PROLOGUE
Je suis content de ma journée ; De mes poétiques travaux , Ma diligente matinée A vu naître les fruits nouveaux.
Dans ma paisible solitude J'ai rassemblé mes amis les plus chers , Amateurs , comme moi , des beaux-arts , des beaux vers, Éclairés par l'usage et polis par l'élude, Que chaque soir, dans mon humble réduit. Auprès de moi l'habitude conduit ; Non l'habitude routinière, Qui, se traînant dans son ornière, Dans la même assemblée et dcius les mêmes lieux , S'en va porter sa face coutumière Et ses propos fastidieux ; Mais l'habitude libre et fière Qui , chez ses bons amis , les mêmes qti'autrefois , S'acheminant par goût et s'arrêtaut par choix, Dans sa visite journalière.
Sans faste, sans bruit, vient à pied, Avec sa grâce familière , Vider, en causant, la théière, Ou le flacon de l'amitié.
Par une amère et douce souvenance, Nous sommes remontés aux jours de notre enfance : Ces jours d'insouciance et de captivité ; Ces jours de crainte et d'espérîmce , Et de tristesse et de gaîlé.
Nous aimions à revoir, dans cette douce image. Et les fruits de l'étude et les fleurs du jeune âge ; Nos peines, nos amusements.
Nos raquettes , nos rudiments , La liberté des champs , les barreaux du collège ; En hiver nos boules de neige , Et dans l'été , nos ricochets ; Nos frivoles plaisirs , nos douleurs passagères , Poui' tromper nos pédants , nos ruses mensongères ,
Et leur férule et nos hochets, La balle, le sabot tournant sous la courroie ; Le cerf-volant, objet de surprise et de joie Pour les marmots qui, le suivant des yeux, Croyoient monter avec lui dans les cieux. Souvent encore avec délices , De nos scolasliques essais.
Nous nous rappelions les esquisses , El nos premiers travaux , et nos premiers succès ; Qui de nous , du laurier classiijue , Vit ceindre son front jeune encor ; Qui, dans la lice poétique,
Risqua le premier son essor.
Tantôt des mœurs, du caractère, Boudeur ou gai , folâtre ou sérieux , Dans notre enfance et dans nos premiers jeux , Nous recherchions l'élan involontaire ; Ces premiers traits, ces préludes obscurs, Des défauts, des vertus, et des talents futurs; Qui de nous, sous les lois d'un pédagogue austère, Sujet obéissant et docile écolier,
De bonne heure apprit à plier Au joug d'une règle sévère, Son caractère moulonnier ; Lequel de nous, malgré sa chaire dominante, Sa coiffure carrée et sa robe imposante, Sur le nez du régent faisoit , d'un doigt hardi , Voler le pain en boulette arroudi.
Sans pesanteur, sans morgue doctorale, Souvent nous raisonnions des lois , de la morale , Des défauts de l'esprit et des vices du cœur ; De la science, peu commune, D'uuir la gloire et le bonheur ; Du grand chemin de la fortune, Du sentier étroit de l'honneur ; Aucun, par un babil frivole, Sur son voisin n'usurpoit la parole ; Chacun parlant, se taisant à son tour.
Du discours circulaire attendoit le retour ; Et comme ces pinces fidèles Qui , des lisons de mon ardent foyer.
De temps en temps, pour m'égayer, Font pétiller les vives étincelles, Par un commun accord passoient de main en main ;
Ainsi venant, revenant à la ronde. L'entretien, tour-à-tour, sérieux ou badin, Sans désordre suivoit sa marche vagabonde.
Et faisoit jaillir à propos Le feu de la saillie et l'éclair des bons mots.
De ces aimables causeries , Qui me charmèrent tant de fois.
J'ai conservé les images chéries ; J'en goûtai les plaisirs ; j'en dicterai les lois.
Dans les sociétés et les âges antiques.
Causer fut le premier des plaisirs domestiques ;
Et dans cette altière cité.
Mère du despotisme et de la liberté, Dont les bandes républicaines , Aux bords de l'Eurotas, aux rives africaines, A travers les débris de vingt trônes divers , Alloient porter ses lois, ses drapeaux et ses fers ; Si du Forum les fougueuses cabales.
Ou du sénat les discordes fatales,
Ou les allenlats des niirhauls, Les avoieiU exilés dans leurs maisons des champs , (;e qui resloil d'illustres personnages,
Édiles, consuls, dictateurs.
Magistrats renommés, ou fiers triomphateurs;
Silôt que dans leurs paysages Les bosquets paternels reprenoient leurs ombrages , De leur sainte imion resserrant les liens , Chaque jour renouoit leurs graves enlreliens. Là u'étoient point ti-ailés ces objets inutiles , Ces petits intérêts, ces noiiveaulés futiles, Qui des grandes cités composent les rumeurs ; De la mode du jour le caprice fantasque, Ou les plis d'une toge, ou les plumes d'un casque :
Les bonnes lois , les bonnes mœurs , Le chemin du bonheur, la route de la gloire ; Les règles de la vie et de l'art oratoire ;
Les grands tableaux de la terre et des cieux ; Les droits des citoyens, la nature des dieux ; I,a constante amitié , la tranquille vieillesse , Cueillant en paix les fruits de la sagesse : Voilà leurs entreliens. De frivoles esprits Aux interlocuteurs ne donnoient point le prix. A Tuscule , à Tibur, aussi bien que dans Rome , De grands hommes toujours écouloient un grand homme. C'éloient les Cicéron , les Caton , les Brutus ; Les grands talents et les grandes vertus. Tous oublioient , dans leurs riants domaines , Et les ambitions et les pompes romaines ; Et, dans le fond d'un bois, sous l'abri d'un berceau,
Au bord paisible d'un ruisseau , D'où leurs discours pesoient sur les destins du monde , Entre eux se préparoient , dans une paix profonde ,
Ces grands édits et ces puissantes lois Qui commaudoient à Rome et maitrisoient les rois.
D'Athènes, plus galante et moins majestueuse.
L'habitude voluptueuse , Dans ce séjour des arts et de la liberté, A qui Rome, à regret, cédoit son cher Virgile,
Donnoit souvent à la beauté.
Sur un audilofre docile.
Une plus douce autorité.
Sa grâce commandoit à la foule attentive ;
Et sa douceur persuasive.
Des plus mâles vertus et des plus hauts talents. Quelquefois , j'en conviens , arréloit les élans ;
Mais plus souvent, d'une austère sagesse, Son lad, plus délicat, corrigeoit la rudesse, Du génie , encor brut, polissoit l'àpreté ; Des naturels hautams abaissoit la fierlé.
Tous, à ses lois soumettant leur audace, De leur brillant modèle iU admiroienl la trace , Inspirés par l'amour, par le goût applaudis , El discoureurs plus gais, novateurs moins hardis. Ce qu'ils perdoient en force, ils le gagnoient en grâce. Ainsi dans son salon , par les arts embelli
Encor brillante de jeunesse, Aspasie assembloil ce que toute la Grèce
Lk CONVERSATION.
Avoil de grand et de poli.
Sur ce terrain brillant de grâce et de richesse,
Tous les fruits avoient leur saison ; La gravité sévère y suivoit la vieillesse. Le calme l'âge mûr, l'audace la jeunesse.
Instruiis, par la comparaison.
De ce qui plaît, de ce qui blesse, Tous dévoient l'un à l'autre une heureuse souplesse.
Le riant épicurien Y déridoit l'âpre stoïcien ;
Sous les yeux de l'enchanteresse.
Pleins de grâce, à-la-fois, et de sévérité. Le bon sens n'eût osé se montrer sans finesse.
L'illusion sans vérité ,
L'enthousiasme sans justesse ; Le bon exemple y formoit le bon ton ; La critique sévère avoit sa politesse.
L'éloge sa délicatesse ;
C'étoit la fleur de la raison
Et la moisson de la sagesse.
Là, dans les doux transports d'une amoureuse ivresse,
Le front paré de fleurs ou de lauriers , Les fameux orateurs , l'élite des guerriers , Parloient de leurs combats, ou de leurs ambassades, Rapportant d'un grand nom l'illustre autorité,
Déployoient avec liberté , Sans froid raisonnement, sans folles incartades, Leur vieille expérience, ou leur jeune gaîlé. Là, brilloient sans orgueil, mais non sans dignité, Les Périclès et les Alcibiades,
Qui, parant leur autorité
Du suffrage de la beauté, L'aimoient comme la gloire, et bien plus que la vie;
Et , pour un regard d'Aspasie ,
Oublioient la postérité.
Là , les yeux pétillants et d'amour et de verve, Le divin Phidias venoit à la beauté
Offrir, avec timidité,
Son Jupiter et sa Minerve.
Là, de Plaion le maître respecté.
Par des accents pleins de noblesse.
Ramenant à l'espoir la triste humanité,
Faisoit entendre à la foiblesse Le dogme consolant de l'immortalité.
Aussi son amante ravie Aspirant , pour lui plaire , à la célébrité ,
Après l'avoir aimé toute sa vie, Vouloit suivre son vol vers la postérité.
Tous deux, en même temps , admirés dans la Grèce L'un à l'autre payoient un encens mérité. Aspasie, en beaux vers, célébroitla sagesse, Et Socrate amoureux encensoit la beauté. D'accord avec ses yeux , son cœur l'avoit choisie ; Comme lui, ses concitoyens, Fiers d'être admis à ses doux entretiens, De la belle adoroient l'aimable fantaisie ; Et les plus beaux esprits, les plus fameux héros,
CHANT I
Ne leiîoieul pas coulre un des mois
Ou des sourires d'Aspasie.
Mais toute chose a son dauger :
A ces réunions charmantes , Où quelquefois accouroient se ranger Des amants en crédit , d'illustres intrigantes , L'intérêt de l'état n'étoit point étranger. Là, comme parmi nous, aux époques fameuses De nos princes ligueurs , de nos belles frondeuses , Dans un cercle affîdé d'ambitieux amanis, Pour dominer par eux la fortune publique, Oubliant du plaisir les vains amusements , Et l'humble aulorité du pouvoir domestique ; Par d'adroites faveurs, des entretiens charmanls, La beauté préparoit les grands événements ;
Et, par une double tactique, Avec adresse employoit tour-à-tour
Et l'amour et la politique.
Et la politique et lamour.
Ainsi , dune voix éloquente ,
Dictant la paix ou les combats, Aspasie entrainoit la foule obéissante ; Ou , des troubles publics prévenant les éclats ,
Composoil sa triple couronne Des myrtes de Yénus, du laurier de Bellone;
Et de l'olivier de Pallas.
FIS DU rRCLOr.UE.
CHANT I
Exposition du sujet. Invocation du poète à sa muse. Portrait du nouvelliste. L'auteur tombé; les intrigues du parterre et du théâtre. L'homme qui raconte ses procès et les affaires dont il est chargé; l'érudit , qui rappelle les lois et les coutumes de l'antiquité; l'esprit léger, qui raconte ce qu'il a lu dans la gazette. Comparaison de ces deux personnages. Conversation du dîner ; conversation dans le salon. Portrait du bavard ; ses efforts pour se faire écouter ; son embarras lorsqu'il ne peut plus parler. Portrait du bavard voyageur. Le conteur minutieux. Le bel esprit bourgeois, qui débite à lui seul tout l'esprit du quartier. Le conteur qui se pique d'exactitude dans les détails, et qui s'embarrasse dans ses récits. Le fâcheux interrogateur; le questionneur qui interroge, non pour savoir , mais pour montrer ce qu'il sait. Le rieur ridicule ; l'homme ennuyé; le farceur ou Roquelaure bourgeois.
De l'art de converser, ce doux présent des cieux , J'étois impatient de peindre les délices; Mais je dois, avant tout, présenter à vos yeux
Des dialogueurs ennuyeux
Les ridicules et les v ices :
Qui les connoît le plus , les évite le mieiLX.
Toi donc, qui chantois les batailles, Forçois des camps, renversois des murailles,
Muse, quille le ton guerrier : Prends un accent plus familier, Une mine moins sérieuse.
Et ne sois plus qu'une aimable rieuse; Causant au coin de ton foyer.
Fais-nous de nos travers des peintures fidèles ; Tu ne manques pas de modèles.
Dans ce salon , avant la Qn du jour, Combien d'originaux vont passer tour-à-lour ! Dans nos sociétés les ennuyeux foisonnent;
Ton crayon seul peut les rendre amusants : Dédommage-nous donc, par leurs portraits plaisants. De tout l'ennui que leurs discours nous donnent.
D'abord , dans le cercle banal , i Arrive im couple nouvelliste :
! L'un, triomphant et gai; l'autre, confus et triste; L'un d'eux voit tout en bien , l'autre voit tout en mal ; Dès long-temps il prévoit un armement fatal; Dès long-temps le premier ministre D'un des princes les plus puissants, A fait jusques à lui , d'une ligue sinistre Parvenir les bruits menaçants.
De crainte de le compromettre, En poche il a gardé sa lettre.
Déjà, par l'ordre des Césars, Le fier Hongrois, la Bohème, l'Autriche, Se rassemblant de toutes parts , Pour marcher contre nous laissent leurs champs en friche ; Et, des monts du Frioul, des gorges du Tyrol,
L'aigle rapide a déjà pris sou vol.
L'autre voit tout en beau : pour nous , met en campagne Toutes les forces d'Allemagne; Sur la Moselle et sur le Rhin Impose un contingent à chaque souverain;
De toutes parts, sur la terre et les ondes. Au secours de la France amène les deux mondes ; Déjà sur le Wéser nos foudres ont grondé; Déjà , de nos soldats , le Nord est inondé ; Il forme un siège, il livTO ime bataille; Et, tandis qu'au ndlieu des rangs les plus épais. Il frappe d'estoc et de taille, Nous apprenons qu'on a signé la paix.
L'univers lui fait banqueroute :
N'importe , il se remet en route ; Range ses bataillons, poursuit ses armements.
Ses marches et ses campements.
Mais tandis qu'à son gré , troublant toute la terre , Son babil triomphant fait ployer sous nos coups L'aurore et le couchant, le Nord et l'Angleterre, De tous côtés l'ennui gagne , et c'est nous Qui payons les frais de la guerre.
Après lui, quel mortel, l'air triste et consterné,
Comme un criminel condamné
Sortant de l'interrogatoire, A son tour vient grossir le nombreiLX auditoire .' C'est d'un drame nouveau l'auteur infortuné,
Enror tout froissé de sa chute.
LA CONVERSATION
11 conte à quels complols sa pièce fut en bultc; De la réception rcffroyable tracas;
Des malveiilanls les intrigues affreuses; Des amoureux, des amoureuses, Pour les premiers emplois les terribles débats ; Quelle épouvantable avenlure Fit échouer la pièce à la lecture; Comment, malgré l'organe de Mole, Aux intrigants l'auteur fut immolé; Par quelle puissante entremise A la correction la pièce fut admise.
Le jour enfin, le jour, où, si long-temps caché, Sur tous les murs son nom fut affiché , Dans une attention profonde Ont d'abord écoulé les loges, le beau monde, Bientôt de tous côtés les spectateurs ont fui : Les femmes ont donné le signal de l'ennui ;
Pour étouffer la cohue infernale.
En vain de l'amitié l'impuissante cabale, Avec des mains telles que des battoirs, Faisoit, au loin, sonner la salle.
Et les foyers et les couloirs.
Déjà les voix devenoienl plus timides.
Des vétérans, jusqu'alors intrépides.
Le courage étoit ébranlé :
Les uns étoient trop lenis, les autres trop rapides; L'un avoil mal compris , l'autre étoit mal soufflé ; Dcsessaris même étoit sorti tout essoufflé. Pourtant , de ses beaux vers les connoisseurs avides
Vouloienl aller jusqu'à la fin.
L'ordre éloit revenu : la pièce étoit en train, Lorsque des bravos, plus perfides Que les ronflements des dormeurs , Et les sifflets et les clameurs , Prenant de l'amitié la trompeuse apparence , Mais dictés par la malveillance De quelque ennemi clandestin, Ont du malheureux drame achevé le destin. Tout espoir s'est perdu, l'on a baissé la toile. Et l'auteur est parti maudissant son étoile. Mais le public n'est pas au bout; Malgré sa chute, il est encor debout; On reviendra de la méprise ; La scène a ses appels pour un auteur tombé; Et , si la pièce a d'abord succombé ,
Il les attend à la reprise.
Il a raison : un drame, de nos jours. Tombe souvent , mais rebondit toujours.
Pour exercer votre courage ,
Arrive un grave personnage.
Qui, chargé par état des affaires d'autrui, Revient dans les salons en reverser l'ennui.
A quatre heures de relevée
Il vient , la séance levée ,
De terminer un grand procès
De successions , d'héritages.
De légitimes, de partages.
Aux tribunaux pendant .iprès décès •
Sur tous ces cas des long- temps il s'exerce : Mais, durant celte controverse, Pour éclairer son jugement, Plus d'une fois chaque paitie adverse A l'audience est venue humblement Lui présenter plus d'un mémoire, Qu'il a fait lire, ou qu'il a lu.
Enfin, de ce procès il a toute la gloire. Et, par ses soins, le bon droit a vaincu. On se croyoit quitte de cette affaire; Mais rien n'est encor décidé :
Sur celle iniporlanle matière.
Il ranime vingt fois l'auditoire excédé; Sa mémoire vient à son aide :
Il la discute, il la juge, il la plaide; Prend tantôt le ton grave et lanlôt les éclats. Et le fausset des jeunes avocats; Examine le pétitoire; De là revient an possessoire.
Cite le tribunal, les juges, le ressort; Dans le procès-verbal découvre plus d'un tort;
Discute à fond l'avancement d'hoirie ;
Maint plaidoyer succède à cette plaidoirie;
Et l'ennui seul met le salon d'accord.
Si l'entretien languit , ne soyez point en peine : De la maison voisine arrive un énidit.
Qui , dans les murs de Sparte, et de Rome et d'Alhène Sait tout ce qu'on a fait , et tout ce qu'on a dit;
Son érudition profonde Vous dit d'où sont partis tous les peuples du monde : Il sait par cœur les noms des princes du sénat. Tous les Romains, promus au grand pontifical,
Au rang d'édile, au tribunal; Qui, sur la scène, a pris le premier masque; Qui, chez les Gi'ccs, porta le premier casque. Du casque il passe au bonnet augurai ,
Au lituus pontifical ; Puis viennent les extraits des poudreux antiquaires. Les temples , les tombeaux , les urnes cinéraires ; Puis il vous mène au mont Capiloliu,
Au Quirinal , à l'Esquilin, Au temple de la Paix, au vaste Colisée; Compte les chapiteaux de sa masse brisée ;
Vous dit par quels heureux hasards Il vient de découvrir un vieux camp des Césars. Las des antiquités et romaines et grecques, Des Latins, des Gaulois, des Volsques et des Èques,
J'arrive enfin , quoique un peu lard , A nos aïeux , les Francs, à leurs premiers évèques. Menacé de suljir les annales d'un ezar.
D'un Soudan, ou d'un hospodar.
Je maudis les bibliothèques.
Et suis près d'excuser l'incendiaire Omar.
Cet autre est moins pesant; mais, comme une coquette, Sou esprit, tous les jours, se met à sa toilette; Tous les jours reprenant son travail clandestin, Par le secours de la gazette ,
CHANT I
Du journal , ou du liuUctin , Avec qui, franc de port, son mérite s'achète, A son lever s'instiuisant en cachette,
Il compile , chaque malin , Quelque sentence ou quelque historiette; Puis, quand il a rassemblé sou butin, De salon en salon, à quiconque l'approche. De son savoir d'emprunt il prodigue l'eunui. Dans ces jours de combat , ne craignez rien pour lui : D'avance il aiguisa tous les traits qu'il décoche, Et tout son esprit d'aujourd'hui Étoit , en brouillon , dans sa poche.
Chez lui, rien de soudain, de naïf, d imprévu; Aucun des traits heureiL\ que l'à-propos amène , Qu'iuspire le moment , que dicte le hasard : Il arrange son air, son discours , son regard : Ennuie avec méthode, et déplaît avec art; Met son ame en parade et son esprit en scène ; D'un savoir compilé fait ime montre vaine : Nous dit ce que l'on sait , nous rend ce qu'il a lu : J'aimerais mieiLX cent fois qu'il fût sot impromptu.
Or, du pédant dont la docte arrogance Avec l'instruction nous prodigue l'ennui. Ou du fat recouvert d'un vernis de science, Lequel doit obtenir de nous la préférence .' Tous les deux, aux dépens d'autrui, Font leur recette et leur dépense ; Mais l'un a l'étalage et l'autre l'abondance. L'un est ce fleuve fastueux.
Qui, dans ces campagnes chéries.
Le long des bois , à travers les prairies , Roulant pompeusement ses flots majestueux , Des eaux du ciel , ou de sa propre source ,
S'entretient dans sa longue course ; L'autre ressemble à ce maigre ruisseau , Qui , tarissant au sortir du berceau , Pour nourrir son eau mensongère, Attend qu'un malheureux cheval.
Toute la nuit, tournant d'un pas égal.
Lui porte le tribut d'une source étrangère; Soutient quelques instants sa course passagère, Puis, laissant à sec son canal, Pour réparer sa richesse précaire, A besoin de nouveau que le triste animal. D'un pas laborieux recommençant sa ronde. Au gré d'un seau qui monte et descend tour-à-tour , Remplisse le bassin d'où son eau vagabonde Va baigner de nouveau les bosquets d'alentour, Et fait, en un instant, sa dépense d'un jour.
Quelquefois l'heure de la table, A ces groupes bavards , semble un temps respectable , Que dis-je ? du babil l'incommode fracas
Nous poursuit même à l'heure du repas.
Quelque temps, sourde au bruit et lasse de la diète, La première faim est muette ; Mais bientôt les vins et les mets Ont , avec la gaîté , réveillé les caquets ; Chaciui vide, en jasant, sa mémoire et son verre; L'im conte son cartel, et l'autre son procès.
In banquier ses calculs, un auteur ses succès
Ou l'inclémence du parterre.
Dans le récit de ses projets.
L'un bâtit son château , l'autre plante sa terre , Ou menace les cieux de son paratonnerre ;
L'n papa gronde son marmot :
Tous, en faisant du bruit, pensent faire merveille; Les amants seuls chuchotent à l'oreille,
Et s'entendent à demi-mot.
L'Amphitryon du lieu, durant ce cailletage,
Dont le tumulte l'étourdit.
Se plaint tout bas que ce tapage Des convives distraits lui dérobe l'hommage,
Que le dîner se refroidit.
Le gourmand, à son tour, qui, suivant son usage, Très-sérieusement s'occupe de juger
Les vius , le service et la chère ,
Dans cette intéressante affaire
Gémit de se voir déranger :
« Hé , messieurs , dit-il en colère , A la digestion le calme est nécessaire ,
Et l'on ne s'entend pas manger. »
i Enfin la scène change : on se lève, et la foule , Les deux battants ouverts, dans le salon s'écoule.
Là, se trouve un nombreux concours
D'originaux qui, tous les jours, La tète vide et l'ame désœuvTée,
Tiennent autour de votre feu
Perdre à vos dépens leur soirée
Entre les caquets et le jeu.
Il faut bien passer en revue Cette nouvelle et bruyante cohue.
Parmi ces êlres différents De goûls, de mœurs, de naissance et de rangs. De loin , à son babil , je reconnois un homme Dont le bruit m'assourdit , dont le fracas m'assomme. On connoît cet oiseau, dont la fable autrefois
Nous a peint l'étrange assemblage.
Dont chaque plume a ses yeux , son langage ; Qui , sur le haut des tours , sur le sonmiet des toils ,
Jour et nuit prolongeant ses veilles ,
Des grands , des peuples et des rois , Raconte au monde entier la honte ou les merveiUes ; Dans qui tout voit, écoute, et raisonne à-la-fois : Le babillard n'en a les yeux ni les oreilles; Mais il en a les langues et les voLx.
A son approche menaçante Tout fuit : malheur à ceux qui tombent sous sa main .'
De son bavardage inhumain.
Les yeux étincelants et la bouche écumante ,
Il vous harcèle , il vous tourmente.
Harassé , fatigué , je succombe au sommeil , Et c'est lui que j'entends encore à mou réveil. En vain vous espériez échapper par la fuite : Inutile secours ! Bientôt à votre suite.
Pour vous atteindre , il a pris son essor : Vous êtes déjà loin, il vous harangue encor;
Fuvez : gardez qu'il ne vous voie ;
LA CONVERSATION
Dans quel(|ue abri voisin, quelque asile écarlé ,
Eufoncez-vous : un bavard évilé , Dès qu'il la ressaisit , ne lâche plus sa proie.
« A propos, j'avois oublié, Uit-il; ce point ne fut discuté qu'à moitié;
Voire bonheur veut que je m'en souvienne; Puisque je vous retrouve, il faut que j'y revienne. » 11 dit, reprend son homme, et s'accrochant à lui, Lui paie , eu l'assommant , l'arriéré de l'ennui. Renconlre-t-il des auditeurs revêcbes ?
Il part : dans le groupe voisin , Va chercher des oreilles fraîches Qui récoutent jusqu'à la fin.
Eh ! qu'a-t-il besoin qu'on l'écoute.
Qu'on lui réponde ? Il a d'autres moyens De prolonger sans vous ses entretiens : Se taire est tout ce qu'il redoute.
Jadis, quand de la scène il imagina l'art, Thespis, dit-on, créa le dialogue; Mais l'inventeur du monologue Fut probablement un bavard, Qui , d'un cercle lassé de son impertinence , Ayant usé la patience , Imagina de se parler à part.
Ce moyen est encore eu Franc© La ressource du babillard.
Du cercle indulgent qui l'écoute , Quand il a mis la constance en déroute, 11 parle seul : son tour en revient plus souvent; 11 parle à ses tableaux , à la muraille , au vent. N'allez pas lui parler de ses biens, de ses terres. De ses amours et de ses guerres , De sa maison, de son loyer, De son poëme et de son plaidoyer :
Pour exercer sa manie incurable Le prétexte le plus léger Lui suffit; et le misérable Dont l'ennui patient tâche en vain d'alléger
De son babil le poids intolérable , Craignant d'entretenir, au lieu de l'abréger. Son bavardage inexorable, Feint de comprendre et craint d'interroger : Tout est pour lui danger, crainte, ou souffrance. Si je parle , réduit au tourment du silence , Mais prêt à renouer le fil de son discours. Il trépigne d'ardeur, il bout d'impatience;
Il frémit , si quelqu'un commence L'u récit détaillé de procès ou d'amours;
Il sait combien, en racontant leurs rixes. Les plaideurs sont diffus, et les amants prolixes; Mais à quel saint n'aura-t-il pas recours , Si , préludant à sa gloire future , L'écrivain à la mode , entre un double flambeau , Et son verre, et son sucre, et sa carafe d'eau. Dans son fauteuil cherchant une posture, Et tenant en main son rouleau , Vient , de son chef-d'œuvre nouveau , Aux assistants proposer la lecture.' Quels beaux moments \a lui couler
Cette épouvantable aventure !
Une soirée entière on eût pu l'écouter !
Combien faut-il que son supplice dure ? Énorme est le cahier , et fine l'écriture ; Puis , de l'in-folio qu'il vient d'apercevoh' , Le format menaçant aisément fait prévoir
L'éternité de la torture.
Long-temps , pour mieux se faire voir , Et se sauver, s'il peut, d'une épreuve si dure , Painii les auditeurs hésitant de s'asseoir,
Il parle , il tousse ; vain espoir !
Déjà le cercle entier a , par un doux murmure , Invité le lecteur qui se met en devoir; Déjà , pour secourir son oreille peu sûre ,
Orgon vers lui tourne son écoutoir.
Adieu son espérance et ses projets du soir.
Quel tourment est égal au tommenl qu'il redoute
Il venoit pour parler : il faudra qu'il écoute.
Il n'y tient plus , et gagne sou manoir ;
Mais se console en parlant sur la route.
Malheur à vous s'il revient sur ses pas !
Par hasard , ou par prévoyance , Si quelquefois j'ai pris sur lui l'avance , De son rôle passif, pour finir l'embarras , Combien d'expédients n'imagine-l-il pas !
Exercé dans cette tactique , Sur la morale ou sur la politique ,
S'il s'élève quelques débats,
De crainte que je ne m'explique,
Et de voir ainsi reculer L'heureux moment , le moment de parler , A mes raisonnements il n'a point de réplique, Fait semblant de céder ; à l'interlocuteur
Craint de laisser quelque prétexte,
Et de doubler l'ennui du texte
Par celui du commentateur.
Chaque phrase le tue ; et , prodigue des siennes ,
Il est toujours économe des miennes ; Il ne demande point les comment , les pourquoi : Les définitions le font pâlir d'effroi.
Si ma mémoire souffre, ou si ma langue hésite,
A mon aide il accourt bien vite.
M'importune de ses secours ; Si quelque terme obscur en a brouillé le cours , Lui-même il éclaircit ma phrase embarrassée , Accélère les tours, diligente les mots.
Vient au-devant de mes propos.
Appelle la parole, accouche la pensée ;
Et , pour sauver le temps perdu ,
Par un habile stratagème , Me fournissant le mot trop long-temps attendu , Se délivre de moi pour m'accabler lui-même.
Enfin , voici venir un grand conteur ;
De ses projets, de ses affaires.
De ses travaux guerriers, civils ou littéraires.
Infatigable narrateur , D'avance minutant l'histoire qu'il prépare ,
Pour en venir a sa narralion,
CHANT I
Il n'attend plus qu'une Irausitiou Ridiculement plate ou follement bizarre.
Peu délicat sur les moyens, Quelquefois à nos entreliens Donnant tout-à-coup une entorse, Sa brusque incursion en écarte l'objet , Et de plein saut il arrive à son fait. D'autres fois, préférant la ûuesse à la force, Pour placer son récit, par lui seul attendu,
L'oreille au guet , l'esprit tendu , Et du discours qui roule observant chaque phuse, Long-temps prêt à saisir le rapide à-propos,
Il tourne autour de chaque phrase, Tàte tous les sujets , et guette tous les mots ; Heureux , s'il peut hâter l'occasion tardive ! A-t-il perdu, par uu fâcheux écai't, La transition fugitive ?
Dans sa tyrannie attentive , L'imperturbable babillard , Occupé de tenii" votre oreille captive , Au premier incident se rattache avec art , S'en fait un texte, et se jette au hasard Dans son récit. Malheur à qui l'écoute ! Si de Rome ou de Naple on a nommé la route , Il connoît ces pays : lui-même sur les lieux En dessina les monuments pompeux ; La collection en est prête ; Rome n'est plus dans Rome, elle est toute en sa tète.
Avec raison tout bavard nous fait peur : Mais quel fléau pareil au bavard voyageur ! Pour nous endoctriner, empressé de s'instruire , Gros de ce qu'il a vu, gros de ce qu'il ouit dire, Sa plus douce espérance est de le répéter ; Il va pour voir, revient pour raconter, Et raconte pour qu'on ladmire. Mais, pour arriver à sou but, Il a besoin d'un honnête début.
La philanthropie, à la mode.
Lui fournit un moyen séduisant et commode : « Messieurs, dit-il, je vous lavois promis, J'ai voyagé pour moi, pour mes amis :
Jouir tout seul est un plaisir barbare Que je m'interdis coustammeut ; Car je hais presque également La richesse égoïste et la science avare. Que font pour nous les oreilles , les yeux D'un voyageur silencieux , Qui, dans sa mémoire discrète, D'un trésor enfoui receleur odieux , Garde pour lui sa richesse muette ?
Je ne suis point de ces gens-là.
De ce qu'on sait , de ce qu'on a , On ne jouit qu'autant qu'on le partage Avec ses vrais amis. Le profit d'un voyage , Nul n'oseroit le contester.
C'est de couuoîlre, et sur-tout c'est d'instruire : Qui voyage long-temps, peut long-temps raconter; Et beaucoup voij-, vaut mieux que beaucoup lire. Le uimiJc est à rolui qui sait l'éludii r;
Qui n'a rien vu, n'a rien à dire , Dit très-bien La Fontaine. Un triste casanier Aux frais des entreliens rarement peut suffire ; Son savoir paresseux vaut ce qu'il a coûté ,
Et, qui pis est, il n'est point écouté. Je vois des voyageurs , de leur itinéraire Qui pouvoit enrichir la conversation, A leur retour affubler un libraire ,
Et d'un manuscrit téméraire.
Avant le temps risquer limpressiou.
Misérable parti dont il faut se défendre ! Celui qui vous a lu ne veut plus vous entendre ; Et, pour entretenir la curiosité,
Il faut un peu de nouveauté.
Je l'éprouvai cent fois ; aussi les gens que j'aime, De mes récits ont toujours la primeur; Je ne fais point dire par l'imprimeui-
Ce que je puis dire moi-même.
Aux mêmes lieux réunis une fois Nous pourrons converser enfin de vive vobt ;
Dans l'absence on a beau s'écrire , Le papier transmet tout , mais il n'explique rien :
C'est en parlant qu'on s'entend bien ; Et combien nous avons de choses à nous dire ! Vous d'abord , je l'espère, et vous pouvez compter Sur toute ma reconnoissance ; A dater de ma longue absence , Vous voudrez bien me raconter, En peu de mots, les troubles de la France : Peu dit beaucoup à qui sait écouter ; A discourir long-temps je n'oblige personne : Jamais sur-tout je ne fais répéter.
Quant à moi, je vous abandonne De tout mon cœur mes notes , mes journaux , Pleins d'aperçus curieux et nouveaux; Je les ai mis en ordre, et je pourrois sans peine Les dire ici tout d'une haleine ; Mais, attendant que jusqu'au bout, De point en point, de page en page, Je vous puisse à loisir commenter mon voyage. Je veux vous en donner, dès ce soir, l'avaut-goiil.
Ainsi, d'un air de bienfaisance
Masquant son importunilé ,
Sa caressante vanité
Vous poursuit de sa complaisance,
Et vous fait peur de sa bonté.
Il tient parole; et , sans miséricorde, De son itinéraire il entame l'exorde ; Il vous met du voyage ; il repasse en courant
Tout ce qu'il vit ou de rare ou de grand ; De la Durance au Pô, du Pô jusqu'à la Loire, Tout a son incident, son romau, sou histoire;
Et l'auditeur infortuné.
De poste en poste à sa suite traîné.
Craint son exactitude et maudit sa ménioit c ;
Ou du voyageur inhumain Se délivre en rêvant, et le pt-rJ en iheuiiii.
Aloi's, averti qu'il abus ■,
LA CONVERSATION
Au malheureux qui l'écoulé à regret, Et quelquefois d'un air distrait Lui bégaie en bâillant sa réponse confuse, Il pense devoir une excuse :
« Monsieur, dit-il non sans quelque embarras. Je crains bien , dans ma conscience , D'avoir trop présumé de votre patience;
De mes discours vous semblez un peu las. Ah ! monsieur , avec moi mettez-vous à votre aise.
— Aux gens distraits aucun discours ne pèse, Lui répond sa victime, et je suis dans ce cas. "Vous avez, en effet, parlé, ne vous déplaise. Assez long-temps... ! mais je n'écoutois pas. »
O vous, dont la fatigue invoquoit le silence. Malheureux auditeur , maintenant armez-vous
De toute votre patience !
Voici des rabâcheurs l'insupportable engeance ; C'est à présent qu'il faut l'absence ou les verrous ! Et d'abord sauvez-vous par une fuite prompte
De ce conteur minutieux,
Dont l'ennui consciencieux De quelque omission , pour réparer la honte , Malgré vous, ab ovo , recommence sou conte; Qui marche à reculons, et se gonfle en chemin
De froids détails et d'incidents sans fin. Telle, dans ces climats qu'un long liiver assiège, Ramassant les frimas sur la pente des monts,
Se grossit de légers flocons
Une boide énorme de neige.
Ferai-je plus de grâce au babil odieux
Du voyageur fastidieux , Qu'avec peine souvent l'amitié même endure ? J'en ai déjà tracé le profil à vos yeux ;
J'en dois achever la peinture.
Pour nous conduire à Rome, au Mexique , au Japon , S'il quitte ses foyers et le vol du chapon , Quel dégoût, pour le suivre, il faut que je surmonte! Comptable aux auditeurs des faits prodigieux De cette grande course où son récit remonte,
En narrateur reUgicux, Il croit vous redevoir , pour apurer son compte , L'histoire du départ , des malles , des adieux , Le quantième du mois, la distance des lieux;
Le nom, l'enseigne des auberges.
S'il y mangea des pois ou des asperges;
Comment son essieu s'est cassé, Sur quel chemin sa voiture a versé ; Les secours empressés de tout le voisinage , Et les rouliers jurant sur son passage. Eh ! mon ami, soyez moins scrupuleux.
Sur des faits, qui n'ont rien de bien miraculeux, On vous pardonne un peu de négligence.
Peu nous importe, en vérité, Que loin de votre bourg on de votre cité. Vous voyagiez en poste , ou bien en diligence.
Pour des récits plus curieux
Réservez votre exactitude;
Tous ces détails, pour vous seul précieux , Risquent d'être payés d'un peu d'ingratitude; Plutôt qu'être diffus, devenez oublieux Sur des événements de petite importance :
L'art d'être exact est l'art d'être ennuyeux. Sans vous appesantir sur chaque circonstance,
Racontez la chose en substance :
En disant moins, vous direz mieux.
Mais où trouver des antidotes Contre ce rabâcheur d'anciennes anecdotes , Qui ramène toujours , dans ses contes maudits ,
Les mêmes faits, les mêmes dits;
Et dont l'oublieuse mémoire
Tire de son vieux répertoire Des faits sans nouveauté, des souvenirs sans choix. Qu'il emprunte des Francs et même des Gaulois ? Des récils curieux qu'il veut que l'on admire, L'impertinent jusqu'à satiété,
Étourdit la société
Qui forme son petit empire ; Des traits plaisants dont il veut faire rire. Rit le premier : s'il n'en est pas l'auteur,
Il en est le commentateur;
Il en explique la finesse,
La grâce, la délicatesse;
En faveur de chaque dlctum Fait un avant-propos, et compose un factum;
Boutiquier sans manufacture, Il hante tous les lieux propres à son métier, Et des salons Trublet populacier.
Emmagasine à l'aventure Le bel esprit dont il est le courtier; De rien créer prudemment se dispense;
Redit toujours, jamais ne pense..
Et débite , à lui seul , tout l'esprit du quartier. Le dégoût le précède et l'ennui l'accompagne. Quelquefois, cependant, le scrupule le gagne : " Ne vous ai-je conté ce trait-là qu'une fois ? Dit-il. — Quarante, au moins, répondez-vous. — N'importe,
Répond-il en rouvrant la porte.
Avec plaisir encor, vous l'entendrez, je crois. » Alors quelqu'un s'approche, et lui dit : « Cette histoire (Je l'entendis souvent) plut dans sa nouveaulé; Mais tout récit déplaît , s'il est trop répété. Ou changez de discours, ou changez d'auditoire. » Inutiles conseils! Pour combler notre ennui, Infatigable écho des autres et de lui ,
Et, suivant sa triste coutume.
Reprenant fil à fil tous les points qu'il traila. Ce qu'il a déjà dit , le bourreau le résume ;
Il reconte ce qu'il conta :
Ses récits sont un erra/a.
Et ses suppléments un volume.
Cet autre, encor plus impatientant, Soit distraction, soit malice.
Des nombreux démentis qu'il se donne en coulant , Doublant tous ses récils , double notre supplice ; '< Un soir, dit-il , j'ai tort , c'étoit après soupe.
CHANT I
EnfeiTTié dans une bertine...
Je veux dire dans un coupé, Je parlois pour Anvers, ou plutôt pour Maline... Non , c'étoil pour Honflcur... j'oubliois, pour Rouen :
Mille excuses... c'cloit pour Caen :
Hé! non, j'y suis à présent... pour Coutance. Le nom du lieu n'est pas sans importance. » Alors ce qu'on nomma long-temps un persifleur
Lui dit : « Monsieur, votre mémoire Vous fait souvent faux bond : écrivez votre histoire. Et de vos souvenirs rassemblez-y la fleur : Alors nous vous suivrons sur la terre et sur l'onde ; Mais soit que vous veniez du Havre , ou de Honfleur, Ne hasardez jamais vos récils dans le monde
Sans être assisté d'un souffleur. »
Cet autre plus rusé, pour être sûr de plaire. Débitant son esprit sous un titre imposant. D'un mot de sa façon , et qu'il trouve plaisant , Charge intrépidement ou Piron, ou Voltaire; Et, sous l'abri de ce nom tulélaire.
Interrogeant l'opinion ,
Mais jusqu'à la décision N'osant de son enfant se déclarer le père ,
Réclame le mot, s'il prospère; Et, s'il déplaît, le laisse au prête-nom. Que d'importnnités amène dans la vie, De se faire valoir la tyrannique envie ! Dans un coin du salon , voyez ces deux parleurs , Qui n'écoutent jamais de discours que les leurs ;
L'un raconte, l'autre interroge.
Mais tous deux, l'un de l'autre, attendent un éloge. N'allez pas vous jeter entre ce double écueil : Tous deux sont, l'un de l'autre, ennuyés par orgueil.
Joignons donc, pour dernier supplice, A la prolixité d'un pesant narrateur,
La curiosité factice
D'un fâcheux interrogateur.
Non d'un sot dont tantôt j'ai tracé la peinture ,
Et qui, faute d'amusement, S'il trouve le jour long , et si le temps lui dure , De mille cpiestions vous fait une torture , Et vous punit de son désœuvrement ; Mais de cet homme vain, qui finement s'annonce Pour un observateur instruit et curieux , Et, faisant à-la-fois et demande et réponse. Saisit tous les moyens de briller à vos yeux. Oh ! pour lui quelle joie, et pour vous quel supplice, Si, quand vous revenez d'Italie ou de Suisse,
Il vous rencontre à votre débotté !
L'occasion est belle et le moment propice : Que je vous plains ! Sauvé de plus d'un précipice , Par d'affreux contre-temps en chemin ballotté ,
Par les ornières cahoté, Et, charmé de revoir votre agréable hospice, Vous espériez, dans un joyeux banquet.
De vos enfants entendre le caquet; Des arbres de leur âge observer la croissance,
Avec vos espaliers refaire ronnoissance.
Reposer dans votre bosquet , De votre épouse en pleurs terminer le veuvage,
De vos jardins lui porter un bouquet ; Vous montrer bien portant à votre voisinage. De vos correspondants feuilleter un paquet, Et vous remettre au courant du ménage.
Vaùie espérance ! un sot questionneur.
Malgré vous introduit , trouble votre bonheur ;
Du peu qu'il sait l'incommode étalage D'interrogations sans pitié vous poursuit De pays en pays , de village en village , Sur vos traces vous reconduit.
Et vous remet, malgré vous, en vovage.
Un air d'humeur vainement reconduit :
Par vos récits, dit-il, mieux que par la lecture, Il veut des lieux divers connoître la culture.
Et le commerce et le produit.
Que tous CCS beaux semblants n'aillent pas vous séduire; Son projet n'est pas de s'instruire , Mais de prouver qu'il est instruit.
A ce questionneur succède une autre espèce , Plus ennuyeuse encore et de plus mauvais goi'if. Sans être interrogé, celui-là vous dit tout; Où sont placés ses fonds, et sur quelle hypothèque; Ce qui forme sa cave et sa bibliothèque. Pour vous intéresser, il vous conte souvent L'histoire du collège et celle du couvent ; Comment son fils, sa fille, y sont couverts de gloire.
Pour gagner le prix de mémoire.
Son cadet a dit rondement
Sa grammaire et son rudiment.
Puis le détail de toute sa famille; Les chagrins , les plaisirs , les torts de ses marmots :
Aglaé, sa plus jeune fille,
Si sémillante, si gentille,
Ce malin n'a pas dit deux mots; Charle a brisé sou char, et François ses grelots; Antoine a mal aux dents, et sa chère Julie Avec un peu d'humeur a mangé sa bouillie.
Parmi ce grand nombre de sots , Chacun déplaît à sa manière; Le plus fatal à mon repos , C'est ce mortel qui, bon par caractère, Ecrivain sage, ami sincère.
Mais sans tact et sans à-propos , Rencontre juste, en cherchant à vous plaire, Tout ce qu'il convenoit d'éviter et de taire.
Aux bienséances plus soumis.
Il pourroil vous parler de vous , de vos amis , De vos parents , des jours de votre gloire; Sa désobligeante mémoire S'occupe de vos torts et de vos ennemis;
Soigneux de fuir les images paisibles.
Les pensers consolants et les sentiments doux , Ses tristes entretiens, à la santé nuisibles, Ne savent réveiller en vous
LA CONVERSATION
Que d'amers souveuirs et des lèves péuibles.
Aussi, pour ces fous désastreux,
Meltaut bas toute complaisance ,
Du discoureur nialenconlreux
J'évite avec soin la présence; Mais , comme on a parfois trop de plaisir en France , J'aurai recours à lui , si je suis trop heureux.
Enfin ce fâcheux personnage, Que l'on redoute encor lorsqu'il ne parle plus
Dans la foule se fait passage ,
El de son mortel verbiage Les derniers mots loin de moi sont perdus.
Alors, tout différent de mœurs et de langage, Arrive un gros rieur, dont la stupidité. En tout lieu promenant sa triste hilarité , Et, d'un air enjoué recouvrant sa sottise, Pense , à force de bruit, racheter sa bêtise, Et m'afflige de sa gaîlé.
Apprenez-lui quelque accident funeste, Un incendie , un massacre , une peste , Il rit( racontez-lui vos propres maux, il rit : Rire est son passe-temps, sa grâce, son esprit; Rire, à vos questions est sa seule réponse; Il rit en vous quittant ; il rit quand il s'annonce ; Et dans ce grand concours d'importuns et de fous, Prouve qu'un sot rieur est le pire de tous. Par sa tristesse atrabilaire, Ou son rii'e impatientant , Si l'homme ennuyeux déplaît tant.
L'homme ennuyé prétendi-oit-il à plaire.*" Du bonheur môme en secret mécontent, AHi'isté sans chagrin, soucieux sans affaire, Des succès qu'il desiie et de ceux qu'il espère
Il vous glace eu les racontant.
Parlez-lui des objets de toute sa tendresse,
De ses amis , de sa maîtresse , Pour reprendre sou somme il s'éveille un instant ; Avec même froideur vous dit : Je hais ou j'aime ; El, désintéressé du monde et de lui-même, En dormant vous aborde , et bâille en s'écoutant.
Mieux conseillé par la sagesse , Il pourroit dans sa chambre enfermer sa tristesse , Et, pour évaporer son déplaisir secret, Ou quereller sa femme , ou gronder son valet.
Mais non : il faut que le public essuie Le mal contagieux d'un oisif qui s'ennuie, V^aineraenl l'amitié lui dit : « Imitez-nous ; Riez , buvez , chantez : deux hommes comme vous
Atfristeroienl tout un royaume.
Recourez à Brunel; essayez de la paume ; La balle, dans ce jeu, volant de main en main. Court , tombe , se relève , et reprend son chemin : Des conversclions c'est l'image fidèle.
Sinon, pour passe-temps, prenez -la pour modèle; Sans cesse allant, venant, revenant tour-à-lonr, Exacte à son départ, exacte à son retour, Avec la même ardeur, et par la même voie, Chaque parti l'attend , l'arrête et la renvoie.
Mais entre vous et rinlcrlociilcur
Les entretiens périssent de froideur.
Et la demande expire sans réponse.
Le spleen gagne par-tout sitôt qu'on vous annonce. » Yain discours : on l'évite , on le trouve en tous lieux .
Pour écarter un visiteur si triste,
Tous les portiers l'ont inscrit sur leur liste ;
L'homme ennuyé n'est jamais qu'ennuyeux.
Aussi dès qu'il paroît, tremblant à son approche, La gaîlé fuit : l'ennui gagne de proche en proche.
Alors, pour ranimer l'alegresse aux abois. Vient un farceur , Roquelaure bourgeois , Bien plus fier de l'ailillerie De sa grosse plaisanterie , Que s'il avoit trouvé le feu grégeois.
C'est lui qui , depuis vingt années , Traînant par-tout ses farces surannées, Des travers étrangers fait nos amusements;
Singe les lords , les barons allemands ; Fait le prédicateur, la novice, l'abbesse ; Vous mène au bal , vous entend à confesse ; Dans ses panneaux fait tomber un benél , Ou mystifie un Poinsinet.
Puis, vieiment les rébus et les turlupiuadcs , Les quolibets, les pasquinades, Le calembour, enfant gâté Du mauvais goût et de l'oisivelé, Qui va guettant , dans ses discours baroques , De nos jargons nouveaux les termes équivoques ; El, se jouant des phrases et des mots. D'un terme obscur fait tout l'esprit des sols. Tandis que de plaisir le cercle entier trépigne. Un homme sérieux , dont le bon goût s'indigne , De ses Iristes gaîtés loin de prendre sa part. Dans un coin du salon reste seul à l'écart ; Confus à son aspect , le bouffon se retire , Et l'on rit du plaisant chargé de faire rire.
CHANT IL
! Des ridicules de la conversation qui tiennent aux vices dit j cœur. L'égoïste qui parle sans cesse de lui; l'officieux; l'indifférent et le froid interlocuteur ; le babillard turbulent ; le curieux; le mystérieux; le menteur; le prOsouip- I tueux; l'homme susceptible et ombrageux ; le déliant; le I contradicteur ; le flatteur; le méticuleux, le médisant et
I le brouillon; l'avare.
j Des ridicules trop nombreux ,
I Qui de l'ennui sont les fâcheux complices ,
I J'ai mis les portraits sous vos yeux ;
j II est temps de peindre les vices ,
j De nos cercles polis tyTans plus dangereux.
L'orgueil en vain le dissimule :
I Les sots et les pervers se rapprochent entre eux.
i Le vice est souvent ridicule,
j Le ridicule est souvent vicieux ;
I Dans la société l'un et l'autre circule ;
CHANT II
L'un vient du caractère, et l'autre de l'esprit. Du plaisir social source toujoms féconde , L'expérience nous l'apprit , Le caractère est, dans le monde.
Un pouvoir plus sûr que l'esprit.
L'un veut qu'on l'aime, et l'autre qu'on l'admire; L'un se fait craindre , et l'autre nous attire ; L'un est ce phosphore brillant Qui luit sans échauffer et meurt en pétillant ; L'autre est cette agréable et paisible lumière Qui de ses doux rayons effleure ma paupière.
Épure l'air, féconde les vapeurs , Dissipe de l'ennui les fantômes trompeurs , Se répand en bienfaits sur la nature entière , Donne aux fruits leur nectar, et leur émail aux fleurs.
Vous donc qui prétendez à plaire , Songez-y bien ; par la raison sévère , Tous les torts ne sont pas également permis ; De l'esprit aisément les péchés sont remis ,
Mais non pas ceux du caractère.
Aussi d'un ton plus gai, jusqu'ici dans mes vers, Des causeurs ennuyeux j'ai décrit les travers ;
Mais dans la nouvelle carrière , Dont ma muse à regret a franchi la barrière , Que de prétentions , de vices , de défauts , Vont attrister mon cœur et noircir mes tableaux !
Je vois d'ici la sombre Défiance, La folle Vanité , la froide Insouciance , L'Esprit inattentif et l'Esprit curieux ,
L'Indiscret, le Mystérieux ,
Sur-tout l'odieiLX Égoïste , Du bonheur social le fléau le plus triste^
Voyez ce mortel orgueilleux.
De la société tyran impérieux.
Devant lui sans cesse en extase ,
A tout propos, dans chaque phrase.
Le moi régnant, le moi vainqueur, Est dans sa bouche ainsi que dans son cœur. Il n'est point de sujet, il n'est point de matière. Quelque étranger qu'il soit , où de quelque manière Le moi ne reparoisse avec tout son ennui ; Il compare , il rapporte , amène tout à lui.
Les grands seigneurs , les subalternes ,
Les républiques et les rois , Les grands et les petits , les nobles , les bourgeois ,
Les auteurs anciens et modernes ,
Pour peu qu'il fasse quelque effort
Pour en rapprocher la dislance , Ont toujours avec lui quelque léger rapport ,
Ou du moins quelque différence.
Pour nous entretenir de soi ,
Heureux quand il trouve un prétexte !
C'est son premier besoin , c'est sa suprême loi :
Chaque mot lui fournit un texte Où son orgueil fait revenir le moi.
On parle de banquet ? il vous cite sa table ;
De vin ? le sien est délectable ; D'un beau jardin , ou d'un hôtel charmant ?
Il vous cite son parc et son ameublement ; D'un rhume ? de sa goutte il vous conte l'histoire , D'astronomie ? il grimpe à son observatoire. Où jadis de Saturne il observa l'anneau ; De chimie ? il vous mène à son laboratoire , Il vous décrit son creuset, sou fourneau ; D'une maison des champs ? la sienne est enchantée ; De musique ? la sienne est justement vautée ;
De baptêmes et de patrons .'' Il a ses quatre saints, et vous cite leurs noms ; De vos amis .-' les siens sont tous gens de mérite ; De la société c'est la brillante élite ; D'un vice ? il fut toujours l'objet de son mépris ; D'une vertu ? son cœur en connoît tout le prix ;
De quelque tragique aventure ?
Il conte son cartel , et montre sa blessure ; D'aïeux ? eh ! n'a-t-il pas les siens , Tous plus nobles et plus anciens .' Depuis la source de sa race , De branche en branche il les suit à la trace , Et de tous ces grands noms, de lui-même enchanté, Il ajoute à son moi toute sa parenté ; Le moi chez lui tient plus d'une syllabe :
Le moi superbe est l'astrolabe Dont il mesure et les autres et lui ; Le moi par-tout rencontre un point d'appui ; Le moi le suit sur la terre et sur l'onde , Le moi de lui fait le centre du monde ; Mais il en fait le tourment et l'enuui.
Ce mortel cependant, tout entier à lui-même. Ne vient point à grand bruit vous prouver qu'il vous aime ; Mais tel n'est point cet importun , Autre égoïste assez commun, Qui , courant en tous lieux offrir ses bons offices ,
Vous tourmente de ses services.
Ne vous y trompez pas; des soins qu'il prend d'autrui,
Tout calculé, l'unique objet, c'est lui:
Quitte envers vous des emplois qu'il s'impose. Il met à s'en vanter tout le temps qu'il repose;
Et tant de services rendus, S'ils demeuroient obscurs, lui sembleroient perdus. « O qu'un grand nom , dit-il , est un poids incommode ; De ma longue obligeance enfin je me sens las;
Pour y suffire il faudroit un Atlas.
Chez un peintre fameux , que j'ai mis à la mode ,
De grand matin Lise m'a dépêché ; Ce soir pour un hôtel je conclus un marché ;
Demain j'arrange un mariage , Et je réconcilie, en passant, un ménage; J'ai fait , pour Florimond , emplette d'un cheval ;
Pour Blesimar , d'un chien de bonne race, Qui pour l'intelligence est, je crois, sans rival ; Pour le concert d'Amynte on compte sur ma basse ; A propos, c'est lundi la fête de Chloé; Sa maison , on le sait , est l'arche de Noé ; La ville, les faubourgs, chez elle tout abonde;
De ce chaos il faudra faire un monde : Seul je puis m'en charger ; et voïts concevez bien
LA CONVERSATION
Que , puisque je m'en mêle, il n'y manquera rien. Enfin, de toutes parts on m'accable, on m'assiège : Un goûter au couvent, une thèse au collège; Mon absence aujourd'hui dcpareroit la cour ; A. peine dans un mois je suis maître d'un jour. »
Ainsi, cpioi qu'on dise ou qu'on fasse, A son zèle banal il ne met pas de frein ! Vous avez fait un livre? il fournil la préface;
Un enfant ? il est le parrain ; Une maison ? c'est lui qui toisa le terrain ; Un mémoire? il corrige, il ajoute, il efface. Il a par-tout affaire, il a par-tout accès; De vos enfants surveille les progrès ; Vous offre ses marchands , vous arrête un mémoire :
A table il coupe, il verse à boire.
Pour votre théâtre des champs , Voulez-vous ajouter à votre rèporloire
Quelques drames gais ou toucliants ?
Il veut de vos plaisirs avoir toute la gloire ; Le voilà chef de troupe, auteur, souffleur, acteur,
Machiniste , décorateur ,
Et même, au besoin , l'auditoire.
Voulez-vous une cave ? il vous la remplira ; Une bibliothèque ? il vous la choisira ; Un censeur? de vos vers il entend la lecture; Un protecteur ? pour courir les bureaux , Et vous recommander aux ministres nouveaux,
Avec vous il monte en voiture.
Rcncontre-l-il une table de jeu P Derrière chaque siège exerçant sa faconde, Et d'un vague intérêt fatiguant tout le monde , Pour dupes ses voisins , son babil pour enjeu , Son imporlunité distribue à la ronde Les avertissements, les conseils et rtnnui, Et s'occupe de vous , pour occuper de lui. Il compte vos jetons, il calcule vos fiches, Console les perdants, félicite les riches; Et, prodigue de lui , sans amitié pour vous, Voudroit penser, marcher, et digérer pour nous.
Dans mes portraits, ces divers caractères Marquent par des défauts et des vertus contraires. Après vous avoir peint d'un sot officieux L'active impertinence et le zèle ennuyeux. Par un coup d'aiguillon , souffrez que je réveille La langue paresseuse et l'indolente oreille
De ce froid interlocuteur Qui, dans l'insouciance oîi son esprit sommeille, Ecoute avec dédain, comprend avec lenteur :
Trop paresseux pour vous entendre , S'il sort pour un moment de son inaction,
Sa courte méditation Vainement , après coup , s'efforce de reprendre
Ce que dédaigna de comprendre
Son oisive irréflexion.
L'échange des pensers veut une ame plus vive , Des sens moins paresseux, un esprit plus dispos. N'espérez point que sa langue vous suive
Et vous immole son repos :
Avant qu'à son esprit votre pensée ari'ive.
Son intelligence inactive Laisse dans l'air se perdre vos propos ,
El de la phrase fugitive,
A peine enfin les derniers mots ,
De leur impulsion tardive
Frappant son ame inatlenlive.
Du discours envolé lui portent les échos. Aussi , pareils en tout au bizarre langage De ce mortel disirait dont j'ai tracé l'image.
Les si , les mais , les oui, les non, Toujoiu's à contre-sens , toujours hors de saison, Echappent , au hasard , à sa molle indolence,
Et souvent à sa nonchalance
Donnent un air de déraison.
A cet esprit distrait qu'il tient de la nature, Se mêle quelquefois la personnalité Dont ma muse tantôt a tracé la peinture, El qui rompt tous les nœuds de la société. Vide de vous , et rempli de lui-même ,
Son amour-propre extrême, Au plus touchant récit , au trait le plus saillant,
A l'élociuence la plus vive , Refuse de prêter une oreille attentive ; En rêvant vous écoute, et répond en bâillant. Quelquefois seulement , pour sauver la décence, Sortant de son sommeil , et rompant le silence , Par un mot vague : Oui, je conçois, c'est lion;
El d'autres formules banales
Qui reviennent par intervalles , Son ennui déguisé vous demande pardon.
Rien d'étranger à lui ne flatte son oreille. Voulez-vous l'arracher à sa distraction ? Avec dextérité louchez sa passion.
L'égoïsme en sursaut tout-à-coup se réveille ; Et, charmé de fixer l'attention d'aulrui. Revient à vous, par amitié pour lui.
Mais retombe bientôt dans sa molle apathie. A des esprits moins froids le ciel a prodigué Le brillant à-propos, la vive repartie ; Mais pour lui rien n'émeut son ame appesantie. N'en soyez point surpris, il est né fatigué. Ainsi lorsque de Flore arrosant la corbeille , Le folâtre ruisseau , cher à la jeune abeille. De fleurs en fleurs , de détours en détours , Roule , murmure , et bondit dans son cours ; En son morne repos, qu'aucun souffle n'éveille, Immobile , au milieu de ses dormantes eaux , Le marais paresseux tranquillement sommeille Sur le limon fangeux qui nourrit ses roseaux.
Mais je préfère encor l'humeur indifférente. Le ton froid , l'esprit lourd de eel homme indolent , A la vivacité bruyante De ce babillard turbulent.
Qui , dans son air, son langage et son geste , Est moins joyeux que fou , plus étourdi que lesle : Tel que sur le feuillage et le jeune bouton Bourdonne en voletant l'imporlun hanneton,
CHANT II
Parce qu'il fait du bruil , il croit faire mervrille, Papillote à nus yeux , et lasse mou oreille. Le mou veulent, sans doute, a des appas;
Sur le duvet où je sommeille, Aux doux rayons de l'aurore vermeille ,
J'aime à rêver ; mais ne veux pas
Qu'à coups d'épingle ou me réveille.
Chacun du tracassier se venge eu le fuyant ;
De sa sottise sémillante
Laissez-lui l'ardeur pelillanle :
Le bon ton n'est jamais bruyant.
Après lui vient un homme insupportable , Plus attentif, mais non pas plus aimable, Qu'un invincible insiincl de curiosité Rend incommode à la société.
Il veut tout voir et tout connoître , Vos nom , surnom , le lieu qui vous vit naître , Combien de pieds carrés composent votre cour, Vos rêves de la nuit et vos travaux du jour; Quels sont vos revenus, quelle est votre dépense;
Ce qu'on vous doit et ce que vous devez , Les mets que l'on vous sert , les vins que vous buvez ; Quel directeur prend soin de votre conscience ; Ce que perd votre argent sur la baisse des fonds ; Si vous allez au bal , aux Français , aux Bouffons ; Si vous étiez aux loges, au parterre;
Ce que rapporte votre terre ; A quel prix vos moulins sont affermés par an ; Pour combien Florimon vous mit sur son bilan ; Quel âge ont vos enfants, et dans quelle famille Un mariage heureux fait entrer votre fille.
De votre voyage lointain Il veut savoir le but, le terme, le chemin, Les peines, les plaisirs, les daugers de la roule ; Questionne toujours , et rarement écoule ,
Oubliant que ce ton léger
Dans un étranger est blâmable.
Et que l'amitié seule a droit d'interroger. Confident sûr , citoyen estimable ,
Ami constant , convive aimable , Cet autre n'est liavard, ni curieux; Mais son astre en naissant le fit mystérieux : Il ne peut concevoir , dans son humeur discrète ,
Que les journaux et la gazelle
Parlent de traités, de combats, De négociations , et d'intérêts d'états ;
En saluant craint de se compromettre ; De peur de la signer, n'écrit point une lettre ; N'ose dire tout haut l'adresse d'un billet;
Si son épouse est brune ou blonde ; Si sa poudre est à l'ambre , à l'iris , à l'œillet ; Si le fort a tiré , si le tonnerre gronde ;
Le jour du mois, l'heure qu'il est;
Le bruit qui court, le temps qu'il fait.
Dans sa discrétion extrême,
Je l'ai vu , se craignant lui-même , Prendre un air de mystère, et vous dire tout bas : « Talma jouera ce soir ; mais ne me citez pas. »
L'homme indiscret, par un défaut contraire, Prend plaisir à tout révéler; Il parle pour faire parler. Et peur s'instruire il consent à se taire ; L^n indiscret est toujours curieux.
Dans les faubourgs, dans la ville, en tous lieux,
Son inspection vagabonde.
Tous les matins recommence sa ronde :
Le soir, à l'Opéra, guettant les rendez-vous, Les œillades , les billets doux , De sa lorgnette inexorable Il poursuit un sexe adorable ; Sur les maris , Us rivaux , les jaloux , Braque de loin le tube redoutable.
Son espionnage odieux Trouble le bal , le concert , le spectacle , Et la loge grillée oppose un vain obstacle
A ses inévitables yeux.
C'est de lui qu'on apprend le secret des ménages ,
Les divorces, les mariages.
Dans nos cercles galants a-t-il fini son tour .' Les notes dans sa poche , et la mémoire pleine, Gazetier scandaleux, sur sa liste inhumaine,
Il enregistre à son retour , Nuit par nuit, jour par jour, semaine par semame, Les revers de l'Hymen , les exploits de l'Amour ; Et si de sa milice il n'est le capiiaine ,
Il en est du moins le tambour.
Par lui, par ses agents ou par la renommée, Il sait tous les emplois de la galante armée ; Avec qui Lise a pris un sot engagement ;
Si Célie a plus d'un amant ; Quel hasard de Floris a décidé la chute ; Combiea il faut chez Flore être exact en amour ; A quels périls expose une absence d'un jour, Et quelquefois d'une minute.
Bref, il voit tout, entend tout, redit tout. Mais attendons : l'étourdi, jusqu'au bout Poussant son imprudence extrême.
Dit son propre secret, et se punit lui-même.
De ces fâcheux travers , de ces tristes penchants ,
Dont ma muse a peint les esquisses.
Que j'arrive à regret au plus honteux des vices ! Le Mensonge est son nom. Dès leurs plus jeunes ans Le père avec horreur le montre à ses enfants ; Mais, hélas ! cette horreur de jour en jour s'efface ; On le souffre, on le plaint , on l'excuse, on l'embrasse.
Voyez cet homme déhonté.
Qui va portant, dans tout son voisinage,
El son impudent verbiage.
Et son cai'actère effronté:
S'il répand dans le monde, en quittant son ménage,
Quelque fausseté de son cru,
De son valet, pour être cru.
Il invoque le témoignage , Et, par lui furieux de se voir délaissé. Lui dit à son retour, d'un accent courroucé : " Quoi ! dans l'occasion, tu m'abandonnes, traître 1
LA CONVERSATION
El ne peux d'unvseul mol appuyor mes discours !
— Ah ! monsieur , qu'avez- vous besoin de mes secours ?
Répond le valet à son maître ; De vos contes hardis les miens n'approchent pas ! Toutes vos ficlions ont un charme suprême ; Et si je vous aidois, mon timide embarras
Vous embarrasseroit vous-même.
Mais tout peut aisément s'arranger entre nous ; Vous menlirez pour moi, je rougirai pour vous. » De l'orgueil charlatan l'impertinence insigne D'un Irait de mon pinceau seroit encor bien digne En imposer au monde est son unique emploi.
Dans sa puérile jactance , De ne citer que des gens d'importance
Il s'est fait une expresse loi ; Il a dit au minisire, il a su de la reine ,
Il a cru devoir dire au roi, Et doil le lui redire à la chasse prochaine,
Du moins au tiré, dont le jour
Est, il le sait de science certaine, Remis à la huitaine.
Le voyage à Marly ; du départ, du relour Le jour précis , ou du moins la semaine ;
Ce qui doit, pendant le séjour, Occuper le conseil et divertir la cour : Voilà les entretiens que sans cesse il ramène.
Jamais l'amitié, ni l'amour.
Ni les retours de la reconnoissance , Sur les grands de la ville et ses patrons du jour. Dans ses fiers souvenirs n'ont eu la préférence. Parmi ses familiers sont nommés lour-à-tour Le général en chef, l'altesse, l'excellence. Par des hommes sans titre il seroit compromis : Citer un bon bourgeois, un honnête commis,
Seroit blesser la convenance ; D'un simple homme de bien il n'a point souvenance , El c'est pour s'en vanter, qu'il se fait des amis.
Que mon bon ange aussi me garde De cet homme à prétention.
Qui , commandant l'attention , Tient pour sacré chaque mot qu'il hasarde ; En me parlant sans cesse me regarde , Et, comme l'on voit un archer.
De son arc détendu quand la flèche s'envole, Suivre de l'œil le trait qu'il vient de décocher,
Sitôt qu'il lâche une parole.
Veut lire dans vos yeux l'effet de son discours ;
Ne permet pas qu'on en trouble le cours ; D'un regard exigeant me presse , m'interroge ;
Quête un souris , sollicite un éloge ; S'il a cru rencontrer un trait ingénieux , M'avertit de la main , m'interpelle des yeux ; De mes distractions sans pitié me réveille ; Traite de cabaleur l'auditeur qui sommeille ; Tremble qu'une pensée , une maxime , un mot , N'aille mourir dans l'oreille d'un sot ! Au milieu de sa période , J'échappe en m'esquivanl au parleur incommode,
Et le laisse chercher, dans les regaids d'autrui, La satisfaction que lui seul a de lui.
Cet autre, encor plus fal, prétend, si l'on en cause, Des grands événements connoître seul la cause. Intrépide conteur et menteur courageux :
« Messieurs, dit-il, d'un air avantageux. Ce fait n'est pas exact , je sais toute l'affaire , Car la politique est ma sphère ; J'ai tout appris, poursuit-il sans pudeur. De Xéphon, mon parent et notre ambassadeur ; Durant sa mission, dans plus d'une rencontre, Il m'a tout dit, et son nom seul vous montre Quelle facilité j'avois de tout savoir. » Au même instant , sans s'émouvoir :
>< De bon cœur je me félicite, Mon cher parent, de cet entretien-ci.
Nous ferons connoissance ici.
Lui répond en riant l'ambassadeur qu'il cite ; i Je suis (le temps pourroit m'avoir changé) Xéphon dont vous venez de vanter le mérite, Depuis hier revenu par congé. »
Eh ! pourrois-je oublier la foiblesse honteuse
De cet homme alarmé d'un rien ,
Qui, de sa crainte vaniteuse,
Trouble le plus doux entrelien .''
Dans son inquiète folie.
Tout l'offusque, tout l'humilie; Dans un coin du salon s'il médite à l'écart , Pénétrez dans son cœur, vous l'entendrez se dire :
« Que signifioit ce sourire ,
Ce mot , ce geste , ce regard ? »
En fait-exprès il iransfoime un hasard , Fait un tort capital d'une plaisanterie ,
D'un éloge , une moquerie .
Pour ses prétentions tout devient un danger ; Pour tout autre que lui le soin le plus léger,
La plus légère préférence , Semblent un passe-droit , et souvent une offense
A ses yeux troublés et jaloux ; Par-tout semant la gêne et la contrainte , En l'inspirant, il éprouve la crainte, El le travers d'un seul fait le tourment de tous. Le trailerai-je mieux, cet homme insociable. D'hommages, de respects toujours insatiable,
En sa faveur sottement prévenu , Qui , s'il n'est adoré , croit être méconnu .i* Ainsi que l'ouvrier qui vient de sa chaussure
Prendre à genoiLX la forme et la mesure , Il faut sur son orgueil ajuster vos égards ,
Votre air, vos discours , vos regards ,
Vos caresses , vos prévenances ; Lui seul il en connoît les justes convenances. Tyran des entretiens, fléau de la gaîté,
De sa vanité chatouilleuse
La prompte irritabilité ,
D'une exigence pointilleuse
Fatigue la société.
CHANT II
Son air sombre ou joyeux est un objet d'éludé;
L'amilié môme , avec inquiétude Observant son visage, et prompte à remarquer Ce qui lai plaît , ce qui le blesse , Souffre à-la-fois et rit de sa foiblesse ; Et, même en le flattant, tremble de lui manquer.
Qu'arrive-t-il ? Son amour-propre e.vtrème Au plus triste abandon le livre sans appui, Attiédit lamitié, glace l'amour lui-même. Et met une barrière entre le monde et lui. Tout près de lui plaçons cet humoriste , Dont la hargneuse déraison Dans la société vient verser son poison. Parlez, ne parlez pas, soyez gai, soyez triste. Blâmez, louez, il se fâche d'autant ; C'est sa nature ; il est né mécontent. Encore enfant , ses caprices farouches Tourmentoient des oiseaux, pcrsécutoient des mouches:
Au lieu d'apprivoiser ses mœurs, L'âge n'a fait qu'aigrir ses sauvages humeurs. Son cœur souffre quand on l'oblige, Il souffre lorsqu'on le néglige ; Il se plaint des oublis , s'offense des égards ; Chicane vos discours, vos gestes, vos regards, Jamais sur son visage im rayon dalégresse.
Dans son périlleux entretien, Malheiu- à qui s'engage ! il s'afflige d'un rien ;
Un rien l'offusque, un rien le blesse.
Pour mieux évacuer la bile qui l'oppresse, Son humeur vagabonde a par-tout des relais ; Après sa femme , il gronde ses valets ;
C'est pour vous gronder qu'il vous aime ; Laissez-le seul , il se gronde lui-même : Objet de crainte et de pitié, Dans ses chagrins visionnaires, Il donne à tout des torts imaginaires ; Par un éloge il est injurié ; Par un consentement il est contrarié.
Tout s'enlaidit au gi'é de ses humeurs chagrines; Il se fâche du rire, il gourmande les pleurs, Et le ciel lui feroil une route de fleurs,
Qu'il les changeroit en épines.
Aussi parmi les siens il demeure étranger; Sa rencontre est un choc . sa visite un danger ; On ré%ite avec soin , on l'aborde avec crainte ; Tout lui semble impoli, tout lui semble indiscret; El quand il meurt, au lieu d'exprimer un regret, Ses derniers mots sont une plainte.
Condamnée aux chagrins et liv rée au soupçon , Voyant par-tout et l'injure et l'offense,
Survient plus triste encor la sombre Défiance.
Que je plains le mortel dont ce triste poison Flétrit le cœur et trouble la raison !
En tous lieux promenant la terreur qui l'assiège ,
Il voit par-tout un masque , il craint par-tout un piège ;
Chaque mot qu'il entend lui semble insidieux ;
Ses yeux , en vous parlant , interrogent vos yeux :
Il compose ses traits, commande à son visage,
Interprète votre air, soude votre langage ; Ne croit pas à l'amour, soupçonne l'amitié ; Ses secrets de son cœur ne sortent qu'à moitié. Aussi chacun l'évite , et chacun l'abandonne : On aime peu celui qui n'ose aimer personne. Mais je n'ai point encor tracé le disputeur, Dans le choc des avis intrépide lutteur.
Si de son réduit solitaire , Il quitte quelquefois le loisir sédentaire. Ce n'est pas pour venir, dans le sein d'un ami . Verser sa joie ou bien ses doléances , Ou pour remplir de justes bienséances , Ou pour tendre les bras à son vieil ennemi :
Non , d'une assemblée amicale , Il vient troubler la douceur sociale.
Impatient de ferrailler,
Il cherche avec qui batailler ;
Il a besoin d'une victime.
Sa vie est un combat, son commerce une escrime. Possédé de l'esprit de contradiction , S'il arrive au milieu d'une discussion, A peine dans la chambre il a fait son entrée,
Il flaire votre opinion ;
Aussitôt qu'elle s'est montrée, Que vous ayez dit oui , que vous ayez dit non ,
Que vous ayez tort ou raison,
Voilà la guerre déclarée.
N'espérez pas fléchir son obstination ;
Il a besoin d'une querelle ; La dispute est pour lui le feu sacré ; Il en saisit la première étincelle ; Un mot la terminoit , un mot la renouvelle.
Du chicaneur exaspéré,
Qui se bat en désespéré , En vain pour adoucir la sauvage nidesse ,
Du bon sens calme et tempéré
Vous prenez le ton modéré ;
Vainement de la politesse,
L'attentive délicatesse ,
Autour de son orgueil cabré.
Tourne avec art , se joue avec adresse ; Rien ne guérit l'amour-propre ulcéré.
De sa logique qui vous presse ,
Chaque trait part plus acéré.
Hé ! comment pardonner, quand votre patience En se taisant le condamne au silence, Et sans pitié termine les débals !
Rendez-lui ses fureurs, rendez-lui les combats; La triste jouissance où sa manie aspire Est d'être contredit, afin de contredire : Vous le désobligez en vous montrant plus doux ;
Et pour redoubler son courroux,
Peut-être il suffisoit de dire :
« Monsieur, je pense comme vous. « Aussitôt, par dépit et par vanité même. Depuis qu'il est le vôtre , abjurant son système :
« Monsieur, dit-il , haussant le ton , Je ne suis plus de mon opinion; La vôtre est à mes veux d'ime évidence extrême ,
288 LA CONVERSATION
Et vous avez grand tort de me donner raison. »
Bien plus iusupporlable encore, Ce vil adulateur, qui toujours nous adore; Prônant tout ce cpi'on fait, louant tout ce cju'on dit, De son ton doucereux le miel vous affadit : « Monsieur, j'ai fait retrancher de ma table Un ou deux plats, par raison de santé. — Le sacrifice est admirable, Répond-il , j'en suis enchanlé.
— Je me suis procuré le livre de Licippe.
— C'est fort bien fait; sur un très bon principe Sou ouvrage est fondé. Que de sens, que d'esprit! »
Vous lui lisez voire dernier écrit ?
Et le voilà pleurant de joie et de tendresse : « Quoi ! ce chef-d'œuvre est encor manuscrit !
De quoi s'occupe donc la presse ?
De l'imprimer il faut que l'on s'empresse. Par le nombre de vos lecteurs.
Vous compterez celui de vos admirateurs. Veuillez bien m'inscrire d'avance Sur la liste des souscripteurs; Car je me meurs d'impatience De vous ranger parmi le choix Des livres que je lis et relis mille fois,
Tels que vos vers et vos harangues , Qu'on relit en tous lieux, qu'on traduit en vingt langues, ïout-à-coup il voit un portrait :
« Ah ! monsieur, c'est vous trait pour trait , Et l'art ne pouvoit mieux imiter la nature. Cependant, je vous parle ici de bonne foi, Dans cette admirable peinture.
Je cherche en vain je ne sais quoi Qui charme dans votre figure. »
Tandis qu'il parle encore, arrivent vos enfants; Même avant de les voir, il les trouve charmanls, El recouiioil dans tous un grand air de famille, Le père dans le fds, la mère dans la fdle. La nourrice à son tour, un enfant dans les bras, Arrive dans la chambre : il ne se contient pas.
Et de la mère il vole à la nourrice ; Il trouve son air sain, il juge son lait bon. Enfin le petit chien dans la foule se glisse, Et pour lui dans sa poche il se trouve un bonbon. Ainsi sa sagesse aguerrie Fait de tout une flatterie.
Qu'en revient-il au louangeur banal.!" Il vous déplaît en cherchant à vous plaire , Et vous regrettez le brutal Qui tantôt vous mit en colère.
Cet autre ne veut pas flatter ; Mais son avis peureux craint toujours d'éclater. Entre deux jugements s'il faut qu'il se décide,
Sa circonspection timide.
Entre la double opinion , Laisse flotter son indécision ; Et comme, par le jeu d'une manœuvre adroite.
Au gré de l'élastique acier,
D'un cours alternatif le souple balancier
Va de droite à la gauche, et de gauche à la droite :
Ainsi, risquant un double démenti, Il prend, quitte et reprend l'un et l'autre parti. Quelquefois , au milieu de la lutte bruyante , Dans son humeur conciliante , Il cherche à les mettre d'accord :
« Eh mais ! pourquoi vous échauffer si fort ? Vous vous battez , faute de vous comprendre , Et vous pourriez aisément vous entendre ! L'un de vous a raison, mais l'auli'e n'a pas lort. » Et puis voilà le bon apôtre.
Qui, recomposant son maintien, Pour en former un avis mitoyen.
Prend quelque chose et de l'un et de l'autre; Puis tout-à-coup se jetant entre eux deux : « Monsieur, dit-il, s'adressant à l'un d'eux. Dans un sens, je ne puis blâmer votre adversaire; De l'autre , je me pique en tout d'être sincère. En y réfléchissant , votre avis a du bon ; Et je serois tenté de vous donner raison,
Si mon avis avoit quelque importance. » Quel fruit lui revient-il de sa rare prudence .' Aucun ne veut de son appui.
Et pour prix de sa complaisance, Chacun sort mécontent et fatigué de lui. Or, maintenant, au langage insipide Du complaisant adulateur, A l'enlélemeut intrépide Du farouche contradicteur, Ajoutons le calme slupide.
Le ton méticuleux, et l'orgueil circonspect De ce mortel pour lui plein de respect, Qui cioit, en conversant, sa gloire compromise; Observe beaucoup, parle peu; Voudroit faire fortune au jeu , Mais craint de hasarder sa mise; Pour jouer à coup sûr pèse tout ce qu'il dit; D'un simple amusement se fait une entreprise ; Par son air réservé , son parler triste et sec Tient le cercle en arrêt et la joie en échec;
Sur lui tremble de donner prise ; Craint un malentendu, redoute une méprise; Contredit rarement, moins souvent applaudit; Ignore l'abandon , se défend la franchise ; Demeure retranché dans sa grave sottise; Doute par vanité de tout ce qu'il apprit, Et meurt sans avoir eu l'esprit De se permettre une bêtise.
Cet homme est fatigant et non pas dangereux. Mais tel n'est point ce personnage affreux , Le médisant, qui, semant le scandale, Distille le poison de sa langue hifernale. Son oreille attentive et ses yeux indiscrets. Pour les trahir ont surpris nos secrets. Seul il flétrit tout ce qu'il touche ; A peine il vient d'ouvrir la bouche.
Vingt réputations ont péri sous ses traits. Cependant on l'écoute : il s'échauffe, il s'anime :
Ce qu'il a dit en prose, il veut le mettre en rime.
Le Zoïle en cela n'est point malavisé,
De la prose à ses vers le passage est aisé.
Dès long-temps ils ont fait une étroite alliance,
Et la prose se plaint de cette ressemblance.
C'est trop peu de ses ennemis :
Il n'épargne pas ses amis.
Ses amis pourroient dire au cruel satirique, Ces mots d'un roi prophète et poëte lyrique : » Que mes persécuteurs s'acharnent contre moi; Que mes rivaux me déchirent ; mais toi !
Toi que j'aimai comme mon frèi-e, Qui partageois la table de mon père, A qui j'omTis mon cœur, dont je serrai la main , Comment de ton ami te fais-tu l'assassin ? » Inutile reproche ! il veut une victime ; Mais la punition se trouve près du crime ; Il lit dans vos regards qu'à lui seul il a nui, Et n'a , par ses noirceurs , déshonoré que lui.
Tairons-nous le brouillon , dont autrefois Molière D'un pinceau vigoureux eût tracé le portrait.
Et dont Gresset , à sa manière , Sous le nom du Mécliant, crayonna quelque trait. ^ Lorsque de rÉlernel la sagesse profonde,
Dans les abîmes du chaos Séparoit l'air, la flamme , et la terre et les flots , Un génie ennemi, perturbateur du monde.
Pour retarder le chef-d'œuvre de Dieu , De nouveau brouilloit l'air, l'eau, la terre et le feu; Le brouillon, de ce monstre et le fils, et l'image,
De son perfide bavardage ,
De ses propos insidieux Va par-tout répandant les poisons odieux.
A peine le traître à l'oreille A dit un mot, la paix n'existe plus; Tous les cœurs sont aigris, tous les nœuds sont rompus ; Même entre deux amis qu'on avoit vus la veille,
Sans autre conciliateur Qu'un flacon, de la paix joyeux médiateur. Tous deux auprès de la même bouteille, A même table assis en un festin , Le pardon sur la bouche et le verre à la main , Se verser en riant le doux jus de la treille; A la voix du brouillon , infâme délateur. Le soupçon assoupi toul-à-coup se réveille.
Et peu s'en faut qu'un cartel inhumain Ne mette à tous les deux le glaive dans la main.
Qu'arrive-t-il ? les torts s'oublient ,
Les intérêts se concilient ;
Des traités de paix sont conclus; Chacun les signe, et lui seul est exclus.
Que de prétentions , de travers , de caprices , De l'art de converser dangereux ennemis, En rivaux ti-acassiers transforment des amis ! Du cœur humain sombres dominatrices , C'est vous, sur-tout, fougueuses passions. Dont les folles émotions
Des plus chers entretiens nous gâtent les délices ;
Pour en savourer la douceur , Il faudroit y porter l'heureuse paLx du cœur ,
Et s'imposer des sacrifices.
Mais quoi ! chacun de nous dans la société Que l'exigence blesse et que l'intérêt mme ,
Au lieu de laimable gaîté
Porte souvent l'humeur chagrine
De l'intraitable vanité; Ou les projets cruels que la haine rumine.
Ou de l'amour qui le domine
La morne tacilurnité.
Regardez cet avare en proie à sa richesse , Et d'un gros revenu puui par sa tristesse : Dans un cercle indulgent de paisibles amis
Si quelquefois par gi-ace il est admis , Et quitte son trésor pour leurs douces séances ;
De ses dettes , de ses créances , De la perle et du gain chaque jour calculés ,
De ses chiffres accumulés , De son crédit qui décroît ou s'augmente , Des fonds dormant dans son coffre à trois clés. En vain il croit pouvoir oublier la tourmente , Et dans un groupe aimable où règne la gaîlé, Apporter l'alégresse et la sérénité;
Toujours à lui-même semblable,
De son cœur avai-icieux.
S'il ne gagne au piquet, n'attendez rien d'aimable; Tout pleiu de ses calculs, son instinct soucieux, Comme de ses pensers , de ses discours s'empare. Il ne parle jamais , dans son jargon barbare ,
Que de rentes , de placements ,
Et d'intérêts et de remboin-semenls.
Pour vous apitoyer siu" ses perles passées.
Il tire un assignat de ses poches percées.
Là-dessus, redoublant de déclamation,
Il s'élève avec passion Contre l'amour du mieux dont la France s'enivre , Et qui ht qu'un beau jour, des rentiers naufrages,
Tous les débris à-la-fois submergés Allèrent se noyer dans la mer du grand-li\Te. par ces durs souvenirs toul-à-coup exrilé: <; Quoi ! ce luxe , dit-il , dont la folle magie Amusa si long-temps notre pei"versité, Ce maudit luxe est donc ressuscité .■' Yainement donc nous a\ions suscité Ces braves citoyens, dont l'austère énergie Devoit , par l'abstinence et par l'adversité , Corriger pour long-temps celle grande cité.' » Puis, renfrognant sa maigre et dolente effigie. Qui par le Chambertin ne fut jamais rougie ,
Il blâme avec vivacité De nos banquets pompeux la ruineuse orgie , Et permet tout au plus le scandale d'un thé. Lui-même, en fait d'épargne, il veut être cité; Et, pour prêcher d'exemple, éteint une bougie
Qui brûle sans nécessité.
En sortant, il rencontre un rival d'avarice : Deux Harpagons ensemble : quel bonheur !
LA CONVERSATION
Et que Molière en eût ri de bon cœur ! Le premier , saisissant roccasion propice ,
Dit au second : « Monsieur, mille pardons ; Je vous ai, l'an dernier, fait passer de mes vignes Quelques vins, qui de vous n'étoieut pas trop indignes;
Si vous pouvez renvoyer les poinçons.
Et les flacons vidés, et même les bouchons,
Je vous saurai gré du message.
C'est vous faire descendre à de bien petits soins; Mais vous vous occupez comme moi du ménage, Et sûrement , si vous m'en aimez moins , Vous m'en estimez davanlaire. »
CHANT III
Le portrait du discoureur aimable. Les qualités qui font l'homme aimable dans la conversation ; les défauts qu'il évite, tels que la manie de l'érudition, la manie du bel esprit, du purisme, le ton criard, le ton trancliant, le ton querelleur. L'esprit conciliant et tolérant de l'Iioniinc aimable; son éloigneraent pour la malig:nité et la satire. De la modestie. Succès qu'obtient l'horamc aimable dans la société. Des femmes ; leurs caractères , leurs goûts , leur éloge. Portrait de madame Geoffrin.
Mais voilà trop de fous, de sots et de méchants; Et puisque le mérite a des droils à mes chants , n est temps de mêler à ces tristes peintures Et des esprits moins faux , et des âmes plus pures. La Fontaine, toujours utilement cité, IN'ous dit que sa devise est la diversilé ; Homère, dont la muse, en images fertile. Chargea de mille objets le bouclier d'Achille , De l'enfer et du ciel, de la terre et des eaux, Dans ses vers immortels étale les tableaux, Et les combats sanglants et la moisson féconde : Ses chants sont la nature, et son poëme un monde. L'Homère des Latins , avec plus d'art encor, De la variété déploya le trésor; Après avoir, dans l'infernal abîme,
Creusé la demeure du crime.
D'un triple mur d'airain environné Pluton, Composé de serpents les tresses d'AlecIon , Peint de l'hydre en fureur la gueule épouvantable, Et le fougueux Cocyle, et son hideux nocher. Et des filles d'enfer le courroux indomptable, El Sisyphe, au sommet d'un mont insurmontable, Roulant, les bras tendus, son éternel rocher; Bientôt, parmi les fleurs et la rosée,
Loin de ces abîmes brûlants , Dans ses vers consolants , Il ouvre aux morts heureux le riant Élvsce : Sous l'ombrage odorant des jeunes arbrisseaux,
Les endort au bruit des ruisseaux;
Et, dans leur paisible retraite, Contre les souvenirs d'une vie inquiète. De l'oubbeux Lélhé leur fait boire les eaux. Toi donc, qui, sur les pas du maître que j'adore, Imilas quelquefois avec fidélité
Et sa douce élégance et sa sinipiicité . O ma muse ! essayons de l'imiter encore
Dans sa riche variété.
Des ridicules et des vices Qui des cercles polis souvent sont les supplices,
J'ai , par tes mains , dessnié le tableau ; Viens , reprends tes couleurs , ressaisis ton pinceau , Et peins-nous , à son tour , le discoureur aimable
Qui, par un charme inex')rimable.
Comme des bons esprits, modèle des faons cœurs. Causeur ingénieux, citoyen eslimaJ^le, Et, parant la raison de brillantes couleurs. Dans les épanchemenis d'un entretien facile ,
Ressemble à l'arbre agréable et fertile Qui nous promet des fruits , en nous donnant des fleurs.
Cher même aux rivaux qu'il efface , Le discoureur aimable est ce mortel charmant
Qui , sans paresse et sans empressement , Répond avec justesse, interroge avec grâce, Nourrit l'attention, et jamais ne la lasse ;
Parle, s'arrête et reprend à propos :
De sel sans àpreté, de gaîté sans giimace
Assaisonne ses moindres mots; D'inutiles détails ne charge point sa phrase; Et , simple avec noblesse , et notile sans emphase . A l'estime du sage et le respect des sots.
Dans son aimable conférence.
Les égards attentifs, l'honnête déférence,
La caressante aménité,
La délicate urbanité , Calment d'un vain babil la folle intempérance,
Font grâce à l'import unité,
Apprivoisent l'intolérance ,
El désarment la vanité.
Réservé sans froideur , doux sans afîeterie , Il fuit également la morgue du docteur ,
Et du savant dissertatear
La prolixe pédanterie.
Et la sèche âpreté de l'argumentateur.
Par qui l'humeur la plus douce est aigrie;
Et du fade complimenteui
L'insipide cajolerie.
Vous ne le verrez point à ses décisions
Asservir nos opinions.
Jadis, quand je traçai les lois du paysage»
De notre aimable fablier
Empruntant le simple latij-ape
Je redisois au jardinier :
« Laissez là votre serpe, instrument de dommage. » Je demaudois qu'au sortir du berceau,
Chaque plante , chaque arl)risset\u , Pût à son gré déployer son feuillage ; Que, bravant le croissant, l'échelle et le treillage. Chaque branche, en dépit des vieux décorateuvs.
Et des ciseaux mulilateurs.
Pût rendre un libre essor à îon luxe sauvage. Suivre sa fantaisie, et dépasser ses sœurs ; Qu'on affranchît les b()is, la terre et l'onde...
CHANT III
îel doit être un jardin, tel doit être le monde. Le libre épanchement de l'esprit et du cœur, Voilà des eniretiens la première douceur. Ils ne connoissent point le pouvoir arbitraire. Les conversations sont l'état populaire : Nul n'y veut être dominé; On y déplaît, en chercbaut trop à plaire; Et qui veut régner seul est bientôt détrôné.
Dans ses promenades royales, Autrefois, nous dit-on, le superbe Tarquin, Des plantes de son parc tyran républicain, Mutiloit sans pitié les tiges inégales Dont la tête orgueilleuse ombrageoil leurs rivales, Et niveloit les fleurs de son jardin.
Tel est l'orgueil ; dans sa fierté chagrine Il voit d'un œil jaloux tout ce qui le domine;
Et, délestant l'empire d'un rival, Ne souffre point de maître, et craint même un égal. L'aimable discoureur jamais ne nous occupe De ses talents, de son emploi; Il sait combien l'orgueil est dupe; Quand il ramène tout à soi.
Ainsi qu'une eau douce, l'impide et pure. Dans le canal où son lil est tracé,
Du terrain qu'elle a traversé Ne prend l'odeur, le goût, ni la teinture; Poète, cemmerçanl, oraleur ou soldat, En discourant il sait oublier son état : A tous les arts il rend hommage, Parle à chacun de son métier, A l'écrivain de son ou^Tage, Au peintre de dessin , de manœuvre au guerrier ;
Au savant, des siècles antiques, Au négociateur, d'intérêts politiques.
Au juge, de procès, d'argent au financier. Le chantre harmonieux, l'algébriste sauvage, Le mondain enjoué, l'austère magistrat.
Surpris, dans ses discours, d'entendre leur langage, Partent contents de leur état, Et se flattent de son suffrage.
Ainsi tous les esprits lui sont conciliés ; Les amours-propres qu'il ménage Autour du sien sont ralliés :
Soumis sans être humiliés , Tous, à l'envi, déposent à ses pieds De leur respect l'hommage volontaire; La haine même est réduite à se taire , Et de ses ennemis il fait des alliés.
Son érudition ne bat point nos oreilles Des auleurs anciens et nouveaux ; Il ne se venge point sur nous de ses travaux , Ne nous punit point de ses veilles :
Comme un parfum délicieux, Dont la mollesse orientale Remplit un flacon précieux, En légères vapeurs sa science s'exhale , Se laisse deviner, et jamais ne s'élale Dans des discours ambitieux.
C'est ce ruisseau, dont les ondes captives
Caressent mollement leurs rives :
Sans effort, sans bruit, sans fracas, Son savoir se répand , et ne déborde pas. Mais s'il craint le savoir prodigue, Dont la profusion fa ligue.
Et dont j'ai peint tantôt l'ennui fastidieux. Il n'évite pas moins le ton mystérieux, L'orgueil discret, la morgue taciturne De ce savant , lucubrateur nocturne Qui, dans le fond de son docte réduit. De ses tablettes vermineuses Ayant compilé jour et nuit Les richesses volumineuses.
De ses recherches lumineuses Pour lui seul conserve le fruit; Et , semble à ce riche avare Couché sur l'or qu'il accapare, Fait de sa tète un cofl're-fort.
Qu'il renferme avec soin, et qu'avec peine il ouvre; Possesseur moins jaloux, l'homme aimable découvre Des trésors précieux conquis par ses travaux ; Lui-même en est payé par des trésors nouveaux.
Son entretien est un échange; Et , pareil au vaisseau qui porte à son retour, Pour le nectar du Rhin , les étoffes du Gange,
Il donne et reçoit tour-à-tour; Il évite avec soin les phrases populaires, Les lieux communs et les propos vulgaires. Il ne dit point qu'il fait chaud, qu'il fait froid; Dans quelle année, eu quel endroit Les vivres furent chers la moisson abondante.
Les gens qu'il fuit, les maisons qu'il fréquente; Que Corneille est sublime et Racine galant;
Que le Français est parfois turbulent : Que des fontes de neige ont enflé la Dordogne; Que le blé manque en Beauce et le vin en Bourgogne. Mais il hait encor plus le jargon précieux Dont l'hôtel Rambouillet tourmenloit nos aïeux. Quand sojs les étendards des Cotin, des Voiture,
Des bataillons de beaux esprits ^ Régents accrédités de la littérature.
Que de Boileau l'inflexible censure De leur trône usurpé jeta dans le mépris.
Dans leurs phrases entortillées Par le faux goût du jour de clinquant habillées. De l'affectation se disputoient le prix : Mettoienî la langue à la torture, Et triomphoient de n'être pas compris.
Disciple heineux de la nature, D'une phrase naïve et pure Il ne demande point paidon , S'exprime avec clarté, parle avec abandon N'ambitionne point une finesse obscure; Fuit d'un style apprêté la pénible tournure; De fleurs, sans art, sème son entretien, Quelquefois à la langue, en dépit du purisme, Ose faire présent d'un heureux solécisme, Scandale du grammairien; Et bravant du logicien
LA CONVERSATION
Le péJantosquc rigorisme, M'instiuit de quelque chose, ou m'amuse d'un rien. Sur-tout il se défend des sons durs que hasarde Des parleurs mal instruits la nation criarde; Dans les clubs , ébranlés par leurs raucpies accents , Il laisse s'enrouer leurs gosiers glapissants. Les Stentors des salons sont pour nous un supplice; Il faut, en conversant, qu'un heureux artifice. De l'échelle vocale étudiant les tons.
Adoucisse à propos ou renforce les sons. L'organe humain ne veut ni roideur , ni mollesse : Trop foible il nous échappe , et trop fort il nous blesse ; Le doux parler nous plaît; et, toujours redouté, L'homme le plus bruyant est le moins écoulé. Pareil au flot grondant qui vient battre la rive, Danion le clabaudeur, en mugissant, arrive; Du bas de l'escalier , par de fi-équenls éclats Son formidable abord s'annonce avec fracas ; Il entre : son salut vous a rompu la tête; Sa bouche est un volcan , sa voix une tempête. On se plaît à causer avec ses bons amis; Mais quand leur voix trop forle à l'orage est pareille , Leur amitié devient un tourment : notre oreille Appelle la parole et repousse les cris. Bien plus puissant encor , l'attrait du caractère , Des plus rares vertus lui prêtant le secours , D'un causeur agréable embelht le discours ; Sans timide indulgence et sans rigueur austère.
De ses sentiments verlueux
L'épauchement affectueux A ses expressions prête un charme qu'on aime : Franc sans témérité, discret avec candeur. Il parle avec une noble pudeur De ses entours, des siens et de lui-même; Il ne fait point des récits éternels De ses arrangements , de ses soins paternels. Pour ceux à qui du sang la chaîne l'intéresse , Il n'a point d'un badaud la Ijoiu'geoise tendresse ;
Ne vous parle point des leçons
Que l'on donne à ses enfançons ; Tl ne vous poursuit point des droits de sa famille, - Du rang de ses garçons, de la dot de sa fille; Mais il est loin de ce fou du bel air ,
A l'esprit gauche , au cœur de fer , Qui , pour mieux s'éloigner des manières aniiques. Cachant dans sa maison ses plaisirs domestiques. Croit malséant de parler de ses fils ,
De ses parents les plus chéris; Se sépare en public de sa sœur , de son frère,
N'oseroit devant un voisin
Prononcer le mot de cousin , N'a pomt de tante , et presque point de mère , Et, par bon Ion, se défend d'être père.
Dans sa douce amabilité
Et sa tendresse héréditaire, L'honnête homme écoutant sa sensibilité. N'ordonne point à son cœur de se lairc. Sorti de SR maison comme d'un sancHiaite
Où la seule vertu fut sa divinité,
Dans ce grand monde , où de la vanité
La brillante frivolité Immole la nature au vain désir de plaire, Il porte, sans rougir, l'esprit de parenté : Les grands airs n'ont jamais dénaturé son ame; Par un heureux instinct, de bonne heure il apprit A chérir les doux noms et de mère et de femme :
Le bon cœur fait le bon esprit.
S'il blâme, il veut que la censure Soit xni conseil, et non pas une injure;
S'il loue, il fuit le ton flaltem';
Il sait qu'un mot adulateur
Démenti par la conscience, D'une juste pudeur fait rougir notre front,
El qu'un éloge est un affront.
S'il n'est pas une récompense.
On passe à l'homme aimable une juste défense ; L'honnête homme chemine entre ce double écueil, Même en le combattant il ménage l'orgueil.
Le sage aux sots peut montrer leur image , Mais ne leur jette point le miroir au visage.
Il est un art heureux, dont la dextérité Donne un air d'obligeance à l'âpre vérité. Le boxeur furieux, tout bouillant de colère,
S'élance sur son adversaire, Mein'lrit, à poings fermés, et sa tète et ses bras,
Fait voler ses dents en éclats :
Son art est un fléau, son triomphe est un crime.
Le bon plaisant est ce maître d'escrime,
Qui , dans le choc d'un cartel inhumain , Par son cœur indulgent laissant guider sa main,
Loin d'employer à servir sa vengeance De son bras exercé la vieille expérience , Fait de son épée un fleuret ,
Use, en jouant, de cette arme innocente, PLCtient, près de frapper, la pointe menaçante; Tantôt, l'œil attentif et le corps en arrêt, Noblement se présente, adroitement s'efface.
Pare avec art , ou riposte avec grâce, Amollit son attaque et foiblit à dessein :
C'est un athlète , et non un assassin.
Il laisse respirer son trop foible adversaire, Prolonge, sans blessure, un combat sans colère; Dans son antagoniste épargne son ami, El s'en fait un rival et non un ennemi.
L'homme sensible , ainsi , jamais n'abuse
Des avantages de l'esprit.
Et quand la vanité confuse
Souffre, en déguisant son dépit, Du mot piquant dont le cercle s'amuse, De son succès cruel le premier il s'accuse,
Et souffre du mot dont on rit :
Il joint un baume heureux à la flèche qu'il lance, Respecte la foiblesse, épai'gne l'innocence; Se joue autour du cœur, et ses traits délicats Effleurent l'amour-propre, cl ne le blessent pas.
CHANT III
La bonlé fait sa politesse, Le malheur est sacré pour sa délicatesse , Tous ces défauts d'un corps ou difforme, ou gi-ossier, De la nature ou\Tage irrégulier, Le pied tortu, la jambe circonflexe, D'un dos voûté l'éminence convexe,
La langue qui, dans le palais.
Cherchant des mots qui n'arrivent jamais , Semble, en balbutiant la plus belle pensée. Du filet de l'enfance encore embarrassée, Et dont le bégaiement, consolant le muet, A chaque son qu'elle lâche d'émettre, Tourmente en vain tout l'alphabet.
Et lutte contre chaque lettre; L'œil isolé qui , seul chargé de voir^ Somme en vain son second de remplir son devoir;
Le bras manchot qui , resté sans office , Laisse au survivancier tout le poids du service. Ne le trouvent jamais ni malin, ni moqueur; Pour lui les seuls défauts sont les défauts du cœur.
Il s'interdit l'infâme médisance, L'exigence au ton dur, l'altière suffisance, Des reproches amers l'injurieuse aigreur, Les accents du soupçon, l'expression du blâme, Le sarcasme cruel, la mordante épigramme.
Et l'h'onie au ton moqueur :
Le trait, en s' échappant, déchireroit son cœur. Sur-tout d'un tort réel , d'une vérité dure ,
A l'amour-propre il sauve la blessure.
Et ne l'accable point de sa triste raison. L'expérience apprit à son cœur juste et bon,
Que la plus déchirante injure, Celle qui, dans un cœur profondément blessé, Laisse le trait fatal pour jamais enfoncé , Que l'orgueil jamais ne pardonne.
Ce ne sont point les torts qu'on nous prêta., Le ridicule qu'on nous donne, Riais le ridicule qu'on a.
Ses vertus n'ont rien de farouche; Ses moindres mots ont un charme qui touche ; La compatissante bonlé , La tendre sensibilité Se peignent dans ses yeux , s'expriment par sa bouche.
Mais quelle autre divinité Au front serein , à l'air doux et timide , Sans ornement, et non pas sans beauté.
Les yeux baissés , l'accompagne et le guide ?
Ah! je la reconnois : noble et simple, sou nom,
A tous nos jeunes fats j'en demande pardon, Est Modestie , aimable enchanteresse ,
Qui jamais n'éblouit et toujours intéresse :
De l'esprit social c'est le premier lien.
L'aveugle orgueil vainement la condamne ,
Sa craintive pudeur ne lui dérobe rien ;
Et quand, pour échapper au \^lgah-e profane, Au fond d'un puits loge la Yérité, La Modestie, à notre œil enchanté, Offre im vêtement diaphane;
Ses attraits sont voilés, mais ne sont pas pcidus, Et ce voile lui-même est un charme de plus
Tel le tissu d'une gaze légère, Embellissant l'objel qu'elle semble cacher,
Invite l'œil à le chercher
Sous cette parure étrangère.
L'obstacle a ses plaisirs pour noire œil curieux : La fable d'un nuage environnoil les dieux;
Et la beauté la plus divine N'est pas celle qu'on voit, mais celle qu'on devine. Ainsi l'homme modeste, à lui-même étranger. Nous plaît sans le savoir, charme sans y songer. Ainsi de son esprit qui toujours nous attache, On aime ce qu'il montre et même ce qu'il cache;
Discret , et non mystérieux , Tous ne le verrez point , d'un regard curieux ,
Fouiller dans les secrets des autres :
Il sait garder le sien, et respecter les nôtres; Ou si, seul avec vous demeuré sans témoins.
Son œil curieux vous pénètre.
Sans vous troubler, fiez-vous à ses soins ;
Ce qu'il désire de connoiU'e,
C'est le secret de vos besoins.
Que l'indifférent égoïste, D'un air distrait, insouciant et li'isle, Semble , à regret , supporter vos discours ; L'homme poli sans peine en suit le cours. "Vous pouvez lui conter vos plaisirs, vos affaires. Yos soins publics , vos travaux solitaires , Yos infortunes , vos succès , Votre projet de mariage, Vos amours et votre procès ; Les bruits de votre voisinage.
Les tracas de votre ménage.
Rien n'est perdu ni fatigant pour lui; Il sait braver ou déguiser l'ennui :
De sa comtoisie obligeante.
Prompte à saisir vos moindres mois , L'attention encourageanle Suit avec inlérêl le fil de vos propos; Il dissipe un chagrin, il éclaircit im doute; Son amitié vous parle, et son cœur vous écoule.
L'impolitesse est prompte à se lasser : Bien dire el bien entendre est l'art de converser. S'il raconte , il épargne à l'heureux auditoire Les froides inutililés, El de tout l'ennui narratoire Les prolixes futilités; Ne se croit point chargé de rendre le langage, Les gestes, les propos de chaque personnage;
N'imite point ce conteur qui farcit D'épisodes traînants un ennuyeux récit,
A chaque mot fait une pause , Et répète vingt fois : « J'oubliois une chose... Je vous dirai dans un moment ; »
Dont les effrayantes préfaces Vous annoncent obligeamment Ce qu'il promet de dh'e longuement;
LA CONVERSATION
Donl les narrés sont un tourment,
Et les promesses des menaces.
Sou récit, d'un pas diligent, Va droit au but, et plaît en abrégeant. Ainsi, dans son discours, qui jamais ne vous lasse, Le silence a son prix , le mystère sa grâce. Mais tel est le malheur de la société : Le dégoût de bien près suit la satiété;
Et le talent le plus sublime,
Pour garder long- temps notre estime,
A besoin de variété.
Qu'un parleur monotone en causant nous endorme.
Le mien sait éviter un langage uniforme;
Il sait être à propos folâtre ou sérieux;
Il s'acconmiode au temps, aux personnes, aux lieux.
Ainsi, développant sa flexible sou|)lesse,
Un fleuve heureux avec mollesse, De ses bords variés embrasse les contours,
Suivant les lieux change son cours , Gronde ou se tait, suit sa route ou serpente. Tourne avec le terrain, s'abandonne à sa pente, Arrose des champs nus ou des bocages verts ;
S'attriste dans d'affreux déserts ,
Se plaît dans de riches campagnes, Traverse les vallons, tourne au pied des montagnes; Dans le cristal de son limpide azur
Réflccliit l'éclat d'un ciel pur.
Les moissons d'alentour, les rives bocagères,
Et le rendez-vous des pasteurs , La boisson des troupeaux et le bain des bergères, La route des vaisseaux et des barc[ues légères , La ceinture des rocs et le miroir des fleurs. Dans les cercles nombreux, en pourparler, à table.
Par ses discours plaisants ou sérieux, Quelquefois instructif, et jamais ennuyeux,
Ainsi nous plaît le parleur agréable; Son amaljililé rend tout le monde aimable. De nuage en nuage, ainsi de mille éclairs L'étincelle électrique embrase au loin les airs : Telle, en brillants reflets , la lumière se joue; Tels tournent sur l'essieu les rayons de la roue.
Ou tel , sur la scène des eaux ,
Le mouvement qui se propage Gagne de proche en proche, et, juscpies au rivage, En cercles onduleux on voit rouler les flots.
Aussi quand il sort, il emporte Sur ses rivaux un triomphe complet :
La reconnoissance l'escorte,
L'amitié lui rime un couplet ;
L'envieux même lui pardonne, Et tous les cœurs lui rendent en secret
Les hommages qu'il abandonne.
Il plaît à qui lui parle, il charme qui l'entend ; Et quand l'heure du départ sonne, Chacun se retire content.
Moins de l'esprit qu'il a , que de celui qu'il donne.
Mais quoi ! parmi tant de porliaits divers ,
Ce sexe intéressant, modèle de fa cracc
( Et j'en suis honteux pour mes vers ). Dans mes tableaux n'a pas encor de place ; El mes pinceaux , dans leiu's premiers essais* De ces belles Athènieimes Qu'adorèrent jadis Socrate et Périclès, A peine dans l'histoire ont saisi quelques traits ! Nos aimables concitoyennes A mon encens ont-elles moms de droits ? Rappelons-nous ce fameux Genevois Qui, dans Saint-Preux nous peignant son image, De son brillant génie aux belles lit hommage ; Et, pour mieux les flatter, s'en plaignit qiwlquefois.
Si j'en crois son expérience.
Ce qui blesse le plus ce sexe impérieux, Ce n'est point le dépit , le soupçon , l'exigence , Mais le dédain, la tiède négligence, Et d'un cœur froid le calme injurieux.
Par ses accents flatteurs la louange l'attire.
Par le silence il se croit avili Son orgueil exigeant lui trouve un air d'oubli, Et l'oubli lui déplaît bien pUis que la satire. Parlons-en donc, au risque d'en médire»
Avec ses penchants et ses goûts, Ses défauts enchanteurs et ses tendres caprices, Et ses moments d'humeur, et des moments plus doux ; Ses habiles détours , ses charmantes malices. Ce sexe aimable est là.... Mais quel pinceau Pourroit sufiij'e à ce tableau !
Dans nos champs émaiUés voyez ces fleurs sans nombre; L'une aime nos jardins , l'autre des monts déserts ; Celle-ci les zéphyrs , celle-là les hivers ; L'une veut le grand jour , l'autre se plaît dans l'ombre ; L'une aime à s'enlacer à nos jeunes oimeaux. L'autre croît sur des rocs, l'autre pend sur les eaux ; L'une, du ciel qui la colore, N'obtient qu'un feuillage inodore; L'autre , mêlée au serpolet, De la jeune brebis va parfumer le lait. De ce sexe adorable, à qui tout rend liommage. Dans ces variétés je pense voir l'image. Je ne puis à-la-fois retracer dans mes vers
Tant de caractères divers; Mais si j'en crois mon cœur, c'est à vous, sexe aimable. Qu'on doit des entretiens le charme inexprimable : Avec un tact plus fin, des sens plus délicats, Vous gouvernez vos modestes états ; Vous maniez avec plus de souplesse Des passions la sauvage rudesse....
Nous raisonnons, et vous persuadez.
Des grâces que vous possédez Votre langage se colore; Du tendre épauchement d'un cœur affectueux Votre expression semble eclore , Tel un parfum voluptueux N'attend, pour s'exhaler, qu'un des soupirs de Flore, Ou les premiers regards d'un ciel pur et vermeil. L'esprit de l'homme est un trait du soleil. Le vôtre un rayon de l'aurore,
CHANT III
t.>ii du globe argenté qui, Je l'azur des deux, Nous verse un jour si doux , et repose les yeux. Sans peine on obéit au pouvoir qu'on adore : Eh ! quel peuple jamais a mieux connu vos lois ? De nos Français l'esprit chevaleresque.
Pour la beauté leur culte romanesque , Vos regards séduisants , votre touchante voix , Le respect et l'amour, tout assure vos droits. Même lorsque le temps vient sur votre visage
Graver les injures de l'âge.
Et dépouiller de Oeurs votre arrière-saison , Des sens désenchantés si vous perdez l'hommage, Des bons esprits vous avez le suffrage Et le sceptre de la raison.
La longue habitude du monde , Du vrai savoir source féconde, Le tableau comparé des éials différents, Les égards mesurés sur l'échelle des rangs , Tant de prétentions rivales, Tant de fortunes inégales ; Les intérêts qui viennent se croiser.
Les passions qu'il faut apprivoiser, Le besoin de soumettre au joug des circonstances De l'intraitable vérité L'incommode sévérité, Le tact de l'à-propos, le soin des convenances;
Tant de fugitives nuances.
De bonne heure exerçant votre jeune raison, Ont de votre pensée étendu l'horizon.
Dans ses jeunes ans une belle, Connoissant peu le monde et les secrets du cœur, De son sexe adoré n'est encor que la fleur ;
Avec le temps elle en est le modèle ; Depuis ses premiers ans jusqu'à l'âge avancé, Tout ce qu'elle a senti , tout ce qu'elle a pensé,
Le souvenir, l'étude, la lecture.
L'art qui fertilisa les dons de la nature , Aux succès du présent font servir le passé. Son jugement, lentement exercé,
Comme un fruit mûr s'est fait attendre; On aimoit à la voir, on se plait à l'entendre;
On ne lit plus son destin dans ses yeux ; Ses attraits peuvent moins, sa prudence instruit mieux ; N'excitant plus du cœur les terribles orages.
Moins turbulent , son pouvoir est plus doux ; Ses charmes enivrants l'entourèrent de fous : Ses charmants entretiens l'environnent de sages;
Elle éclaire sans enflammer; En elle la raison peut encor nous charmer :
On la flattoit , on la révère , Et l'art de gouverner remplace l'art de plaire.
Telle autrefois, dans son brillant déclin. J'ai vu la célèbre Geofl'rin , D'un choix de vieux amis aimable présidente,
Et quelquefois utile confidente.
Son zèle généreux de leurs besoins discrets Souvent, à leur profit, surprenoit les secrets : Pour elle une bonne œuvre étoit une conquête,
Les pauvTfs des amis, leur bonheur une fête. Son luxe des bienfaits , la vertu son pouvoir. Son esprit le bon sens , la raison son savoir ; Au talent jeune encore elle ouvToit la barrière, Accueilloit la vieillesse au bout de sa carrière ,
Et ses élèves triomphants Venoient de leurs lauriei-s couronner ses vieux ans. Avec quel art, surtout, dans ses mains souveraines, Des conversations elle teuoii les rênes ! Elle rendoit l'essor à la timidité, En imposoit à la témérité ; Du froid conteur excitoit la paresse; De l'argumentateur, dont l'âpre sécheresse Effarouche les ris et même la sagesse ,
Désarmoit la ténacité.
Avec l'âge avancé , l'âge mûr et l'enfance , De son utile expérience Gardoit la vieille autorité ; Dans sa naissance étouffoit la dispute , Ou, des opinions encourageant la lutte, Faisoit de nos débats sortir la vérité; Exerçoit sans rigueur sa douce surveillance ; Par un accent de bienveillance Tempéroit la sévérité; Consoloit la laideur, conseilloit la beauté, Calmoit l'emportement, réprimoit la licence; Maintenoit le bon ton, père de la décence, Rendoit la modestie à l'orgueil effronté ,
Le repentir au vice débouté, A l'affectation l'aimable négligence, L'espoir à la foiblesse, au pauvre l'indulgence; Louoit par sentiment, et grondoit par bouté. Aussi, vainqueur ou vaincu dans la lice, Chacun satisfait en partant.
Dans le beau monde alloit contant Ses piquants entretiens, son aimable police; Autant que sa louange on aimoit sa malice.
Et l'orgueil même étoit content.
De là ce long respect et ce pouvoir supi-éme-
Qu'elle exerça dans sa vieillesse même : Elle plaisoit sans art, dominoit sans orgueil. Aux limites de sa carrière.
Il m'en souvient, j'ai vu l'Europe entière, D'un triple cercle entourant sou fauteuil , Guetter un mot, épier un coup d'œil ; Le jeune fou qui, dans le inonde, Le soir, ayant fini sa ronde , Gâté par ses succès, en revenoit plus fat;
L'écrivain et l'homme d'élat.
Chez elle, du bon goût étudioient le code.
Sans son aveu , nul n'étoit à la mode ; Les enfants du Midi, les habitants du Nord,
Le rang, la faveur, la naissance.
Pour être accrédités dans les cercles de France, Venoient, dans son salon, prendre leur passe-port,
Et recevoir leurs lettres de créance.
Seule elle triompha de nos goûts inconstants, Et son hiver définit son printemps.
Ainsi, dans les bosquets de Flore,