REMARQUES DU LIVRE XI
L'Éternel, qui lesvoit du haut de son troue, annonce au ciel combien est vaiu un liioraphe qu'il a permis dans sa sagesse , et qui doit être un jour expié par celui de son fils, et par la punition du serpent , dont la femme écrasera la tète : les anges alors reprennent leur lyre, et célèbrent, sans le connoitre, ce nouveau mystère de la clémence et de la justice. Toute cette marche est véritablement épique. Ceux qui condamnent les personnages allégoriques du Péché et de la Mort ne peuvent nier qu'une lois adoptés, ils ne parlent et n'agissent conformément à leur caractère ; il n'y a de répréhensible dans cet endroit que le ton justificatif que MiUon prête à l'Éternel , comme dans quelques autres de ses discours.
Vient ensuite le bouleversement de la nature, occasioné par la chute de l'homme. 11 y a daus ce morceau de grandes beautés poétiques, et une physique quelquefois ridicule; mais l'image des anges qui déplacent l'écliptique est d'une grande beauté, et en général ce morceau est écrit avec beaucoup de verve.
A ces descriptions succède un morceau du plus grand pathétique. Adam, épouvanté des convulsions de la nature, et de la dégradation de tous les êtres qui l'entourent, est plus accablé encore par la perspective des malheurs que son crime va répandre sur toute sa postérité. Si l'on en excepte quelques vers dans lesquels règne un ton d'argumentation déplacé, ce discours est extrêmement touchant : c'est une alternative très pathétique de reproches à Dieu et de soumission à SCS volontés.
A ces tourments intérieurs, Milton a ajouté toutes les menaces de la nature conjurée contre lui : c'est dans la nuit qu'il exhale ses plaintes, nuit si différente des nuits délicieuses qui ont précédé son crime. Son second discours est une invocation à la Mort, pleine des accents de la douleur et du désespoir. En un mot, tout ce tableau est digne à»la-fois de la tragédie et de l'épopée
Ce qui suit est d'une beauté incomparable. La scène qui se passe entre Adam et Eve est d'un intérêt égal à tout ce que la scène offre de plus touchant. Eve, que les reproches de sa conscience retiennent loin de son époux, ne peut plus résister au désir de le consoler : Adam la repousse avec dureté; et tous les maux qu'il ressent, et tous ceux qu'il prévoit, le font éclater en reproches violents contre celle qui en est l'auteur. La réponse d'Eve suppliante, en embrassant ses genoux, désarme sa colère; et, en effet, on ne peut prêter au repentir et à l'amour conjugal des expressions plus affectueuses et plus attendrissantes.
L'opinion commune en Angleterre est que la réconciliation de Milton avec sa femme, qui étoit depuis quelque temps séparée de lui, lui a fourni la plupart des sentiments qu'il a développés dans cette touchante scène ; cela n'est pas étonnant; c'est dans ce qu'ils ont observé, sur-tout dans ce qu'ils ont senti, que les poètes doivent puiser les moyens d'intéresser et de plaire.
Eve, réconciliée avec son époux, lui propose deux moyens également violents de sauver leur postérité et d'abréger leur propre malheur; c'est la foiblesse de la femme qui les propose, la sagesse de l'homme les repousse, et on rcconnoît encore ici combien Milton se plaisoit à donner la supériorité à ce sexe sur l'autre. Ce second discours d'Adam finit par des consolations longuement et froidement exprimées; mais ce qui est véritablement beau, c'est le parti qu'ils prennent d'aller au lieu où leur sentence a été prononcée; de tomber aux piens de l'Éternel ; de lui offrir les larmes du repentir et la prière Ju lualLcur. J'ai conservé, dons la traducliuu di:^ derniers
vers, les répétitions que Milton a employées, et qui donnent à ce morceau plus d'abandon et plus de grâce. C'est préciscment parceque cette forme est inconnue daus notre langue , que je me suis prescrit de l'y transporter : comme je l'ai remarqué ailleurs, les bonnes traductions sont une importation de richesses étrangères d'une langue dans une autre.