‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 63 sur 413 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

1 Et toi de qui la main vint m'ouviir la banière.

J'ai rapproché dans le texte et dans ma traduction ces deux invocatious, que d'habiles commentateurs ont cru avoir été mal-à-propos séparées.

2 Les uns, sans implorer des soins infructueux.

11 y a dans le texte, nullishominum cogentibus, ipsce sponte sua veniunt. Quelques commentateurs ont faussement accusé Virgile en cet endroit d'une erreur de physique. Virgile veut dire qu'il y a des arbres qui viennent, non pas sans semence, mais seulement sans avoir été semés de mains d'homme. 11 est ridicule d'imaginer que Virgile et les Romains, qui vivoient si habituellement à la campagne, et qui observoient si bien la nature, aient méconnu les siliqucs du genêt, les chatons du saule, du peupliej-, de l'osier, lesquels sont d'autant plus apparents , que les fleurs paroisseut avant les feuilles, et ornent la nudité de l'arbre avant qu'il ait recouvré Sti verdure.

3 D'autres furent semés...

11 y a dans le texte , posito de seinine. Le mot posUo éclaircit ce que j'ai dit plus haut'; il signifie une semence déposée, non par le hasard, mais par l'homme.

4 Ainsi le cerisier aime à voir sous son ombre SVlever ses enfants,...

Le cerisier étoit un arbre nouveau parmi les I\omains du temps de Virgile. Pline nous apprend que Lucullus le transporta du Pont en Italie , après la défaite de Milhridate.

5 Tels, sans les soins de l'art, d'elle-même autrefois La nature enfanta les vergers et les bois.

Virgile a marqué les trois manières naturelles dont les arbres peuvent naître, ou d'une semence que le hasard a fait germer, ou d'une semence déposée par l'homme, ou enfin de rejetons : maintenant il va parler des manières artificielles de multiplier les arbres.

6 Un aride olivier, surpassant ces prodiges.

Des éclats d'un vieux tronc pousse de jeunes tiges.

Lacerda assure qu'il a clé témoin de cette reproduction merveilleuse en Espagne, où il écrivoit son commentaire sur Virgile. On a remarqué près d'OUioule , qui est à une lieue de Toulon, et sur la route de Toulon à Hières, que la plupart des oliviers sont des rejetons des anciennes tiges qui moururent dans l'hiver de 1709.

7 Couvrons de pampre Ismare, et Taburne d'olives.

L'Ismare est une montagne de la Thrace, et le Tahume une montagne de la Campanic. La première étoit fertile en excellents vins; la seconde en oliviers. On la nomme aujourd'hui Taburo.

6 L'arbre né de lui-même...

Virgile, après avoir décrit les manières naturelles et artificielles dont se multiplient les arbres, revient maintenant à

ceux qui naissent naturellement , et nous apprend comment l'art peut les rendre fertiles.

9 Mais chacun d'eux exige un art qu'il faut connoître.

Virgile , après avoir dit comment il faut perfectionner les arbres nés naturellement, revient aux moyens artificiels, et nous apprend lequel de ces movens convient plus particulièrement à chaque espèce d'arbres : ainsi les uns veulent être provignés, d'autres transplantés, d'autres greffés.

10 De tronçons enfouis l'olivier veut renaître.

Columelle a dit de même, Melius Iruncis quam plantis olivetum constiCuitur. J'ai rendu truncis par tronçons, parce qu'en latin truncus ne signifie pas seulement le corps, mais encore les différentes parties d'un arbre; et Columelle l'emploie dans ce sens. Truncus dans ce vers est opposé à propagine.

11 D'un rameau sort un myrte agréable à Vénus.

Il y a dans le texte solido de robore , qui veut dire , je crois, une forte branche. Au reste, tout ce morceau est différemment interprété par les différents commentateurs. Quelques agriculteurs assurent, contre le sentiment de Virgile, que le chêne, le sapin, le palmier, ne peuvent venir que de semence. Cependant il ne faut pas accuser trop légèrement Virgile d'erreur; il vaut mieux croire que la différence de climat et de culture a fait regarder mal-à-propos comme impossible ce qui étoit praticable chez les Romains.

12 L'arbre de Jupiter, celui du fils d'.\lcmene....

Le premier de ces arbres est le chêne, cl le second le | euplier. Virgile a dit dans une de ses églogues :

Populus Alcidae gratissima.

13 D'autres seront greffés...

Ce morceau a été très critiqué pour la partie agronomique. On prétend qu'on ne peut greffer un arbre que sur un arbre de la même espèce; qu'un frêne ne peut pas porter de poires, ni un orme de glands. Plusieurs expériences récentes prouvent le contraire, et justifient Virgile. La seule difficulté qui s'oppose à cette alliance d'arbres de différentes espèces, c'est que la sève est plus hâtive dans les uns, et plus tardive dans les antres. Si donc on peut accélérer on retarder la sève dans les sujets selon le besoin , leur union deviendra possible : or c'est ce qu'on a pratiqué souvent avec succès.

14 Sur les planes stériles

Le platane est ainsi appelé de TAa-rj; , large, à cause de la largeur de ses feuilles. Les anciens avoient pour cet arbre une espèce de vénération, jusqu'à l'arroser de vin.

i3 Le liètre avec plaisir s'allie au cliâtaignier.

Cet endroit a fort embarrassé les commentateurs. Comme il est naturel de greffer un arbre précieux sur un arbre qui l'est moins, ils ont cru qu'il étoit ridicule de vouloir enter le hêtre sur le châtaignier; en conséquence, au lieu de lire caslaneœ fagos , ils ont altéré le texte pour former un sens. Deux passages de Pline prouvent qu'ils ont eu tort de supposer que le fruit du châtaignier chez les Romains étoit plus estimé que celui du hêtre : dans l'un de ces passages, il senible s'étonner que la nature ait pris soin d'armer d'épines un fruit aussi commun que la châtaigne; dans l'autre il parle du glaud du hêtre comme d'un fruit ti'ès doux, qui nourrit même les habitants de Chio durant un long siège. Cet arbre jouis* soit d'une grande vénération parnii les Romains ; ils se servoicut de sou bois pour les vases des sacrifirc:, et de son

NOTES DU LIVRE II

fiiilt pour la imiiluciiic. 11 est dune naturel de croii'C que Virgile veut parler ici du hèlrc ente sur le châtaignier.

iC Le poiiicr de sa (leur blanchit souvent le frêne.

Il y a dans le texte orniis. Un habile botaniste anglais sonpconne que Vornus est cette espèce de frâie d'où l'on recueille la manne dans la Calabre, et qu'on a nomme fraxinus rotoiidiore folio; ce qui s'accorde d'ailleurs avec nn passage de Pline.

17 Tantôt, dans l'endroit même où le bouton vermeil...

Nos agriculteurs, au lieu de faire l'incision dans le bouton , la font au-dessus et au-dessous.

18 Un tronc, dont aucun nœud ne hérisse l'écorce...

ColumcUe a dit de même : Ea parte qua maxime nititîa et sine cicatrice ( est arhor ). Virgile ne parle ici que de deux manières d'enter : nous en avons plusieurs autres, qu'on peut lire dans les livres d'agriculture.

19 Le même arbre d'ailleurs diversement produit...

Nous avons vu jusqu'à présent comment la nature et l'art multiplient les arbres. Virgile, dans la seconde partie, traite de la diversité des espèces. Dans cette énuniération il parle, 1° des arbres des champs; 2" de ceux des jardins; 3" enfin des vignobles.

20 La race des lotos....

11 y avoit un arbre et une herbe appelés lotos par les anriens. Homère peint les chevaux d'Achille se nourrissant d'une herbe qui porloit ce nom. Elle venoit abondamment sur les bords du Ml. Si on en croit Prosper Alpin, qui avoit voyage dans l'Egypte, cette plante ressemhloit assez à notre nénufar, njmpliœa alla majnr. Le lotos, arbre dont Virgile parle ici, a donné son nom à un peuple qui vivoit de ses fruits, comme nous l'apprend Homère. Selon Thénphraste, cet arbre éloit un peu. moins grand que le poirier; ses feuitlcs ctoient dentelées sur les bords, et semblables à celles de l'itex ou chêne vert. Pline traduit Théophraste presque mot pour mot : seulement il ajoute que cet arbre ctoit très commun en Italie, où il avoit dégénéré. Plusieurs botanistes ont cru le reconnoitre dans l'alizier, et il est vrai que les feuilles de celui-ci sont dentelées; mais il faut avoir bien de l'imagination pour leur trouver de la ressemblance avec celles de l'ilcx : d'autres ont pensé, avec plus de probabilité, que le lotos des Lotophages est ce que nous appelons zizjphus on jujubier. Ses feuilles ont un pouce et demi de longueur et un pouce de largeur; elles sont d'un vert très-vif, et dentelées par les bords, et par conséquent ressemblent bien plus aux feuilles du chêne vert, que celles de l'alizier : ses fruits ont la forme et la grosseur de l'olive; leur chair est d'un goût agréable : ce qui s'accorde avec ce qu'Homère a dit du lotos, ^O.vri^i-M icofTOv. On envoie ces fruits secs d'Italie.

Virgile donne au cyprès l'épi^hète Idœis. 11 y avoit deux monts Ida; l'un en Phrygie, et l'autre en Crète. C'est du second qu'il est question ici. Pline l'appelle la patrie du cvprès; et Théophraste prétend qu'il n'y avoit qu'à remuer la terre pour y faire naître cet arbre, que les anciens consacroient à la tristesse et à la mort.

21 L'olive, ainsi qu'au goût, est différente aux ycm.

Virgile nomme trois sortes d'olives: orchades ou orchites,

de ôp/i;, testiculas, parce qu'elles étoient rondes; radios ,

j>arce qu'elles avoient la foirac d'une navette; pausia, du

mot pavire , qui veut dire hroyer, parce que, si l'on en croit

Columcllc, cette dernière espèce étoit celle qu'on broyoit pour . exprimer l'huile.

22 La poire est distinguée , ici par sa grosseur...

Comme Virgile a nommé trois sortes d'olives, il nomme trois sortes de poires : 1° Crusturnia , de Crustumium, ville de Toscane : 2" Sjria, qu'on nomraoit autrement Tarentina , parcequ'elles avoient été transportées de Syrie à Tarente ; 3° f olema , parce qu'elles remplissent la paume de la main, •volam manus. Le P. Larue croit que la première espèce est la poire-perle ; la seconde , la bergamote ; la troisième , le bonchrétien : mais la différence de climat et de culture , et l'éloignement des temps , ne nous permettent guère que des conjectures sur ce que pouvoient être ces fruits chez les Romains. Je crois qu'on me pardonnera de n'avoir pas hérissé mes vers de tous ces noms latins.

23 La grappe de Lcsbos rampe sur les coteaux.

Il y a dans le texte Methjmnœo. Mélhymna étoit une ville de rile de Lesbos , dans la mer Egée.

Thasc étoit une île de la même mer. Il est probable que le vin Maréotide étoit du vin d'Egypte, près du lac Maréotis. Horace, en parlant de Cléopâtre, à\i:nientemque lymphalam Mareotico redegit in veros timorés.

On ignore d'où vient le nom psithia : on sait seulement qne le raisin de cette vigne se séchoit au soleil ou au feu, et qu'on en exprimoit le vin cuit : dans quelques-unes de nos provinces inéridionales on fait encore de cette sorte de vin. Les Latins appeloient ce raisin passant , du mot pati, parce qu'il souffroit le soleil et le feu.

Lageos vient, dit-on, de XœYuoç, lièvre, parce que ce vin en avoit la couleur. Pline nous apprend que c'étoit chez les Romains un vin étranger, ainsi que le vin de Thase et de Maréotide.

Preciœ veut dire, si l'on en croit Servius, du raisin précoce, du vaot prœcoquœ.

Le vin de Rhétie se recueilloit sur les confins de l'Italie. Auguste, dit Suétone, l'aimoit beaucoup : cela n'empêche point Virgile de le mettre bien au-dessous du Falerne. Sous quelques empereurs peut-être en auroit-il coûté la vie à quiconque auroit osé ne mettre qu'au second rang le vin favori de l'empereur.

Falerne étoit une montagne de la Campanie où l'on recueilloit cet excellent vin tant vanté par les poètes. Je suis surpris que Virgile n'ait point parlé du Cécube, si célébré par Horace. Virgile appelle Xkmmkç. firmissima, c'est-à-dire un vin qui a du corps et qui se soutient long-temps; Columelle lui donne le même éloge.

Le Tmole, qui étoit fertile en safran, l'étoit aussi en excellent vin. On voit à Pouzzole une base dédiée à Tibère, sur laquelle sont quatre figures en bas-relief, représentant quatre provinces d'Asie avec leurs attributs, et le nom des figures au bas de chacune. Le Tmole y est représenté en Bacchus , sans doute à cause de l'abondance et de la bonté de son vin. Dans la collection de milord Pembrock il y a un buste du Tmole couronné de raisins et de pampres. Canini , dans son Iconographia , a fait graver une médaille qui représente un vieillard couronné aussi de raisins, avec ce mot T|iûXo;; sur le revers est une figure qui tient dans sa main droite un vase incliné, avec cette inscription Sap Siavoiv , p.aree que le mont TmoUis étoit près de la ville de Sardes. Tous ces monuments prouvent combien le vin qu'on y recueilloit étoit estimé. Je ne doute pas que nos peintres et nos

NOTES DU LIVRE il.

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