‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 345 sur 413 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Addison remarque avec raison qu'une des choses qui distinguent ce chant, c'est que Milton y fait paroître presque tous les principaux personnages du poème. Ce chant commence par le départ des anges pour le ciel : Eden est devenu indigne d'eux, étant profané par le crime. Mais l'amitié presque fraternelle qu'ils avoient contractée avec l'homme, leur regret de cette séparation , les larmes qu'ils donnent à l'état déplorable des premiers humains malheureux et criminels , sont un tableau plein d'intérêt; il a le double avantage, et d'attendrir sur le sort présent de l'homme, et de rappeler d'une manière intéressante des jours plus heureux.

La curiosité que les anges témoignent sur le destin d'Adam et d'Èvc a l'inconvénient de contredire un passage du huitième chant. Raphaël, lorsqu'il invite Adam à lui conter l'histoire de sa naissance, lui dit qu'il l'ignore, parcequ'il étoit alors absent des cicux : comment donc les anges, qui n'ont pas quitté les demeures célestes , ont-ils besoin d'apprendre de ceux qui reviennent de la terre ce qui s'y est passé ?

Le jugement des deux coupables par le fils de Dieu, au nom de son père, est plein de grandes beautés, quoiqu'on puisse lui reprocher quelques longueurs. Leur juge, qui est en même temps leur intercesseur , arrive avec toute la douceur qui convient au caractère de bonté que^lui a donné le poète; il n'arrive point escorté des phalanges célestes, aux lueurs des éclairs, au bruit du tonnerre, mais dans le calme d'un beau soir, à travers les fleurs, au murmure du zéphyr. Le ton ironique dont il parle à Adam paroit de mauvais goût, en ce qu'il manque de dignité. Milton n'est pas heureux en ironie ; c'est de toutes les ligures celle qu'il sait le moins employer. Mais une circonstance saisie avec beaucoup d'art et de naturel, c'est la timidité d'Eve, toute honteuse de son crime, n'osant paroitrc devant Dieu, et se tenant derrière son époux. Les rcpooses des deux coupables sont d'une précision et d'une simplicité admirable : il ne faut pas s'en étonner, car elles sont prises mot à mot des saintes Écritures. On est un peu surpris de voir le serpent jugé par contumace dans les formes judiciaires d'Angleterre. Ce n'est pas la seule fois que Milton a eu cette foiblesse pour son pays : dans je ne sais quel autre chant, les anges ont leurs watchinen qui marquentles heures de la nuit.

Le fils de Dieu signale encore sa bonté d'une manière touchante, en voilant la nudité intérieure et extérieure des deux coupables : alors il remonte dans le ciel; et, toujours fidèle à la miséricorde comme à la justice, il sollicite de son père son indulgence en faveur de ceux qu'il vient de juger. 11 étoit difficile, dans une pareille composition, de conserver la dignité d'un Dieu ; et cependant Milton y a presque réussi.

Ensuite reparoissent sur la scène, avec les couleurs qui leur conviennent, les figures allégoriques du Péché et de la Mort, que j'ai appelés la Révolte et le Trépas , parceque les mots qui désignent ces deux personnages en anglais sont d'un genre différent dans notre langue. Le discours de la Mort au Péché est delà plus terrible et de la plus sombre énergie. Ses pressentiments lui disent que Satan est vainqueur; elle brûle d'aller jouir de ses conquêtes et de l'empire qu'il leur a promis. Déjà, le nez tourné vers la terre, elle flaire sa proie, et aspire l'odeur de la mort. L'un et l'autre se décident à partir, et projettent un pont de communication entre la terre et rcnfcr. Tout ce qui précède, étant plein de choses graa-

des et merveilleuses, empêche que ce pont, bâti sur le Chaos, ne paroisse gigantesque ; il est proportionné à la forme qu'on suppose à des êtres surnaturels, dont l'imagination ne peut avoir la mesure précise. La formation de ce pont est do la plus magnifique poésie; les deux monstres, au milieu du chaos et du vide, soufflent chacun de leur côté, et chassent vers un centre commun les différents corps épars dans l'étendue; ils y sont très poétiquement comparés à ces deux vents rivaux qui soufflent un double orage. Tous ces matériaux s'assemblent, se condensent; la Mort les frappé de sa froide massue comme d'un trident;

Et son œil redouté Achève d'un regard leur immobilité.

Les deux extrémités de ce pont sont assises, l'une dans le fond de l'enfer, et l'autre sur les bords du nouveau monde, et forment la fatale communication des deux empires. Toutes ces images sont neuves et sublimes. Les deux monstres arrivent à l'extrémité du pont qui avoisine la terre , et reconnoissent Satan , tout dégrade qu'il est.

L'auteur, pour motiver le retour de Satan aux enfers, suppose ingénieusement qu'après la chute des premiers hommes, il s'étoit glissé auprès d'eux pour les écouter, et avoit entendu de leur bouche la sentence prononcée contre lui. Il apprend avec transport que l'exécution en est différée : alors il s'adresse au Péché et à la Mort, et leur apprend ce qu'il a fait pour eux ; les invite , par un discours plein d'énergie, à s'emparer de ce nouveau monde, dont ils vont goûter les délices après de longues souffrances.

Son retour dans les enfers est plein de circonstances imaginées avec un esprit infini. Pour produire un plus grand effet, il entre inconnu dans le palais de l'assemblée infernale, où il trouve tous les chefs rassemblés; monte, sans être vu; sur son trône éblouissant de toute la magnificence royale ; promène en silence ses yeux sur la foule qui l'environne; éclate enfin, se montre dans toute sa majesté; et, dans un discours plein d'éloquence et de poésie, leur raconte les détails et les succès de sa courageuse expédition , la chute de l'homme, et son empire bientôt entre leurs mains. Alors il se tait; mais, au lieu des applaudissements qu'il attend, partent de tous côtés des sifflements affreux; tous ces anges rebelles sont changés autour de lui en serpents. Tandis qu'il s'en étonne , il subit le même destin. Par une convenance ingénieusement imaginée, il conserve encore à Satan, dans s?, métamorphose, toute sa supériorité; c'est un dragon superbe qui domine sur tout ce qui l'environne. Tout-à-coup sortent du sol des enfers des arbres pareils à celui qui portoit le fruit défendu. Tous ces anges changés en serpents s'entortillent autour des troncs , s'élancent sur les branches ; et , trompés par la couleur perfide de ce beau fruit, ne mâchent qu'un fruit amer et cendreux. La faim et la soif qui les aiguillonnent les y ramènent sans cesse, et chaque fois leur bouche se déchire et se tord de douleur. C'est peu; une sentence de l'Éternel rend cette punition annuelle, et tous les ans ils expient leur insolent triomphe par l'humiliation et la douleur.

Ce morceau, d'une invention étrange au premier coup d'œil, est écrit avec une force de style qui en rachèle ou en déguise la bizarrerie. Il n'y a peut-être pas dans tout l'ouvrage un endroit écrit avec autant de verve et de chaleur.

Milton revient alors à la peinture du Péché et de la Mort. Libres possesseurs d'Éden, chacun d'eux conserve son caractère; la Mort ne trouve point dans ces lieux de quoi satisfaire sa faim insatiable , et le Péché lui promet le monde à dévorer.

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