LIVRE V
Rien n'égale le charme qu'offre le début de ce chant. Le réveil d'Adam , qui n'a besoin, dit le poète, que du souffle du zépliir, du chant matinal des oiseaux, du murmure des eaux et du doux frémissement des feuillages; l'étonnement que lui causent le sommeil prolongé d'Eve, ses joues enflammées, le désordre de ses cheveux; les regards tendrement inquiets qu'il attache sur elle, à demi relevé, et penché sur ce charmant visage également aimable dans la veille et dans le sommeil; tout cela est au-dessus d'éloge.
Le discours par lequel son époux l'invite à s'éveiller, à jouir de la fraîcheur du matin , et lui peint le charme de l'aurore et de la campagne dont la culture les appelle, est vraiment enchanteur. Ce discours suffiroit pour prouver que Milton aimoit passionnément les beautés les plus simples de la nature; et c'est une chose remarquable, que tous les grands poètes épiques , dont le genre paroît d'abord si étranger aux scènes champêtres, se font un plaisir de les mêler aux récits des actions héroïques; c'est un des charmes de Virgile et d'Homère lui-même ; c'est ce que j'ai tâché d'exprimer dans les vers que je demande la permission de rappeler ici:
Non, je ne puis quitter le spectacle des champs i
Eh! qui dédaigneroit le sujet de mes chants?
Il inspiroit Virgile, il séduisoit Homère;
Homère, qui d'Achille a chanté la colère,
Qui nous peint la terreur attelant ses coursiers.
Le vol sifflant des dards, le choc des boucliers.
Le trident de Neptune ébranlant les murailles,
Se plaît à rappeler, au milieu des batailles.
Les bois , les prés , les champs; et de ces doux tableaux
Les riantes couleurs délassent ses pinceaux.
Le songe qui a troublé le sommeil d'Eve est admirablement imaginé pour préparer l'ame du lecteur au malheur qui l'attend : on sait combien l'on a abusé de celte machine poétique des songes, et combien l'effet en est sûr et puissant, lorsqu'ils sont naturels et vraisemblables. Il est certain que la nature, en nous donnant la crainte, nous donne quelquefois le pressentiment du malheur; et les pressentiments qui nous occupent éveillés, peuvent se retracer dans nos songes. Celui d'Eve est naturel et touchant; on y remarque avec plaisir la peinture délicieuse d'une belle soirée. C'est le pendant de celle d'un beau matin , que Milton vient de mettre dans la bouche d'Adam , et on ne sait auquel des deux tableaux on doit donner la préférence.
Quelle grâce et quelle délicatesse dans les premiers mots qu'Eve a prononcés à son réveil! Ah! quel plaisir, dit-elle, de revoir la lumière et toi.' Que ce peu de mots exprime bien le besoin qu'on a de revoir la lumière consolante du jour, après un sommeil troublé par des images sinistres, et le besoin plus grand encore de revoir et d'entretenir la personne qu'on aime, et par qui l'on désire d'être rassuré! Ce sont là de ces traits profonds et délicats qui seuls feroienl de Milton un grand poète.
La réponse d'Adam n'est pas de la même beauté; il explique trop longuement la nature des songes; et, en général, le
philosophe prend trop souvent dans Milton la place du poCtc. Mais Adam profite avec sagesse et avec art du songe de son épouse pour lui rappeler ses devoirs et les défenses de Dieu
Ce qu'il y a peut-être de plus enchanteur dans ce commencement de chant, c'est la peinture charmante d'Adam consolant son épouse. Deux larmes rouloient dans les yeux d'Eve, elle les essuie avec ses beaux cheveux; Adam voit deux autres larmes prêtes à tomber; il en prévient la chute par un tendre baiser, qui les arrête et la rassure. O que la poésie est, dans ce tableau, supérieiire à tous les talents des peintres, qui ne peuvent saisir qu'un moment !
Pourrois-je oublier de remarquer la sensibilité vertueuse d'Adam, qui accueille et bénit ces douces larmes, comme l'expression de la vertu timide qu'effarouche l'idée même du crime, qui se reproche la fauté qu'elle craint, comme une faftte commise?
Le retour des deux époux à leur travail , et le détail de leurs soins champêtres, est un tableau riant, qui forme un contraste agréable avec les idées tristes qui le précèdent.
On ne peut trop louer l'hymne à l'Être suprême , chanté à la porte de leur berceau. Le fond en est emprunté d'un des plus beaux psaumes de David ; il respire l'enthousiasme sacré du roi prophète, et Milton seul peut-être avoit le droit d'ajouter à la sublimité de ce magnifique tableau de la création.
Le retour du calme dans le cœur des deux époux, après leur invocation à l'Être éternel, est le plus bel éloge que l'on puisse faire du pouvoir de la prière.
Le message de Raphaël auprès des deux époux' est heureu* sèment imaginé, comme une occasion d'entendre raconter la guerre des anges et l'histoire de la création. On est étonné de trouver quelquefois, au milieu des traits sublimes de Milton, naturellement porté à l'élévation et à la grandeur, l'affectation puérile des concetti italiens; on en trouve un exemple dans les vers où Adam fait remarquer à son épouse le messager céleste qui arrive dans tout son éclat à l'heure qui marque le milieu du jour. On croit voir, dit-il, l'aurore arriver à midi. Ce n'est pas la seule fois que Milton a abusé du commerce qu'il avoit eu, dans son voyage d'Italie, avec les plus fameux poètes de ce pays, où l'affectation et la mignardise ont pré» valu sur le goût pur de la belle antiquité.
Délivré de toute espèce de préjugé national , je ne puis m'erapccher de réfuter ici une critique injuste du fameux commentateur Newton. A l'approche de Raphaël, Adam invite son épouse à prendre dans leurs provisions ce que leur verger fournit de plus délicieux. Eve lui répond que leurs provisions sont sur tous les arbres qui les environnent, et qu'elle n'a mis en réserve que quelques fruits qui ont besoin d'être mûris par le temps. Newton trouve dans ce passage un abus de philosophie; il n'a pas observé que Milton, qui veut donner à la femme toutes les qualités convenables à son sexe, après avoir peint Eve comme femme aimable, veut la peindre comme ménagère et occupée des soins domestiques. La description du repas champêtre qu'ils donnent à l'hôte céleste est d'une belle poésie; le traducteur s'est efforcé d'en enrichir les détails et d'en fortifier les couleurs.
Le premier discours de Raphaël paroît tout-à-fait indigne de Milton ; il explique longuement comment les anges se nourrissent et digèrent, et les différences qui existent, sous ce rapport, entre les habitants de la terre et les pures substances du ciel.
Le récit que fait ensuite Raphaël de la guerre des anges est heureusement amené par la curiosité bien naturelle que témoigne Adam de la connoître. Le début du discours de l'ange