‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 54 sur 413 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

N'enlends-tu pas le loup huiler pour ce qu'il aime ?

Des cavales sur-Ioul rien n'égale les feux;

Vénus même alluma leurs transporis furieux,

Quand, pour avoir frustré ^^ leur amoureuse ivresse,

Elle livra Glaucus à leur denl vengeresse.

L'impérieux, amour conduit leurs pas errants

Sur le sommet des monls , à travers les torrents :

Sur-toul, lorsqu'aux beaux jours leur fureur se ranime,

D'un rocher solilaire elles gagnent la cime.

Là, leur bouche brûlante, ouverte aux doux zéphyrs,

Reçoit avidement leurs amoureux soupirs :

O prodige 36 inouï ! le zéphyr les féconde.

Soudain du haut des rocs leur troupe vagabonde

Bondit , se précipite et fuit dans les vallons ;

Non vers les lieux blanchis ^7 par les premiers ravous,

Mais vers les champs du nord , mais vers ces tristes plages

Où l'Autan pluvieux entasse les orages.

C'est alors qu'on les voit , dans l'ardeur de leurs feux ,

Distiller en courant l'hippomaue amoureux ;

L'hippomane, filtré par la marâtre impie,

Qui joint au noir poison l'infernale magie.

Mais moi-même où m'entraine , où m'égare l'amour ?

Revenons : le temps vole , et s'enfuit sans retoui".

Après les grands troupeaux, il est temps que je chante Des chè\Tes, des brebis la famille bêlante. O vous, heureux bergers, veillez à leurs besoins; Leur toison et leur lait vous paieront de vos soins. Et moi, puissé-je orner cette aride matière! Des ronces ^8, je le sais , hérissent ma carrière; Mais des sentiers battus je détourne mes pas : Oui , les déserts du Pinde ont pour moi des appas : Dans ces sentiers nouveaux qu'a frayés mon audace,

Quid IvDces Bacchi variae, et genus acre luporum, Atque canum? Quid, quae imbelles dant prœlia cervi? Scilicet acte omues furor est insignis equarum : Et mentcm Venus ipsa dédit, quo tempore Glauci Potniades malis membra àbsurapsere quadri<;ae. Lias ducit amor trans Gargara, transque sonanlcm

^~t° Ascaniura; superant montes, et flumina tranaut. Continuoque, avidis ubi subdita flamma medulUs, Vere magis, quiavere calor redit ossibus, illae Ore omnes versae in Zephyruiii stant rupibus altis, Exceptantque levés auras : et s:rpe sine ullis Conjugiis, vcnto gravidse, mirabile dictu! Saxa per et scopulos et depressas convalles Diffugiunt, non, Eure, tues, neque solis ad ortus. In Boream Caurumque, aut unde nigerrimus Ausler Nascitur, et pluvio contristat frigore cœlum.

280 Hinc demum, bippomanes vero quod nomine dicunt Pastores, lentuin destillat ab inguine virus : Hippomanes, quod sscpe malse légère novercœ, Miscueruntque herbas, et non innoxia verba. Sed fugit interea , fugit irrcparabile tempus , Singula dura capti circumvectamur amore.

Hoc satis armeotis. Superat pars altéra curae, Lanigeros agitare grèges, hirtasque capelias. Hic labor; hinc laudem fortes speratc coloni. ISec sum animi dubius, verbis ea vincerc mi''a\izn

Ï90 Quam sit, et angustis hune addere rébus hoDorem Sed me Parnassi déserta per ardu9 dulcis RapLit amor : juvat ire jugis qua nulla pnorum

Mon œil d'aucun mortel ne reconnoil la trace. Tiens, auguste Paies, viens soutenir mavoLx.

D'aliord ^g, que tes brebis, à couvert sous leurs toits. Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent d'herbage; Qu'une molle fougère et qu'un épais fourrage, Sous leurs corps délicats étendus par ta main , Rendent leur lit moins dur, leur asile plus sain. Les chèvres <o, à leur tour, veulent pour nourriture Des feuilles d'arboisier et l'onde la plus pure : Écarte de leur toit l'inclémence des airs; Qu'il reçoive au midi le soleil des hivers, Jusqu'aux jours où Phéhus, quittant l'urne céleste, Du cercle de l'année achève enfin le reste.

Oui 4 1, comme les brebis , l'humble chèvre a ses droi(£ : Si leur riche toison, pour habiller les rois Aux fuseaux de Milet offre une laine pure, Et du poisson de Tyr boit la riche teinture, La chèvre a des trésors qui ne lui cèdent pas : Ses enfants 42 sont nombreux, son lait ne tarit pas; Et plus ta main avare épuise sa mamelle , Plus sa douce ambrosie entre tes doigts ruisselle. Cependant son époux 4 3 contre l'àpre saison Xous cède ces longs poils qui parent son menton. Le jour 44, au fond des bois, au penchant des collines. Elle vit de buissons, de ronces et d'épines; Le soir, fidèle à l'heure, elle rentre au hameau : Elle-même rassemble et conduit son troupeau; Et, le sein tout gonflé des tributs qu'elle apporte, Du bercail avec peine elle franchit la porte. Soigne-la donc au moins durant les froids hivers, Et tiens sa maison chaude et tes greniers ou%erls.

Mais le printemps renaît 45, et le zéphyr t'appelle:

Castaliam molli dcvertitur orbita clivo.

ISuDc, veneranda Pales, magno nunc ore sonanduin.

Incipiens stabulis edico in mollibus herbam Carpere ovcs, dum mox frondosa reducilur aïstas ; Et miJta duram stipula filicumque maniplis Sterncre subter humum, glacies nec frigida lîcdat Molle pecus, scabiemque ferai turpesque podagras.

^^ Post hinc digressus , jubeo frondcntia capris Arbuta sufficcre, et fluvios praebere récentes; Et stabula a ventis hiberno opponere soli Ad médium conversa diera, quum frigidus olim Jam cadit , extremoque irrorat Aquarius anno. Hae quoque hon cura nobis ieviore tucnda;, Npc minor usus'erit, quamvis Milesia magno Vtllera mutentur Tvrios incocta rubores. Densior hinc soboles, hinc largi copia lactis. Quam magis exhausto spumaverit ubere mulctra,

3io La;ta magis pressis manabuut Cuiuina mammis. Nec minus interea barbas inianaque mcuta Cinvphii tondent hirci , setasque comantes , L'sum in castrorum , et miseris velamina nautis. Pascuntur vero silvas , et summa Lvcœi, Horrentesque rubos, et amantes ardua dumos. Atque ipsîE memores rcdeunt in tecta, suosqiie Ducunt, et gravido superant vix ubere limcn. Ergo omni studio glaciem ventosque nivales, Quo minor est illis curae mortalis egestas,

'*<• Avertcs; victumque feres, et virgea laetiu Pabiila , nec tota claudcs fœnilia bruina.

LES GÉORGIQUES

viens, conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle :

Sors sitôt que l'aurore a rougi l'horizon ,

Quand de légers frimas blanchissent le gazon ,

Lorsque , brillant encor sur la tendre verdure ,

Une fraîche rosée invite à la pâture.

Mais quatre heures après , quand déjà de ses chants 46

La cigale enrouée importune les champs ,

Que ton peuple, conduit à la source prochaine,

Boive l'eau qui s'enfuit dans des canaux de chêne.

A midi, va chercher ces bois noirs et profonds

Dont l'ombre au loin descend dans les sombres vallons ;

Le soir, que ton troupeau s'abreuve et paisse encore.

Le soir rend à nos prés la fraîcheur de l'aurore;

Tout semble ranimé, gazons, zéphyrs, oiseaux :

Rossignols dans les bois , alcyons sur les eaux.

Selon les lieux pourtant ces lois sont différentes : Vois les bergers d'Afrique et leurs courses errantes ; Là, leurs troupeaux épars, ainsi que leurs foyers, Et paissant au hasard durant des mois entiers. Soit que le jour renaisse ou que la nuil commence , S'égarent lentement dans un désert immense : Leurs dieux, leur chien, leur arc, leurs pénales roulants. Tout voyage avec eux sur ces sables brûlants. Telle de nos Romains 4? une troupe vaillante Marche d'un pas léger sous sa charge pesante. Et , traversant les eaux , franchissant les sillons , Court devant l'ennemi planter ses pavillons.

Mais aux champs 48 où l'Isler roule ses flols rapides , Aux liords du Tauais et des eaux Méotides, Aux lieux où le Rhodope, après un long détour, Termine vers le nord son oblique retour,

At vero, Zcphyris quum lœta vocantibus sestas In saltiis iilruraque gregem atque io pascua mittet; Luciferi piirao cura sidère frigida riira Carpamus , dura mane novura, dura gramlna canent. Et ros in tcnera pccori gratissinius heiba. Inde , ubi quarta sitira cœli collcgerit hora , Et cantu querulae rumpent arbusta cicadae. Ad puteos avit alla grèges ad stagna jubelo 33o Currentem ilignis potare canalibus undam ; jEstlbus at mediis urabrosam exquirere vallcm , Sicubi magna Jovis antique robore quorcus Ingénies tendat ramos , aut sieubi nigrum llicibus crcbris sacra neiuus accubct ua:bra. Tum tenues dare rursus aquas, et pasccre rursus Solis ad occasum , quum frigidus aéra vesper Tempérât, et sallus reficit jam roscida luna , Litoraque alcvonen résonant , et acanthida dumi.

Quid tibi pastores Libyae , quid pascua versu 3i° Prosequar , et raris habitata mapalia tectis?

Sœpe diem noctemquc, et totum ex ordine mensera , Pascitur , itque pecus longa in déserta sine uliis Hospitiis; tantura campi jacel! Omnia secura Armcntarius Afer agit, tectumque , Laremque, Armaque, Amyclaeumque canem, Cressamque pharelram. Non secus ac patriis acer Romanus in armis Injuste sub fasce viam quum carpit, et hosti Ante exspectatum positis stat in agnune castris.

At non, qua Scythia; gentes , Ma;otiaque unda, 35o Turbidus et torqucns ilaventes llisler arenas,

Quaque redit médium Rhodope porrecta sub axem.

Aucun troupeau ne sort de son étable obscure : Là les champs sont sans herbe et les bois sans verdure; Là le temps l'un sur l'autre entasse les hivers : L'œil ébloui n'y voit que de brillants déserts, Que des plaines de neige ou des rochers de glace, Dont jamais le soleil n'effleura la surface : Des frimas éternels el des brouillards épais Eteignent tous ses feux, émoussent tous ses traits; Et, soit que le jour naisse, ou qu'il meure dans l'onde, La nature y sommeille en une horreur profonde : Là le fleuve en courant sent épaissir ses eaux; Des chars osent rouler où voguoient des vaisseaux : Plus loin un lac entier n'est plus qu'un bloc de glace ; La laine sur les corps se roidit en cuirasse; La hache 49 fend le vin ; le froid Ijrise le fer, Glace l'eau sur la lèvre et le souffle dans l'air. Cependant sous les flots de la neige qui tombe La foible brebis meurt, le fier taureau succombe, Les daims sont engloutis, et le cerf aux abois Découvre à peine aux yeux la pointe de son bois. Contre ces animaux, désormais moins agiles, Les rets sont superflus, les chiens sont inutiles : Tandis que, rugissant dans leurs froides prisons, Ils soulèvent en vain le fardeau des glaçons. Le barbare les perce, et, mugissant de joie, Dans ses antres profonds court dévorer sa proie.

C'est là que ces mortels dans d'immenses brasiers Entassent des ormeaux et des chênes entiers; Là , brute comme l'ours qui fournit sa parure 5t>, Dans un morne loisir toute une horde obscure Abrège par le jeu la longueur des hivers,

Illic clause tenant stabulis armenta: neque ullse

Aut herbx campo apparent aut arbore frondes ;

Sed jacet aggeribus niveis inl'ormis et alto

Terra gelii laie , scplemquc assurgit in ulnas.

Semper bieras , semper spirantcs frigora Cauri :

Tum sol pallentes haud unquam disculit urabras,

Nec quum invectus equis altum petit œlhera , nec quum

Prxcipitcm Oceani rubro lavit œquore currum.

3Go Concrescunt subitœ eurrenti in flumine crustae; Undaque jam tergo ferratos sustinet orbes , Puppibus illa prius patulis , nunc hospita plaustris. jEraque dissiliunt vulgo, vestesque rigescunt Induise, caeduntque securibus humida vina. Et totœ solidam in glaciem vertcrc lacunœ , Sliriaquc impcxis induruit horrida barbis. Inlerea toto non sccius acreninguit; Intercunt pecudes , slanl circumfusa pruinis Corpora magna boum ; confertoque agmine ccrvi

370 Torpent mole nova, et suramis vix cornibus exstant. Hos non iramissis canibus , non cassibus ullis , Puniceseve agitant pavidos forraidiue pennœ; Sed frustra oppositum trudentes pectore montera Corainus obtruncant ferro , gravitcrque rudentes Cœdunt , et magno laeti clamore reportant. Ipsi in defossis specubus secura sub alla Otia agunt terra, congcstaque robora, totasque Advolverc focis ulmos, ignique dedere.

Hic noclera ludo ducunt, et pocula lœti

38o Fermento atque aeidis imitantur vitea sorbis. Talis Hyperboreo septem subjeeta Trioni

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