IIEMARQUES DU LIVRE XII
quefois pour y chercher la trace de ses pas, le souvenir de ses bienfaits; pour reconnoître, pour montrer à ses enfants les lieux où il l'a honoré de sa présence et de ses consolants entretiens. On ne trouvera dans aucun autre poëme une peinture plus nouvelle, plus touchante et plus vraie.
A l'exemple de Virgile et de quelques-uns de ses imitateurs , Millon suppose que Michel découvre au premier homme sa destinée future et celle de sa postérité. Je me permettrai une objection sur la manière dont cette vision est préparée, Michel, après avoir fait, pour éclaircir ses yeux, un collyre d'une plante nommée vulgairement la rue, ne manque pas d'cnuoblir ce remède en y mêlant quelques gouttes de l'eau du fleuve de vie : l'efficacité du remède passe des yeux jusqu'à l'ame. Un moment de défaillance fait bientôt place à une vigueur nouvelle. C'est dans cet état que Milton place Adam sur le haut d'une montagne, d'où il doit voir tous les lieux et tous les temps. 11 en donne une idée très poétique, en la comparant à ce mont,
, Où l*artisan du crime
Porta le fils de Dieu , quand du haut de sa cime Il montroit à ses piods les royaumes divers , Et proniettoit le uiciide au Dieu de l'uuivei'S.
Peut-être pourroit-on chicaner Milton sur la justesse de cette fiction. Si c'est par la pensée qu'Adam doit embrasser ce grand spectacle, par une vision surnaturelle, pourquoi le placer sur cette élévation ? Ce n'est pas d'une montagne qu'on découvre l'avenir. Si c'est à sa vue matérielle que doit se déployer ce grand tableau, quels yeux mortels peuvent einbrasier le spectacle de tous les temps et de tous les lieux? Tous les collyres du monde ne peuvent suffire à un pareil effort. Virgile et Voltaire ont emplovc une fiction plus vraisemblable. C'étoit une opinion reçue chez les anciens, que les âmes de ceux qui dévoient un jour habiter la terre erroient en- «emble dans les Champs-Elysées. Anchise les montre à Énéc du haut de la colline où il le conduit, et la colline de Virgile l'emporte beaucoup en vraisemblance sur la montagne de Milton. La vision que saint Louis envoie à Henri IV, durant son sommeil , me paroît aussi d'un merveilleux mieux imaginé. Mais où Milton a une véritable supériorité, c'est dans la variété et dans l'intérêt des objets présentés aux yeux du premier homme; ses prédécesseurs ne montrent dans le tableau de l'avenir que l'histoire d'un seul peuple et d'un petit nombre de générations : ici c'est celle de tous les peuples et de tous les âges, de leurs vices et de leurs vertus, de leur naissance, de leurs progrès, de leur dégénération, des malheurs de la guerre, de la corruption de la paix, de la naissance des arts agréables et utiles, et enfin du plus sublime et du plus consolant des mystères, de la rédemption du genre humain. Le premier spectacle qui vient frapper Adam est du plus grand intérêt; c'est celui de la première mort, et cette mort est celle d'un de ses fils immolé par son frère. Je suis surpris qu'Addison ait oublié une circonstance aussi intéressante.
La seconde peinture est celle d'un hospice de malades, où viennent se réunir toutes les infirmités humaines : cette idée est belle et poétique, mais foibleraent exécutée; c'est une nomenclature assez aride des maux qui affligent l'humanité; j'ai tâché d'en renforcer les couleurs. Tous ceux qui connois- «ent le dédain de notre langue pour de pareilles descriptions sentiront combien il étoit difficile d'exprimer en vers, d'une manière supportable, la frénésie, les rhumes, l'asthme, la colique, les ulcères, la pierre, la goutte et les catarrhes, etc. C'est mai à propos que Milton a placé la peste sans la faiie ressortir dans la foule des autres infirmités humaines; qu'il
a séparé l'hydropisie de l'étisie, qui, rapprochées, forment un contraste naturel. Peut-être me permettia-t-on de croire que les idées de Milton ont gagné quelque chose dans les vers suivants :
La rage aux yeux hagards, le délire effréné, Le venige troublant l'esprit désordonné, <p > La colique tordant les entrailles souffrantes. Les ulcères rongeurs , les pierres déchirantes , Et la triste insomnie au teint pâle, à l'œil creux. Et la mélancolie au regard langoureux ; La toux, l'asthme essoufflé, dont la fréquente haleine. Par élans redoublés, entre et sort avec peine; Et l'enllure hydropique, et l'étique maigreur. Et des accès fiévreux la bouillante fureur; L'évanouissement, la langueur défaillante. Et la goutte épt.nchant son âcreté brûlante. Et du catarrhe affreux les funestes dépôts, i
Et la peste , qui seule égale tous ces maux.
Rien n'est plus pathétique que l'expression de la douleur d'Adam, à l'aspect des maux qui affligent l'humanité. La réponse de Michel est pleine de douceur et de la plus consolante morale.
Les scènes qui suivent sont de la plus admirable variété, et présentent les contrastes les plus heureux. A la peinture de ces fléaux désolants, il oppose celle de la beauté , de l'amour , des festins et des danses. Vient ensuite l'imnge des premières guerres, des batailles et des sièges; des délices do la paix, de la corruption et des divisions qu'elle enfante; des vengeances divines, du déluge; de l'arche, seule échappée au naufrage du monde; du retour de la sérénité, et de la nature renaissante : tous ces tableaux sont de la plus riche poésie. La situation d'Adam, à la vue du grand désastre de la nature, de sa postérité presque entièrement anéantie, est exprimée dans les termes les plus pathétiques, et l'exécution est digne de son sujet.
J'oubliois de remarquer que, mal à propos peut-être, Milton, en peignant les progrès de la civilisation, a, contre l'opinion commune, fait naître les arts agréables avant les arts utiles.
On ne peut donner trop d'éloges à l'idée de l'arc-en-ciel paroissant après le déluge, comme un signe de réconciliation entre la t^rre et le ciel : cette image est à-la-fois riante et sublime, et termine d'une manière agréable et consolante la peinture de tant de malheurs.