‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 410 sur 413 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

faire démêler au lecteur celle Irame, comme il le dii lui-même , d'événemeuts entrelacés les uns dans les autres; pour l'arrêter au moment le plus intéressant, sans le rebuter ; et , ce qui est le comble de l'adresse , entrelenir toujours une curiosité toujours trompée.

Vous vous rappelez la fameuse querelle des anciens et des modernes. Connoissez-vous un auteur qui eût pu mettre un plus grand poids dans la balance.' Les modernes , qu'on opposoit aux anciens , doivent aux anciens mêmes une partie de leur force. L'AriosIe seul, vraiment original , pouvoit lutter contre eux avec ses propres armes , et ces armes , comme celles de ses héros , étoient enchantées.

Laissons à l'Italie cet éternel procès de la prééminence du Tasse et de l'Arioste, qui amuse la vanité nationale; leurs genres sont trop différents pour être comparés. Admirons la beauté noble, régulière, et majestueuse , de la poésie du Tasse; adorous les caprices charmants, le désordre aimable el l'irrégularité piquante de la muse de l'Arioste. Une seule chose les rapproche : c'est le plaisir avec lequel on les lit, même dans les traductions les plus foibles, où pourtant l'Aiioste avoit, quoiciue sous la même plume, perdu beaucoup plus que le Tasse; car, quel style parmi les modernes égale celui de l'Arioste.' Vous l'avez vengé. Monsieur, de l'infidélité de ses premiers traducteurs, et je vous dirois volontiers, en sijle de chevalerie : « Vous avez redressé les loris de vos prédécesseurs. »

Cependant je vous crois déjà trop de dévouement à la gloire de l'Académie, pour exiger que j'établisse votre supériorité aux dépeus d'un homme estimable dont le nom esl sur sa liste. L'ouvrage de M. de Mirabaud se lit avec intérêt , et, pour tout dire eu un mot, il a uaduit un roman , vous avez traduit un poème.

Quelle obligation n'avous-nous donc pas. Monsieur, à votre vie retirée cl paisible , puisqu'elle nous a valu des ouvrages aussi aimables! Combien vous devez la chérir vous-même, puis(|u'elle a tant contribué à votre gloire! Opendant, Monsieur, je ne puis nremj)êcher de faire contre elle quelques vœux , non en faveur d'un monde souvent frivole, qui ne vous offriroit aucun dédommagement des vrais plaisirs que vous auriez perdus , mais en faveur de l'Académie qui vous adopte : vous voyez qu'on s'y occupe de tout ce que vous aimez. Quittez donc quelquefois votre asile pour elle , et vous croirez ne l'avoir pas quille.

Page 1