REMARQUES DU LIVRE IV
deux jeunes faons , les guette, s'élance, et les saisit tous deux CD même temps. Je n'ai pu rendre la précision de la vivacité de ces mots :
Grip'd in oacli paw.
Le mot de griffe ne peut entrer dans la poésie noblr. La Fontaine , ayant à peindre la même action , a usé heureusement du privilège de la poésie familière lorsqu'il a dit, en parlant d'uu cliat qui saisit deux souris:
Gripprminaud , le bon apâtre , Jetant des deux côtés la griffe en même temps , etc.
Un des morceaux les plus magnifiques de ce chant, et peutêtre du poëme, est celui où l'archange, ennemi de Dieu et de l'homme, découvre le monde nouvellement formé et toutes les richesses de la création , sur-tout le soleil , que le poète suppose alors au milieu de sa course, et se montrant dans toute sa splendeur. L'apostrophe qu'il adresse à cet astre brillant de toute la lumière qu'il a perdue lui-même, est généralement et justement admirée : on ne peut rien ajouter ni à la pompe des expressions, ni à l'énergie des sentiments; tous les traits de ce morceau sont d'une grande vérité. A la vue du soleil et de son éclat, il se rappelle celui dont il étoit revêtu lui-même dans les jours de son innocence et de sa gloire. On sait que la première idée de Milton avoit été de composer une tragédie sur la chute de nos premiers parents; cette idée lui avoit été inspirée, en Italie, par la représentation d'une pièce sur le même sujet, oîi, à travers beaucoup de choses ridicules, il avoit découvert de grandes beautés, et pressenti celles qu'on pouvoit y ajouter encore; c'est par cette sublime apostrophe au soleil que eomroençoit sa tragédie. Je me suis permis d'ajouter quelques idées à celles de Milton : on doit quelquefois faire plus que son modèle, précisément parcequ'on ne peut pas faire aussi bien; ainsi je suis seul responsable de ces deux vers, dans lesquels Satan dit au soleil :
Bienfait de mon tyran , chef-d'œuvre de ton roi : Toi qui charmes le monde , et n'affliges que moi !
Ces vers m'ont paru exprimer assez heuretisement les sentiments que doit éprouver Satan à l'aspect du soleil; il est l'ennemi de Dieu, et jaloux de l'homme, son favori; enfin il appartient à l'ange du mal de haïr toute espèce de bien.
Deux hommes célèbres. Voltaire et Racine le fils, ont traduit ce morceau. La traduction du second est si foible , que je ne me permettrai sur elle aucune observation. Les vers de Voltaire sont plus brillants et plus rapides; mais ils sont susceptibles de quelques observations qui ne seront peut-être pas sans utilité pour nos jeunes littérateurs.
Toi , sur qui mon tyran prodigua its bienfaits ,
Soleil! astre de feu, jour heureux que je hais;
Toi, qui fais mon supplice, et dont mes yeux s'étonnent :
Toi , qui semblés le dieu des cieux qui t'environnent i
Sur la voûte des cieux , élevé plus que toi ,
Le trdne où tu t'assieds s'abaissait devant mol.
Le premier vers renferme une faute remarquable contre la langue, que j'aurois pu me dispenser d'observer, tant elle est sensible. Dans le second, ces mois, jour heureux que je hais, expriment mal les passions de Satan; le soleil n'est pas pour lui un jour, c'est un ])ersonnage, un rival même. L'expression de sa haine est foible et mal placée; c'est après avoir donné à cet astre admirable, et d'autant plus ha.ssablc pour lui, toutes les dénominations et tous les attributs qui lui conviennent , qu'il s'écrie avec k plus grande simplicité et la plus grande énergie,
Soleil , que Je te hsis !
Ce vers.
Toi , qui fais mon supplice , et dont mes yeux s'étonnent ,
est d'une extrême foiblesse; celui qui suit est noble et bar» monicux.
Toi , qui semblés le di<u det deux qui t'environnent. Celui de Milton est moins pompeux et plus vrai , Milloa dit simplement, le dieu de ce inonde nouveau : c'est ce monde nouveau qui indigne Satan, parcequ'il a été créé pour l'homme.
Le vers suivant contient une faute beaucoup plus grave : Le trdne où tu t'assieds s'abaissait devant moi.
Par une inadvertance inexplicable. Voltaire a oublié que ni le roi ni le trône n'existoient, lorsque Satan habitoit encore dans les cieux, mais le vers est si beau, qu'on remarque à regret cette inconvenance.
Rien de plus intéressant et de plus ingénieux que l'endroit où Eve raconte à son époux sa naissance et les impressions qu'elle reçut de tous les objets dont elle se vit environnée; on ne pouvoit mettre dans cette peinture plus de naïveté, de çrace, et de vérité. Eve, se regardant et s'admirant dans le cristal des eaux qui réfléchissent son image et répètent tous ses mouvements, rappelle la belle fable de Narcisse, dont celte peinture est empruntée; mais son étonnement à l'aspect des richesses de la nature, cette voix qui la conduit au lieu où l'attendoit son époux, l'impression que lui fait sa noble figure et sa mâle beauté, la naïveté avec laquelle elle avoue que sa propre figure , aperçue dans le miroir des eaux , lui avoit paru plus attrayante et plus douce, la timide pudeur qui la décide à fuir ce qu'elle admire, la poursuite d'Adam, le discours touchant qu'il lui adresse, la manière aimable dont sa main s'abandonne à celle de son époux; tout cela est de Timagioation du poêle, et on ne peut rien ajouter ni à la grâce, ni à la vérité de ce tableau. S'il est difficile de bien peindre le cœur de» personnes avec qui l'on vit tous les jours, combien l'étoit-il plus de deviner, d'exprimer les sentiments de cette jeune épouse , nouvellement créée, et de donner tant de vraisemblance au récit des sensations que lui suppose le peintre admirable de nos premiers auteurs! Le discours qu'elle tient à son époux est de la plus touchante sensibilité et de la plus admirable poésie. J'ai conservé lidèlemcnt la répétition des mêmes vers , qui donne tant de grâce à ce morceau. Quoique peu instruit de la prononciation de la langue anglaise, j'ai cru sentir dans cet vers une harmonie enchanlercsse; jamais on n'a joint de si douces images à des sons plus mélodieux, et frappé plus agréablement l'imagination et l'oreille à-Ia-fois.
Peut-être Adam devoit-il s'interdire les leçons d'astronomie qu'il donne à son épouse : la gravite de ces objets contraste trop fortement avec les idées naïves et voluptueuses qui siuvent et qui précèdent : mais ce morceau est de la plus belle exécution, et à ce titre il doit obtenir grâce.
Les lecteurs sensibles aux charmes de la poésie descriptive, liront avec plaisir la peinture riche et brillante du berceau où r.Amour conduit les deux époux: c'est pour la seconde fois que Milton peint leurs jouissances innocentes. L'Iiymne qu'il adresse à l'Hymen, et qui renferme de grandes beautés, paroit cependant moins dicté par le désir de célébrer l'union conjugale, que par l'envie d'accuser la religion qui interdit le mariage à ses ministres. Ce morceau, d'aiilcjrs, est une déclamation, genre de défaut que Milton s'est trop souvent permis, et dont il n'a trouvé d'exemple, ni dans Homère, ni dans Virgile, qui jeitent rapidement qm-lqucs maximes et quelques