Par leurs propres vertus semblent se reproduire.
Voyez-vous se mouvoir ces vivants arbrisseaux Dont l'étrange famille habite sur les eaux , El qui , de deux états nuance merveilleuse , Confondent du savoir l'ignorance orgueilleuse; De l'humide séjour ces douteux habitants, A l'œil inailcnlif échappèrent long-temps; Ils vivoienl inconnus, et, sujets de deux mondes, En se multipliant voyageoient sur les ondes. Nos sages cependant, d'un i-egard curieux
Sondoient , les uns la terre , et les autres les cieux ;
Celui-ci dirigeoit les flèches du tonnerre ,
Ou sur son double pôle aplalissoil la terre ^■°;
Des mines, des volcans, d'aulres fouilloient le sein;
Le polype parut, tout s'éclipsa soudain.
Tous ces nomenclateurs qui, séparant les classes,
Aux règnes différents avoient marqué leurs places,
Tirent un corps nouveau , fier de ses nouveaux droits ,
Des règnes étonnés braver les vieilles lois;
Et, joignant en lui seul leur nature rivale,
De leur borne incertaine occuper l'intervalle.
Eh ! qui u'admireroit cet èli'e mitoyen , Des règnes qu'il unit étrange citoyen 2' ? Une plante en floltanl se présente à ma vue : Tout-à-coup je la vois , ô surprise imprévue ! "Vers l'humble vermisseau choisi pour son repas , S'élancer de sa tige et déployer ses bras. Sur le haul de l'arbuste une étroite ouverture Est la bouche oîi ses doigts porteat sa nourriture, Et bientôt , vil rebut d'un viscère secret , De ses mets consommés le vestige paroît. Souvent la fleur modeste, en coupe façonnée, S'arrondit en olive à la vue étonnée.
Se partage, descend, et glissant sur les eaux, Forme de ses débris des arbustes nouveaux. Sur sa tige sensible un peuple entier fourmille ; Même instinct, même vie anime la famille ; Des milliers d'animaux semblent n'en former qu'un; Communs sont leurs besoins , leur mouvement commun Chacun transmet sa proie à l'arbuste vorace. J'approche, je le prends; sans détruire sa race, Ma main tourne en tout sens et retourne sa peau; Je la coupe : il repousse un nouvel arbrisseau ; Je redouble , il renaît ; je le mutile encore , Un troisième arbrisseau tout-à-coup vient éclore. Lui-même il donne l'être à de nouveaux enfants , Du fer mutilateur comme lui triomphants ; Dont la race à son tour, de vingt races suivie, Semble de chaque point reproduire la vie. Je fais plus : sur son corps ma main greffe un tronçon , Du fertile animal fertile nourrisson :
Tous pullulent sans fin ; de cette hydre innocente Je vois se propager la tige renaissante , Et renaître, en dépit des ciseaux destructeurs, Des bouquets d'animaux et des peuples de fleurs.
C'est toi qui le premier nous montras ce miracle. Ami de la nature, cl son plus digne oracle. Ingénieux Trembley ! L'aimant , vainqueur des mers , Ne guida point ta voile au bout de l'univers ; Mais ta loupe atteignit ce peuple obscur de l'onde : Mais sans franchir les mers tu découvris un monde; El, spectateur hardi de deux règnes voisins. Tu resserras leurs nœuds et marquas leurs confins. Oh ! quel f[ue soit leur rang , heureux l'ami des plantes ! Il parcourt, il décrit leurs beauKîs ravissantes; Il admire, il adore, il chérit l'Éternel, Et voit dans chaque mousse un chef-d'œuvre du ciel.
Parmi ces végétaux observés par le sage, Chacan a ses vertus , chacun a son usage.
CHANT M
Par ses puissants secours la feuille de Cliiron '»,
Souvent ravit sa proie à l'avide Acbcron ;
Nos aïeux bénissoient la manne salutaire;
La casse prolongea les vieux joiu-s de Voltaire;
Heureux, si du pavot le perfide secours,
Pour adoucir ses nuits, n'eût abrégé ses jours!
D'Homère et de Platon, durant les premiers âges,
Le papyrus du Nil conôervoit les ouviages.
Le nord fournit sou cbanvre aux ailes des vaisseaux ;
Le lin, de la bergère exerce les fuseaux.
Combien de végétaux , différents de nature ,
Forment notre boisson, nos mets, notre parure !
La feuille, les rameaux des aibres et des fleurs,
Fournissent à nos arts le luxe des couleurs;
Des sucs de l'indigo plus d'une étoffe brille;
Le moelleux cacao s'embaume de vanille;
Du pommier neustrien ainsi le jus brillant
Prodigue au moissonneur son nectar pétillant;
Le houblon , froid rival de l'arbuste bachique,
Entretient des cafés le babil politique.
Le feuillage chinois , par un plus doux succès ,
De nos diuers tardifs corrige les excès ^3^
Et, faisant chaque soir sa ronde accoutumée,
D'une chère indigeste apaise la fumée.
Mais deux plantes sur-tout , par leurs tributs divers, Se disputent l'houueur de nourrir l'univers. Ainsi fut adopté par la moitié du monde Le riz, fils de la terre et nourrisson de l'onde, Qu'adore l'Indien , dont le grain savoureux Défie et la tempête et les vents rigoureux; Et qui, pour la beauté se tressant en coiffure, Fournil de ses chapeaux l'élégante parure. Tel sur-tout le froment que Cérès nous donna , De ses premiers épis couvrit les champs dEmia; Salutaire aliment payé de tant de peines. Premier besoin de l'homme et l'honneur de Jios plaines. La poésie , enfin , dans un ingrat oubli Peut-elle sans honneur laisser enseveli L'arbuste tortueux , dont la giappe féconde Verse l'espoir , l'audace et l'alégresse au monde ?
Mille vins différents , sous mille noms divers Vont charmer , égayer , consoler l'univers : Aï biille à leur lète. Aï, dans qui Voltaire De nos légers Français vit l'image légère; C'est l'ame du plaisir, le charme du festin. Dans le cristal brillant son nectar argentin Tombe en perle liquide , et sa mousse fumeuse Bouillonne en pétillant dans la coupe écumeuse ; Puis, écartant son voile avec rapidité, Reprend sa transparence et sa limpidité. Au doux frémissement des esprits qu'il recèle, L'alégi-esse renaît , la saillie étincelle ; Son bruit plait à l'oreille , et sa couleur aux yeux ; Son ambre en sexhalant va faire envie aux dieux ; Et l'odorat charmé , savourant ses prémices , Au goût qu'il avertit en promet les délices. Après lui plus d'un vin, rebut de nos gourmets, Du peuple endimanché vient charmer les banquc'.s, Anime sous l'ormeau la danse villag^^oise ,
Inspire au grenadier une chanson grivoise. Des ménages brouillés raccommode les torts, Insulte aux créanciers, et nargue les recors ; De l'heureux savetier fait reposer l'alêne , Par une heure d'oubli lui paie un jour de peine ; Du triste buveur d'eau colore la boisson. Avance au laljoureur le prix de sa moisson. Promet au père un gendre , une dot à la fille, Met l'espoir dans un broc, l'Olympe à la Courtille.
Mais comme les plaisirs le vin a ses dangers ; Souvent on paya cher ses charmes passagers : Ce verre qu'en riant a rempli l'alégresse , Trop souvent on le vit profané par l'ivresse; Et d'un bras forcené s'échappanl en éclats, La coupe des plaisirs servit d'arme aux combats.
Il est une liqueur , au poète plus chère , Qui manquoit à Virgile , et qu'adoroit Voltaire. C'est toi, divin café ^4, dont l'aimable liqueur Sans altérer la tête épanouit le cœur : Aussi , quand mon palais est émoussé par l'âge , Avec plaisir encor je goûte ton breuvage. Que j'aime à préparer ton nectar précieux ! Nul n'usurpe chez moi ce soin délicieux. Sur le réchaud brûlant moi seul tournant ta graine , A l'or de ta couleur fais succéder l'ébène ; Moi seul contre la noix , qu'arment ses dents de fer, Je fais, en le broyant, crier ton fruit amer; Charmé de ton parfum , c'est moi seul qui dans l'onde Infuse à mon foyer ta poussière féconde ; Qui tour à tour calmant, excitant les bouillons. Suis d'un œil attentif les légers tourbillons. Enfin, de ta liqueur lentement reposée.
Dans le vase fumant la lie est déposée ; Ma coupe, ton nectar, le miel américain , Que du suc des roseaux exprima l'Africain , Tout est prêt : du Japon l'émail reçoit tes ondes , Et seul tu réunis les tributs des deux mondes.
Viens donc, divin nectar, viens donc , inspire-moi! Je ne veux qu'un désert , mon Aniigone et toi. A peine j'ai senti ta vapeur odorante.
Soudain de ton climat la chaleur pénétrante Réveille tous mes sens; sans Irouble, sans chaos. Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots. Mon idée étoit triste, aride, dépouillée; Elle rit, elle sort richement habillée.
Et je crois , du génie éprouvant le réveil Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.
]\Iais paimi tous ces plants prodigués sans mesure, Puis-je oublier les fleurs , luxe de la nature ! Les fleurs, son plus doux soin, les fleurs, berceaux des Quelle forme élégante et quel frais coloris ! [ fruits ! C'est l'azur , le rubis , l'opale , la topase , Tournés en globe, en frange , en diadème, en vase : Les fleurs charment le goût, l'odorat et les yeux; Dans les palais des rois, dans les temples des dieux, Souvent l'or fastueux le cède à leurs guirlandes : Amoiu" ne reçoit point de plus douces offrandes. Agréables encor , même dans leurs débris , Nous changeons en parfums leurs feuillages flétris.
LES TROIS REGNES
odorante liqueur, pâle délicieuse,
Quels dons ne nous fait pas leur sève précieuse !
Les fleurs , du doux plaisir sont remblème riant.
Si j'en crois le récit des peuples d'Orient,
Pour donner un langage à ses douleurs secrètes ,
Souvent plus d'un captif en fit ses interprètes;
Et, peignant par leur teinte ou l'espoir ou l'ennui,
Les fleurs inlerrogeoieut et répondoient pour lui.
Pour rendre leurs contours , leur flexible souplesse,
Le marln-e même semble emprunter leur mollesse ;
Le peintre les cbérit; sous les doigts du brodeur,
L'art n'en laisse au désir regretter que l'odeur,
Et dresse un piège adroit au papillon volage ;
Tant l'homme aime les fleurs jusque dans leur image !
Si ces temps ne sont plus où , dans las jours de deuil,
Les fleurs suivoieut les morts ou paroient leur cercueil ;
Si nous ne voyons plus dans les jeux funéraires
Les fleurs s'entrelacer aux urnes cinéraires ,
La pastourelle encore en forme ses bouquets ;
Elles parent nos fronts, parfument nos banquets,
Et parmi les cristaux, belles sans artifice,
De nos brillants desserts couronnent l'édifice.
Hôte aimaljle des champs, ce peuple quelquefois
Vient vi\Te parmi nous, et se plait sous nos toits.
Trompe Hiiver jaloux dans l'abri d'une serre ,
Se mire dans les eaux et tapisse la terre ;
Et sur la mer, enfin , souvent aux matelots
Leur parfum présagea la teri'e et le repos.
Eh ! qui du grand Colomb ne connoît point l'histoire, Lui dont un nouveau monde éternisa la gloire ? Illustre favori du maître du trident , L'heureux Colomb voguoit sur l'abime grondant ; Sa nef avoit franchi les colonnes d'Alcide ; Les phoques , les tritons , la jeune néréide , Vovoient d'un œil surpris ces drapeaux, ces soldats. Ces bronzes menaçants, cette forêt de mâts. Et ces hardis vaisseaux , flottantes citadelles , A qui les vents vaincus sembloient céder leurs ailes. Depuis six mois entiers ils erroient sur les eaux ; Dépourvus d'aliments , épuisés de travaux, Les matelots senloient défaillir leur courage. Et d'une voix plaintive imploroienl le rivage. •
Mille maux à-la-fois leur présagent leur fin , Et la contagion se ligue avec la faim. Pour comble de malheurs, sur l'océan immense Les airs sont en repos , les vagues en silence : Dans la voile pendante aucun vent ne frémit ; Et dans ce calme affreux dont le nocher gémit, L'oreille n'entend plus , durant la nuit profonde , Que le bruit répété des morts tombant dans l'onde. Plusieurs au haut des mâts interrogent de loin Les terres et les mers sourdes à leur besoin; Rien ne paroît : des cœurs un noir transport s'empai'c ; ( Lorsqu'il est sans espoir, le malheur rend barbare ! ) Tous fondent sur leur chef : à son poste arraché , Au pied du plus haut mât Colomb est attaché. Cent fois de la tempête il défia la rage; Mais qu'opposera-t-il à ce nouvel orage.' Sans changer son destin, l'astre du jour a lui ;
De farouches regards errent autour de lui :
Inutiles fureurs pour son ame intrépide !
La mort, l'affreuse mort n'a rien qui l'intimide.
Mais avoir vainement affronté tant de maux !
Mais mourir près d'atteindre à des mondes nouveaux !
Ce grand espoir trompé, tant de gloire perdue.
Plus que tous les poignards , voilà ce qui le tue.
Sur ce cœur que déjà déchire le regret.
Le fer enfin se lève , et le trépas est prêt :
Plus d'espoir. Tout-à-coup de la rive indienne
Un air propice apporte une odorante haleine ;
Il sent , il recouuoit le doux esprit des fleurs ;
Tout son cœur s'abandonne à ces gages flatteurs;
Un souffle heureux se joint à cet heureux présage.
Alors avec l'espoir reprenant son courage:
« INIalheureux compagnons de mon malheureux sort ,
Vous savez si Colomb peut redouter la mort ;
Mais si, toujours fidèle au dessein qui m'anime.
Votre chef seconda votre ame magnanime ;
Si pour ce grand projet je bravai comme vous,
Et l'horreur de la faim , et les flots en courroux ,
Encor quelques moments ; je ne sais quel présage
A cette ame inspirée annonce le rivage.
Si ce monde où je cours fuit encor dexTint nous.
Demain tranchez mes jours, tout mon sang est à vous.
A ce noble discours, à sa mâle assurance, A cet air inspiré qui leur rend l'espérance. Un vieux respect s'éveille au cœur des matelots ; Ils ont cru voir le dieu qui maîtrise les flots : Soudain , comme à sa voix les tempêtes s'ai>aisent , Aux accents de Colomb les passions se taisent. On obéit, on part, on vole sur les mers; La proue en longs sillons blanchit les flols amers. Enfin des derniers feux quand l'Olympe se dore , Et brise ses rayons dans les mers qu'il colore. Le rivage de loin semble poindre à leurs yeux. Soudain tout retentit de mille cris joyeux. Les coteaux par degi-és sortent du noir abîme , De moment en moment les bois lèvent leur cime. Et de l'air emîjaumé que leur porte un vent frais , Le parfum consolant les frappe de plus près. On redouble d'efforts , on aborde , on arrive ; Des prophétiques fleurs qui parfmnenl la rive Tous couronnent leur chef; et leurs festons chéris. Présages des succès , en deviennent le prix.
CHANT VIL
RÈGNE ANIJIAL.
Différence marquée par la nature entre le règne végétal et le règne animal; ce qu'ils ont de commun. De l'organisation générale des animaux qui vivent dans les eaux et sur la terre. Qualités distinctes des animaux divers. De l'instincl animal. Les castors, les éléphants, les abeiUes. Description des travaux et des mœurs des abeilles. Les travaux et les mœurs des fourmis. Industrie de l'araignée , du ver à soie , de plusieurs insectes el animaux qui peuplent la terre et l'onde; les moyens que la nature leur a donnés pour leur
CHANT VI r.
2 il
couserration. Poison des insectes et des serpents. Les serpents divinisés. L'industrieux instinct des animaux. Instinct des oiseaux voyageurs, etc.
Jadis quand je lisois les fastes de la f:;loire, Des peuples et des rois j'iulerrogeois riiistoire; Je niarchois à travers les états ébranlés, Les empires détruits, les remparts écroulés; Je suivois dans leur course, en merveilles féconde. Ces Grecs, pères des arts; ces Romains , rois du monde.
Mais ce n'est plus le temps: les divers animaux, Ayant ainsi que Ibomme et leurs biens et leurs maux ; Dont une loi constante éternise la race, Dans mes vers à leur tour demandent une place. Déjà j'entends de loin le fier taureau mugir, Les oiseaux gazouiller, et le tigre rugir; En replis tortueux le ver rampant se traîne, I a fourmi va creusant sa grange souterraine, L'aigle allier fend les cieux ; brillant de pourpre et d"or, L'bôte léger des fleurs prend son volage essor. Buffon, de la nature éloquent inlerprèle, Fut leur historien ; je serai leur poète.
Dans ce vaste sujet , si nous ne trouvons pas De grandes passions, d'illustres alleutats, Ni cette illusion et ce charme magique Qu'ont reçu l'épopée et la muse tragique ; L'homme avec intérêt y verra quelquefois L'image de ses mœurs , de ses arts , de ses lois ; Les sentiments du cœur, la tendresse des pères. Les transports des amants , le doux instinct des mères ; L'ordre de l'univers , la grâce , la beauté , Et l'immense trésor de la variété.
Ainsi, qu'un autre Eschyle, ensanglantant la scène, De malheurs en malheurs péniblement se traîne ; D'Orosmane jaloux qu'il trouble la raison ; Qu'il aiguise le fer, prépare le poison : IWoi, le chantre innocent des arbres et des plantes. Je chante aujourd'hui l'homme et les races vivantes. IVIais une autre couleur convient à ces objets : Ce ne sont plus ici les végétaux muets , Leur languissant instinct, leur sentiment débile, Leur race sédentaire et leur pompe immobile ; Le ciel aux animaux comblés de ses bienfaits Donne un instinct plus noble et des sens plus parfaits. Suivons donc ses travaux dans le monde sensible. Il est temps de marquer la limite invisible Qu'aux règnes différents assignèrent les dieux. Les végétaux en vain semblent vivre à nos yeux ; Aucun d'eux ne choisit , aucun ne délibère : D'un principe inconnu la force mvoloutaire En vain prête à leur vie un air de sentiment : Chacun , sans le juger, saisit son aliment ; Et cet aveugle instinct qu'aucun doute n'égare, Se décide toujours et jamais ne compare. L'animal voit , connoit , délibère , et les dieux Par ce signe éternel les séparent entre eux.
C'est peu : du souvenir la faculté puissante, Donnée à l'animal, refusée à la plante, Montre à l'un l'avenir écrit dans le passé ; Pour l'autre , ce qui fut est d'abord effacé.
Tous deux ont des amours , des sexes et des pères ; ]\Iais l'instinct paternel et les doux soins de mères, La plante les iguore, et ses aveugles soins Elèvent ses enfants sans juger leurs besoins. Sur tous les deux , enfin , un Dieu créateur veille. Mais l'un en est l'ouvrage et l'autre la merveille ; Et nous vantant ses arts, sa police, ses lois, Souvent à rhomme même il dispute ses droits. Sous quelque forme enfin que s'offre la matière, Rien ne marche par sauts dans la nature entière ; Et le sage attentif voit l'empire animal S'éloigner par degiés du monde végétal.
Nous retrouvons encor dans les races vivantes Les éléments divers qui composent les plantes; Ces alcalis féconds, ces acides, ces sels,. Des trois règnes rivaux agents universels : L'ammoniaque seul distinguant leur essence , A l'empire animé prête encor sa puissance. Qui l'eût dit que notre art, ainsi que des rameaux , L'un sur l'autre auroit pu greffer des animaux ' ? Qui l'eût cru , que des corps de ce vivant empire Les membres mutilés pussent se reproduire .*" Eh bien ! cet animal aux longs crocs , au pas lent , Dont le cours rétrograde , avance en reculant , INIontre au sage étonné, que ce prodige enchante, Les débris renaissants de sa serre tranchante. ISe voil-on pas du cerf, par un art merveilleux. Renaître tous les ans le branchage orgueilleux ? Ces crins, du fier coursier ondoyante parure. De nos fronts ombragés la longue chevelure, La laine des brebis et le poil des chevreaux Repoussent , sous le fer, des rejetons nouveaux : Tout naît, végète et meurt pour végéter encore;. Observez dans nos cours ce chanire de l'aurore Qui conduit fièrement son sérail emplumé : Cet éperon aigu dont les dieux l'ont armé, Qu'un art capricieux le greffe sur sa crête. En corne végétale il grandit sur sa lèle ; Et l'oiseau , tout honteux des progrès de son froul, De ce triste ornement montre à regret l'affront.
A^ous parlerai-je encor de tant d'autres merveilles Dont cent fois le récit a frappé vos oreilles ? Ce reptile gluant qui traîne sa maison, Qu'avilit l'ignorant, qu'admire la raison, Et dont le double étui par degrés développe Ou renferme, à son gré, son double télescope : Qu'avec ces nerfs sans fin où tant d'art est caché , L'organe de ses yeux par le fer soit tranché; Ces yeux, pour l'œil de Ihomme admirable spectacle, Dont les noires à peine égalent le miracle , Et que Dieu seul peut-être une fois pût former. Coupés vingt fois, vingt fois ils vont se ranimer; Et du front mutilé, toujours prompis à renaître. Au bout de leur long tube on les voit rcparoître.
Sur le ver à son tour abaissons nos regards *. Que le tranchant acier le divise en cent paris ; Ma main peut à son choix , quelle surprise extrême J L'enter sur d'autres vers, le greffer sur lui-même : Sous les ciseaux féconds prompte à fructifier,
LES TROIS PvEGNES.
Chaque pari du repllle est un reptile entier.
Par un pouvoir secret qu'aucun pouvoir n'arrête ,
11 aiguise sa queue , il arrondit sa tête :
Aiusi larbie laillr ropousse en rejeton;
Tel un germe caché vil dans chacjue bouton.
Mais du règne vivant oublions les nuances : Hâtons-nous ; avançons vers ces peuples immenses, Qui, du monde animé citoyens moins douteux, D'organes plus parfaits sont doués par les dieux. C'est là que, déployant de plus brillantes scènes, La vie offre à nos yeux ses plus beaux phénomènes. Eh ! qui peut sans effroi compter tous les ressorts Dont l'ouvrier suprême organise leurs corps ! Ces muscles, ces tendons, ces membranes ducliles, De l'esprit qui les meut instruments si dociles; Ce vélin délicat qui recouvTe leurs os, L'art de leur action , celui de leur repos , De leurs emboîtements les fortes ligatures. Celle huile dont le suc assouplit leurs jointures; Ces tubes si nombreux l'un sur l'autre posés , L'un à l'autre soumis , l'un à l'autre opposés ; Le dédale des nerfs et le réseau des fibres; La route des humeurs, leurs savants équilibres; Ces mobiles poumons, dont le jeu toujours sûr. Chassant l'air altéré , rapporte un air plus pur ; (jes pores si nombreux chargés par la nature D'aspirer, d'exhaler, d'attirer et d'exclure; Le foie épuraleur, dont le crible en passant Se saisit de la bile et tamise le sang; I'"t ce foyer brûlant, avide de sa proie, Qui reçoit l'alin^nt, le saisit et le broie; Les filets chatouilleux des houppes du palais; L'oreille, écho des sons; l'œil, miroir des objets; Les nerfs si délicats dont le tissu compose Ce sens voluptueux pour qui fleurit la rose : Le eœur sur-tout, le cœur, ce viscère puissant. Le réservijir, la source , et le ressort du sang , Qui, pour y retourner par des routes certaines, De l'artère sans cesse emporté dans les veines , De détour en détour, de vaisseaux en vaisseaux, De sa pourpre en courant épure les ruisseaux ; Rencontre dans son cours ces vaivults légères Qui rouvrent tour-à-lour et ferment leurs barrières; Une fois introduit tâche en vain de sortir. Au cœur qui l'envoya revient pour repartir ; Et , reprenant sa marche incessamment suivie , Roule en cercle éternel le fleuve de la vie.
Admirons et tremblons; de ces fils délicats Un seul en se brisant peut donner le trépas. Eh! pourrois-je oublier l'inexplicable organe Où l'ame qui l'habite échappe à l'œil profane ! Les yeux sur chaque fibre, et le scalpel en main, Nos regards obstinés l'y poursuivent en vain : Les nerfs , du senliinent secrets dépositaires , Dans leurs derniers rameaux vont cacher ces mystères Ainsi le Nil , dit-on , dérobe son berceau. Mais comment de ces nerfs le mobile faisceau De notre ame à nos sens , de nos sens à notre ame , Va-t-il du sentiment communiquer la flamme?
Pour expliquer ces faits, les sages de nos jours. D'un système nouveau nous offrent le secours : Osons de l'art des vers lui prêter le langage, Et parsemer de fleurs la route oii je m'engage. Toujours, pour éclairer et charmer l'univers, La raison emprunta le prestige des vers; Toujours la poésie habilla la sagesse : Les faux dieux ont péri, détrônés par Lucrèce; Le modeste Virgile aux superbes Romains Recommande le soc, ennobli par ses mains; Bolingbroke dans Pope admira son système, Et le dogme embelli rendit grâce au poëme ; Horace donne en vers les préceptes des mœurs, Et Despréaux rima contre les plats rimeurs. De ces maîtres fameux osons suivre les traces : Le bon sens fait sans honte un sacrifice aux grâces.
Un fluide, dit-on, dans les nerfs enfermé, Poursuit rapidement son cours accoutumé Extrait divin du sang, esprit de la matière, Aussi pur que l'élher, plus prompt que la lumière, Les sens parlent; soudain ces globules subtils Du sensible faisceau vont ébranler les fils. Et les nerfs, parcourant leur obscur labyrinthe, Des objets au cerveau vont apporter l'empreinte. La mémoire attentive écoute leurs rapports; Et , fidèle archiviste , en garde les trésors : Ainsi des corps vivants Dieu créa le système. Mille fois, admirant sa sagesse suprême, Je contemplai l'Olympe et son astre enflammé : Mais son plus bel ouvrage est un être animé; Et, de cet humble monde admirant l'architecte. Même à l'aspect du ciel , j'admire encor l'insecte.
Observons maintenant de quels tableaux divers Leur foule variée embellit l'univers.
Voyez au fond des eaux ces nombreux coquillages; La terre a moins de fruits , les bois moins de feuillages: Tout ce que le soleil prodigue de couleurs, Les sept rayons d'Iris, l'émail brillant des fleurs, Les jets de la lumière et les taches de l'ombre, S'épuisent pour former leurs nuances sans nombre. Dans leurs contours divers quelle variété! Chacun d'eux a sa grâce et son ulflité. Volutes, chapiteaux, fuseaux, navette, aiguilles, Quelles formes n'ont pas leurs nombreuses familles ! Par-tout le grand artiste a varié son plan. Ici c'est un étui, là se montre un cadran; L'un en casque brillant est sorti de son moule, L'autre en vis tortueuse élégamment se roule ; L'autre de l'araignée a la forme et le nom ; LTn autre imite aux yeux la trompe ou le clairon ; Là, c'est une massue, ailleurs une thiare. Celui-ci d'un long peigne offre l'aspect bizarre, L'autre en boîte de nacre est joint à son rocher. Cet autre est un vaisseau dont le petit nocher. Son instinct pour boussole, et son art pour étoile, Est lui-même le mât , le pilote et la voile 3 : Un autre, moins heureux, sous un toit emprunté Est contraint de cacher sa triste nudité 4; Et contre ses rivaux dispute une coquille.
CHANT VII
observons dos oursins l'épiucuse famille Qui, de longs ja\flots s'armaut de toules paris, Chemiuc , au lieu de pieds , sur des milliers de daiJs ; Et, de ses aiguillous dirigeant la piqûre, Atteint ses ennemis, ou saisit sa pâture. Quelle diversité de races , de tribus ! Chacun a son instinct, ses mœurs, ses attributs; La nature, économe ou prodigue pour elles, Refuse à l'un des pieds, donne à l'autre des ailes. Nul être , nul insecte à l'autre n'est pareil : Dieu borne ici la vie au plus simple appareil; Là, dcplovant un luxe oii sa richesse brille. D'innombrables leviers meuvent une chenille. Le ciel d'un télescope aime le limaçon , Donne à l'oiseau des dents, donne un bec au poisson. Doué par la nature, instruit à son école. Chacun marche ou gravit, court, saute, rampe ou vole. Au bruit le plus léger, vo\ez-vous le chevreuil Fuir plus prompt que léclair, plus rapide que l'ail ? L'herbe à peine lléchit sous le daim qui l'effleuie; Tandis que, parcourant une toise en une heure, Prisonnier dans l'espace, et veillant endormi, Le paresseux n'existe et ne vit qu'à demi 5. Ce superbe coursier, votre esclave fai'ouche, Que votre main légère interroge sa bouche ; Il répond à l'instant ; et , docile à vos lois , Comprend chaque signal du frein et de la voix; Tandis que sous vos coups le baudet imbécile Conserve obstinément sa paresse indocile. Le lion de son sang ne peut calmer les llols; Le loir six mois eniiers s'endort d'un lourd repos. Cet immonde animal, enfant d'une eau dormante. Durant trois jours entiers fatigue son amante; Et , dans un seul instant , l'hôte léger de l'air "Vient, voit, aime, jouit, et part comme l'éclair. Mais cet oiseau volage errant dans la campagne Pour de nouveaux amours néglige sa compagne : Et l'autre, par ses soins réparant sa laideur. Quand elle met au jour les fruits de son ardeur. Ne quitte point leur mère; époux tendre et fidèle. Accoucheur vigilant, il veille à côté d'elle; Et ses doigts recourbés, secourable instrument. De sa ponte tardive abrègent le tourment 6. Quel contraste de goût , d'aliment , de parure ! Comparez pour les mœurs, la couleur, la figure, Pour le charme des sons, l'agilité du vol. Le corbeau qui croasse au brillant rossignol ; Le tigre au doux agneau , l'aigle au pigeon timide , Le faon pusillanime au lion intrépide.
Le front nu, le long cou, le long pied des chameaux Au cerf agile , et fier de ses pompeux rameaux ; Le sot oiseau de l'Inde et sa maussade roue Au paon où des couleurs l'essaim brillant se joue , Qui, d'astres tout couvert, et de lui-même épris. Offre, en traînant Junon, tous les rayons d'Iris. Rapprochez la corneille et ses couleurs funèbres, Le lugubre hibou , triste amant des ténèbres , De ces brillants oiseaux que, sous un ciel vermeil, Du luxe des couleurs emijellit le soleil.
Combien des animaux l'inégale siruclure De ses variétés pare encor la nature ! Sur ses deux courts jarrets accroupissant son corps , La giraffe en avant reçut deux longs supports; Ailleurs le kanguroo, dont l'étrange famille Sort de son sein, y rentre, en ressort et saulille, Sur ses deux longs appuis en arrière exhaussé. Est sur sa double main en avant abaissé. Enfin , pour achever ces nombreux parallèles , Avec la lourde autruche et ses mesquines ailes Comparez cet oiseau qui, moins ^•u qu'entendu, Ainsi qu'un trait agile à nos yeux est perdu , Du peuple ailé des airs brillante miniature Où le ciel, des couleurs épuisa la parure; Et pour tout dire enfin , le charmant colibri, Qui, de fleurs, de rosée et de vapeurs nourri. Jamais sur chaque tige un instant ne demeure, Glisse et ne pose pas, suce moins qu'il n'elïlev.rc : Phénomène léger, chef-d'œuvre aérien.
De qui la grâce est tout , et le corps presque rien ; Tif , prompt, gai, de la vie aimable et frêle esquisse, Et des dieux, s'ils en ont, le plus charmant caprice.
Tous contre l'ennemi sont armés avec art : L'un contre le danger est muni d'un long dard ; De sa noire liqueur teignant la mer profonde. L'autre plonge, s'esqiiive et disparoîl dans l'onde :. Par un bruit qu'accoa^pagne une obscure vapeui-, L'autre, à son ennemi pour renvoyer la peur. Fait jouer d'un ressort la détente secrète. Se détourne, s'échappe, et cherche une retraite. Celui-ci sur son dos promène sa maison; Le ciel enseigne à l'autre à bâtir sa cloison , Donne à l'un sa tarière, à l'autre sa tenaille. Revêt l'un d'une croûte, et l'autre d'une écaille. Nul d'eux ne vil, n'habite et ne couve au hasaid; Tous ont leurs mets, leur couche et leur asile à pari. Les uns vivent cachés dans le sein de la terre. Plusieurs percent le bois, plusieurs creusent la pienv; Et d'autres, à nos frais insolemment nourris. Habitent l'homme même et vengent ses mépris.
N'oublions point ces vers dont les races brillantes j Montrent sur l'Océan des lumières flottantes, Et sous chaque aviron qui fend les flots mouvants , Offrent aux nautoniers des phosphores vivants. Les bois mêmes, les bois, quand la nuit tend ses voiles, Offrent aux yeux surpris de volantes étoiles ^, Qui, traçant dans la nuit de lumineux sillons. Partent de chaque feuille en brillants tourbillon?. Les airs sont étonnés de leur clarté nouvelle , La forêt s'illumine et la nuit étincelle : Ils s'arrêtent; soudain meurt ce rapide jour, Et l'ombre et la clarté renaissent tour-à-tour.
C'est peu; fécond chez soi, par-tout ailleurs stérile, Aucun impunément de ses champs ne s'exile : Chacun a sa patrie, et chacun ses climats; L'un aime le soleil , et l'autre les frimas. Le lion de P.arca ravage la Nubie; Le chameau voyageur traverse l'Arabie , Et ses cinq estomacs, réservoirs abondants ,
LES TROIS REGNES
Eravent l'aridilé de ces sables ardenls.
Le renne vit de mousse aux plages boréales ,
Le lama s'apprivoise aux régions australes ;
L'Ohio sur son rivage admire le castor,
Et du Chimboraço s'élance le condor 9.
D'animaux faits pour lui chaque pays abonde :
L'homme, leur roi commun, est citoyen du monde.
Dans la durée encor même variélé ,
Chacun jouit un temps de la douce clarté :
Un soleil voit périr le fragile éphémère i";
Un long âge blanchit la carpe centenaire.
Souvent , sans le briser suspendant son ressort , La vie à nos regards prend les Iraiis de la mort. Ce crin rouge et vivant dont chaque source cibonde, Privé durant six mois de l'aliment de l'onde, Si ma main l'y rejette, ô prodige inouï! De sou débris séché renaît épanoui , Et sillonnant les flots de sa course folâtre , Reprend avec ses jeux sa vie opiniâtre. Ridé, durci, flétri, ce ver poudreux des toits" Se ranime dans l'onde une seconde fois ; Et, cédant à la mort une entière victoire. L'homme à son avenir refuseroil de croire ! Lui qu'ont doué les dieux de l'immortalité !
Combien , soigneuse encor de leur postérité, Par des moyens divers la nature puissante Conserve chatjue espèce à jamais renaissante ! L'un met au jour ses fils déjà tout animés , L'autre pond ses enfants dans leur coque enfermés ; Souvent l'insecte ailé répand ses œufs sur l'onde ; Souvent l'hôte des eaux à l'arène féconde "Vient confier les siens , et laisse au feu du jour Couver de ses rayons les fruits de son amour. Chaque espèce a ses lois , ses règles , ses caprices. Dans les naseaux du cerf, dans le cuir des génisses , Les uns vont déposer les germes créateurs ; Les uns peuplent la fange et les autres les Qeurs ; L'autre cherche un cadavre, et son amour confie Aux débris de la mort les germes de la vie.
Plus élonnanls encor , ces minces serpents d'eaux Qui, l'un à l'autre unis par de vivants anneaux, Et par nous appelés du beau nom de Naïades , Promènent sur les eaux leurs flottantes peuplades. L'enfant navigateur que la nymphe enfanta Ne sort point tout entier du corps qui le porta ; Quelque temps retenu par le nœud qui l'arrête , Dans le sein maternel il cache encor sa tète. Sa mère l'y nourrit, et la fille à son tour Tient de même attaché le fruit de son amour ; La troisième sur l'eau remorque aussi sa fille ; Les naïades ainsi voyagent en famille, Et, formant un seul corps d'un long rang d'animaux, Trois générations se suivent sur les eaux : De leurs étranges nuuds la chaîne ici s'arrête. Quels qu'ils soient , de l'amour ils sont tous la conquête. Tous brûlent de s'unir, tous prompts à s'enflammer Ont leur temps pour produire , ont leur saison d'aimer. De l'homme en tous les temps la race impériale Seule à se propager sent une ardeur égaie :
Comme si de nos sens l'instinct victorieux Veilloit pour conserver le chef-d'œuvre des dieux.
Ne croyez pas non plus que constamment suivie La chaîne de l'hymen donne seule la vie : Plusieurs en sont exempts ; libre d'un nœud si doux, Le puceron n'a point d'épouse ni d'époux ; Et, de son chaste lit dérobant le mystère. Sans connoîlre l'hymen a le droit d'être mère ". Que dis-je .3 ' rassemblant deux organes féconds, Des deux sexes divers cet autre unit les dons. Et, doublement heureux des pouvoirs qu'il rassemble, Est père, mère, épouse et mari tout ensemble '3. Ainsi, de ses moyens se réservant le choix, La nature maintient ou viole ses lois ; Et, quand de ses desseins on croit tenir la chaîne, Nous échappe et se rit de l'ignorance humaine. Tel échappoit Proiée aux regards indiscrets. Ce dieu qu'elle instruisit à cacher ses secrets , Ce dieu l'a peinte encor dans ses métamorphoses ; J'en dirai les effets ; nul n'en connoît les causes. Eh ! qui pourroil compter tous ces êtres sans fin Qui changent d'éléments, de forme, de destin. Qui naissent pour mourir, qui meurent pour renaître ! Venez, baissez les yeux; apprenez à connoître Ce ver miraculeux, qui, dans trois temps divers. Vit sur terre, dans l'onde, et vole dans les airs. Dédaigneux de l'arène et déserteur de l'onde , Cet autre étend aussi son aile vagabonde : L'amour ne fixe pas son instinct pétulant ; Il vole à son amante et jouit en volant. Les mers ont moins de flots , les fleurs moins de familles. Qu'il n'est de vers ailés, jadis humbles chenilles.
Voyez ce papillon échappé du tombeau.
Sa mort fut un sommeil , et sa tombe un berceau ; Il brise le fourreau qui l'enchaînoil dans l'ombre ; Deux yeux paroient son front , et ses yeux sont sans Il se trainoit à peine , il part comme l'éclair ; [ nombre ; Il rampoit sur la terre, il voltige dans l'air ; Il languissoit sans sexe , et ses ailes légères Portent à cent beautés ses erreurs passagères; Que dis-je ? dès long-temps calomnié par nous, Moins infidèle amant que malheureux époux. Lui-même à son amour souvent se sacrifie, El son premier plaisir est payé de sa vie. Ainsi son destin change, et passe tour-à-tour De la vie au tombeau , de la tombe au grand jour. Mais de son sort nouveau faveur plus merveilleuse, Sa tête , en rejetant sa dépouille écailleuse , Dans le même cerveau garde mêmes désirs ; Il chcrissoit les fleurs, les fleurs font ses plaisirs; Son instinct l'y ramène, et dans leur sein fidèle Vient déposer l'espoir de sa race nouvelle. Telle on dit que notre ame aux champs élysiens Garde ses souvenirs en brisant ses liens. Aussi du grand Leibnitz '4 l'aimable fantaisie Osoit aux animaux promettre ïine autre vie, Un destin plus heureux et presque un paradis.
A ce dogme louchant de bon cœur j'applaudis ; J'aime à voir l'animal , qui des races humaines
CHANT VII
Ainsi que les plaisirs a parlagé K-s pi'inos, Dans sou humble Elysée allendre un sort plus doux ; Et ce ver merveilleux, couservant tous ses goùls, Après uu long sommeil sou chaugemeut extrême , Son être transformé, quoique toujours le même, Excusent aisément ce rêve des bons cœurs.
Et si je parcourois l'échelle des grandeurs , De l'insecte invisible à l'immense baleine ; De ce monstre des mers , dont la puissante haleine , Avec un bruit horrible élance en gerbes d'eaux L'océan revomi par ses larges naseaux , Jusqu'à l'humble tribu qui sous l'onde orageuse Vit dans les derniers grains de la vase fangeuse ; Si j'allois , descendant de l'aigle au moucheron , De l'énorme éléphant jusqu'à l'humble ciron ! Là s'arrêtent les yeux : mais grâces à ce verre Qui nous déploie en grand et les cieux et la terre , Au-dessous du ciron je regarde, et je vois Des milliers d'animaux plus petits mille fois. I,à du verre à son tour s'arrête la puissance ; J'admire avec effroi sa petitesse immense; Mais pour d'autres tribus que je n'aperçois pas, Cet insecte lui-même est peut-être un Allas ; La goutte qu'il haljite est une mer profonde , Chaque œil est un soleil et chaque fibre un monde. Que dis-je ? sans chercher un nouvel univers , Dans l'atome animé combien d'êtres divers ! Là sont un cœur . des nerfs , des veines , des viscères ; Ces nerfs ont des esprits, et ces cœurs des artères, Ces veines des humeurs ; ainsi de tout côté, Même auprès du néant trouvant l'immensité, Dans tous ces univers croissant de petitesse. L'imagination descend , descend sans cesse ; Et, tel que ce mortel qu'en un sommeil profond Un rêve suspendit sur un gouffre sans fond , D'épouvante saisi toul-à-coup je m'éveille. Et du monde en tremiilanl j'adore la merveille.
Mais comment admirer le monde et son auteur , Sans nommer, sans chanter leur noble observateur ? Gloire te soit rendue après l'Etre suprême, Profond Spallanzani '^! loi dont l'adresse extrême Nous ou\Tit ces trésors ; Herschell des animaux , C'est toi qui donnes l'être à ces êtres nouveaux , A tous ces vers nageurs, à ces peuples d'anguilles. D'une graine féconde innombrables familles. Ton verre créateur nous monli-e leurs comlia-'s. Leurs légers tourbillons, leurs amoureux ébats. Là, même en décroissant, les merveilles grandissent ; Dans une bulle d'eau des baleines bondissent ; La feuille, où plus d'un peuple a ses lois et ses mœurs. Et l'écorce des fruits , et la tige des fleurs , Et la vie et la mort à ta voix sont fécondes , Et d'un grain desséché tu fais sortir des mondes.
Mais n'exagérons rien : l'un dans l'être vivant Veut voir de Vaucanscn >6 l'automate mouvant ; L'autre, s'extasiant au moindre phénomène, Veut égaler l'instinct à la raison humaine , S'étonne de son singe et de son perroquet. Admire en l'un sou geste, en l'autre son caquet.
El l'.e sauroit douter que, vu leur prud'homie, Les éléphants un jour n'aient leur académie. Kvitons ces excès. Cet admirable don.
L'instinct , sans doute est loin de l'auguste raison ; Mais, quoique dépourvu de sa vive lumière, L'instinct n'appartient pas à la vile matière. Voyez quels dons le ciel daigue lui dispenser. Comment l'être qui sent paroi t presque penser: Non de cette pensée , indépendante et pure , Qui sonde Dieu, le ciel, le cœur et la nature, Mais de celle qui rampe esclave du besoin , Qui du bonheur des sens fait son unique soin , Et semble quelquefois dans les corps qu'elle anime Rapprocher leur instinct de notre ame sublime ! Chaque sens des objets reçoit l'impression ; Sur les pas du besoin marche l'attention ; Les besoins répétés amènent l'habitude ; De l'instinct vigilant l'utile inquiétude Compare les effets, les causes, les moyens; Ces chaînons chaque jour resserrent leurs liens , Leur féconde union produit l'intelligence ; Celle-ci pèse tout dans sa juste balance. Et jugeant les objets , leurs vices, leur bonté, L'intelligence enfin produit la volonté.
Tel des êtres vivants Dieu créa le système : Tels sont les animaux, tel est l'homme lui-même.
Ainsi que la raison , l'inslincl a ses degrés. S'il faut que de nos sens les rapports assurés Nous peignent les objets que noire instinct compare. Plus ces rapports sont sûrs et moins l'instinct s'égare. Si donc respire un être en qui les dieux puissants Aient dans un seul organe associé trois sens. Dont la flexible main , de ces trois sens pourvue , Corrigeant par le tact les erreurs de la vue , Des qualités des corps habile à s'assurer, Puisse à-la-fois sentir, et sucer, et flairer ; Qui, toujo'irs redoutable et souvent caressante, Tantôt renverse tout par sa force puissante, Tantôt , avec plaisir savourant les odeurs , ' . Ainsi qu'un doigt léger sache cueillir des fleurs, Reconnoisse l'enfant du conducteur qu'il pleure. Enlève des fardeaux, ferme, ouvre sa demeure. Et , roulant, déroulant ses replis tortueux, Serve sa faim, sa soif, sa colère et ses jeux; Enfin, qui dans uu point, dans un instant rassemble Trois forces, trois effets, trois jugements ensemble. Le monde admirera ce pouvoir triomphant; El puisqu'il n'est point l'homme , il sera léléphanl ; L'admirable éléphant, dont le colosse énorme Cache un esprit si fin dans sa masse difforme , Que, pour son rare instinct dans un corps si grossier, Presque pour ses vertus , adore un peuple entier ; L'éléphant, en un mot, qui sait si bien connoilre L'injure, le bienfait, ses tyrans et sou maître.
Chacun des animaux excelle dans son art : Le fermier connoît trop l'astuce du renard ; Le cerf ingénieux dans ses frayeurs extrêmes Varie en cent façons ses adroits stratagèmes. Et , des chiens égarés déconcertant l'ardeur,
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LES TROIS REGNES
De ses pas , en sautant , lui dérobe l'odeur. Le lapin a sa ruse; inspiré par la crainte, Il se creuse avec art un savant labyrinthe ; Et, chassant en commun, dans son poste marqué Le loup sait se tenir prudemment embusqué ; Mais le noble éléphant ne voit rien qui l'égale. Sous lui, mais séparé par un court intervalle, Dans ses hardis travaux, le peuple des castors Étale de l'instinct les plus riches trésors. L'éléphant dans les bois, et le castor dans l'onde. Sont tous deux à jamais l'étonnement du monde. S'il n'a point celte trompe , organe merveilleux Dont ce noble animal a droit d'être orgueilleux , Quatre dents, ou plutôt quatre terribles scies, Qu'en un tranchant acier la nature a durcies, Et sa queue aplatie, et ses agiles doigts, Voilà de ses travaux les instruments adroits : D'autres les ont vantés , d'antres ont su décrire Tous ces grands monuments de leur petit empire; Ces arbres renversés , façonnés avec art , De leur digue à la vague opposant le rempart; Des écluses, des ponts l'habile architecture. Des voûtes , des cloisons la solide jointure ; Ces soins si prévoyants et cet art merveilleux, Accommodés aux temps , appropiiés aux lieux ; Cette Hollande enfin et cette humble Venise, Sur ses longs pilotis solidement assise ; L'étranger retrouvant l'homme dans le castor, Le voit, s'étonne, rêve, et le regarde encor.
Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles ? Ah ! je les reconnois mes aimables abeilles. Cent fois on a chanté ce peuple industrieux; Mais comment sans transport voir ces filles des cicux j Quel art bàlit leurs murs, quel travail peut suffire A ces trésors de miel, à ces amas de cire .'' Chacun voit par ses yeux leur police, leurs lois, L'un lui doinie une reine, et les autres des rois. L'instituteur fameux du conquérant du monde ' 7 Voulut que sans époux l'abeille fût féconde, Et de sa chasteté Réaumur ^8 moins jaloux, Prostitua leur reine à de nombreux époux : Chacun l'aime à son tour; leur auguste mailresse Entre tous ceâ rivaux partage sa tendresse , Et les adorateurs qu'enferme son sérail , Voués à ce doux soin, sont exempts de travail. Mais du miel tous les ans ces artisans habiles , Massacrant ces époux devenus inutiles , En dépeuplent la ruche ; enfin juillet pour eux De notre affreux scplenibrc est le retour affreux : Ainsi l'erreur crédule expliquoil le mystère. Enfin, de leur hymen savant dépositaire. L'aveugle Huljcr '9 l'a vu parles regards d'aulnii. Et sur ce grand problème un nouveau jour a lui. La reine, nous dit-il, au jour de l'hyménce Sort, de ses nouveaux feux inquiète, étonnée, Aux portes du palais long-temps hésite encor; Enfin son aile s'ouvre , elle a pris son essor. Et , loin des yeux mortels, mystérieuse amante. Emporte dans les airs l'ardeui' (]ui la tourmente :
Son amant l'observoit , et , plein des mêmes feux , Il part , vole, l'atteint, et jouit dans les cieux : Elle s'élança vierge , elle descend féconde. Combien d'autres secrets cache une nuit profonde ! Je ne vous dirai point leurs combats éclatants , Si la mort est donnée à l'un des combattants , Si ce peuple est régi par une seule reine , S'il peut d'un ver commun créer sa souveraine ; Si leur cité contient trois peuples à-la-fois. Epoux, reine, ouvrière, hôtes des mêmes toits ; D'autres décideront : mais leur noble industrie , Mais les hardis calculs de leur géométrie , Leurs fonds pyramidaux savamment compassés, En six angles égaux leurs bâtiments tracés. Celte forme élégante autant que régulière , Qui ménage l'espace autant que la matière; Cette reine étonnante en sa fécondité , Qui seule tous les ans fait sa postérité. Et les profonds respects de son peuple qui l'aime, Sont toujours un prodige et non pas un problème : Aussi de nos savants le regard curieux Souvent pour une ruche abandonne les cieux. Les Geer 2°, les Réaumur ont décrit ses merveilles , El le chantre d'Auguste a chanté les abeilles.
La guêpe de Cayenne , avec plus d'art encor Sous des toits de car.Mn sait cacher son trésor ; D'un papier composé de la plus fine écorce, Qui joint dans son tissu la finesse à la force. Elle forme ses murs ; et ses légers châteaux , Peuplés de ses enfants , remplis de ses gâteaux , Ne sont que des feuillets redoublés l'un sur l'autre. Son art, grâce à Schœffer *', vient d'em'ichir le nôtre, Et d'un papier nouveau qu'il a su copier L'homme doit le modèle aux travaux d'un guêpier. An charmant ! j'aime à voir la mouche papetière, Du bel art des Didot inventant la matière. Des cuves d'Aunonay suppléer les chiffons , Un ver offrir sa toile aux plumes des Buffons , Qui peut-être bientôt, éternisant sa gloire. Sur ses propres feuillets vont tracer son histoire.
Souvent aussi l'instinct varie avec les lieux. Comparez ces fourmis , moins dignes de nos yeux , Méconnoissant les arts de la paix , de la guerre , Durant l'hiver entier sommeillant sous la terre, Mais qui rôdent sans cesse , et d'un amas de grains Remplissent à l'envi leurs greniers souterrains, A CCS nobles fourmis dont se vante l'Afrique, En trois classes rangeant leur sage république ; Peuple heureux d'ouvriers , de nobles , de soldats. Que de grands monuments dans leurs petits états ! De leurs toits, dont dix pieds nous donnent la mesure. Les yeux aiment à voir la ferme architecture ; Sur leur cône aplati le buffle quelquefois Guette, pour l'éviter, le fier tyran des bois. Au-dedans quelle heureuse et savante industrie De leurs compartiments règle la symétrie, Aligne leur cité, dessine leurs maisons; Leurs escaliers tournants et leurs solides ponts. Qui par-tout présentant de faciles passages,
CHANT VU
Pour alléger kiir peiac , abrégcul leurs voyages !
Au cenlre, tout eulière à sa posiérilé,
Et mêlant la grandeur à la caplivilé ,
Leur noble souveraine en une paix profonde
Ne quitte point sa couche incessamment féconde,
Et par son ventre énorme et sou énorme poids
Surpasse ses sujets un million de fois.
Quatre-vingt mille enfants la conuoissent pour mère ,
Au fond de son palais, auguste sanctuaire,
Des serviteurs , choisis entre tous ses sujets,
Dans sa chambre royale ont seuls un libre accès.
Leur foule emplit ses murs, et pai- une humble porte,
Déposent en leur lieu les œufs qu'elle ti'ansporle.
L'ordre règne par-tout : épais de tout côté
Leurs riches magasins entouBcnt la cité ;
Ailleurs sont élevés les enfants de la reine ;
La cour habite enfin près de sa souveraine ;
Le voyageur de loin découvrant leurs travaux
D'une heureuse peuplade a cru voir les hameaux.
O Nil ! ne vante plus ces masses colossales ,
Des sommets abyssins orgueilleuses rivales;
L'insecte constructeur est plus grand à mes yeux
Que l'homme amoncelant ces rocs audacieux ;
Et quand une fourmi bâtit des pjTamides ,
Nos arts semblent bornés et nos travaiLX timides.
Je ne vous tairai point, vous, loyales fourmis. Que l'homme voit s'armer contre ses ennemis. De leur noir bataillon la terre au loin se couvre , Il marche : à son abord chaque demeure s'ouvre ; A peine le logis leur est abandonné, Rats , insectes , serpents , tout est exterminé. Tel , voyageur guerrier et vengeur redoutable , Hercule d'Augias jadis purgea l'étable; Ou tels nos chevaliers alloient sur d'au Ires bords Châtier les brigands et redresser les torts : Aussi dans les cités des fourmis africaines L'œil croit voir de linstinct les plus beaux phénomènes.
Le sage aime à passer, dans ses réflexions, Des portiques de Rome aux murs des Robinsons. Je plains l'observateur qui ne voit de merveille Que l'homme ou l'éléphant, le castor ou l'abeille ; Et , jetant sur le ver un regard de mépris , De ses humbles travaux ne connoit point le ])rix. Non, les ponts du castor et ses riches bourgades, Non, des essaims actifs les nombreuses peuplades, Et les brillants travaux de leiu-s toits populeux Ne peuvent surpasser ces vers mbaculeux, Qui , citoyens obscurs de notre grand domaine , Rivalisent d'adresse avec la race humaine. Ainsi (]ue ses besoins leur vie a ses travaux : Là combien vont s'offrir de prodiges nouveaux ! L'un , habile sapeur, en minant les feuillages S'en va de proche en proche avançant ses ouvrages; Et dans l'enfoncement de ses réduits secrets Trouve à-la-fois son nid , sa demeure et ses mets ; Sage ou\Tier, que di's-je ? ingénieux artiste , L'autre, assemblant le bois en adroit ébéniste, Dans sa maison qu'il taille et construit avec art , Loin des yeux importuns s'établit à l'écart ;
L'autre roule en cornet une feuille docile,
Et dans ce simple abri choisit son domicile.
L'un d'une double coque a construit son pala.s :
Cet autre dans les fruits se loge à peu de frais ,
L'autre dans son alcôve élégamment déploie
Sa tenture de gaze et ses lapis de soie.
En adresse, en moyens, l'iuslinct ne tarit pas.
Voyez cette fileuse, émule de Pallas^^
Et de l'onde aujourd'hui paisible citoyenne;
Là d'une bulle d'eau, demeure aérienne.
Elle a su se construire un séjour enchanté.
En sort , monte et replonge avec agilité ,
Et dans son palais d'eau que tapisse la soie
Vient goûter la fraîcheur ou rapporter sa proie.
Près d'elle est son époux ; dans la saison d'amour
Pour celui d'une amante il quitte son séjour :
Il entre, il satisfait à l'ardeur conjugale.
Et la bulle se change en couche nuptiale.
Quel art est plus magique , et quel enchantement
Eût faitpourl'heureux couple un boudoir plus charmant !
De la bulle légère au sein des mers profondes Quels yeux iront chercher le grand peuple des ondes ? Peu savent son instinct , ses armes et ses arts; Ses fastes sont obscurs et ses feuillets épars : Quelqu'inlérèt pourtant anime son histoire. Grâce à leur queue agile , à leur prompte nageoire , Plus adroits que l'oiseau , les enfants de la mer Volent mieux dans les eaux qu'il ne nage dans l'air, Et leur court aileron peut délier ses ailes. Les races, je l'ai dit, offrent souvent entr' elles Quelques traits ressemblants. Ainsi que les oiseaux L'hôte des mers émigré en des pays nouveaux , El voyageant ensemble en flottantes colonnes. De l'avide pêcheur s'en vont remplir les tonnes. A travers l'élément qui les cache à nos yeux L'œil surprend quelquefois leurs arts ingénieux : Des fileuses des champs défiant les familles, L'onde a ses Aracluiés et la mer ses chenilles. Dont la langue , pareille au doigt le plus subtil , Sait former, sait mouler et déplovcr son fil. Ainsi plus d'un poisson, lorsque le flot l'accable. Sait s'amarrer lui-même et se filer son câble. D'autres filles des mers, avec plus d'art encor, D'un fil plus délié dévident le trésor ; Et, livrant à nos arts sa souplesse docile. De ses légers tissus étonneul la Sicile.
Combien d'autres talents que l'œil n'aperçoit pas! Que de pièges adroits ! que de savants condjals ! Une guerre éternelle arme ce peuple immense. Les uns ont leurs épieux et les autres leur lance ^3; L'un d'une encre cachée en de secrets vaisseaux Noircit l'onde, s'échappe, et s'enfuit sous les eaux; D'un large tabher qu'avec force il déploie L'autre enveloppe, étouffe, et dévore sa proie. Quel nocher n'a connu ce combat si fameux Qui trouble au loin d'effroi tout l'empire écumeux ? Ces fiers dominateurs de la liquide plaine , Le terrible espadon et l'énorme baleine , Voyez-les s'attaquer, se htiutcr à-la-fois,
LES TROIS RÈGNES
L'un nrmé de sa scie, el l'aiilre de son poids. L'un agile et fougueux rapidement s'élance, Sur son lourd ennemi fond avec violence; L'autre, avec pesanteur roulant son vaste corps. De sa queue effroyable arme tous les ressorts , El malheur à celui que d'un coup redoutable Frapperoit en fureur ce fouet épouvantable ! Son ennemi l'esquive, et, sautant dans les airs, Tombe plus acharné sur le géant des mers, Et de son arme affreuse entame la baleine. Alors de l'Océan l'immense souveraine , Secouant l'ennemi sur son énorme dos , Presse , foule , soulève , et tourmente les flots. L'horrible scie accroît ses blessures profondes; Le monstre ensanglanté se débat sur les ondes; Des bords du Groenland aux rives de Thulé Il agile en mourant son empire ébranlé : La mer gronde , et du sein des humides campagnes Tout l'Océan s'élève et retombe en montagnes.
Habitant des forèls , et des monts , et des champs , Le serpent à son tour a des droits à mes chanls ; Par ses beaux mouvements et sa riche parure, Cher à la poésie ainsi qu'à la peinture , Le serpent a ses mœurs , ses combats , ses amours , Son port audacieux , ses habiles détoiu-s ; Mais il fuit nos regards : dans le sein des broussailles. Dans les fentes des rocs ou le creux des murailles. Il semble qu'affligé de son triste renom Il cache ses remords , sa lionle et son poison.
Je n'en décrirai point les nombreuses espèces , Différentes d'aspects , de pencliants et d'adresses : Je compterois plutôt les sables des dcserls, Les feuillages des bois, et les vagues des mers, Que les variétés de sa race effrayante. Il court, nage, bondit, gravit, vole, ou serpente; Tantôt, au bruit lointain des agrestes pipeaux, Caché dans la moisson il attend les troupeaux, Et des plis écaillés qu'avec force il déploie, Saisit, étreint, étouffe, et dévore sa proie. Le chevreau , la brebis, souvent un bœuf entier, Tout-à-coup engloutis dans son large gosier. Se débattent en vain dans sa gueule béante ^4 ; Mais bientôt expiant sa fureur dévorante, Il s'endort sous le poids de l'énorme festin , Et , livrant au chasseur un facile butin , Sous la lourde massue ou le fer du sauvage , Tombe gonflé de sang et gorgé de carnage. Tanlôt au fond des bois , à l'entour d'un vieux tronc. Il enlace sa queue et redresse son front. Ailleurs , au haut d'un arbre où sa race fourmille, Superbe, il réunit sa hideuse famille.
L'œil voit avec effroi ces milliers d'animaux Envelopper la tige, enlourer les rameaux : On croil voir les cheveux de l'horrible Mégère, Ou les crins hérissés de l'aboyant Cerbère Qui défend jour et nuit le trône de Pluton, Ou les serpents tressés dont se coiffe Alecton.
Me préserve le ciel d'aller dans le bocage Respirer la fraîcheur ou dormir sous l'ouibrage ,
Lorsqu'en un jour d'été , de son obscur séjour Il sort brûlant de soif, de colère et d'amour ! Sur la cime des bois, sur les monts, dans la plaine. Les animaux tremblants l'évitent avec peine : Contre eux il a du ciel reçu ses yeux ardents, Sou étouffante haleine et ses terribles dents. Telle est de son poison la violence extrême, Souvent par sa piqûre il se détruit lui-même. Son venin dMis la plaie à peine s'est glissé , La chair tombe en lambeaux et le sang est glacé. Pour son rapide élan il n'est point de dislance; Il part comme l'éclair, atteint comme la lance. Quels contrastes frappants il présente à nos yeux ? Reptile sur la terre , étoile dans les cieux , Ici nous déguisant son approche mortelle, Ailleurs faisant crier sa bruyante crécelle , Couvé dans sa coquille ou formé tout vivant ^^, Assaillant furieux, tacticien savant.
Sinon astucieux, Polyphème vorace.
Victime quelquefois et bourreau de sa race; Formidable aux oiseaux, à l'hôte des forèls, Aux reptiles criards qui peuplent les marais ; Du tigre affreux lui-même affrontant la colère ; Redoutable poison , remède salutaire ; Paresseux en hiver, plein d'ardeur au printemps; Favori d'Esculape , et l'emblème du temps ; Ancien dominateur des forêts d'Amérique, Délesté dans l'Europe , adoré dans l'Afrique ; De l'Indien , pour lui toujours hospitalier. Convive caressant et démon familier; Prudent et courageux , vigoureux et flexible , Célébré par la fable , el maudit par la bible ; Dans les vers de Milton , organe de Satan, Il ravit l'innocence à l'épouse d'Adam , Avec elle perdit l'homme , hélas ! trop fragile ; Par lui Laocoon est puni dans Virgile , Et son supplice encore, objet de nos douleurs, Sur un marbre souffrant nous fait verser des pleurs.
Mais plus digne de nous un peuple entier m'appelle C'est vous , charmants oiseaux, de nos chants le modèle. Bientôt je chanterai vos mœurs et vos penchants; Maintenant vos arts seuls sont l'objet de mes chanls. Combien d'adroits pêcheurs et de chasseurs habiles ! Observez cet oiseau redouté des reptiles ; Si du plus haut des airs il découvre un serpent , Aussitôt, pour saisir son ennemi rampant, Sur lui , d'un vol rapide , il s'élance avec joie , L'emporte dans les airs, laisse tomber sa proie. Descend , la ressaisit , prend de nouveau l'essor ; La jette, la reprend, et la rejette encor. Et ne s'arrête pas que sa chute fréquente N'abandonne à sa faim sa victime mourante. Ainsi qu'adroits chasseurs , architectes savants , Contre leurs ennemis , les frimas et les vents , Avec combien d'adresse, instruits par la nature, Ils savent de leur nid combiner la structure! Chaque race choisit et la forme et le lieu ; L'une en ces longs canaux où pétille le feu , Sous nos toits, sous nos murs hospilaliers pour elle,
CHANT VIII
Construit de ses enfants la demeure nouvelle.
L'un au chêne orgueilleux , l'autre à rhumble arbrisseau,
De ses jeunes enfants couGa le berceau ;
Là, des œufs maternels nouvellement éclose,
Sur le plus doux coton la famille repose;
Et la laine et le crin, assemblés avec art,
De leur tissu serré leur forment un rempart
Dont le tour régulier, l'exacte symétrie,
Défleroit le compas de la géométi'ie.
Par im soin prévoyant d'autres placent leurs nids
Au lieu le plus propice à nourrir leurs petits;
Ici l'amour craintif les cache sous la terre ;
Là , de leurs ennemis pour éviter la guerre ,
Les suspend aux rameaux mollement balancés,
El dans ce doux hamac les enfants sont bercés.
Quelques uns out leur toit , leur auvent , leur issue ,
Qui de leurs ermcmis ne peut être aperçue :
Chacun a son instinct inspiré par l'amour.
Yoyez , de ses enfants préparant le séjour
En architecte adroit, mais en père timide,
Cet oiseau leur construire une humble pyranaide
Mille fois préférable à celles de l'orgueil.
Son air mystérieiLX d'abord étonne l'œil ;
Introduit par la porte au sein du vestibule,
L'oiseau monte et descend dans une autre cellule
Où, cachés et bravant les pièges, les saisons,
Reposent mollement ses tendres nourrissons.
Ainsi nos toits , nos murs, les forêts, les charmilles.
Tout a ses constructeurs , ses berceaux, ses familles.
Tout aime, tout jouit, tout bâtit à son tour.
Protège, Dieu puissant, ces enfants de l'amour.
Le doux chardonneret, la fauvette Cdèle,
Le folâtre pinson , et sur-tout Philomèle !
Dirai-je encor comment, pour chercher d'autres cieux. L'oiseau quitte les champs qu'habitoient ses aieux ? A peine à cet exil le vent les sollicite, Je ne sais quel instinct en secret les agite, Même les nouveau-nés qui , par de foibles sons Sembloient, en gazouillant, essayer leurs chansons, Tout-à-coup avertis par une voix secrète, Expriment à l'envi leur ardeur inquiète; Tout se meut , tout s'empresse, et du sommet des toits , De la pointe des rocs , de la cime des bois , De mille cris confus le bizarre mélange, Des oiseaux voyageurs appelle la phalange. Ainsi dans leur saison les canes du Laplaud Partent , formant dans l'air un triangle volant ; Chaque oiseau tour-à-tour à la pointe se place , Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse; Chacun du dernier rang se transporte au premier, Chacim du premier rang se replace au dernier. Ils abordent : les bois , les monts et les rivages Retentissent du vol de ces vivants nuages , Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux. Poussent dans des climats qui n'étoient pas pour eux.
Revenez, peuple heureux, revoir votre patrie. Revenez habiter votre rive chérie :
Quel bien manque à vos vœux, intéressants oiseaux ? Vous possédez les airs , et la terre , et les eaux ;
Sous la feuille tremblante un zéphyr vous Veille,
Vos couleurs charment l'œil, et vos accents l'oreille;
Vos désirs modérés ignorent à-la-fois
Et les vices du luxe, et la rigueur des lois;
Un coup d'aile corrige une amante coquette,
Un coup de bec suffit à sa simple toilette.
Si vous prenez l'essor vers des bords reculés.
Vous êtes voyageurs et non pas exilés;
Le bocage qui vit votre famille éclore.
Sur le même rameau vous voit bâtir encore;
Même ombrage revoit vos amoureux penchants,
Et les mêmes échos répondent à vos chants.
Hélas ! à notre sort ne portez point envie !
Un seul de vos printemps vaut toute notre vie ^O.
Sans planter, ni semer, vos errantes tribus
Sur l'apanage humain prélèvent des tributs :
Vous avez comme nous vos moissons, vos vendanges;
Du grain de nos sillons , des gerbes de nos granges ,
Vous prenez votre part ; le poil de nos brebis
Compose vos berceaux et tapisse vos nids ;
Pour vous , aux espaUers , aux rameaux de la treille
Pend la grappe dorée et la pomme vermeille.
Tantôt , loin des cités et des riches lambris ,
Pour chercher vos amours , vos mets et vos abris ,
Libres, vous voltigez de bocage en bocage;
Tantôt, fiers d'habiter une brillante cage,
Déserteurs des forêts et transfuges des bois ,
Paisibles casaniers, vous vivez sous nos toits.
Là, sans aller au loin quêter à l'aventure
De vous, de vos enfants, l'incertaine pâture,
D'une jeune maîtresse esclaves favoris ,
Par elle caressés et par elle nourris.
Au lieu du ver rampant, de la sale chenille,
Le sucre , le mouron , nourrit votre famille ;
Chaque jour la beauté revient d'un air riant
Vous offrir le biscuit et l'échaudé friand ;
Porte sur vos besoins une vue attentive.
Soigne la propreté du lieu qui vous captive,
A vos maux passagers assure un prompt secours,
Prépare vos hymens et soigne vos amours;
Vous apprête du bain la fraîcheur délectable :
Vous buvez dans sa coupe , assistez à sa table ,
Folâtrez sur son sein , perchez sur ses cheveux ,
Et son amant lui-même est jaloux de vos jeux.
Tel ce moineau fameux, digne sujet de larmes, Dont la triste élégie , en des vers pleins de charmes , Nous fait pleurer encor le destin rigoureux , D'une belle Romaine ami tendre, hôte heureux, Aimable parasite, et compagnon fidèle, Sautilloit, babilloit, tourbillonnoit près d'elle, Sur ses lèvres de rose accouroit à sa voLx , Baisoit son cou d'albâtre ou becquetoit ses doigts ; Et, des jeunes Romains voluptueux émule. Fut pleuré par Lesbie, et chanté par Catulle.
CHANT VIII
Les amours et les caresses du ramier. L'éclat du cygne. Description des animaux domestiques. Portrait du cheval, de
LES TROIS RÈGNES
l'ànc, etc. Variole des animaux. La fieité du lion et de l'aigle. Les nids des oiseaux; leur éducation. Les mœurs, le caractère et les habitudes des animaux. Tendresse d'une chienne pour ses petits. De la classification des animaux. Échelle des animaux, à la tète de laquelle l'homme est placé. Puissance de l'homme, et son ascendant sur tous les êtres qui respirent. La pensée de l'homme au-dessus de l'instinct. Excellence des sentiments qui l'élèvent vers le ciel et le rapprochent de ses semblables.
J'ai peint l'inslincl, l'esprit, les ails des animaux; Maintenant, que leurs mœurs occupent mes pinceaux. Oui , l'instinct a ses mœurs comme son industrie , Chérit le bien public, connoît une patrie. Le pigeon en amour ne connoît point d'égal; Le chevreuil est fidèle au pacte conjugal; L'abeille, royaliste et pourtant populaire, Joint Rome monarchique et Rome consulaire; Travaille pour l'élat, et défend à-Ia-fois Et son humble cellule et le trône des rois ; La fourmi, préférant les mœurs républicaines, Change en greniers publics ses granges souterraines. Tout l'atteste à vos yeux : Dieu par les mêmes lois , Lui seul sait gouverner plus d'un monde à-la-fois ; Mais de ces nœuds formés par sa main souveraine , L'impérieux amour est la plus forte chaîne. Tout ressent ici-bas ses fécondes ardeurs; Comme chez les humains, on aime chez les fleiu's. J'ai chanté les amours et les hymens des plantes; Mais combien plus puissant chez les races vivantes. L'inévitable Amour perce des mêmes traits L'homme et les animaux, le maître et les sujets! Sur des ailes de feu l'amour parcourt le monde , Il embrase les airs, il brûle au sein de l'onde ; La baleine pour lui bondit au sein des mers; Pour lui l'ardent lion rugit dans les déserts ; Le renne dans le Nord reconnoît son empire, Et son feu vit encore où le soleil expire.
Mais laissons ces amours , dont l'appétit fougueux N'est qu'un instinct brutal et qu'un besoin houleux. Combien d'êtres vivants, dont les douces tendresses N'ignorent point d'amour les adroites caresses, Savent de leur penchant dissimuler l'ardeur, Coiuioissent le mystère et même la pudeur ! Là, plus d'un couple aimable a ses agaceries, Ses refus irritants et ses coquetteries. Chez les oiseaux sur-tout que de soins caressants ! Qu'ils savent avec art attendrir leurs accents I Écoulez du pigeon , épris de sa maîtresse , Le doux roucoulement exprimer sa tendresse; Il s'approche, il s'éloigne, il revient mille fois. Arrange son maintien , passionne sa voix : J'aime à suivre de l'œil ces timides approches ; Je comprends ces soupirs et ces tendres reproches. Avec quelle pudeur son amante à son tour. En déguisant ses feux, irrite son amour. Au moment de céder avec art se relire, Le rappelle, le fuit, le repousse et l'attire! Quel peintre en ses tableaux , quel poète en ses chants Représente l'amour sous des traits plus touchanls?
On croit voir Galalée en sa ruse ingénue , Fuyant derrière un saule et brûlant d'être vue '.
Mais quel heureux amant égale en volupté Le cygne au cou ilexible , au plumage argenté ? Le cygne toujours beau, soit qu'il vienne au rivage, Certain de ses attraits, s'offrir à notre hommage; Soit que, de nos vaisseaux le modèle achevé. Se rabaissant en proue, en poupe relevé. L'estomac pour carène, et de sa queue agile Mouvant le gouvernail en timonnier habile. Les pieds pour avirons, pour flotte ces oiseaux Qui se pressent en foule autour du roi des eaux; Pour voile enfin son aile au gré des vents enflée. Fier, il vogue au milieu de son escadre ailée. Mais quand son feu l'atteint dans l'humide séjour, De quel charme nouveau vient l'embellir l'amour ! Que de folâtres jeux, que d'aimables caresses! Qu'il prélude avec grâce à ses vives tendresses ! L'homme ne sait pas mieux, dans ses nobles désirs. Provoquer, varier, nuancer les plaisirs , Les hâter, les calmer, les quitter, les reprendre. Doux et passionné, majestueux et tendre. Déployant mollement son plumage amoureux. De quel œil caressant à l'objet de ses feux Il tend son cou d'albâtre et s'élance autour d'elle ! Il l'invite du bec, il l'excite de l'aile; Enfin par ses transports, ses doux frémissements, Brûlants avant-coureurs de ses embrassements , Il prouve aux flots émus , par son ardeur féconde , Que la mère d'Amom" est la fille de l'onde; Et de son corps , choisi pour plaire à deux beaux yeux Justifie , en aimant , le monarque des dieux. La fal)le , de sa voix a vanté la merveille ; L'œil enchanté sans doute avoit séduit l'oreille. Et qu'avoit-il besoin de ce titre emprunté .'' Lui seul réunit tout, force, grâces, fierté; Il habite à son choix les airs , l'onde et la terre ; Modéré dans la paix , valeureux dans la guerre , Terrible , impétueux , il fond sur ses rivaux : Leur choc trouble les airs , il agile les eaux. , Tel Antoine jadis sur les plaines de l'onde, Disputoit Cléopâlre et l'empire du monde.
Ainsi , source féconde et de biens et de maux , L'amour aux mêmes lois soumet les animaux ; Mais chacun a ses mœurs : nés pour l'indépendance , Plusiems de leur instinct gardent la violence, Tandis que le lion que son maîtie nourrit, Le respecte toujours et souvent le chérit; Et lorsque tout-à-coup secouant sa crinière, Déjà la gueule ouverte il rugit de colère. Que son maître paroisse , et ses sens sont calmés.
Quelques uns, de nos toits hôtes accoutumés. Se plaisent dans nos cours, vivent dans nos étables, Quelquefois sont nourris des débris de nos tables ; Et, sujets fortunés d'un roi voluptueux. Semblent lui dévouer leurs soins affectueux.
A leur tête est le chien, aimable autant qu'utile. Superbe et caressant, courageux, mais docile. Formé pour le conduire et pour le protéger.
CHA.NT VIII
Du troupeau qu'il gouverne il est le \Tai berger. Le ciel l'a fait pour nous; et dans leur cour rustique Il fut des rois pasteurs le premier domestique. Piedevenu sauvage il erre dans les bois : Qu'il aperçoive l'homme , il rentre sous ses lois ; Et, par un vieil instinct qui jamais ne s'efface, Semble de ses amis reconuoîlre la trace. Gardant du bienfait seul le doux ressentiment, Il vient lécher ma main après le châtiment ; Souvent il me regarde ; humide de tendresse , Son œil affectueux implore une caresse : J'ordonne, il vient à moi; je menace, il me fuit; Je l'appelle, il revient; je fais signe, il me suit; Je m'éloigne, quels pleurs! je reviens, quelle joie! Chasseur sans intérêt, il m'apporte sa proie. Sévère dans la ferme , humain dans la cité , Il soigne le malheur, conduit la cécité; Et moi, de l'Hélicon malheureux Bélisaire, Peut-être un jour ses yeux guideront ma misère. Est-il hôte plus sûr, ami plus généreux ? Un riche marchandoit le chien d'un malheureux ; Cette offre l'afOigea : « Dans mon destin funeste Qui m'aimera, dit-il, si mon chien ne me reste! » Point de tiève à ses soins , de borne à son amour, Il me garde la nuit , m'accompagne le jour. Dans la foule étonnée on l'a \u reconnoître , Saisir et dénoncer l'assassin de son maître; Et quand son amitié n'a pu le secourir, Quelquefois sur sa tombe il s'obstine à mourir. Enfin le gi-and Buffon écrivit son histoire, Homère l'a chanté, rien ne manque à sa gloire : Et lorsqu'à son retour le cliien d'Ulysse absent, Dans l'excès du plaisir meurt en le caressant, Oubliant Pénélope, Eumée, Ulysse même, Le lecteur voit en lui le héros du poëme.
Tel nous aimons le chien , mais tel n'est point le chat ; Indocile sujet, ami froid, hôte ingrat, Ser\iteur défiant, cauteleux égoïste, Conservant avec nous son air sournois et triste , De son butin sanglant se jouant sans pitié, Fixé par l'habitude et non par l'amitié.
Mais soit qu'on juge l'homme ou le reste du monde , Sur les exceptions la vérité se fonde.
Ainsi que des humains , les diverses humeurs Changent des animaux les penchants et les maeurs. Plus d'un chat sait aimer et caresser et plaire; Moi-même j'ai du mien vanté le caractère ^ ; Long-temps de son poëte il partagea le sort : J'ai célébré sa vie et déploré sa mort.
Je ne vous tairai point la horde malheureuse Des rats, famille obscure, indigente et peureuse. Qui , par d'adroits chasseurs , savamment embusqués , Dans les fentes d'un mur étroitement bloqués, Autour de leurs cités nuit et jour investies , Hasardent en tremblant leurs nocturnes sorties; Maraudeurs obstinés, faméliques rongeurs, En vain s'arment contre eux les trébuchets vengeurs; L'instinct propagateur de leur race amoureuse Sans cesse reproduit leur foule populeuse;
Du fond de nos caveaux , du haut de nos greniers La genl trotte-menu s'assemble par milliers, Envahit la cuisine, ou dévaste l'office, Ou de mes manuscrits d'avance fait justice; Mais comme les Romains et son grave sénat. Les rats sont gouvernés par la raison d'état ; Eux-mêmes quelquefois , quand la faim les menace , Ne pouvant la nourrir, exterminent leur race ; Et la terrible loi de la nécessité D'un peuple trop nombreux soulage leur cité.
Mais pourquoi ra'arrêter à cette engeance obscure ? Parmi ceux qu'à nos lois a soumis la nature , Qui vivent sous nos toits , qui paissent dans nos champs , N'est-il pas des sujets plus dignes de mes chants ? Voyez ce fier coursier, noble ami de son maître , Son compagnon guerrier, son serviteur champêtre. Le traînant dans un char, ou s'élançant sous lui ; Dès qu'a sonné l'airain, dès que le fer a lui, Il s'éveille , il s'anime , et , redressant la tête , Provoque la mêlée, insulte à la tempête; De ses naseaux brûlants il souffle la terreur; Il bondit d'alégresse, il frémit de fureur; On charge, il dit : Allons 3; se courrouce et s'élance; Il brave le mousquet, il affronte la lance. Parmi le feu, le fer, les morts et les mourants, Terrible, échevelé, s'enfonce dans les rangs. Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre, Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre ; Il prévient l'éperon, il obéit au frein. Fracasse par son choc les cuirasses d'airain , S'eni\Te de valeur, de carnage et de gloire , Et partage avec nous l'orgueil de la victoire ; Puis , revient dans nos champs , oubliant ses exploits , Reprendre un air plus calme et de plus doux emplois; Aux rustiques travaux himiblement s'abandonne. Et console Cérès des fureurs de Bellone.
Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval. L'âne est son suppléant et non pas son rival; Il laisse au fier coursier sa superbe encolure , Et son riche hamois, et sa brillante allure. Instruit par un lourdaud , conduit par le bâton , Sa parure est un bât , son régal un chardon ; Pour lui Mars n'ou^Te point sa glorieuse école : Il n'est point conquérant, mais il est agricole; Enfant, il a sa grâce et ses folâtres jeux; Jeune , il est patient , robuste et courageux , Et paie, en les servant avec persévérance, Chez ses patrons ingrats sa triste vétérance. Son service zélé n'est jamais suspendu ; Porteur laborieux , pourvoyeur assidu , Entre ses deux paniers de pesanteur égale. Chez le riche bourgeois, chez la veuve frugale. Il vient , les reins courbés et les flancs amaigris , Souvent à jeun lui-même alimenter Paris. Quelquefois, consolé par une chance heureuse. Il sert de Bucéphale à la beauté peureuse; Et sa compagne enfin va dans chaque cité Porter aux teints flétris la fleur de la santé. Il marche sans broncher au bord du précipice,
LES TROIS RÈGNES
Reconnoîl son chemin , son maîlre el son hospice :
De tous nos serviteurs c'est le moins exigeant ;
11 naît , vieillit et meurt sous le chaume indigent :
Aux injustes rigueurs dont sa fierté s'indigne,
Son malheur patient noblement se résigne.
Enfin , quoique son aigre et déchirante voix
De sa rauque alégresse importune les bois,
Qu'il offense à-la-fois et les yeux et l'oreille.
Que le châtiment seul en marchant le réveille.
Qu'il soit hargneux , revêche et désobéissant ,
A force de malheur l'âne est intéressant.
Aussi le préjugé vainement le maltraite :
En dépit de l'orgueil , il aura son poète.
Homère qui chanta tant de héros divers,
Auprès du grand Ajax le plaça dans ses vers.
La fable le nomma le coursier de Silène :
Ami des voluptés, il naquit pour la peine.
Et moi qui déplorai le sort des animaux.
J'ai dû peindre ses mœurs, ses bienfaits et ses maux.
Tel qu'un peintre savant joint la lumière et l'ombre , Dieu se plail à créer des nuances sans nombre ; Mais parmi ce contraste et d'instincts et de goûts. De haine et d'amitié , de douceur, de courroux , De paresse et d'ardeur, qu'à chaque créature En ses dons inégaux déparlit la nature, Souvent son art sublime offre à l'œil enchanté La ressemblance unie à la variété.
Au lion dans les bois, à l'aigle dans son aire, Qui ne reconnoît pas le même caractère ? Tous deux sont fiers ; tous deux tyrans de leurs vassaux , Dans leur désert royal ne veulent point d'égaux ; L'impérieux amour, le besoin d'une épouse. Domptent seuls les fureurs de leur fierté jalouse; Tous deux rois des états par la victoire acquis. Ne veulent de festins que ceux qu'ils ont conquis ; Ennemis généreux et vainqueurs magnanimes, Enfin tous deux font grâce à de foibles victimes ; Ainsi le même instinct produit mêmes humeurs; Et, différents de race, ils sont joints par les mœurs.
Combien la liberté rebelle ou dépendante Ouvre encore à mes vers une source abondante! En vain , des animaux se proclamant le roi , L'homme à tout ce qui vit croit imposer la loi; Des êtres animés dont l'univers abonde Peu vivent avec nous : leur foule vagabonde Cherche dans les forêts ou dans les antres sourds Un sort indépendant et de libres amours. Le besoin d'échapper à l'ennemi vorace.
Le soin de se nourrir, de propager leur race, Voilà toute leur vie ; et dans ces mœurs encor De méditations quel fertile trésor !
Que de charmes n'ont point leurs amours maternelles !
Voyez le tendre oiseau réchauffer sous ses ailes Ses petits enfermés dans leur frêle séjour; Tantôt j'ai peint son nid : qui peindra son amour ? Eh ! qui peut surpasser le courage du père ! Quel soin peut s'égaler aux doux soins de la mère ! Cet être si léger que le frêne ou l'ormeau Ne voit pas deus instants sur le même rameau ,
Mère aujourd'hui constante et nourrice assidue,
Demeure jour et nuit sur ses œufs étendue.
Le père , heureux époux autant qu'heureux amant ,
De sa tendre moitié va chercher l'aliment ,
Ou , sur les bords du nid se plaçant auprès d'elle.
Soulage par ses chants sa compagne fidèle.
Des ennemis souvent l'un et l'autre est vainqueur,
Et dans de foibles corps se déploie un grand cœur.
Souvent avec ses fils une mère enlevée
Vit pour eux , les nourrit , et meurt sur sa couvée.
Enfin avec quel soin et quel zèle nouveau
Ses parents à voler forment le jeune oiseau !
C'est aux heures du soir , lorsque dans la nature
Tout est repos, fraîcheur, et parfum et verdure;
L'adolescent, ravi de ce bel horizon,
S'agite dans son nid devenu sa prison ;
Il sort, et, balancé sur la branche pliante,
Il hésite , il essaie une aile encor tremblante :
Le couple en voltigeant provoque son essor,
Gourmande sa frayeur , l'appelle et vole encor :
Enfin il se hasarde, et déployant ses ailes.
Non sans crainte, il se fie à ses plumes nouvelles.
L'air reçoit ce doux poids , il touche le gazon ;
Les parents enchantés répètent la leçon.
D'une aile moins novice alors le jeune élève
S'enhardit, prend l'essor, s'abat et se relève;
Enfin, sûr de sa force, et plus audacieux,
Il part, tout est fini, tous se font leurs adieux,
Et l'instinct dénouant la chaîne mutuelle ,
Un nouveau nœud commence une race nouvelle.
Cependant, qui l'eût cru! si constant dans ses lois. Cet admirable instinct se trompe quelquefois. La poule qui , pour nous , modèle de tendresse , A l'aspect du milan, se hérisse et se dresse. Des canards quelquefois échauffe le berceau : Tout-à-coup à leurs yeux s'il se montre un ruisseau. Leur instinct se trahit , la troupe vagabonde Reconnoît sa patrie , et s'élance dans l'onde : La fausse mère alors, ignorant leur destin. Vole d'un bord à l'autre, et les rappelle en vain. A peine encor sorli de sa coque fragile, Déjà l'heureux essaim, navigateur agile, Vogue, et, sans écouter son inutile cri. Parcourt avec transport son élément chéri. Le sage les observe, et sa raison compare Et l'instinct qui devine , et l'instinct qui s'égare.
Cet oiseau , dont l'hymen craint le sinistre nom , D'une erreur plus barbare étonne la raison ; Le cruel, écoutant son appétit funeste.
Dans un festin pareil à celui de Thyeste, De ses propres enfants se nourrit quelquefois. De son sang , il est vrai , connoissant mieux la voix , Leur mère se refuse à cette horrible idée : Non, parmi les oiseaux il n'est point de Médéc. Aussi, de ses petits redoutant les dangers, La prévoyante épouse, en des nids étrangers Va déposer ses œufs qu'adopte un autre père, Et leur race deux fois doit la vie à sa mère.
Eh ! sans ce tendre amour et ces liens si chers ,
CHANT Vin.
Dont le pouvoir fécond réparc l'univers,
Qui des élres vivants reproduiroit les races ?
Que d'animaux cruels , que de monsircs voraces ,
L'uu par l'autre attaqués, l'un par l'autre expirants,
Sans cesse dévorés , sans cesse dévorants !
Pour leur faim sanguinaire à peine assez féconde,
La nature se lasse à repeupler le monde.
Tyran de ses vassaux , fléau de ses sujets ,
L'homme à tant de fureur joint ses propres excès.
C'étoit peu d'iuveuter et l'hameçon perfide,
Et le gluau tenace , et la balle rapide ;
Par-tout aidant leur rage, et redoublant leurs maux,
L'homme l'un contre l'autie arma les animaux.
On a vu le lion , terrible auxiliaire ,
Seconder son adresse et servir sa colère ;
Le faucon obéit à noire art meurtrier.
Le chien devient chasseur; et l'éléphant guerrier,
Jadis hôte innocent des forêts indiennes ,
"Vint fouler de ses pieds les légions romaines.
Tous naissent pour détruire ; et, par un triste accord,
L'hyménée est par-tout pourvoyeur de la mort.
Pourtant le ciel a fait peu d'animaux voraces ; Cet instinct furieux n'appartient qu'à ces races Qui quêtent leur pâture, et dont l'avide faim Souffre encor de la veille , et craint le lendemain. La génisse paisible , et le bœuf débonnaire Broutent innocemment leur pâture ordinaire ; Et l'hôte ailé des airs, indulgent ennemi. S'il rencontre un grain d'orge , épargne une fourmi. Mais le tigre cruel , dont l'ardeur vagabonde Roda sans aliment durant la nuit profonde, S'il découATe au malin , du sommet des coteaux , Le daim aux pieds légers , le cerf aux longs rameaux , Soudain, les crins dressés et la gueule béante, Part, court, saisit, abat sa victime tremblante, Se couche sur sa proie, et fouillant dans son flanc, Se soûle de carnage et s'enivre de sang.
L'amour répare tout, et ses flammes fécondes Repeuplent au printemps l'air , la terre et les ondes. Eh ! quels taillis obscurs , quel asile secret N'offrent quelques tableaux de ce tendre intérêt.-' Sous ces obscurs berceaux observez l'araignée , Qui vit dans tous les fils de sa toile alignée ; Une bourse, d'un fil plus délicat encor, Renferme de ses œufs le précieux trésor; Elle traîne en tous lieux ce doux tissu de soie , Ne le quitte un instant que pour chercher sa proie. Toi qui charmas un temps mon loisir studieux. Digne sang d'Arachné , tel te virent mes yeux. J'avois cru qu'à mes soins , docile , apprivoisée , Tu vivrois près de moi ; mais en vain ma croisée Me li\Toil pour ton nid ces insectes errants Que trompent des vitraux les abris transparents; Moi-même à leur berceau portant leur subsistance, En vain à tes petits j'épargnois ton absence. En vain j'avois chanté tes soins pour Pélisson : Tu charmas son cachot, tu quittes ma maison; Adieu : quelle que soit ta nouvelle retraite , Mon souvenir te suit , et mon cœur te regrette ;
Tant j'adniirois en toi ton instinct maternel!
Que dis-je ? est-il au monde un être si cruel Qui n'écoule sa voix ! Ce tigre impitoyable Qui se fait du cai'uage une joie effroyable, Sitôt que, moins rebelle aux attraits du plaisir, A l'amour qu'il repousse il s'est laissé saisir , Quand l'Hymen étonné d'un tigre a fait un père, Que l'imprudent chasseur approche son repaire. Terrible, hérissé, roulant des yeux ardents, Le monstre ouvre sa gueule et ses terribles dents. Tantôt vers le chasseur il bondit , il se dresse ; Tantôt vers ses enfants se tourne avec tendresse. S'en éloigne , y revient , et son œil tour-à-tour Ou s'enflamme de rage , ou s'attendrit d'amour. Même au sein des tourments ce cri de la nature Des plus vives douleurs étouffe le murmure. Une mère (et le chien, dont j'ai vanté les mœurs , De cet effort sublime eut encor les honneurs) Souffroit sur l'échafaud l'adroite barbarie Qui cherche dans la mort le secret de la vie. Soit hasard, soil pitié , soit désir de savoir De l'amour maternel jusqu'où va le pouvoir, Ses fils, qui vainement imploroient sa mamelle, Sur le marbre cruel étoient placés près d'elle. Ah ! qui peut retracer l'aspect attendrissant D'un tableau que mon cœur admire en frémissant ! Déjà le sang couloit, ime main inhumaine Tenant l'affreux scalpel , erroit de veine en veine ; Déjà plus près du cœur déchiré lentement. Interrogeant des nerfs le dédale fumant , De saisir leur secret l'impitoyable envie Promenoit la douleur et poursuivoit la vie; Et la victime enfin , condamnée à souffrir, Joignoit l'horreur de vivre à l'horreur de mourir. Eh bien ! quel cœur d'airain n'en verseroit des larmes ? A l'aspect de ses fils trouvant encor des charmes, Elle tournoit vers eux ses regards languissants, Et leur donnoit encor des baisers caressants. Barbares , arrêtez ! quelle horrible constance Peut voir , peut endurer cette horrible souffrance ? Malheur à l'art affreux qui peut à tant de maux Condamner sans pitié d'innocents animaux , Et sur eux prolongeant des tortures savantes. Déchirer de sang-froid leurs entrailles vivantes ! Et pourquoi ? pour chercher dans leur sanglant faisceau Ou la place d'un muscle, ou le jeu d'un vaisseau ; El sur ces corps sanglants qu'à loisir il compare, Faire de leurs ressorts une étude barbare. Ah ! le ciel en plaçant la pitié dans son sein, De l'homme a fait leur maître, et non leur assassin. Tu le savois , ô toi dont l'ame fut si belle, Lyonnet 4 , des savants le plus parfait modèle; Ton talent fut sublime, et ton art fut humain. Que de fois la pitié vint désarmer ta main ! Quand ton œil pénétrant obser%oit sa famille, Ton cœur se reprochoit la mort d'une chenille. Et de ces vers rongeurs qui dévorent nos bois , Trois victimes à peine ont péri sous tes doigts. Ah ! puisse être imitée une vertu si rare ,
LES TROIS REGNES
Et qu'un arl bienfaisant cesse d'être barbare !
Autrefois , dans Cartlinge , un roi syracusain 5 , Stipulant en vainqueur les droits du genre humain , Abolit à jamais ces sanglants sacrifices Que de ses dieux cruels exigeoient les caprices ; Et moi , plaidant leur cause auprès de mes égaux, Je siipule aujourd'hui les droits des animaux : Que dis-je ? d'un bon cœur la vertu bienfaisante Ne peut même souffrir l'assassin d'une plante. A tout ce qui l'enloure étendant son bonheur, Le sage s'intéresse au destin d'une fleur : Dans le bois qu'il planta , dans l'ormeau qui l'ombrage, Il voit son bienfaiteur, son ami, son ouvrage; Ainsi , plein des besoins d'un cœur compatissant , Sur tout ce qui respire et sur tout ce qui sent , Il verse cet amour dont son cœur surabonde ; La terre alors sourit au monarque du monde, Le ciel voit le bonheur se répandre en tout lieu , Et l'homme bienfaisant est l'image de Dieu.
Quels qu'ils soient, Dieu n'a point en des bornes précises Rangé des animaux les classes indécises ; Mes vers déjà l'ont dit : du règne minéral Si je veux remonter au règne végétal , Je vois entre eux les talcs et leurs lames fd>reuses , L'amiante alongeant ses membranes soyeuses, Qui , se changeant en fd , donne ce tissu fin , Triomphant de la flamme , et l'émule du lin. La tendre sensitive , aux yp«x surpris du sage , Semble lier entre eux, par un plus doux passage, La race qui végète et l'empire animé; Le polype des eaux , prodige renommé , Dont tantôt je peignois la tige renaissante , Parut pour réunir l'animal à la plante. Dans le monde vivant combien d'autres anneaux Joignent l'hôte des airs, de la terre et des eaux : Le limaçon , vêtu de sa frêle coquille , Des poissons écailleux rappelle la famille ; Les lacs ont leurs oiseaux , la mer a ses serpents , Et ses poissons ailés , et ses poissons rampants ; Quelques uns, habitants de la terre et de l'onde , Touchent à deux degrés de l'échelle du monde. De l'autruche, trottant sur ses pieds de chameau, L'aileron emplumé la rejoint à l'oiseau ; De l'écureuil volant la famille douteuse , L'oreillard déployant son aile membraneuse. Joignent le quadrupède avec le peuple ailé : Ainsi rien n'est tranchant , ainsi rien n'est mêlé ; Ainsi sont réunis sur celte échelle immense Le degré qui finit et celui qui commence. L'honune seul est au faite ; et quel être orgueilleux Oseroit approcher du chef-d'œuvre des dieux ? Dans les êtres vivants Dieu défend qu'aucun être Réunisse à lui seul tous les traits de son maître; Mais, sans lui ressembler, de son divin portrait Des animaux choisis obtinrent quelque trait. L'ini imite sa voix , et l'autre sa figure ; L'éléphant, pour venger sa grossière structure. De sa raison sublime obtint quelques rayons : Là l'auteur du portrait a brisé ses cramons.
En vain nous étalant sa forme presque humaine.
Et sa large poitrine , et sa taille hautaine ,
Et ses adroites mains, l'homme inculte des bois
Sur nous des animaux revendique les droits ^ ;
Entre l'être mortel et l'ame impérissable ,
Dieu lui-même a tracé la ligne ineffaçable.
Des fibres et des nerfs qu'importe le vain jeu ?
Aucun ne touche à l'homme , et l'homme touche à Dieu :
Oui, sur quelques vains droits que leur orgueil se fonde.
Tous sont nés les sujets du monarque du monde.
La nature à chacun impose peu de soins ;
Ils ont peu de pensers ayant peu de besoins :
Les faciles plaisirs , objet de leur envie ,
L'impérieux désir de conserver leur vie ,
Les mets inapprêtés qui forment leur repas.
Leurs amours passagers , leurs chasses , leurs combats ,
Là s'arrête l'instinct. Le moment le décide;
Son action est sûre, et son repos stupide ;
Les objets désirés sont seuls intéressants;
Sa courte attention s'endort avec les sens;
Il n'a point la pensée indépendante et pure
Qui sait pour elle-même admirer la nature;
Des êtres observer les mutuels rapports,
Interroger son ame, étudier son corps.
Pour lui meurent des faits les traces fugitives,
La vie est sans époque, et le temps sans archives.
Le présent sans passé , l'instant sans avenir.
La volupté sans choix, l'amour sans souvenir.
Tels sont les animaux ; mais tel n'est point leur maître Sujets, abaissez-vous, votre roi va paroîlre. Lui seul de la raison suit le divin flambeau , Sait distinguer le bon , sait admirer le beau ; Lui seul dans l'univers sait, par un art suprême. Se séparer de lui pour s'observer lui-même ; Aux spectacles pompeux dont ses yeux sont témoins S'unit par ses pensers comme par ses besoins ; Par la réflexion accroît sa jouissance ; Il connoît sa foiblesse, et voilà sa puissance. L'être que Dieu fit nu dut inventer les arts : Il file ses habits , il bâtit des remparts ; Lui seul au vêtement sait unir la parure. Joint les bcsonis du luxe à ceux de la nature , L'exercice au loisir, le loisir aux travaux. De ses nouveaux besoins sont nés des arts nouveaux ; Mais ces arts bienfaisants que l'instinct fit éclore. Dans leur obscm- berceau sembloient languir encore ; Enfin , avec des sons et des signes divers , Le langage parut et changea l'univers.
Et de la brute à l'homme agrandit la distance. Non que des animaux l'imparfaite éloquence N'ait ses propres accents et ses expressions , Signes de ses btsoins et de ses passions : Même son ne rend pas leur joie et leur tristesse ; Ils ont leur cri de rage et leur cri de tendresse. (Combien d'accents divers du coq, roi de nos cours. Expriment les desiis, les haines, les amours! Tantôt, sollicitant la poule rigoureuse.
Il attendrit l'accent de sa voix langoureuse; Tantôt, aigre et criard, parle en maître hrité.
CHANT Vin.
Prciid le ton caressant de la paternilé , Provoque à haute voix ses émules de gloire ; Il soune mon réveil , il chante sa victoire , Et l'air rcpéle au loin ses éclats triomphants.
La poule qui partage un ver à ses enfants N'a pas le même cri que la poule éperdue Dont l'horrible faucon vient de frapper la vue. Mais ces accents si sûrs, cette foule de tons, Qui dit tout par les mots, qui rend tout par les sons , Des objets différents distingue la nuance, Marque ici leur contraste, et là leur ressemblance, Peint tantôt fortement , tantôt avec douceur, Les mouvements divers de l'esprit et du cœur, Calme les passions ou réveille leurs flammes, Échange nos pensers, fait commercer nos âmes; L'jrgane humain lui seul sait les articuler : D'autres s'exprimeront, l'homme seul sait parler. C'est peu : son art divin fixe le mot qui vole, Fait vivre la pensée et grave la parole; Mille fois reproduite, elle vole en tous lieux: Au défaut de l'oreille elle instruit par les jeux ; De là des arts sacrés l'immortel héritage ; T'n âge s'enrichit des pensers d'un autre âge. Le temps instruit le temps ; médiateurs heureux , Les signes vont unir tous les peuples entre eux. Par eux les nations s'entendent, se répondent. En un trésor commun leurs trésors se confondent : Ainsi naît la richesse et la variété ; Et tandis que l'instinct , à sa place arrêté , Des cités du castor, du palais de l'abeille, Jamais n'a su changer luniforme merveille. L'homme sait varier les chefs-d'œuvre de l'art, Mettre à proht l'étude et même le hasard ; Sa main saisit du feu la semence féconde ; Le feu dompta le fer, le fer dompta le monde. L'homme lit dans les cieux , il navigue dans l'air, Il gouverne la foudre , il maîtrise la mer, Emprisonne les vents , enchaîne la tempête ; Et, roi par la naissance, il l'est par la conquête.
Que dis-je ? de lui-même admirable vainqueur, Ainsi que la nature , il subjugue son cœur. L'animal, sans vertu gardant son innocence, N'a point de l'avenir la noble conscience ; L'instinct fait sa bonté, la crainte ses remords; L'homme seul sent le prix de ses nobles efforts , Sait choisir ce qu'il liait, éviter ce qu'il aime. Puiser l'amour d'autrui dans l'amour de lui-même; Lui seul pour être libre il se donne des lois , S'abstient par volupté, se captive par choix. Dieu, cette consolante et terrible pensée. Il l'apporte en naissant dans son ame tracée ; Il l'appelle au secours de son cœur abattu , Sait metiie un frein au crime, un prix à la vertu, Et seul, de l'avenir perçant la nuit profonde, Pressent , désire , espère , et craint un autre monde.
Mîiis c'est la mort sur-tout, dont les touchants tableaux Placent l'homme au-dessus de tous les animaux ; Là , dans tout l'intérêt de sa dernière scène , Paroît la dignité de la nature humaine.
Dans leur slupide oul)li les animaux mourants
Jettent vers le passé des yeux indifférents ;
Savent-ils s'ils ont eu des enfants, des ancêtres,
S'ils laissent des regrets, s'ils sont chers à leurs maîtres ?
Gloire, amour, amitié, tout est fini pour eux :
L'homme seul , plus instruit , est aussi plus heureux.
Pour lui, loin dune vie en orages féconde,
Quand ce monde finit , commence un autre monde ;
Et du tombeau qui s'ouvre à sa fragilité,
Part le premier rayon de l'immortalité ;
Son ame se ranime , et dans sa conscience
Auprès de la vertu retrouve l'espérance.
De loin il entrevoit le séjour du repos.
De ses parents en pleurs il entend les sanglots ;
Il'voit, après sa mort, leur troupe désolée
D'un long rang de douleurs border sou mausolée.
Au sortir d'une vie, où de maux et de biens
La fortune inégale a tissu ses liens ,
Il reprend fil à fil cette trame si chère
Dont la mort va couper la chaîne passagère ;
Le souvenir lui peint ses travaux, ses succès,
La gloire qu'il obtint, les heureux qu'il a faits.
Ainsi sur les confins de la nuit sépulcrale,
L'affreuse mort, au fond de la coupe fatale,
Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel:
Il touche encor la terre eu montant vers le ciel.
Sur sa couche de mort, il vit pour sa famille.
Sent tomber sur son cœur les larmes de sa fille.
Prend son plus jeune enfant, qui, sans prévoir son soit.
Essaie encor la vie et joue avec la mort ;
Recommande à l'aîné ses domaines champêtres ,
Ses liavaux imparfaits, l'honneur de ses ancêtres;
Laisse à tous en mourant le foible à secourir,
L'innocent à défendre, et le pamTe à nourrir;
De ses vieux serviteurs récompense le zèle ;
Jouit des pleurs touchants de l'amitié fidèle.
Reçoit son dernier vœu , lui fait son dernier don ;
De ses ennemis même emporte le pardon ;
Et, dans rembrassement d'une épouse chérie.
Délie et ne rompt pas les doux nœuds de la vie.
ris DU roEME.