‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 343 sur 413 · IIEMAIIQUES DU LIVRE IX · texte numérisé non relu

IIEMAIIQUES DU LIVRE IX

•uHUue il k dit lui-mèiiie , d'évënements entrelacés les uns dans Ita autres, pour l'arriHer au moment le plus intéressant, sans le rebuter, et, ce qui est le comble de l'adresse, entretenir toujours une curiosité toujours trompée. »

Si Milton avoit voulu désigner le Tasse , il y auroit non seulement de l'injustice, mais de l'ingratitude ; car il a emprunté de ce poète de grandes beautés, et principalement la première idée du caractère de Satan , qui est déjà fièremtnt dessiné dant la Jérusalem délivrée. Mais c'est avec raison qu'il met son ïujet au-dessus de tous ceux qui ont été traités avant lui : la colère d'Achille et celle de Junon ne peuvent se comparer à i elle de l'Être éternel , ni même à celle de Satan. L'intérêt sur lequel sont fondés ces deux ouvrages est celui de deux nations; le poëme de Miltou intéresse tout le genre humain. J'ai peut-être eu tort de ne pas traduire assez fidèlement un vers où il nous apprend qu'il avoit médité depuis long-temps le poëme, mais qu'il u'avoit exécuté son projet que dans les dernières années de sa vre.

Le chant dont nous allons rendre compte, sous le rapport de l'action et de l'intérêt , est sans contredit le plus beau du poërae.

L'action commence au moment où Satan , banni par Gabriel du paradis terrestre, après s'en être échappé la nuit, y revient à la faveur de l'obscurité du soir : il avoit dans l'intervalle fait deux fois le tour du monde, du nord au sud et du sud au nord. MiltOD suppose que le résultat de ce voyage est d'avoir reconnu le serpent comme le plus rusé des animaux. Décidé a prendre la forme de l'un d'entre eux, il choisit celle de ce reptile; mais avant d'entrer dans son corps, il adresse à la terre un magnifique discours, dans lequel sa jalousie contre l'homme, souverain de ce nouveau monde, lui en fait exagérer la beauté. La description qu'il en fait est de la plus grande richesse, et produit d'autant plus d'effet, que la paix de ce séjour délicieux est en contraste avec le tumulte de ses pas- «lons féroces.

Ce discours est un de ceux où le caractère de Satan est le plus énergiquement tracé.

Chaque trait est brûlant de rage et de jalousie; on ne trouvera dans aucun autre rien qui l'égale pour la vivacité des passions, l'énergie et le mouvement des vers qu'on va lire:

O combien me plairoit votre aspect enchanteur * ,

Si le plaisir encore étoit fait pour mon cœur!

Il n'en est plus pour moi : pour calmer mes supplices,

J'ai besoin de forfaits, j'ai besoin de complices :

Il me faut un malheur à mes malheurs égal ;

Le bien n'est plus pour moi que dans l'excès du mal.

Enfer, en vain j'ai fui ton océan de tiamme,

Un enfer plus ardent se rallume en mon ame;

Il me suit sur la terre, il me suivroit aux cieux,

Si je n'humiliois leur despote orgueilleux.

Le monde est son chef-d'œuvre, et l'homme son imagé :

Au dieu qui les a faits faisons un double outrage.

Mon sort est trop cruel s'il n'est point partagé;

Satan se croit heureut , si Satan est vengé.

Qu'alors tombe sur moi le sort de mes victime*.

Que mes calamftés l'emportent sur mes crimes.

Par les douleurs d'autrui je serai consolé.

Que l'homme soit perdu , son séjour désolé ;

Ce monde est fait pour lui, ce mondé m'importiJnè ,

De ce maître odieux qu'il suive la fortune.

Objets de mon envie , objets de mon courroux ,

Homme , Dieu , terre , ciel , évanouissez-vous.

Dans les mêmes projets ma haine vous rassemblé.

Je vous attaque tous ; périssez tous ensemble ;

Qu'au gré de ma fureur, tout soit anéanti !

Rendons-leur le tourment que mon cœur a senti ;

Et qu'heureux d'un désordre où mon bonheur se fonde ,

* L'.iqtect de la terra.

Satan seul soit debout sur les débris du nioiiâe! Alors je pars content : je cours dire aux enfers : • Le voici , le vainqueur du Dieu de l'univers! Tombez tous à ses pieds, rendez-lui tous hommage' De six jours en un seul j'ai renversé l'ouvrage *.

Milton, dans la peinture qu'il fait du serpent avant que Satan se soit introduit dans son corps, se plaît à exprimer son état actuel d'innocence, qui forme un contraste ingénieux avec la perfidie dont il doit être bientôt l'instrument et l'organe.

11 semble aussi que le poëte ait fait à dessein une description non moins intéressante que celle qui la précède, de l'innocence des travaux champêtres, et des occupations paisibles des deux époux. On la lit avec d'aiilant plus de plaisir, qu'on éprouve déjà le pressentiment des malheurs et des crimes qui doivent leur succéder.

Due des choses les plus dignes de remarque , c'est l'adresse avec laquelle le poëte, pour rendre vraisemblable la foiblesse et la chute d'Eve, amène et motive son éloignement de son époux, sous les yeux duquel elle n'auroit osé faillir. Plus Adam montre de défiance de sa fragihté, plus il irrite sa vanité, et la dispose à s'écarter de lui; et en cela il a prouvé une profonde connoissaoce du cœur. Peut-être pourroit-on reprocher quelque longueur à ce débat: du reste, écrit avec beaucoup d'élégance et de simplicité , il contient plusieurs vers pleins de finesse et de grâce, tels que ceux-ci dans la bouche d'Adam :

Non, je ne te crains point; mais je crains ton absence... Et ceux-ci :

Pars; Eve, à mes conseils à regt-et Complaisante, Présente malgré soi , seroit encore absente.

Le moment où Eve se sépare de son époux est peint avec intérêt. Son époux l'invite à un prompt retour, et la suit longtemps des yeux : Eve lui promet d'abréger son absence; mai» déjà le lecteur éprouve le triste pressentiment du malhiiur qui l'attend.

La peinture du serpent est telle qu'elle doit être au moment d'attaquer Eve séparée d'Adam. Cet air majestueux, la moitié de son corps fièrement relevée, cette attitude droite, en le rapprochant de l'homme, rendent plus vraisemblable l'attaque qu'il va lui livrer, et en font, pour ainsi dire, un rival digne de lui. Rien n'est mieux décrit que la marche adroite qu'il fait vers celle qu'il vient tenter; c'est avec un esprit infini qu'il compare ses détours multipliés à ceux d'un nocher qui louvoie en arrivant au port.

.... Des vents inconstants il consulte l'haleirté, Règle sur eux les plis de sa voile incertaine.

11 réussit à attirer sur lui les yeux d'Eve; alors il s'éncou-i rage, s'approche d'elle, et lui adresse le discours le plus adroit, je dirois presque te plus éloquent ; il l'attaque à-la-fois par la curiosité et la vanité, les deux passions les plus naturelles à son sexe.

Le discours du serpent attire de la part d'Eve des questions naturelles, et adroitement provoquées par le tentateur; elle lui demande depuis quand il possède le don de la parole. Celte question amène naturellement l'éloge du fruit auquel il feint de devoir ce privilège. Le récit qu'il fait du changement merveilleux qu'il a opéré dans lui a déjà fait sur elle une impression qu'elle manifeste aussitôt. « Où croît ce fruit? lui dit-elle; où trouve-t-on ce prodige? » Et cette question fait déjà trembler pour son sort. Le serpent en profite, et n'omet dans sa réponse aucune des circonstances qui peuvent augmenter la

* L'ouvrage du Très Haut

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