BUFFON
tô II a le ventre court , l'encolure hardie , Une tête effilée , une croupe arrondie.
" La tète du cheval doit être menue, étroite, décharnée " et sèche : c'est une partie essentielle de la beauté du cheval. •> (S01.1.EYSEL. )
« La croupe doit être large et ronde, etc. De la dernière « côte jusqu'à l'os de la hanche , qui est proprement les flancs, « il doit v avoir peu de distance. » (^Idern. )
17 Que du clairon bruyant le sot> guerrier l'éveille, Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.
Celte peinture pleine de vivacité est cependant inférieure à celle de Job : elle a été citée si souvent, qu'il est inutile de la rapporter ici : mais je crois qu'on retrouvera avec plaisii
NOTES DU LIVRE lll.
cette magnifique description du cheval par M. de Buffon, qui est véritablement poëte en cet endroit.
« La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite « est celle de ce fier et fougueux animal , qui partage avec " lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats. Aussi " intrépide que son maître , le cheval voit le péril et l'af- « fronte; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche, « et s'anime de la même ardeur; il partage aussi ses plaisirs; « à la chasse, aux tournois, à la course, il brille, il étincelle. « Mais docile autant que courageux, il ne se laisse point em- « porter à son feu, il sait réprimer ses mouvements : non seu- « lement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il «semble consulter ses désirs, et, obéissant toujours aux « impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère ou •< s'arrête, et n'agit que pour j satisfaire. C'est une créature « qui renonce à son être pour n'exister que par la volonté -« d'un autre, qui sait même la prévenir; qui,parlaprompti- " tude et la précision de ses mouvements, l'exprime et l'exc- « cute ; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant « qu'on veut; qui, se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, « sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour « mieux obéir. »
i8 Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.
« Pline fait une assez bonne remarque sur les oreilles d'un « cheval; car il dit que, par le mouvement de ses oreilles, « on peut juger de son intention et de son courage. » (Soi/-
LETSEL. )
19 Son épine se double et frémit sur son dos.
<t Un cheval doit avoir les reins doubles , qui est lorsqu'il " les a un peu plus élevés aux deux côtés qu'au milieu du « dos ; et passant la main tout au long de l'épine , on la trouve « large, bien fournie, et double par le canal qui s'y fait. »
(SOLLEYSEL.)
20 Tel , dompté par les mains du frère de Castor...
Plusieurs commentateurs ont accusé Virgile en cet endroit d'un manque de mémoire ; ils prétendent que c'étoit Castor lui-même qui avoit dompté Cyllare, et non PoUux, qui ne raanioit que le ceste. Un autre commentateur, après avoir rapporté une foule de passages contre Virgile, en entasse une multitude d'autres en sa faveur, et le juge contradictoirement. Je fais grâce au lecteur de cette érudite plaidoirie.
21 Tel Saturne , surpris dans un tendre larcin , En superbe coursier se transforma soudain.
Saturne fut surpris avec Phillyre, fille de l'Océan, par Rhéa sa femme : pour échapper à ses reproches, il se sauva sous la figure d'un cheval.
21 Et sur-tout dans la lice observe son ardeur. Le signal est donné...
Cette description épisodique d'une course de cheval est pleine de force et de verve, et faite à grands traits, comme tout ce qu'écrivoient les anciens. 11 semble cependant qu'on pourroit reprocher à Virgile d'avoir beaucoup parlé des conducteurs, et presque point des chevaux. Au reste , jec rois qu'on a mal entendu cet endroit. 11 me semble que la conjonction quum porte sur tout ce morceau, composé de neuf vers: « Ne voyez-vous pas leur ardeur, dit Virgile, lorsque les chars s'élancent de la barrière, lorsque les jeunes conducteurs palpitent de crainte et d'espoir , qu'ils frappent leurs coursiers , qu'ils lâchent les rênes , etc. ? » en sorte que ce qu'on croyoit faire plusieurs phrases principales n'en fait
qu'une seule', composée de phrases incidentes. Alors il me semble qu'il est plus aisé de justifier Virgile , puisqu'cn adoptant cette construction, il ne parle des conducteurs qu'incidemment.
On sait que ce morceau est imité d'Homère ; mais avec quelle supériorité! Il n'y a pas un trait que Virgile n'ait fortifié et embelli. On ne porteroit pas le même jugement si on lisoit ce morceau d'Homère dans Pope. Peut-être le traducteur est-il supérieur en cet endroit au poëte latin et au poète grec, parce qu'il a rassemblé dans sa traduction les beautés de l'un et de l'autre , et leur en a prêté de nouvelles.
23 Erichthon le premier, par un effort sublime, Osa plier au joug quatre coursiers fougueux.
Cicéron , dans le troisième livre de Natura Deorum , attribue cette invention à la quatrième Minerve. Newton croit qu'Érichthon étoit le même qu'Érechthée. 11 est plus probable qu'il s'agit ici d'Érichthon , fils de Dardanus et père de Tros, parce que Pline le nomme parmi les Phrygiens auxquels il fait honneur d'avoir su atteler à un char plusieurs chevaux,
24 Sitôt que les tendres désirs
Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs...
11 y a dans le texte, ubi concubitus primas jam nota voliiptas sollicitât. Primas (Xjam «oia semblent se contredire. Je crois que Vii'gile veut dire qu'elles connoissent ce plaisir par l'instinct du désir; alors il n'y a plus de contradiction,
25 Des routes de l'amour l'embonpoint inutile...
Conune Virgile, en parlant de la terre dans le deuxième livre, embellit sa poésie d'images prises de la génération, ici il voile modestement le précepte de l'accouplement par des expressions empruntées du labourage. En général, il semble que la poésie soit une transposition, une métonymie continuelle.
26 Vole un insecte affreux...
Varron l'appelle tabanus , d'où vient notre mot taon.
M. Vallisnieri, dans son Histoire des Insectes, nous donne la description de celui-ci. « C'est, dit-il, un insecte volant assez semblable au frelon , sans aiguillon et sans trompe à la bouche : il a deux ailes membraneuses avec lesquelles il fait un horrible bourdonnement : son ventre est terminé par trois longs anneaux, du dernier desquels sort un aiguillon terrible; cet aiguillon est composé d'un tube d'oii sortent ses œufs , et de deux tarières qui préparent au tube un chemin pour pénétrer dans la peau des bestiaux : ces tarières sont armées de deux petits dards qui ont une pointe pour percer, et un tranchant pour fendre. De leur aiguillon , ainsi que de celui des abeilles , sort une liqueur venimeuse qui enflamme et irrite les fibres, et produit une tumeur dans la peau des animaux blessés. Souvent un œuf reste déposé dans cette tumeur, où se forme un ver qui se nourrit du suc des fibres blessées : il y demeure enfermé neuf ou dix mois ; et lorsqu'il a pris toute sa croissance, il sort de la peau , se glisse dans quelque trou, y reste quelque temps dans l'état de chrysalide , et s'échappe enfin sous la forme de l'insecte qui l'a produit. » M. Vallisnieri rapporte plusieurs effets surprenants de la terreur qu'inspirent aux animaux leur bourdonnement et leur piqûre : il remarque aussi qu'on ne trouve jamais ces insectes dans les jambes des animaux, ni dans aucun des endroits oii ils peuvent atteindre avec leur langue ou leur queue.
27 Et le reste au hasard bondira dans les prés...
J'ai suivi dans ma traduction la foule des traducteurs. Voici un autre sens que je propose. Virgile distingue les trou-
NOTES DU LIVRE III
peaui nouveau-nés en trois classes : i" cem qui doivent repeupler le troupeau ; 2° ceux qui seront réserves pour les sacrifices; 3" ceux qui sont destinés au labourage. Ceux des deux premières classes , dit-il , peuvent paître et s'engraisser en liberté; pour ceux de la troisième, il faut les former de bonne heure au labourage. Ce sens est, je crois, le véritable. Drvden a traduit ces vers sur l'éducation des jeunes taureaux de la manière la plus ridicule : il les envoie à l'école, leur interdit de voir les exemples corrompus du monde, et leur donne des préceptes de morale.
28 Tel le fougueux époux de la jeune Orytliie Vole...
Virgile compare la vitesse du cheval qui galope au souffle rapide de l'Aquilon : de même que l'un ne fait qu'effleurer dans son vol les moissons, les forêts, les champs, et la mer; l'autre, dans sa course, touche à peine la terre. Cette comparaison offre au premier coup d'oeil quelque chose de vague : et telles sont assez souvent les comparaisons employées par les poètes anciens; ils ne cherchent pas des rapports exacts et suivis entre les objets comparés, comme nos auteurs modernes; Us se proposent moins d'éclaircir leur pensée que de l'embeUir : aussi prennent -ils toujours leurs comparaisons dans quelque grand effet de la nature. Les nôtres sont plus ingénieuses en général , plus immédiates , mais moins pittoresques et moins riches.
ig Ou , plus utile encor dans les champs de la guerre , Sous de rapides chars faire gémir la terre.
Il y a dans le texte, Belgica vel molli melius feret esseda collo. Vesseduni étoit tantôt une voiture destinée aux vojages, tantôt un char guerrier : les Belges en imaginèrent les premiers l'usage; ce qui lui fait donner par Virgile le nom de Belgica.
3o Ne l'engraisse sur-tout qu'après l'avoir dompté. Tout cela (les exercices du manège) doit se faire avant que les jeunes chevaux aient changé de nourriture; car quand ils sont une fois ce qu'on ap]ie\\e engrenés , c'est-à-dire lorsqu'ils sont au grain et à la paille, comme Us sont plus vigoureux, on a remarqué qu'ils étoieut aussi moins dociles, et plus difficUes à dresser.
3i TranquUle, elle s'égare en un gras pâturage. J'ai tâché, en multipliant les a dans ce vers, de rendre quelque chose de la douce harmonie du vers latin , qui peint si bien la génisse errant paisiblement :
Pascitur in magna silra formosa juvenca. Ses superbes amants s'élancent pleins de rage , lUi alternantes multa vî praelia miscent.
QueUe différence entre la douceur du premier vers et l'àpreté du second !
3x Tel , par un pli léger ridant le sein de l'onde , Va flot...
Cette comparaison est dans le même goût que celle dont j'ai parlé plus haut : il faut de l'attention pour eu voir la justesse. Virgile compare le taureau qui recouvre iusensiblemcnt sa force et son courage, et va enfin attaquer son ennemi, à un flot qui s'enfle et se gonfle peu à peu, et va fondre avec impétuosité sur le rivage.
33 Que n'ose un jeune amant qu'un feu bi-ùlant dévore!
VirgUe fait ici allusion à l'histoire de Léandre, qui passoit un bras de mer pour aller trouver Héro son amante. Drvden a traduit ce passage sans goul. Tandis que Virgile semble
parler en général des effets effrayants de l'amour, et se contente de faire allusion à l'histoire de Léandre qu'il ne nomme p.as, le traducteur anglais conte froidement et directement cette aventure.
34 Vois combattre Is iyijx , le cliîen , le cerf lui-mème.
Trob sortes d'animaux traînent , selon les poètes , le char de Bacchus ; le tigre , le léopard , et le Ivns. Voici les marques qui distinguent ces trois animaux. Le tigre est aussi gros et même plus gros que le lion ; son poU est marqué de longues raies. Le léopard est plus petit que le tigre, et marqué de taches rondes. Le Ivnx est rougeàtre comme le renard, el taché de blanc; ses yeux sont extrêmement vifs et brillants.
Le cerf est aussi furieux, aussi hardi, lorsqu'U est en chaleur, qu'U est timide dans les autres temps.
35 Quand , pour avoir frustré leur amoureuse ivresse , Elle livra Glaucos à leur dent vengeresse.
Il V a dans le teste, Glauci Potniades malis membra ah' siimpsere quadrigœ. Potnie étoit une vUle de Béotie près de Thcbes. Glaucus , né dans cette ville, empêcha quatre cavales de s'accoupler , pour les rendre plus légères à la course. Vénus, dit-ou, le punit de les avoir soustraites à ses lois, en inspirant à ces animaux une rage amoureuse si violente qu'ils déchirèrent leur maître.
3G 0 prodige inoui 1 le zéphyr les féconde.
Une foule d'auteurs anciens attestent cette fécondation merveilleuse. Columelle en parle comme d'un fait connu et avéré. 11 ajoute que le fruit des cavales , ainsi fécondées par le vent, ne vit pas plus de trois ans. Quoique la nature soit infiniment variée dans ses opérations, et même dans ses jeux, tout porte à croire que les anciens ont été trop crédules à cet égard.