REMARQUES DU LIVRE IX
ruriosilé d'Eve. « Cet arbre, dit-il, n'est pas loin; il est audelà de ton bosquet favori, auprès d'une fraîche fontaine; un c'nemin court et facile y mène. » Et enfin il ofl're de l'y conduire lui-même. Milton prolonge avec art l'intérêt de cette situation, en réveillant dans Eve les remords elles souvenirs de la défense de Dieu. Le serpent redouble alors d'adresse pour porter le dernier coup à la vertu de celle qu'il veut se/duire; il compose son maintien, dessine son attitude; mais on est un peu étonné de le voir comparer à Démosthène et à Cieéron. Cette comparaison paroîtroit ridicule, si elle n'éloit écrite en très beaux vers. Quoi qu'il en soit, son discours commence par une figure oratoire, par une apostrophe pleine de vivacité à l'arbre qui porte le fruit défendu. Tout le reste du discours est plein de l'adresse la plus insidieuse; mais le poêle y a prodigué avec excès l'argument, si à la mode de sou temps.
Eve dans son discours se répète à elle-même tous les raisonnements subtils du tentateur; elle y joint ses propres réflexions; et, déjà séduite par le serpent, elle se séduit ellemême.
Ici Milton exprime heureusement en peu de vers tout ce qui détermine Eve à cueillir le fruit défendu; sa beauté, son parfum , et la faim que réveille l'heure ordinaire de son repas : tout cela est vrai et naturel.
A peine elle a goûté ce fruit, la nature entière ressent, dit Milton, sa blessure profonde. Les premiers moments qui suivent ce crime sont marqués par le délire de la joie; mais bientôt en aperçoit les srmptômes de son trouble, et on entend le premier cri de sa conscience. Déjà elle cherche à se rassurer, en se disant ou que Dieu ne peut tout voir, ou se relâche de sa surveillance, et elle se félicite de l'oubli de ce même Dieu dont elle bénissoit autrefois la présence; elle est inquiète de l'accueil de son époux; enfin les premiers germes de la corruption se montrent dans l'incertitude où elle est si elle doit lui faire part de son prétendu bonheur, ou réserver pour elle seule tous ses droits à l'immortalité. Deux raisons la font pencher d'abord pour ce dernier parti , le désir de la supériorité , et l'espoir qu'elle a d'en devenir plus chère à celui qu'elle aime : toutes deux sont également naturelles et heureusement imaginées par le poète. Cependant un reste de vertu l'emporte sur cette première séduction, et elle se décide à partager avec Adam sa nouvelle félicité. On ne peut trop louer l'endroit oii Milton représente Eve revenant à son époux. Il a préparé pour son retour des guirlandes de roses : son impatience le fait voler au-devant «d'elle : il prend pour la rencontrer le chemin qu'elle avoit pris en le quittant, et où long-temps il l'avoit suivie des yeux; mais quelle est sa douleur lorsqu'il Toit entre ses mains, au lieu de ses instruments agrestes, la branche fatale où peodoit la pomme d'or!
Quelle vérité et quelle grâce dans ces vers où Milton peint le retour d'Eve vers son époux !
Brûlant d'impatieoce ,
Eve h^le tes pas; et, s*excus3nt d'avanrr , Dt loin son doux sourire Pt son tendre regard Demandent, les premiers , paidoa de son retard.
Dans le discours d'Eve à son époux, Milton a parfaitement exprimé la situation de son ame : ses empressements, ses caresses, ses excuses, les regrets qu'elle témoigna de l'avoir quitté, le besoin qu'elle a de lui, le serment qu'elle fait de ne plus s'en séparer, sont moins l'expression de la tendresse que celle du remords qui commence. On voit que déjà elle demande des consolations, et qu'à travers sa prétendue fclir
cité elle pressent le malheur qui l'attend. Cependant l'obstination du crime, et le désir qu'elle a de n'être en rien séparée de son époux, font qu'elle le presse de goûter comme elle le fruit défendu.
La douleur d'Adam en voyant son épouse coupable et sa postérité perdue, ces couronnes de roses qui dévoient être le prix de sa vertu tombant de ses mains défaillantes, forment le tableau le plus intéressant. Rien n'égale la sensibilité touchante du discours qu'il lui adresse : doux reproches, affections tendres, dévouement sublime, tout y est exprimé de la manière la plus pathétique; son amour pour Eve le porte k »e séduire lui-même et à partager sa faute :
Je puis mourir pour toi ; sans toi je ne puis vivre.
Il est inutile de faire observer combien est sublime le tableau de la consternation que jette dans la nature entière leur double crime, et ce qu'il y a de touchant dans ces larmes que verse le ciel même en voyant ces innocentes créatures dépouillées par leur crime du bonheur et de la vertu, la nature flétrie, et le chef-d'œuvre de Dieu déshonoré.
Milton a peint avec une égale vérité les premiers symptômoç de la dégradation de l'homme , et les plaisirs grossiers des sens succédant à leur innocent amour; seulement on est étonne que dans ce tableau Milton ait emplové les mêmes couleurs que celles dont il a peint leur première jouissance, et que la terre, les fleurs et les ombrages semblent se prêter avec îo même plaisir à des voluptés moins pures; la nature, qui a senti leur crime, sembleroit devoir au contraire les recevoir à regret.
Milton a peint beaucoop trop longuement, et peut-être trop froidement, le repentir des deux époux et le sentiment de leur nudité. Le sujet même devoit l'avertir d'y mettre plu» de précision , et la décence dont il parle lui imposoit d'abréger ces détails. C'est mal à propos qu'il va chercher dans l'iode la description pompeuse du figuier dont les deux époux st composent une ceinture; il est encore plus ridicule de les comparer ainsi vêtus aux sauvages qu'effraya l'arrivée de Colomb ; il auroit pu épargner au lecteur cette érudition physique, historique et géographique. 11 y a trop loin d'Eden aux terres Gangarides, et des premiers humains aux peuples nouvellement déco.uverts ; mais .Milton aimoit à étaler des connoissances auxquelles sa cécité, comme il le dit lui-même, ne lui permettoit plus de rien ajouter : la cécité vit de souvenirs, et les souvenirs sont naturellement babillards. Homère , avec le mèuic malheur, eut le même défaut.
Mais ce qui est véritablement admirable, c'est l'expression pathétique de la honte et du désespoir d'Adam, ses apostrophe» aux rochers, aux antr&s, aux plus noirs ombrages, à qui U demande un asile contre la honte qui le suit. Les reproche» qu'il adresse à sa femme sont vifs sans être violents; la réponse d'f.ve dans sa situation est naturelle à son état nouveau ; ces discours marquent de plus en plus la dégradation de leur être ; les querelles sont arrivées, et la paix a fui : tout cela est plein de vérité et 'de naturel.
En tout, ce chant est celui qui, avec des défauts, me paraît renfermer les plus grandes beautés. L'action y est plus rapide, le stvle a plus de mouvement; il est plein de contrastes admirables; les progrès de la tentation d'Eve y sont décrits avec une extrême habileté; et puisque la chute d'Eve et d'.Adaiu est le véritable intérêt du poème, ce chant est saos contredit le plus iutéressant de tous.
REMiiRQUES DU LIVRE X.