LA CONVERSATION. PREFACE
un désir extrême de se signaler , et par la singularité de ses idées el par celle de son style, Montaigne se place souvent à une trop grande distance des idées communes et des habitudes sociales. Un accent d'égoïsme se fait entendre dans son langage philosophique : Je veux , Je ne veux pas, Je ne puis souffrir , Je ne puis approuver, j'aime , Je hais. Voilà ses formules accoutumées ; il se rend raisonnable pour être extraordinaire ; il copie les anciens pour être neuf; se fait trivial pour être énergique ; veut toujours dire mieux, et sur-tout autrement que tout le monde. Il se fait une place à part par ses idées paradoxales, par ses principes tranchants, et par l'audace de son langage : aussi a-t-il dépassé quelquefois les limites de la morale et celles du bon goût. Dans La Bruyère, rien d'exagéré, rien de factice ; en parcourant le monde, il marche entre l'attention et l'indulgence ; il entre dans la société sans intérêt et sans prévention ; il en sort sans engouement et sans humeur ; il traverse la foule , sans la pousser et sans se laisser entraîner par elle; il passe à côté des préjugés et des opinions reçues, sans les heurter ni les caresser ; mais il accorde aux foiblesses humaines toute la condescendance que lui permettent la raison et la vertu ; ne se détache du monde que par des principes plus hauts et des idées plus justes; se rend libre, sans être insociable, et se tient à l'écart, sans paroitre isolé.
Pour peindre La Bruyère , il faudroit avoir son génie, et ce talent inimitable qui renferme tant de sens dans une phrase , tant d'idées dans un mot , exprime d'une manière si neuve ce qu'on avoit dit avant lui, d'une manière si piquante ce qu'on n'avoit pas encore dit. Son ouvrage est, de tous les livres de morale, celui qui donne le mieux à la jeunesse la connoissance anticipée de ce monde, où les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes ridicules , malgré quelques changements passagers de costumes, d'usages, de modes , et de mœurs , donnent à la génération présente une grande ressemblance avec celles qui la précèdent ou celles qui la suivent.
Je n'ai emprunté de La Bruyère que deux portraits, légèrement ébauchés dans son excellent ouvrage , et que j'ai lâché de m'approprier par
l'exécution. En traçant des portraits, je n'ai pu lui dérober ses pinceaux ; mais j'ai long-temps étudié sa manière, et peut-être lui devrai-je quelques-uns des suffrages que j'ambitionne. Les plus indulgents de mes lecteurs seront sans doute ceux qui savent les obstacles que me présentoient à vaincre l'exécution d'un ouvrage sans modèle dans aucune langue; la difficulté de distinguer tant de caractères, souvent voisins les uns des autres ; sur-tout le travail des transitions, dont Boileau félicitoit, ou, peut-être, accusoit La Bruyère de s'être affranchi.
Je désavoue d'avance toutes les ajiplications que la malveillance pourroit faire des caractères que j'ai tracés. Tous ont été pris dans la connoissance générale du monde , et ne doivent rien aux observations que je puis avoir faites dans les sociétés où j'ai vécu. J'ai toujours méprise ceux qui , admis dans des maisons choisies par leur intérêt ou leur vanité, au lieu de conserver, en les quittant, l'impression de l'accueil qu'ils ont reçu, de la bienveillance qu'on leur a témoignée , des services qu'on leur a lendus , n'emportent que les froideurs de l'ingratitude, les observations de la malignité, quelquefois même les souvenirs de la haine; et, par le plus horrible abus de l'hospitalité confiante, donnent une publicité scandaleuse aux torts ou aux ridicules dont ils ont été les confidents ou les témoins. J'ai quelquefois usé de l'intimité à laquelle m'ont admis des personnes estimables , pour célébrer leurs vertus et leurs talents; mais si j'en avois abusé pour publier leurs fautes ou leurs foiblesses, là auroient commencé de mes repentii's le plus amer, et de mes chagrins le plus inconsolable.
Une femme poète (M""® Ph. de Vannoz ) , déjà connue par une élégie intéressante sur les tombeaux de Samt-Denis, a, dans la plus modeste des préfaces, annoncé son poëme sur la Com'eisation, comme le précurseur du mien. Je voudrois m'acquitter envei's elle de ce qu'elle a dit pour moi d'honorable et de flatteur ; mais ses éloges ont d'avance décrédité les miens, et mes louanges les mieux méritées seroient toujours suspectes de reconnoissance.