‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 403 sur 413 · DISCOURS SUR L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'ÉDUCATION

dur eu uu duvet voluplueux. L'exercice ! c'est le père de la santé ; mais surtout il est fait pour l'enfauce. Et pourquoi, sans cela, les enfants auroient-ils reçu cette inquiétude perpétuelle , cette haine pour le repos, celte ardeur pour le mouvement? Sans doute, il ne faut pas les livTcr sans précaution à celte impétuosité naturelle: je ne veux pas qu'ils jouent sur le bord d'un abyme ; mais que cette précau'.iou ne soit pas excessive, de peur qu'elle ne soit funeste. Je souffre quand je vois des enfants tristement enchaînés au côté de leur mère, quand je vois ces Catons anticipés ridiculement graves, regarder du coin de l'œil le volant ou la balle qui, si les regards maternels se détournent un instant , va bientôt déconcerier toute cette décence forcée. On appelle cela une sagesse précoce ; et moi , je le nomme une pédanterie ridicule. Eh! pourquoi donc le ciel vous donuet-il des enfants ? est-ce pour en faire de jolies statues ? Ah ! rendez-leur la liberté; réglez en eux la nature, au lieu de l'étouffer! Ils sont faits pour courir, pour bondir, et non pour partager notre indolence et notre ennui. Leur teint , peut-être, sera moins blanc; mais il aura la couleur vermeille de la saiité. Leur chevelure sera moins arlistement peignée; mais leur tempérament sera inaltérable.

Nous sommes si jaloux de leur donner des grâces! Mais puisque l'agrément est une chose si importante à nos yeux, qui ne voit combien cette éducation forte y contribue ? Les corps les plus exercés sont aussi les plus agiles. La véritable élégance des postures dépend de la fermeté du maintien: et j'aime mieux les altitudes mâles , la souplesse vigoureuse d'un corps formé par de fréquents exercices, que les articulations efféminées, les courbettes ridicules de ces machines appelées petitsmaîtres, qui, si j'ose ainsi parler, se meuvent jiar ressorts, et se disloquent pour plaii-e. Mais laissons-là les grâces, et revenons à la santé. Combien d'ennemis conspirent contre elle ? Dès qu'un enfant voit le jour, voyez comment les saisons opposées se liguent en quelqi'.e sorte pour combattre sa foible existence ! L'une semble vouloir fondre ses membres; l'autre semble vouloir les glacer. Comment sauver les enfanls de ce double danger ? Est-ce en les y dérobant avec soin .* non : c'est en les y exposant avec prudence. Que signifient tous ces vêlements dont vous les surchargez ? Ce ne sont pas des douilles tissus de laine qu'il faut opposer au froid , mais l'habitude de le braver. Pendant l'été , vous ne trouvez pas d'asile assez frais pour dérober vos enfants aux impressions de la chaleur; autrefois onnetrouvoit pas le soleil trop bnilant pour les y accoutumer : c'est à l'expérience à nous apprendre lequel de ces deux usages est le plus barbare.

L'enfance, di tes- vous , est délicate! j'en conviens. Mais ne voyez-vous pas que si elle reçoit facilement les impressions extérieures, elles les endure de même .^ La flexibilité du premier âge est pour lui le don le plus heureux de la nature , si nous savions en tirer parti. Le sort de votre enfant est entre vos mains : susceptible de loiUes les formes que vous saurez lui donner, à moins que la nature ne l'ait condamné en naissant, il

dépend de vous de lui donner un corps robuste ou débile , d'en faire une femmelette timide ou uu athlète vigoureux. N'oublions jamais qu'il s'agit moins de sauver à cet âge si tendre les incomm.odités de la vie , que de l'y aguerrir ; songeons que lui trop épargner la douleur pour le présent, c'est l'augmenter pour l'avenir, et qu'enGn c'est accroître sa délicatesse que la trop ménager. Cet arbre, exposé en pleine campagne aux injures de l'air , jette des racines profondes et lève un front inébranlable , tandis que , renfermé soigneusement dans nos serres artiflciellement échauffées, le timide arbrisseau est flétri par un souffle.

Vous faut -il des exemples? Deux enfants ont sucé le même lait, la même nourrice les a portés dans ses bras. L'un, sorti de parents pauvres, né pour acheter par de rudes travaux le droit de vivre, reste dans les champs où il reçut le jour : là , sauvage élève de la nature, nourri d'un pain grossier, courant à demi-nu, il semble avoir été jeté au hasard sur la terre. L'autre, ué d'un père opulent, retourne à la ville, sous les lambris qui l'ont vu naître, où de nombreux domestiques s'empressent autour de lui, où la tendresse inquiète d'une mère vole au-devant de toutes ses fantaisies. Après quelques années, comparez-les tous deux : n'admirezvous pas à combien peu de frais l'un est devenu sain et vigoureux, et combien il en a coûté pour rendre l'autre languissant et débile ? C'est la nature qui \enge ses droits outragés. Qu'avez-vous fait? pourroit du'e à i:ne mère cruellement complaisante cette malheureuse victime. Votre tendresse perfide m'a rendu importun à mci-même et inutile à ma patrie. Que m'importent vos misérables richesses? Si je les conserve, compenseront-elles ma santé perdue ? Si je les perds , quelle sera ma ressource? A ce prix, qu'avois-je besoin de la vie ? Ou reprenez ce funeste présent , ou rendez-moi mes bras ; rendez - moi ma santé , sans laquelle la vie n'est qu'un malheur. Cet habitant des champs est mille fois plus heureux ! La dureté de ses premières années lui a rendu la vie plus douce, et vous, vous avez multiplié pour moi l'inclémence des saisons; vous m'avez rendu la chaleur plus ardente et le froid plus piquant. Quelle haine eut été pire que votre amour ?

Mais ce n'est pas seulement par les particuliers, c'est par les peuples entiers qu'on peut juger de l'influence d'une éducation mâle. Je ne parlerai point ici de ces Spartiates si fameux. Je n'ai garde de décrire la frugalité effrayante de leurs festins, les exercices incroyables de la jeunesse , la dureté des lois auxquelles on asservissoit l'enfance même; ces jeux surtout, ces jeux souvent sanglants, où , par une émulation qui autrefois paroissoit héro'ique , qui même enfantoit dos héros , les enfants se défioieut à qui supporteroit sans sourciller les coups les plus violents, souvent même les plus meurtriers : je me garderai bien, dis-je, d'offrir un pareil tableau ; on ne me croiroit pas , ou l'on me regarderoit comme un barbare. J'aurois beau ajouter que ces hommes étoient au-dessus de l'humanité , qu'ils furent l'admiration de la Grèce, et la terreur des rois, qu'ils se rroyoieiit plus heureux daus leur austérité, que les

Asialkjucs ilaiis leur molk'ssr; Ions ces prodiges , aussi incro\al)Ies pour nous cpie les inanirs qui les ont prodnils , ne me feroieul pas pardonner une peinture si cho- (pinute pour nos mœurs , j'ai presque dit noire mollesse. Cherehons donc ailleurs des exemples moins révoltanls. Mes yeux rencontrent d'abord les Romains. Si je les considère comme guerriers , sont-ce là des hommes ordinaires.? Chaque soldat porloit un fardeau qui écraseroit un homme de nos jours : sous celle charge prodigieuse, ils ne marchent pas, ils volent; devant eux les montagnes semblent s'abaisser, et les fleuves tarir. Si je considère leurs monuments, je vois des chcfs-d'œiivre qui, par leur grandeur autant que par leur beauté, paroissent surpa.sser la puissance humaine; plusieurs même semblenl,par leur inaltérable solidité, avoii* vécu jusqu'à nos jours, comme pour allesler la force des anciens, et nous reprocher notre foiblesse ! Quel secret flvoit rendu ces hommes, infatigables ? Allez l'apprendre dans le lieu consacre au dieu de la guerre, théàtje des exercices de la jeunesse romaine : voyez-vous ceuxci lancer le disque, ceux-là s'exercer à une lutte pénible; d'autres dompter un cheval fougueux, d'autres darder avec force un javelot pesant, puis, tout couverts de sueur et de poussière, se jeter dans le Tibre et le passer à la nage ? Cœms maternels, ne vous effarouchez j pas ! Je n'exige point de nos jours des exercices que nous sommes assez malhcinrux pour regarder connue j des excès. ISIais permettez-moi do gémir sur les progrès sensibles que fait j>armi nous la mollesse. Je ne parle pas ici du luxe qui règne dans nos villes, où tant d'aris ingénieux à nous amollir, enlevant à la campagne une foule de bras, les occupent à multiplier les commodités I de toute espèce qui, pour nous punir, se changent en | nos besoins. La mollesse (qui l'auroit cru.?) du sein de nos villes a passé jusque dans les camps. Ces tentes de Mars, où nos aïeux ne porloienl que du fer cl leur courage, sont étonnées de toutes ces siqierfhiités dont ! regorgent nos palais. A'oycz-vous ces chars brillants et commodes, qui se produisent sous mille formes nou- j velles pour promener noire indolence .►• C'étoit peu de ' traîner nos Crésus dans nos villes, ils conduisent nos guerriers aux combats. Je crois voir nos brillanls mili- j taires sourire dédaigneusement, lorsnu'ils lisent dans l'histoire que Louis XFV, ce roi dont les fêtes brillantes attiroient l'Europe entière dans sa cour, aussi infatigable dans la guerre que magnifique dans la paix, fit à cheval la campagne de Hollande! Comment soutiendrions-nous les fatigues mililaires de nos aïeux, nous qui pouvons à peine soutoiiir leurs délassements ! A tous ces jeux où brilloient la force et l'adresse, ont succédé de tristes assemblées autour d'un tapis où l'cnnui rcgneroit seul, si l'avarice n'y présidoit en secret. A peine les promenades sont-elles fréquentées; et les liommcs, partageant dans nos cercles oisifs la vie sédentaire d'un sexe auquel ils s'efforcent de ressembler, ont soin de s'étouffer dans de belles prisons : j'entends même dire qu'il est de mode, parmi les gens du l)el air, de feindre une constitution foible, déjouer le dépérissement, et de regarder la santé comme un avan-

tage ignoble qu'on abandonne au peuple. A qiuû doilon attribuer celte mollesse, si ce n'est à l'éducation.^ Si nous ne sommes pas hommes, c'est qu'on nous élève comme des femmes. Cependant, consolons-nous. Nos voitures nous dispensent d'avoir des pieds, nos valets d'avoir des bras; et bientôt nos secrétaires nous exempteront d'avoir des lumières; car celte molle éducation ne se contente pas d'énerver le corps, elle efféminé l'esprit. Voyons comment l'éducation opposée produit ini effet contraire.

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