‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 68 sur 413 · Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons · texte numérisé non relu

Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons

Virgile en cet endroit n'a fait que mettre en vers la prose d'.\ristote. Voilà où en sont réduits les poètes , toutes les fois qu'il s'agit de matières philosophiques: trop occupés de l'art des vers pour observer par eux-mêmes, ils adoptent les svstèmes des philosophes qui ont le plus de vogue : aussi ne doit-on mettre sur leur compte ni les vérités ni les erreurs; les unes et les autres sont de leur siècle et de leur pays.

38 Des ronces , je le sais , hérissent ma carrière.

Ce morceau est imité d'un passage de Lucrèce, qui vaul bien les vers de VirgUe, sinon pour l'harmonie, du moins pour la beauté des images. Un poète français qui écriroit aujourd'hui un poème sur l'agriculture pourroit dire la même chose que VirgUe.

39 D'abord , que tes brebis , à couvert sous leurs toits , Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent d'herbage.

« On les nourrit pendant l'hiver, àl'étable, de son, de na- « rets, de paUle, de luzerne, de sainfoin, de feuilles d'orme, « de frêne , etc. On ne laisse pas de les faire sortir tous les « jours, à moins que le temps ne soit fort mauvais; mais c'est « plutôt pour les promener que pour les nourrir. « (Bcffos. )

40 Les chèvres , à leur tour , veulent pour nourriture Des feuiiles d'arboisier, et l'onde la plus pure.

« On ne les laisse pas sortir pendant les neiges et les fri- « mas ; on les nourrit à l'étable, d'herbes, et de petites hrzn- « ches d'arbres cueillies en automne, ou de choux, denavels, « et d'autres légumes. » (Buffos.;

41 Oui , comme les brebis, l'humble chèvre a ses droits.

Rien de si agréable que cet éloge de la chèvre. Virgile sait

sas

NOTES DU LIVRE IIÎ

nous intéresser à cet animal , que nous regardons comme un <les plus vils. M. de Buflou semble avoir dérobé à Virgile son secret; tant il a su relever par son style enchanteur les mœurs "A les opérations des animaux ! On lira sûrement avec plaisir ce parallèle qu'il fait de la chèvre et de la brebis.

« La chèvre a de sa nature plus de sentiment et de res- <' source que la brebis : elle vient à l'homme volontiers, elle <. se familiarise aisément; elle est sensible aux caresses, et ca- « pabk d'attachement; elle est aussi plus forte, plus légère, « plus agile et moins timide que la brebis; elle est vive, ca- ■■ pricicuse, lascive et vagabonde : ce n'est qu'avec peine qu'on •■ la conduit et qu'on peut la réduire en troupeau; elle aime à « s'écarter dans les solitudes, à grimper sur les lieux escarpés; « à se placer, et même à dormir, sur la pointe des rochers et c< sur le bord des précipices : elle cherche le mâle avec em- « pressemeut, elle s'accouple avec ardeur, et produit de très- « bonne heure : elle est robuste, aisée à nourrir; presque X toutes les herbes lui sont bonnes, et il y en a peu qui l'in- « commodent. Le tempérament, qui, dans tous les animaux, <■ influe beaucoup sur le naturel, ne paroit cependant pas dans « la chèvre diflérer essentiellement de celui de la brebis. Ces «• deux espèces d'animaux, dont l'organisation intérieure est « presque entièrement semblable, se nourrissent, croissent et « multiplient de la même manière ; et se ressemblent encore t< par le caractère des maladies, qui sont les mêmes, à l'ex- « ception de quelques-unes auxquelles la chèvre n'est pas su- « jette. Elle ne craint pas, comme la brebis, la trop grande t< chaleur ; elle dort au soleil et s'expose volontiers à ses rayons « les plus vifs sans en êti-e incommodée , et sans que cette arc< deur lui cause ni étourdissement ni vertiges : elle ne s'effraie « point des orages, ne s'impatiente pas à la pluie; mais elle ■< paroit être sensible à la rigueur du froid. Les mouvements « extérieurs, lesquels, comme nous l'avons dit, dépendent « beaucoup moins de la formation du corps que de la force et « de la variété des sensations relatives à l'appétit et au désir, « sont par cette raison beaucoup moins mesurés, beaucoup « plus vifs dans la chèvre que dans la brebis. L'inconstance de « son naturel se marque par l'irrégularité de ses actions : elle « marche, elle s'arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s'ap- «< proche, s'éloigne, se montre, se cache ou fuit comme par « caprice, et sans autre cause déterminante que celle de la vi- « vacité bizarre de son sentiment intérieur; et toute la sou- « plesse des organes, tous les nerfs du corps, suffisent à peine « à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements, qui lui « sont naturels. »

42 Ses enfants sont nombreux , son lait ne tarit pas.

« Les chèvres peuvent s'accoupler et produire dans toutes « les saisons.

a La chèvre fournit du lait comme la brebis, et même en K plus grande abondance.

« Son lait est plus sain et meilleur que celui de la brebis : « il est d'usage dans la médecine; il se caille aisément, et l'un €< en fait de très-bons fromages.

« Les chèvres se laissent téter aisément, même par les en- « fants, pour lesquels leur lait est une très bonne nourriture. « Elles sont, comme les vaches et les brebis, sujettes à être « tétées par la couleuvre, et encore par un oiseau connu sous « le nom de tète-chtvre , ou crapaud a'olant, qui s'attache ■1 à leur mamelle pendant la nuit, et leur fait, dit-on, perdre « leur lait. » ( Buffuk.)

43 Cependant sou i^poiu contre l'àpre saison

Nous cède ces longs poils qui parent son menton.

Les anciens, comme on voit, ne tiroicnt pas autant de parti du poil de chèvre que nous. Les étoffes faites de cette manière sont une des plus grandes richesses des manufactures de Flandre et de Picardie.

44 Le jour, au fond dos bois, au penchant des collines, Elle vit de buissons , de ronces , et d'épines.

« Elles aiment mieux les lieux élevés , et les montagnes « même les plus escarpées ; elles trouvent autant de nourriture « qu'il leur en faut dans les bruyères, dans les terrains in- « cultes et dans les terres stériles.

« L'âne et la chèvre ne demandent pas autant de soins que « le cheval et la brebis; par-tout ils trouvent à vivre, et brouci tent également les plantes de toute espèce, les herbes gros- « sières , les arbrisseaux chargés d'épines ; ils sont moins alTcetés « de l'intempérie du climat; ils peuvent mieux se passer du « secours de l'homme : moins ils nous appartiennent, plus ils « semblent appartenir à la nature. » (Buffon.)

45 Mais le printemps renaît , et le zéphyr t'appelle : Viens; conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle. Sors sitôt que l'aurore a rougi l'iioriicn ,

Quand de légers frimas blanchissent le gaion ; Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure. Une fraîche rosée invite à la pâture.

RL de Buffon n'est point ici d'accord avec Virgile. La chèvre, selon lui, doit sortir de grand matin. L'herbe chargée de rosée fait grand bien aux chèvres; mais il la croit nuisible au\ brebis.

46 Quand déjà de ses rhants

La cigale enrouée importune les champs.

Le chant des cigales n'est point produit par les frottements de leurs ailes, comme celui des grillons, des sauterelles; c'est une mécanique qui leur est particulière : elles ont sous le ventre une petite cavité, dans laquelle se trouve une membrane extrêmement roide, élastique, qui a la forme d^une timbale. Deux muscles très forts frappent sur cette timbale alternativement, et produisent ce chant. M. de Réaumur ayant disséqué des cigales, mit en jeu ces muscles, et aussitôt il fit parler sa cigale morte depuis plus de trois mois.

11 n'y a que les mâles qui aient cet organe, les femelles en sont privées : en récompense elles ont un instrument dont les mâles sont dépourvus; c'est une tarière très forte avec laquelle elles percent le bois pour déposer leurs œufs dans les trous qu'elles y font. L'œuf vient à éclore, s'échappe par le même trou sous la forme d'un ver hexapode, pénètre dans la terre, où il se nourrit de racines d'arbres , jusqu'à ce qu'il soit changé en nymphe, de la classe de celles qui marchent toujours, et qui prennent encore de l'accroissement. Quand sa métamorphose est près de finir, elle sort de terre, et grimpe sur les arbres , dont la sève la nourrit.

47 Telle de nos Romains une troupe vaillante Marche d'un pas léger sous sa charge pesante.

Végèce, livre I"", dit que le fardeau que les soldats romains portoient ordinairement dans leur marche étoit de soixante livres. Cicéron dit, Tuscul. 1, ra" 87 .• Qui labor, qumilus a gmùiis ? ferre plus dimidiati mensis cibaria. J'erre si quid ad usurn njelinl , Jerre 'ualhim. Nam scutttm, glaJium, in onere nostri milites non plus numerant quant humeras, lacertos, manus. Voici comme s'exprime à ce sujet M. le président de Montesquieu, dans son excellent livre de la Grandeur et la Décadence des Romains: « Pour que les Romaiuft > pussent avoir des armes plus pesantes que celles des autres

NOTES DU LIVRE III

it horaincs, il falloit qu'ils se rendissent plus qu'hommes: c'est « ce qu'ils firent par un travail continuel qui augmentoit leur « force, et par des exercices qui leur donnoient de l'adresse, « laquelle n'est autre chose qu'une juste dispensatiou des forces « que l'on a. Nous remarquons aujourd'hui que nos armées « dépérissent beaucoup par le travail immodéré des soldats « (sur-tout par le fouillement des terres); et cependant c'étoit « par un travail immense que les Romains se conservoient. « La raison en est, je crois, que leurs fatigues étoient conti- « nuelles, au lieu que nos soldats passent sans cesse d'un « travail extrême à une extrême oisiveté; ce qui est la chose « du monde la plus propre à les faire périr. Ou accoutumoit « les soldats romains à aller le pas militaire, c'est-à-dire à « faire en cinq heures vingt milles, et quelquefois vingt- « quatre ; pendant ces marches on leur faisoit porter des poids « de soixante livres. Ou les entretenoit dans l'habitude de « courir ou de sauter tout armés; ils prenoient, dans leurs « exercices, des épées, des javelots, des flèches d'une pesan- « teur double des armes ordinaires, et ces exercices étoient « continuels. »

48 Mais aujc champs où l'Isler roule sps flots rapides , Aux bords du Tanais et des eaux Méotides...

On a accusé Virgile d'exagération dans la peinture qu'il fait du froid de la Scythie. Mais il faut songer que les anciens entendoient souvent par la Scythie tous les peuples du INord, comme ils appeloient Indiens tous les peuples de l'Orient, et qu'en général les noms géographiques, chez les Romains, avoient, comme j'ai déjà remarqué, une acception très étendue. Ovide, qui fut exilé daus ces contrées, semble avoir calqué sa description sur celle de Virgile : c'est une preuve de plus en sa faveur.

49 La hache fend le vin ; le froid brise le fer.

Le capitaine Jacques, qui passa l'hiver dans le Groenland j en i63i et i632, dit que le vinaigre, l'huile et le vin étoient entièrement glacés. Le capitaine Monck, danois, rapporte aussi que, dans le même pays, ni le vin ni l'eau-de-vie ne pouvoient résister au froid , qu'ils étoient obligés de couper ces liqueurs avec le fer, et de les faire fondre au feu avant de les boire. M. de Maupertuis, qui avoit été envoyé par le roi pour mesurer un degré du méridien sous le cercle arctique, dit que le froid étoit si grand, que la langue et les lèvres se geloient sur-le-champ contre la tasse, lorsqu'on vouloit boire de l'eau-de-vie, qui étoit la seule liqueur qu'on pût tenir assez liquide pour la boire, et ne s'en arrachoient que sanglantes. 11 ajoute, quelques lignes plus bas, que l'esprit-de-viu se gcloit dans les thermomètres.

50 Là , brute comme l'ours qui fournit sa parure.

Les peaux des bêtes sont l'habillement ordinaire des nations barbares. Quelques peuples d'Amérique n'en connoissent point d'autres , et c'est ainsi que sont vêtus les Lappons.

5i Et boit un jus piquant, nectar de ces déserts.

Il y a dans le texte. Et pocula lœd fermenta atqite acidis imitantur a/itea sorbis. 11 s'agit de quelque liqueur semblable à la bière, au cidre, ou au poiré : peut-être ccpeudant étoitelle plus forte; car on sait le goût des peuples sauvages et des habitants du Nord pour les boissons qui piquent vivement le palais. La Motraye, dans ses voyages, parle d'une liqueur Dommé hoja, dont on fait usage dans la Tartaric-Crimée : c'est, dit-il, une liqueur blanche, faite de fleurs de millet et d'eau qu'on fait fermenter ensemble.

52 Que tes troupeaux couverts d'un duvet précieux , D'une laine sans tache éblouissent les yeux.

« Comme la laine blanche est plus estimée que la noire, on « détruit presque par-tout avec soin les agneaux noirs ou « tachés : cependant il y a des endroits où presque toutes les « brebis sont noires ; et par-tout on voit souvent naître d'un « bélier blanc et d'une brebis blanche des agneaux noirs. En « France, il n'y a que des moutons blancs, bruns, noirs et « tachés ; en Espagne , il y a des moutons roux ; en Ecosse , il « y en a de jaunes. » (Buffon.)

53 Sème d'un sel piquant l'herbage qu'on leur donne.

11 faut que le sel soit bien salutaire pour les bestiaux, puisque nos paysans leur en donnent toujours, malgré les précautions qu'on a prises pour rendre chère une chose si commune et si nécessaire.

54 II faut savoir aussi dresser des chiens fidèles.

Virgile parle ici des chiens de berger et des chiens de chasse. Voici la peinture charmante qu'en fait M. de Buffon :

« Le chien, fidèle à l'homme, conservera toujours une c< portion de l'empire, un degré de supériorité sur les autres « animaux : il leur commande; il règne lui-même à la tête <e d'un troupeau ; il s'y fait mieux entendre que la voix du « berger : la sûreté, l'ordre et la discipline sont les fruits de « sa vigilance et de son activité : c'est un peuple qui lui est «soumis, qu'il conduit, qu'il protège, et contre lequel il « n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. Mais « c'est sur-tout à la guerre , c'est contre les animaux ennemis « ou indépendants qu'éclate son courage, et que son intelli- « gence se déploie tout entière. Ses talents naturels se réunis- « sent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes « se fait entendre, dès que le son du cor ou la voix du chasc< seur a donné le signal d'une guerre prochaine , brillant « d'une ardeur nouvelle, le chien marque sa joie par les plus « vifs transports ; il annonce par ses mouvements et par ses « cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre : marte chant ensuite en silence, il cherche à reconnoître le pays, « à découvrir, à surprendre l'ennemi dans son fort; il re- « cherche ses traces, il le suit pas à pas, et, par des accents « diflerents, indique le temps, la distance, l'espèce, et même « l'âge de celui qu'il poursuit. »

55 Tu braves avec eux et les loups affamés ,

Et le voleur nocturne , et les brigands armés.

Il y a dans le texte , împacalos Iberos. Les Ibères ou Espagnols passoient pour de grands voleurs. Ils tirent leur nom du fleuve Iberus : c'est l'Èbre.

56 Du lièvre fugitif interroger la trace.

Il V a dans le texte, tiinidos agitahis onagros. On ne voit dans aucun auteur latin que l'âne sauvage se trouvât en Italie. Pline nous apprend que iMécène préféroit la chair de l'ânon domestique à celle de l'ânon sauvage : il ajoute que ce voluptueux courtisan avoit mis ces mets en honneur, mais que la mode en passa avec lui. On peut conclure de ce passage que l'ânon sauvage se servoit sur la table des Romains : mais ce n'est point une preuve qu'il y en eût en Italie, car on sait que ces vainqueurs du monde avoient rendu l'univers tributaire de leur luxe.

Les Latins, d'après les Grecs, ont appelé l'âne sauvage onager, onagre, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait quelques naturalistes et plusieurs voyageurs, avec le zèbre, parceque le zèbre est un animal d'une espèce différente de celle de l'âne. L'onagre, ou l'âne sauvage, n'est point rave

NOTÉS DU LIVRE IV

comme le zèbre, il ne l'est pas à beaucoup près d'une manière si élégante. On trouve des ânes sauvages dans quelques îles de l'ArcIiipcl, et particulièrement dans celle de Cérigo : il y en a beaucoup dans les déserts de Libye et de Numidie; ils sont gris, et courent si vite, qu'il n'y a que les chevaux barbes qui puissent les atteindre à la course. Lorsqu'ils voient un homme, ils jettent un cri, font une ruade, s'arrêtent, et ne fuient que lorsqu'on les approche. On les prend dans des pièges et dans des lacs de corde; ils vont par troupes pâturer et boire

5; Poursuis, la Oamme en main , tous ces hôtes rampants.

11 y a dans le texte, Galbaneoque agilare graves nidore eheljdros. Le galbanum est le suc d'une plante appclccyêrula. Dioscoride dit qu'on exprime d'une espèce àe f'vula , arbre de Syrie, un suc dont l'odeur est très forte, et dont la fumée chasse les serpents. Pline dit la même chose. ColumcUe donne aussi cette recette: il prétend que les cheveux de femme, étant brûlés, produisent le même ellet.

Voici l'explication des mots qui composent cette recette contre les maladies des troupeaux. Ainurca est la lie de l'huile. Les anciens en faisoient un grand usage en médecine. On peut lire dans Dioscoride l'énuméralioa de toutes les vertus qu'on lui attribuoit. Spumas argenti n'est point le vifargent, comme quelques traducteurs Tout prétendu ; c'est l'écume de l'argent qu'où épure. Scilla, ou l'oignon de mer, est une plante bulbeuse, qui ressemble à un oignon, mais qui est beaucoup plus grosse. L'ellébore est blanc ou noir ; on se sert de l'ellébore blauc pour les maladies de la peau. Le bitume est une substance grasse, sulfureuse, tenace et inflammable, qui sort de la terre ou qui flotte sur l'eau.

58 Art connu , dans le nord , de ces peuples guerriers Qui rougissent leur lait du sang de leurs coui^iers.

Ces peuples étoient les Bisaltes, nation de Macédoine; les Getes, qui habitoicnt près du Danube; les Gelons, que les uns ont placés dans la Thrace, d'autres dans la Scythie. La Motraye , dans ses voyages , nous apprend que les peuples qui habitent maintenant ce qu'on appeloit les déserts des Gètcs, et plusieurs autres hordes tartares, vivent encore de la même manière; qu'un de ses guides, après avoir long-temps erré dans ces déserts, saigna son cheval et but son sang.

Sg Timave, Noricie, ô lieux jadis si beaux .'... La Noricie est une partie de la Bavière ; l'Iapidie est le Frioul ou la Carniole. Le Timave est un petit fleuve du Frioul, qui va se jeter dans la mer Adriatique. Virgile, dans cette description d'une peste, avoit sûrement en vue celle qui ravagea l'Attique, et dont on trouve la description dans Thucydide et dans Lucrèce. Plusieurs de ses observations , et même de ses expressions, sont empruntées de ces auteurs; mais il ne faut pas en conclure que cette peste soit la même que celle qu'ils ont décrite. l° Virgile la place dans un pays différent; 2° la peste de l'Attique attaqua à-la-fois les hommes et les animaux , tandis que , dans Virgile , les hommes sont préservés de ce fléau.

6o Et d'une horrible toux les accèi violent! Étouffent l'animal qui s'engraisse de glands.

Les cochons sont sujets à l'esquinaneie ; ce qui augmente la vérité de l'expression angit, car cette maladie se nomme «Q latin angina.

6i Mais , ses forces bientôt se changeant en fureur ,

0 ciel! loin des Romains ces transports pleins d'borr6ur! S/oaimal frénétique , à son beure dernière ,

Tournoit contre lui-même une dent meurtrlfic. Pour bien comprendre le second de ces quatre vers, il faut se rappeler que Virgile écrivoit après les guerres civiles ,

Où Rome de ses mains déchiroit ses entrailles. ~~ 62 Voyez-vous le taureau fumant sous l'aiguillon ?

Virgile a bien senti qu'il ne suffisoit pas de décrire avec énergie, comme l'a fait Lucrèce, les symptômes de la peste: il a su intéresser pour les animaux qui en sont les victimes ; et c'est en quoi il est infiniment supérieur à Lucrèce.

63 Hélas! que leur servit de sillonner nos plaines?... Cet endroit plaisoit tellement à Scaliger, qu'il auroit mieux aimé, disoit-il, en être l'auteur, que d'être le favori du plus grand roi de l'univers. On reconnoit là son enthousiasme pour Virgile , qu'il mettoit fort au-dessus d'Homère.

61 L'art vaincu cède au mal...

Il y a dans le texte , Philljrides Chiron, Amjthaonîusque Melampus. Chiron, précepteur d'Achille, étoit fils de Phillyre; Melampus étoit fils d'Amythaon : ils représentent ici tous les médecins en général. Sacer ignis, c'est le nom de la maladie contagieuse dont il s'agit : nous l'appelons vulgaireremeut \ejeu Saint-Antoine. On peut comparer cette peste avec celle que décrit Lucrèce , dont M. de La Grange nous a donné une excellente traduction en prose.

I Progné , sanglante encor do meurtre de son 61j.

L'hirondelle porte des marques rouges sur la poitrine, c'est ce qui a fait imaginer la fable de Progné.

a Ainsi, lorsqu'au printemps développant ses ailes. Le nouveau roi conduit ses peuplades nouvelles...

On sait actuellement que c'est une reine et non pas un roi. Swammcrdam a disséqué des mères abeilles dans le temps de leur ponte, et leur a trouvé l'ovaire rempli d'une quantité prodigieuse de petits œufs, dont plusieurs pouvoient se dis« tioguer à la simple vue, sans le secours de la loupe. M. Ma« raidi les a observées dans le temps même de leur ponte, et M. de Réaumur les a surprises dans des moments plus décisifs encore.

3 Un suc plus onctueux que la gomme des boij.

C'est la propolis , nom qui lui a été donné par les ancien.^, et que les modernes lui ont conservé. Cette matière est différente de la cire et du miel; c'est une résine extrêmement visqueuse, d'un brun rougeàtre, qui répand communément une odeur agréable lorsqu'elle est échauffée, et qui se dissout facilement dans l'esprit-de-vin et l'Luile de térébenthine : elle varie pour la consistance et pour la couleur qui est plus ou moins foncée, et pour l'odeur qui est plus ou moins aromatique. Les anciens, à qui ces différences n'avoient point échappé, reconnoissoient trois sortes de propolis, auxquelles ils avoient même donné des noms. La première, qui étoit noirâtre, et la plus amère au goût, ils la nommoient comosis; la seconde sorte, qui avoit beaucoup moins de consistance, ils l'avoient ap'pcléc pissoceros; et ils avoient réservé le nom de propolis pour la troisième espèce , qui étoit moins visqueuse que les deux autres, et se rapprochoit davantage de la nature de la cire. On ignore encore quels sont les plantes et les arbres qui fournissent cette matière aux abeilles, et jamais on n'a pu les trouver occupées à cette

NOTES DU LIVRE IV

récolte : il paroît cependant que cette dccouverte ne seroit point difficile à faire.

C'est à boucher les crevasses de leur habitation que les abeilles emploient communément la propolis. Cependant dans des occasions particulières, elles savent en faire un usage qui prouve l'étendue de leurs vues, et les ressources de leur esprit. M. Maraldi vit un jour un gros limaçon qui eut l'imprudence d'entrer dans une ruche : aussitôt l'imbécile animal fut expédié par les mouches. Mais ce n'étoit point là le plus difficile : il s'agissoit de transporter au dehors le cadavre, dont l'odeur auroit pu les infecter par la suite. C'étoit une masse énorme; toutes les forces de nos petites abeilles réunies ne pouvoient la soulever : le cas étoit embarrassant. Dans une circonstance aussi critique, elles eurent recours à leur propolis, dont elles masquèrent le corps de leur ennemi mort, et l'embaumèrent comme une momie.

Dans Thistoire des animaux, les faits généraux qui appartiennent à l'espèce entière, qui sont copiés fidèlement par toutes les générations qui se succèdent, et qui se renouvellent perpétuellement avec une régularité invariable, ne sont pas ceux qui prouveroient le plus en faveur de leur intelligence. La régularité même de ces actions devient suspecte : on croit y entrevoir une sorte de nécessité, de mécanisme aveugle ; et notre raison, qui est si changeante, si capricieuse et si déréglée, nous ne sommes point portés à la reconnoitre dans des mouvements aussi constants et dans des opérations aussi uniformes. Ce qui fait le plus d'honneur à l'industrie des animaux, ce sont, pour ainsi dire, leurs anecdotes secrètes, les faits particuliers, les événements rares et imprévus, qui supposent une réflexion subite, une détermination prompte; et si l'on avoit un certain nombre de faits pareils, recueillis avec soin, et vérifiés avec scrupule, la fameuse question du machinisme des bétes ne tarderoit pas à être décidée.

4 Loin de là sur le feu fais rougir l'écrevisse.

II ne faut pas faire grande attention aux conseils que Virgile donne ici. Il est à croire que le vif attachement, qu'ont inspiré les abeilles a pu mettre quelquefois de l'excès et de la timidité dans les précautions que l'on a prises pour les conserver. Il est prouvé maintenant que les vapeurs du limon , toutes les odeurs fortes, celle du fumier, de l'urine même, leur conviennent. Vraisemblablement celle des écrevisses brûlées ne leur seroit pas plus funeste : cependant je n'en ai ooint de certitude ; et il est fort étonnant qu'aucun de ceux qui ont écrit l'histoire des abeilles n'ait pris la peine de faire cette épreuve.

5 Défends à l'if impur d'ombrager leur maison.

C'est ce qu'on observe encore en Languedoc, où l'on éloigne des ruches, non seulement l'if, mais le tithymale, la jusquiane, la ciguë, et en général toutes les plantes amères et venimeuses, dont le suc donneroit au miel une mauvaise qualité. On peut se rappeler que, dans la fameuse retraite des dix mille, les soldats grecs, ayant mangé auprès de Trébisonde une quantité de miel considérable, éprouvèrent pendant plusieurs jours les crises les plus violentes, qui les mirent aux dernières extrémités. M. de Tournefort, qui s'est transporté sur les lieux, dans ses voyages du Levant, croit avoir reconnu la plante dont les abeilles avoient tiré un miel aussi funeste. Elle est de l'espèce de celles que les botanistes appellent d'im nom bien barbare , charmerodoJrendon.

6 Bientôt abandonnant les ruches maternelles...

C'est un grand événement que la sortie d'un essaim, et pour les propriétaires des mouches, dont les essaims sont le

principal produit, et pour les abeilles, qui abandonnent leur patrie, leurs foyers, une ville toute bâtie, pour aller former un établissement tout nouveau dans une demeure totalement inconnue. Cet événement s'annonce par plusieurs signes extraordinaires : un bourdonnement plus fort et plus continu dans l'intérieur de la ruche; l'interruption de presque tous les travaux pendant un jour ou deux qui précèdent l'émigration; et l'agitation tumultueuse des mouches qui se rassemblent en foule à la porte, s'y entassent les unes sur les autres, forment une grosse masse de groupes très-épais, et semblent préluder, par tous ces mouvements fréquents, au mouvement général qui doit ébranler une partie de la nation. Les essaims prennent l'essor en différents temps de l'année, suivant que les chaleurs sont plus ou moins fortes, le temps plus ou moins serein, les fleurs du canton plus ou moins précoces; et h différentes heures du jour, suivant que la ruche est plus ou moins exposée au midi ou au nord, au levant ou au couchant. Cependant, dans ce climat, il est rare qu'ils se déterminent à sortir plus tôt que la mi-mai, et plus tard que la mi-juillet. Pour l'heure du jour, c'est communément depuis dix à onze heures du matin jusqu'à trois heures après midi, lorsque le soleil est dans sa plus grande force, et que sa chaleur, augmentant celle qu'a produite le grand nombre des abeilles, leur rend leur demeure insupportable.

Pour que les essaims se mettent en marche, il faut qu'ils soient accompagnés d'une reine qui ait été fécondée, et qui puisse perpétuer le nouvel état. Toutes les fois que différents accidents auront fait périr les reines qui dévoient conduire la nouveHe colonie, il n'y aura plus d'émigration, et les abeilles s'obstineront à rester dans leur ancienne demeure, quoiqu'elle soit devenue trop étroite pour contenir le grand nombre des habitants. Alors on n'a point d'autres ressources, que de leur donner ce qu'on appelle des hausses,- ce sont des cercles de la même matière ef du même diamètre, dont on élève et agrandit leurs paniers : en augmentant ainsi l'étendue de leur logement, on prévient les inconvénients d'une population trop nombreuse, et on les met à portée de continuer leurs travaux.

Lorsqu'un essaim a pris enfin l'essor, il voltige pendant quelque temps dans l'air avec une sorte d'irrésolution, et puis va s'abattre sur une branche d'arbre : alors on prépare une ruche qu'on a pris soin de frotter de mélisse ou de thym, et secouant la branche, on fait tomber l'essaim dans la ruche.

Lorsqu'il s'élève assez haut pour qu'on puisse appréhender de le perdre, on lui jette du sable et de l'eau : cette aspersion faisant l'effet de la pluie, que les abeilles redoutent, les force de descendre pour se fixer dans un endroit qui soit plus à portée. Il y a des pays où l'on suit encore l'usage des anciens, de frapper sur des chaudrons ou sur des bassins de cuivre. On croit imiter par-là le bruit du tonnerre, et retenir les essaims par la peur de l'orage : mais nos naturalistes et nos écrivains économiques ont reconnu et démontré l'insuffisance de ce moyen; et la preuve en est que, lorsque les abeilles sont dispersées aux champs pour leur récolte, on a beau 1rs étourdir du bruit des chaudrons, on ne les en voit pas plus intimidées, ni plus empressées à revenir.

11 est vraisemblable que cette pratique bizarre doit son origine à la superstition païenne, et à l'usage où l'on étoit, dans les fêtes de Cybcle, de frapper sur des bassins de cuivre, en mémoire d'un bruit pareil qu'avoient fait les Corybantes en faveur de Jupiter. On sait que le vieux Saturne ayant la manie de dévorer tous ses enfants, sa femme Cybèle voulut au moins dérober celui-ci à sa fureur; qu'elle le fit cacher avec soin dans un antre du mont Ida, qu'on noramoit Dictjs;

NOTES DU LIVRE IV

et qu'elle engagea les Corybanles, qui étoicnt ses ministres et ses prêtres, à faire autour du berceau de son fils un si beau tintamarre, que les cris de son enfant ne pussent point percer. On sait aussi que nos abeilles jouèrent, avec les Corybanles, un grand rôle dans cette importante affaire; que ce fut à leur miel que Jupiter dut la conservation de ses jours, et qu'elles eurent la gloire d'être les nourrices du plus grand des dieux. 11 est bien étrange qu'un usage inutile, ridicule, fondé sur une tradition aussi absurde et aussi puérile, se soit conservé fidèlement jusqu'à nous, et que nos fermiers fassent encore tous les jours, sans le savoir, les honneurs du berceau de Jupiter.

7 Fais broyer en ces lieux la mélisse ou le thym.

Il y a dans le texte , trita milisphjlla , et cerinthœ ignobile gramen. La mélisse est une plante à plusieurs tiges, hautes d'une coudée, carrées , dures, et aisées à rompre ; ses feuilles sont noirâtres, d'une odeur de citron, et d'un goût un peu àere. 11 y a plusieurs espèces de cérinthes décrites par les modernes ; il est probable que celle des anciens est celle qu'on appelle Cerinthe Jlavo flore asperior : c'est une des herbes les plus communes de l'Italie et de la Sicile.

8 Mais lorsque entre deux rois l'.Trdente ambition Allume les flambeaux de la division...

Il y a du vrai dans ce que Virgile dit ici sur les dissensions qui sont occasionées par la pluralité des reines ; mais ce vrai se trouve mêlé de quelques erreurs, dont plusieurs appartiennent au philosophe Aristote, et les autres ne doivent être mises que sur le compte de la poésie.

Quand les essaims ont pris l'essor , il se trouve souvent plusieurs reines, et dans la ruche-mère qu'ils viennent de quitter , et dans la nouvelle où ils commencent à s'établir : alors le désordre se met effectivement parmi les abeilles , les ouvrages sont interrompus, et la paix et l'activité ne reviennent que lorsque les causes du trouble ont cessé, et que toutes les reines surnuméraires ont été mises à mort. On ignore si c'est la reine-mère qui se charge de cette barbare exécution , ou si ce sont ses sujets qui s'écartent pour cette fois de leur amour inviolable pour leurs chefs , et les sacrifient au repos de l'état. Ce qu'il y a de certain, c'est que le combat ne se livre jamais que dans l'intérieur de la ville , et tout le carnage se borne à-peu-près à celui des reines surnuméraires. Ainsi la pompeuse description de ces armées commandées par leurs rois, et de cette bataille sanglante qui se livre dans les champs de l'air, sont de l'imagination du poète, qui, en cherchant à flatter les objets, a manqué leur ressemblance.

L'unité d'une reine chez les abeilles est un point fondamental de leur gouvernement, et un fait incontestable dans leur histoire. M. de Réaumur a plongé dans l'eau un grand nombre de ruches, dans différents temps de l'année ; et, après en avoir examiné toutes les mouches les unes après les autres, il n'a jamais pu y découvrir qu'une seule mère. Le seul temps où il en paroît plusieurs, c'est au printemps, lorsque la nation s'est renouvelée par la fécondité de la reine-mère, et que les jeunes essaims ont besoin d'un nouveau chef. Ce fait, dont on ne peut douter, n'a pas été indiqué avec assez de précision, et annoncé avec assez de confiance.

En revanche , ils nous ont donné une erreur de plus, pour une vérité qu'ils ont omise. Ils ont dit que les abeilles immoloient ceux de leurs chefs qui étoient les plus séditieux et les plus méchants. C'est faire assurément bien de l'honneur à la morale efà la politique des abeilles.

Il y a d'autres combats 6c ces peuples, qui sont plus sérieux et plus meurtriers que ceux qui se livrent à l'occasion de la pluralité des reines; c'est lorsqu'un essaim a l'injustice ou l'imprudence de se loger dans une ruche déjà occupée par un autre corps d'abeilles : alors il s'allume entre les deux partis une guerre très opiniâtre, qui dure même plusieurs jours : on combat sans relâche, et avec acharnement, depuis le matin jusqu'au soir; et le champ de bataille se trouve à la fin jonché de plusieurs milliers de morts.

Il est assez inutile de parler maintenant des petits combats particuliers qui se livrent fréquemment d'abeille à abeille , et qui se terminent assez souvent par la mort des deux champions : ce sont de petits faits peu intéressants , après les grands événements dont nous avons fait le récit, et qui n'influent pas sur la fortune de la ruche , comme ces grandes guerres nationales qui emportent la moitié de ses habitants.

9 Et dans un foible Corps s'allume un grand courage.

Ce vers est de M. Racine le fils.

10 II faut, comme les rois , distinguer les sujets.

La distinction des deux espèces d'abeilles est une chimère d'Aristote, qui n'a d'autre fondement que les différences que l'âge apporte dans la couleur de ces insectes. Les jeunes abeilles sont grises, et même brunes; elles deviennent rougeâtres lorsqu'elles vieillissent.

11 Qui dompte l'àpreté d'un vin fougueux et dur.

Les anciens mettoient du miel dans les vins forts. u Arrache seulement les ailes de ses rois.

Ce précepte est-il bien praticable ? Comment prendre les rois ? comment les choisir au milieu de cette foule de sujets ? Cependant Columelle et Pline ont prescrit la même chose que Virgile. Columelle nous apprend comment on peut prendre le roi impunément ; c'est, dit-il, en frottant sa main de baume. Mais la difficulté de le saisir ne subsiste pas moins. Cependant j'ai entendu dire à un de mes amis qu'il avoit vu, près de Londres, une personne qui avoit trouvé l'art d'apprivoiser les reines , et par ce moyen de gouverner sans peine tout ce petit peuple, religieux adorateur de ses souverains.

i3 Que Priape , en ces lieux , écarte avec sa faux...

Il y a dans le texte , Hellespontiaci servet tutela Priapi. Priape étoit adoré principalement à Lampsaque , ville bàlie sur l'Hellespont.

14 Si mon vaisseau, long-temps égaré loin du bord, Ne se hâtoit enfin de regagner le port, Peut-être je peindrois les lieux chéris de Flore...

On sait que Rapin a saisi ce sujet présenté par Virgile * Cet ouvrage estimable le seroit encore plus, si les épisodes étoient moins froids.

i5 Le narcisse en mes vers s'empresseroit d'éclore.

D'après la description que les anciens nous ont dounée de leur narcisse, M. Martyn, botaniste anglais, croit le reconnoître dans le narcissus albus circula purpureo , et dans un autre espèce appelée narcissus albus circula croceo minor.

i6 Les roses m'ouvriroient leurs calices brillants. Il y a dans le texte, biferique rosaria Pcesti. La ville de Paestum n'est plus aujourd'hui qu'un village appelé Pesti,àans la Lucanie , c'est-à-dire dans la Calabre. Ce pays étoit autrc-

* Et Delillc lui-même, après Rapin , et avec bien pltu de succès.

NOTES DU LIVRE IV

fois célèbre pour ses belles roses , qui croissent deux fois dans l'année.

17 Je courberois le lierre et l'acanthe en berceatii.

J'ai déjà observé qu'il y avoit deux sortes d'acanthe : l'un est un arbre d'Égvpte, décrit par Théophraste ; l'autre est une plante de jardin , décrite par Dioscoride. C'est d'elle qu'il s'agit ici. Ses feuilles sont plus longues et plus larges que celles de la laitue; elles sont divisées comme celles de la roquette, blanchâtres, épaisses, douces au toucher; la tige est haute de deux coudées, épaisse d'un doigt, entourée, vers le sommet, de feuilles longues et épineuses, d'où sort une fleur blanche: la semence est longue et jaune; les racines sont longues, mucilagineuses , rouges, et gluantes. Tous les botanistes conviennent que cette plante est la même que celle qu'on cultive dans les jardins, sous le nom de branche ursine. Elle sert d'ornemeut dans l'ordre corinthien. Vitruve nous rapporte ce qui y donna lieu. Un panier, couvert d'une tuile, avoit été placé, par hasard , sur une racine d'acanthe ; au printemps, la tige et les feuilles embrassèrent le panier, et, après s'être élevées jusqu'au haut, furent repliées en bas par les rebords des coins de la tuile. Callimaque , fameux architecte, passant par hasard, en trouva le coup d'œil agréable, et imita ce panier dans une colonne qu'il bâtit à Coriulhe. Effectivement , rien ne ressemble plus à un chapiteau d'ordre corinthien, qu'un panier couvert d'une tuile, environné de feuilles d'acanthe, arrêtées et repliées par les coins de la tuile ; c'est peut-être ce qui l'a fait appeler par \ir^ile /iexi acanthi. A l'égard du lierre hliac , patientes hederas , j'ai déjà remarqué que nous ne connoissons point cette plante.

18 Aux lieux où le Galèse en des plaines fécondes...

Il y a dans le texte, sub OEhalicB memini me tnrrihus arcis Corjcium vidisse senem. Tarente est ici appelé OEbalia, du nom d^OEbalus, venu de Lacédémone dans la Lucanie, où il établit une colonie, et bâtit la ville de Tarente. Le Galèse, aujourd'hui appelé Galeso, coule dans la Calabre, et se décharge dans la mer près de Tarente. Coryce étoit une ville de la Calicie , aujourd'hui nommée Curco, dans la Cararaanie, vis-à-vis l'île de Chypre.

Il n'y a personne qui ne sente la beauté de ce morceau ; rien de si touchant, de si frais, de si naturellement amené. Je n'en reconnois pas qui y ressemble davantage , que celui du vieillard que M. de Voltaire a peint dans le premier livre de la Henriade : c'est le même ton de sentiment, avec des idées différentes.

19 Lui déjà de l'acanthe émondoit les rameaux.

Comment l'hiver, lorsqu'il ravageoit tout, pouvoit-il respecter les arbustes de ce vieillard? Il est probable qu'il con- Doissoit l'usage des serres, et qu'il y mettoit à couvert les arbres, pour les sauver des rigueurs de l'hiver, et pour hâter leur verdure, ou leurs fleurs, ou leurs fruits.

20 Le sapin pour l'abeille y distilloit ses pleurs...

Il y a seulement dans le texte, illi tiliœ, atque uberrima pinus. J'en ai fait entendre dans ma traduction le véritable sens, qu'aucun traducteur ne paroit avoir saisi. Ces tilleuls et ces pins ctoient destinés à fournir non seulement de l'ombre an maître du jardin, mais encore du miel et de la cire à ses abeilles. En effet, ces arbres sont onctueux et pleins de suc. Voilà pourquoi Virgile a dit uberrima pinus ; et dans un autre endroit, en parlant des arbres clicrs aux ihcïWcs, piit^uem

tiliam. Les deux vers suivants en sont encore une nouvelle preuve :

Ergo apibus fctis idem atque examine multo Piimus abuiidare...

Ce vieillard plantoit des tilleuls et des pin.s : aussi , dit Virgile, voyoit-il le premier ses essaims fécondés, etc.

La liaison de ces deux vers avec les précédents dépend du mot ergo , qui a été passé par presque tous les traducteurs. Ces remarques sont, je crois, moins minutieuses qu'on ne pourroit le croire au premier coup d'œil, puisqu'elles tombent sur des méprises qui défigurent Virgile dans la plupart des traductions.

21 II savoir aligner, pour le plaisir des yeux, Des poiriers déjà forts , des ormes déjà vieux.

Les commentateurs n'ont pas mieux compris ce passage que le précédent. Virgile veut dire que ee vieillard avoit trouvé le secret de transplanter des arbres déjà forts : il est aisé de s'en convaincre par les épithètes qu'il a données à chacun des arbres, q'i'il nomme, seras ulmos , ediiram pyruni , spinos jam pruna Jerentes , janique ministrantem platanum potantibus umbras. En effet, Virgile, dans tout ce morceau, représente ce vieillard comme un cultivateur habile , qui avoit su perfectionner le jardinage. Au reste, ce secret n'a point été inconnu aux modernes. J'ai vu à Chaulnes une allée entière de tilleuls qui avoient été transplantés très grands, et qui avoient parfaitemement repris. Plusieurs endroits de Marly, grâce au génie du fameux machiniste le P. Sébastien, se trouvèrent ombragés, comme dit Fonteuelle, d'allées arrivées de la veille. Mais ce qui étoit un prodige chez le vieillard de Virgile, cesse de l'être chez les rois et les grands, où l'on est accoutumé à voir forcer la nature.

22 L'une s'en va des fleurs dépouiller le calice.

Aussitôt que les abeilles sont établies dans une ruche , leur premier soin, après avoir bouché avec la propolis toutes les fentes de leur nouvelle demeure, est de recueillir la cire. C'est sur les fleurs qu'elles vont la chercher, et ee sont les étamines ou la poussière de ces fleurs qui fournissent la matière première. La nature les a équipées de tous les instruments propres à cette récolte : elle a hérissé leurs jambes de poils très longs, et qui leur servent à ramasser les petits grains de poussière : elle a ménagé dans les deux dernières une petite cavité qui présente la forme d'une cuiller ou d'une palette creuse, pour faciliter le transport de leur moisson : en même temps elle a fait la dépense d'un estomac particulier, dans lequel les abeilles font passer la cire et la préparent. Auparavant, la cire n'est qu'une matière brute, un amas de petits grains durs, incohérents, sans souplesse, sans ductilité; et il faut qu'elle ait subi, dans l'estomac de l'abeille, une espèce d'analyse, avant que de pouvoir être employée avec succès. M. de Réaumur, à qui nous devons cette découverte, et qui n'avoit pas encore reconnu la nécessité de cette préparation, avoit imaginé de se passer des abeilles, et de faire de la cire tout comme elles. Il avoit les matériaux, rien ne lui paroissoit si simple que de les mettre en œuvre ; mais après plusieurs essais infructueux, il fallut abandonner le projet; la nouvelle manufacture de cire n'eut pas lieu, et il fut forcé de revenir aux anciennes ouvrières , à celles de la nature , qui travailloient plus habilement et plus sûrement que lui.

23 Pétrit les fondements de ses murs réguliers.

Lorsque les abeilles ont préparé la cire dans leur estomac elles songent à l'employer, et commencent à bâtir les petits

NOTES DU LIVRE IV

raurs de leurs cellules. Quelquefois celles qui ont préparé les matériaux sont aussi chargées de la construction de l'édifice ; quelquefois ce sont d'autres qui leur succèdent : mais toujours celles qui ont élevé le corps de l'ouvrage ne sont point celles qui le polissent ; il en vient d'autres qui ont cette commission, qui rendent les angles plus exacts, aplanissent les superficies, et donnent à tout la dernière perfection. On a remarqué quo celles-ci travailloient beaucoup plus long-temps que les autres sans se reposer, comme si le travail de polir étoit moins fatigant que celui d'édifier. Pour la plus grande économie du temps, pendant qu'une partie des abeilles est occupée à la construction des rayons, une autre partie est chargée de la nourriture des ouvrières; ainsi les travaux ne sont point interrompus, et l'ouvrage avance avec une vitesse incroyable. Aussi a-t-on vu des mouches élever, en vingt-quatre heures, des rayens d'un pied de haut, et de six pouces de large, qui contenoient prés de quatre mille alvéoles.

Les abeilles travaillent d'abord au haut de leur panier ; c'est là qu'elles attachent leurs gâteaux, dont la direction est ' perpendiculaire à la base de la ruche. Cette méthode paroit avoir bien des inconvénients. Leur ville est, pour ainsi dire, suspendue en l'air. Le poids des alvéoles, et des magasins de miel et de cire, sembleroit devoir faire craindre pour la solidité de l'ouvrage ; mais nos architectes ont pourvu à tout. Ils attachent d'abord les rayons avec une glu extrêmement visqueuse, avec leur propolis; ils multiplieut de tous côtés ces attaches, et ne négligent rien pour assurer les fondements: en même temps , pour diminuer le poids^du bâtiment, ils donnent aux cellules la moindre épaisseur qu'il est possible; et comme les inconvénients naissent les uns des autres, et que le peu d'épaisseur de ces cellules les mettroit hors d'état de résister au mouvement perpétuel des mouches, elles ont soin de fortifier d'un rebord de cire l'entrée de leurs alvéoles, comme étant la partie qui doit souffrir le plus, et qui sera attaquée le plus souvent.

Elles ne se contentent pas de travailler à un seul rayon ; elles en élèvent ])lusieurs à-la-fuis, qui sont parallèles entre eux, et qui, attachés également à la voûte de la ruche, tombent aussi perpendiculairement sur la base. Il y a toujours entre les différents rayons un espace vide, propre à laisser passer deux mouches de front : ce sont les grandes rues de leur cité. De plus, elles ont ménagé dilTérents petits trous par lesquels une mouche peut passer promptement d'un rayon à l'autre, sans prendre un long circuit. Ainsi la communication paroit fort bien établie entre les différentes parties de leur empire, et la correspondance entre les citoyens peut être fort prompte.

Chaque rayon est composé d'un double rang d'alvéoles qui sont adossés les uns contre les autres, et qui ont une base commune. La figure de l'alvéole est un hexagone régulier, à six pans. Pappus , fameux géomètre de l'antiquité, a prouve que cette figure avoit le double avantage de remplir un espace sans y laisser de vide, et de renfermer un plus grand espace dans le même contour; et il est bien étrange que les abeilles aient précisément choisi ou rencontré, entre une infinité de ligures, la seule qui pût remplir exactement deux conditions aussi essentielles. La figure de la base est une pyramide formée de trois losanges parfaitement égales; les quatre angles de CCS losanges sont encore si heureusement combinés, et leur ouverture est dans une telle proportion, que la cire se trouve employée avec la plus grande économie possible; en sorte que toute autre losange, composée d'angles de toute autre grandeur, u'auroit pu procurer le même avantage. M. Kœnig,

quiavoil employé l'analyse des infiniment petits pour résoudre ce problème qui lui avoit été donné par M. de Réaumur, après bien des calculs, n'étoit arrivé qu'au résultat des abeilles. La manière dont elles s'y prennent pour construire tous ces côtés de leurs hexagones, toutes ces losanges de leur base, et tous ces angles de leurs losanges, est aussi étonnaute que le choix même des figures; mais tous ces détails sont trop compliqués pour avoir place dans une note, et il faudroit que mes lecteurs eussent eux-mêmes bien de la géométrie, pour entendre toute celle de nos insectes.

Autre merveille. 11 y a dans une ruche trois sortes de mouches; les ouvrières, qu'on trouve au nombre de plus de quinze mille dans les ruches ordinaires; les faux bourdons, ou les mâles, qui n'excèdent guère le nombre de mille lorsqu'ils abondent le plus; et les reines ou mères, qui sont les moins nombreuses de toutes; on n'en trouve jamais plus de vingt dans la ruche la plus peuplée. Les ouvrières sont les plus petites; les mâles sont beaucoup plus gros, et plus longs; et les reines encore plus que les mâles. Les abeilles, dans la construction de leurs alvéoles, ont égard à ces deux combinaisons, celles de la grosseur et du nombre de mouches qui doivent y naitre. Les alvéoles destinés aux ouvrières sont les plus petits et en très grand nombre; les logements qu'occuperont les mâles sont en moindre nombre et plus grands; et la même combinaison se trouve pour les logements des reines, qui sont les moins nombreux et les plus spacieux de tous, dont un seul pèse autant que cinquante alvéoles ordinaires, et qui sont les palais de cette petite ville.

Les abeilles conservent encore l'hexagone jiour les alvéoles des mâles; et se contentent de leur donner plus d'étendue; mais elles abandonnent cette figure pour les cellules des reines, qui sont d'une forme arrondie, oblongue, et en tout assez irrégulière.

M. de Uuffon, effrayé des mei'vcilles de l'architecture et de la géométrie des abeilles, et se refusant à leur reconnoitre une intelligence qui auroit surpassé la nôtre, a essayé d'expliquer tous ces faits par le mécanisme seul. « Ces hexagones, te dit-il, tant vantés, tant admirés, me fournissent une preuve « de plus contre l'enthousiasme et l'admiration. Cette figure, ee toute géométrique et toute régulière qu'elle nous paroit, et « qu'elle est dans la spéculation , n'est ici qu'un résultat mé- « canique et assez imparfait, qui se trouve souvent dans la <t nature, et que l'on remarque même dans ses productions « les plus brutes, les cristaux, et plusieurs autres pierres : « quelques sels prennent constamment cette figure dans leur « formation. Qu'on observe les petites écailles de la peau « d'une roussette, on verra qu'elles sont hexagones, ])arceque « chaque écaille croissant en même temps, se fait obstacle, « et tend à occuper le plus d'espace qu'il est possible dans « un espace donné. On voit ces mêmes hexagones dans le se- « cond estomac des animaux ruminants : on les trouve dans « les graines, dans les capsules, dans certaines fleurs, etc. « Qu'on remplisse un vaisseau de pois, ou plutôt de quelque « autre graine cylindrique, et qu'on le ferme exactement, « après y avoir jeté autant d'eau que les intervalles qui res- « tent entre ces graines peuvent en recevoir; qu'où fasse « bouillir cette eau, tous ces cylindres deviendront des co- « lonnes de six pans. On en voit clairement la raison , qui est « purement mécanique : chaque graine, dont la figure est « cylindrique, tend, par son renflement, à occuper le jjIus « d'espace possible dans un espace donné; elles deviennent « toutes nécessairement hexagones par la compression réci- <■< proque. Chaque abeille cherche à occuper de même le plus

NOTES DU LIVRE IV

« «Tespace possible dans un espace donné ; il est donc néces- •csairc aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, « que leurs cellules soient hexagones par la même raison des « obstacles réciproques. »

Cette explication est assurément très ingénieuse ; mais j'ose Uirc, avec le respect que l'on doit à un écrivain tel que M. de IJuffon, qu'elle est encore insufBsante. Un des faits les plus certains dans l'histoire de ces insectes, c'est que tous les ouvrages de leur petite république ne sont faits que par les ouvrières, et que les mâles et les reines, loin de contribuer aux travaux publics, n'ont pas même reçu de la nature les organes et les instruments qui y sont propres. Or, si la régularité de ces alvéoles n'avoit pas d'autre cause que celle que M. de Buffon lui assigne; si elle n'étoit produite que par une loi mécanique, et par la compression réciproque de ces insectes, combinée avec leur figure, il est certain que tous .es alvéoles auroieut la même forme et la même dimension, puisqu'ils sont tous construits par les ouvrières. Ceux des nàlcs auroient la méaie grandeur; ceux des femelles auroient la même grandeur et la même figure; et l'on ne vcrroit point cette étonnante proportion du nombre des difl'érentes cellules avec le nombre des différentes mouches qui doivent v naitre. Au reste, je soumets cette observation au jugement de M. de Buffon lui-même.

2i L'autre forme un miel pur d'une essence choisie.

Le miel est une matière liquide qui se trouve au fond du ïalice des fleurs, dans de petites glandes* que M. Linnaeus a découvertes le premier. Cette matière sort souvent des glandes par transpiration, se répand au fond du calice, et se trouve même quelquefois épanchée sur les feuilles.

Les anciens donnoient au miel une origine bien plus noble; ils le regardoient comme une rosée qui tomboit du ciel, comme une transpiration de l'air ou des astres qui s'épuroieot. Ceci sert à expliquer le premier vers de ce livre , Aerii mellis cœlestia dona. Ces deux épithètes ne sont pas, comme on seroit tenté de le croire d'abord, des mots vagues et brillants, qui ne servent qu'à remplir et qu'à orner les Ters; elles sont l'expression juste et exacte de la mauvaise phvslque de ce temps.

Les abeilles ont des organes propres pour la récolte du miel, comme pour celle de la cire; une trompe et un estomac particulier. La trompe est une espèce de langue musculeuse, très forte et très flexible, que l'abeille allonge et raccourcit à sa volonté, et dont elle se sert pour laper le miel, et le conduire jusqu'à une petite ouverture qui est sa bouche. Cette bouche avoit été méconnue jusqu'à M. de Réaumur : elle avoit même échappée au fameux Swaramerdam, grand observateur et habile anatomiste. La méprise de ce savant homme prouve bien l'extrême difficulté d'observer des objets aussi délicats. Il avoit cru que l'abeille pompoit le suc des fleurs par un petit trou qu'il supposoit à la trompe; mais M. de Réaumur, en pressant le bout de cette trompe, n'a jamais pu eu faire sortir la moindre goutte de liqueur, quoique la pression l'eût gonflée prodigieusement. Il a fait sur la bouche la même expérience, et la liqueur est venue aussi abondamment qu'il l'a désiré.

Le miel , transporté par la trompe dans la bouche , passe dans le premier estomac, où il essuie, comme la cire dans le second, une espèce d'analyse et de coction. Une partie reste pour la nourriture de l'insecte , et l'autre est rapportée

• C'ejt la partie que M. Linnocus apprlle le nectar.

fidèlement dans la ruche, et déposée dans les cellules, pour la subsistance journalière des mouches, et pour les provisions d'hiver. Une remarque très curieuse, c'est que les cellules qui renferment le miel dont les abeilles se nourrissent tous les jours, restent ouvertes, au lieu que celles qui servent de magasins pour l' arrière-saison, sont fermées avec un cou? vercle de cire.

25 L'autre élève à l'état des enfants pre'ciem. Rien n'égale les soins que les abeilles prennent de leurs petits, quoique la maternité ne semble pas devoir parler chez elles, et qu'ils ne soient que les enfants de l'état. Elles ont sein de déposer dans les alvéoles où il y a un œuf, une espèce de bouillie ou gelée transparente, qui servira pour la nourriture de l'insecte lorsqu'il sera éclos. De temps en temps elles ont l'attention de visiter les alvéoles pour renouveler la provision , au cas qu'elle soit épuisée. M. Maraldi a eu souvent des preuves de leur attachement pour leurs petits. Il avoit détaché du haut de la voûte un morceau d'un ravon , dans lequel il y avoit plusieurs vers d'abeilles, et l'avoit transporté au bas de la ruche; aussitôt un certain nombre d'abeilles sont descendues sur ce fragment de rayon, et y sont restées fidèlement jusqu'à ce que tous les petits vers eussent pris tout leur accroissement, et ne l'ont abandonné qu'avnc les jeunes abeilles.

2G En des corps différents les essaims se séparent. Les anciens ont été plus hardis que nous. Nos naturalistes modernes n'ont point eu d'expérience assez décisive, qui leur apprît si les différents travaux éloient partagés entre les différents corps d'abeilles, ou si toutes les abeilles ne s'occupent point successivement de différents ouvrages.

27 Sur le safran vermeil, sur la sombre hyacinthe... L'ardeur du travail est incroyable chez les abeilles : elles

vont quelquefois chercher des fleurs à plus de deux lieues de leur ruche. Or, l'on imagine bien ce que c'est que deux lieues pour une petite mouche. Ce qui nous a instruits de ces grands voyages, ce sont les poussières de certaines plantes qui ne croissent pas dans le voisinage. Virgile, en cet endroit, nomme des plantes et des arbres qui fournissent aux abeiiies leur récolte. On connoit le safran; Virgile l'appelle rubentem.he pétale de^a fleur est couleur de pourpre. A l'égard de l'hyacinthe, il y a dans les jardins plusieurs fleurs connues sous ce nom; aucune ne paroit conforme à la description que les anciens nous ont laissée de cette fleur. Ils prétendent qu'on voit tracées sur le pétale les deux lettres A S, qui, selon eux, sont l'expression de la douleur que ressentit Apollon de la perte du jeune Hyacinthe, métamorphosé en la flear de ce nom. M. .Martyn, que j'ai déjà cité-, croit voir dans le martagou, que les botanistes a|ipcLlcnt lilium ftoribus reflexls , le narcisse célébré par les poètes anciens. Il y a vu , dit-il , des taches d'une couleur foncée , qui semblent former les lettres A S.

28 On les voit s'occuper , se délasser ensemble.

Nous sommes forcés de convenir qu'il se trouve encore ici plusieurs méprises. Les abeilles travaillent la nuit comme le jour, se reposent le jour comme la nuit, et ne travaillent j."v. mais toutes à-la-fois. Dans la plus grande chaleur de l'ouvrage, on voit toujours une partie des ouvrières qui se tiennent dans l'inaction, attachées les unes aux autres par les petits crocs qu'elles ont aux pattes antérieures ; et vraisemblablement dans cette position elles se délassent de leurs fatigues. Effective, ment, il étoit naturel d'imaginer que des iiiscrtes qui hal)h

NOTES DU LIVRE IV

tent perpétuellement les ténèbres d'une ruche, et qui dans ces ténèbres élèvent des ouvrages aussi finis que les leurs; qui ont plus de seize mille yeux, lorsque nous n'en avons que deux, qui ont ces yeux taillés différemment que les nôtres, qui aperçoivent sûrement des différences où nous ne voyons que de l'uniformité, des espaces où nous ne découvrons que des points, qui voient enfin où nous ne voyons plus; il étoit, dis-je, naturel d'imaginer que des êtres ainsi conformés ne dévoient guère connoîlre et attendre ce retour périodique de lumière et d'obscurité que nous avons appelé le Jour et la nuit.

29 Lesté d'un grain de sable, il affronte le vent.

Ceci n'est qu'une fable débitée par Aristote, copiée par Virgile, et répétée par Pline. Il y a une espèce d'abeille, qu'on appelle maçonne, qui bâtit son nid contre les murs, avec un mortier composé de sable et de gravier. Comme cette abeille ressemble à l'autre, des yeux inattentifs les ont confondues d'abord; et ensuite, les erreurs du jugement se mêlant à celles de la vue, on a imaginé à cette pierre, qu'on croyoit voir «lans les pattes de notre abeille, un usage qu'elle n'avoit point.

30 L'iiymen est inconnu de la pudique abeille.

11 y a encore ici plusieurs erreurs. Pour les faire remarquer, il est nécessaire de reprendre un peu plus haut l'histoire des abeilles.

Il y a un temps de l'année où l'on voit dans une ruche trois sortes de mouches : les abeilles ouvrières ou mulets, les faux bourdons ou les mâles, et les abeilles reines ou mères. Les femelles ou les reines ont le corps près de la moitié plus grand que celui des ouvrières, l'aiguillon plus long, les ailes beaucoup plus courtes, les dents plus petites, point de palettes triangulaires, point de brosses, tous les organes du travail sacrifiés en faveur des organes de la génération, où la nature a mis un appareil singulier, des ovaires énormes pour la grosseur de l'insecte, où Swanimerdam a compté, dans le temps de la pleine ponte, plus de cinquante vaisseaux, qui chacun renfcrmoient plus de dix-sept œufs, et tous plus de cinq mille de ceux qui étoient visibles, sans compter une foule d'autres qui, n'étant point encore formés, et ne devant se développer que successivement, échappoient aux yeux et à la loupe. Aussi la reine abeille peut-elle pondre jusqu'à deux cents œufs par jour, dix ou douze mille dans l'espace de sept semaines, et près de trente ou quarante mille dans le cours d'une année. Les faux bourdons ou les radies sont privés, comme la reine, de toutes les parties propres au travail, et n'ont que les organes distinctifs de leur sexe, tandis que les ouvrières, fournies de tous les instruments nécessaires pour les ouvrages, manquent absolument de tous les organes du plaisir qui pourroicnt les en distraire.

La reine n'est destinée qu'à produire la nation, les mâles à féconder la reine, et les ouvrières à faire du miel et de la cire; et il semble que cette république ressemble assez à ces gouvernements anciens, où les citoyens étoient partagés en différentes classes, dont chacune avoit ses fonctions constantes et ses emplois héréditaires.

11 a été facile de connoître les opérations des ouvrières; elles sont à découvert: celles des mâles et des femelles étoient moins faciles à observer. Les gâteaux de cire qui arrêtent les yeux de l'observateur, la multitude d'abeilles qui environnent la reine, son séjour presque continuel dans son sérail, dont elle sort rarement, tout cela a dérobé long-temps à notre connoissance le mystère de la génération : il n'est pas ètonnaut qu'il ait échappé aux anciens. Les ruches de

corne qu'ils avoient imaginées n'étoient pas aussi transparentes que les nôtres; ils n'avoient pas porté aussi loin que nous l'esprit d'observation , et se livroient trop à l'esprit de système; enfin, ils n'avoient pas le microscope. M. Maraldi, qui le premier se servit des ruches de verre, qui avoit décrit le sexe des bourdons, et qui avoit soupçonné le mystère de la génération, n'avoit jamais pu en être témoin. Swammerdam, qui a travaillé dans le même temps que M. Maraldi, quoique son ouvrage n'ait paru que depuis, s'étoit arrêté au même point. 11 sembloit que cette découverte avoit été réservée pour M. de Rcaumur : il perfectionna les ruches de verre, en imagina de différentes formes pour les différentes découvertes qu'il se proposoit de faire, sut mettre les abeilles dans des circonstances où elles fussent obligées de révéler leur secret, tira la reine du milieu de son palais, la mit tête à tête avec un mâle , prit la nature sur le fait ; et vit qu'à quelques bizarreries près, elle agissoit chez les abeilles comme chez les autres animaux.

Après la fécondation, vient la ponte de la reine. Suivie d'un petit cortège de mouches elle entre dans chaque alvéole , ne manque jamais de choisir parmi les différentes cellules celle qui convient à la nature de l'œuf qu'elle va pondre. L'œuf éclôt deux ou trois jours après la ponte, et paroît sous la forme d'un petit ver, qu'on nourrit, comme nous l'avons déjà dit, avec une espèce de bouillie. Au bout de cinq ousixjours, le vers a pris tout son accroissement : on cesse de le nourrir, et les abeilles couvrent son alvéole d'un couvercle de cire. Alors le ver file une soie, et se convertit en nymphe : il reste dans cet état quinze joues ; quand il s'est débarrassé des langes de sa nymphe, et que les parties qui le constituent abeille sont développées, l'insecte rompt lui-même son couvercle de cire, et après quelques moments de langueur, prend enfin son essor. M. Maraldi a vu des abeilles, qui, le premier jour de leur sortie, avoient déjà rapporté deux petites pelottcs de cire. Les mâles ou faux bourdons travaillent à la génération jusqu'à la fin de juin, et même de juillet, auquel temps ils sont exterminés par les ouvrières, de peur qu'ils n'affament l'état : leur défaite est facile, quoiqu'ils soient deux fois plus gros que les ouvrières, parce qu'ils sont sans aiguillon. 3i Quel peuple de l'Asie lionore autant son roi?

Ce que dit ici Virgile de l'attachement des abeilles pour leurs rois est exactement vrai pour les reines; il faut seulement en excepter les deux derniers vers, qui sont une exagération poétique. En général, les abeilles paroissent avoir un but marqué et un objet suivi dans tous leurs travaux, c'est l'amour de leur postérité; et cet amour semble être la source de celui qu'elles ont pour leur reine. INous avons vu que les essaims ne sortoient point lorsqu'ils n'étoient pas accompagnés d'une mère qui eût été fécondée. Lorsqu'ils en ont une qui est peu féconde, les ouvrages languissent à proportion de sa stérilité : si elle meurt, ils sont absolument interrompus, la nation se détruit; et si, dans cet interrègne funeste à leur empire, on leur donne seulement un ver, une nymphe mère, la société subsiste, les ouvrages sont continués, quoique avec lenteur; et lorsque la jeune reine a quitté sa dépouille, et se trouve en état de remplir les vues de son peuple, toute leur activité revient, et les travaux sont poussés avec la plus grande ardeur.

32 Enfin, veux-tu ravir leur nectar écumant? Devant leur magasin porte un tison fumant.

11 y a plusicjirs manières de faire la récolte du miel : il ne m'appartient pas de décider quelle est la meilleure; je diri'i

NOTES DU LIVRE IV

seulement qu'il faut choisir la moins meurtrière pour les abeilles, puisque c'est la plus avantageuse pour le possesseur des ruches.

33 Et laisse dans la plaie et son dard et sa vie.

Les abeilles ont, dans l'intérieur du ventre, une petite bouteille de venin, située à la racine de leur aiguillon. Cet aiguillon est un tuyau creux qui renferme deux petits dards, dont l'extrémité est taillée comme une scie; les dents de cette scie sont dirigées comme le fer d'une flèche, en sorte que le trait pénètre facilement dans la plaie, et s'en retire très difficilement. Aussi la vengeance des abeilles leur est presque toujours mortelle. On voit par là que le pardon des injures devroit être une des premières lois de ce peuple.

34 Taygète monte aux cieux pour éclairer le monde. '

Taygète est une des Pléiades. Les Pléiades s'élèvent avec le soleil le 22 avril, selon Columelle.

33 Et lorsque cette nymphe, au retour des liîvers, Redescend tristement dans le gouffre des mers.

Le coucher des Pléiades indique ici la fin d'octobre, ou le commencement de novembre. 11 y a dans le texte, Aut eadem sidiis fugiens ubi Piscis aquosi, etc. Les commentateurs sont fort partagés sur ce que signifie le mot piscis. Les uns pensent qu'il s'agit du signe des Poissons, qui se lève en effet après le coucher des Pléiades; les autres, que Virgile a voulu désigner le Dauphin. La Rue prétend qu'il faut entendre par ce mot la constellation de l'Iijdre, ce qui paroît moins vraisemblable. Dryden, avec moins de fondement encore, a supposé qu'il s'agissoit du Scorpion. 36 Toutefois, si l'hiver, alarmant ta prudence...

L'hiver est une saison critique pour les abeilles ; c'est dans cette saison qu'elles ont le plus besoin de la protection de l'homme, et il faut que ses soins commencent oîi il semble que ceux de la nature finissent. Elles ont alors deux fléaux à redouter, le froid et la famine; et ce qui augmente le danger de leur situation , c'est qu'elles ne peuvent guèreé chapper à l'un des deux qu'en succombant à l'autre. Le froid les tue dans les hivers rigoureux; et dans les hivers trop doux, c'est la famine.

Les abeilles sont les plus frileux des insectes qui habitent notre climat. Renfermées en petit nombre dans un récipient de verre, elles seroiect gelées par les chaleurs de notre printemps; et lorsqu'elles sont entassées par milliers dans une ruche nombreuse , au milieu de leurs retranchements de cire, où ces vapeurs chaudes qui s'exhalent du miel et de la cire, et le séjour perpétuel de douze à quinze mille habitants, entretiennent dans les jours froids de janvier une chaleur é<;ale à celle des beaux jours de notre été, elles sont encore saisies par les premiers froids de l'hiver : ceux qui arrêtent la végétation et la naissance des fleurs suffisent pour les plonger dans un engourdissement qui ressemble à la mort. Cette espèce de léthargie est commune à la plupart des insectes. Dans cet état, toutes les fonctions animales sont suspendues, la transpiration cesse; et comme il ne se fait plus de perte, il n'est plus besoin de réparation. Cet état n'est point funeste aux abeilles; il est même avantageux pour les propriétaires des ruches, qui conservent également leur miel et leurs mouches : mais si l'hiver devient trop rude, et que les rigueurs du froid augmentent, l'engourdissement devient dangereux, et la léthargie mène à la mort. Pour prévenir cet accident, il faut donner à leurs logements l'exposition la plus chaude; il faut avoir le soin de proportionner le nombre de panier*

au nombre de mouches qui les occupent, et sur-tout peupler les ruches, en réunissant ensemble tous les essaims qui ne seroient pas assez nombreux. Les ruches plus fortes résisteront à des froids qui feroient périr les ruches plus foibles.

Lorsque les hivers sont doux, les abeilles ont à redouter la famine. La douce température de l'air les tire de leur engourdissement; et en reprenant tous les mouvements de la vie, elles en ressentent tous les besoius. Alors elles sont réduites à consommer les provisions qu'elles ont amassées, et souvent il arrive que leurs magasins sont épuisés avant le retour des beaux jours et des fleurs, et alors elles périssent inévitablement par la famine. Le remède est encore trtssimple.il ne s'agit que de mettre au bas de la ruche une assiette pleine de miel, sur laquelle on aura seulement le soin d'étendre une feuille de papier percée de petits trous, afin que cette liqueur gluante ne mouiUe et ne colle pas leurs ailes. Ce qu'il y a de difficile, c'est de trouver le degré de froid, la température convenable qui maintienne les abeilles dans cet engourdissement utile qui ménage leurs provisions sans exposer leurs jours, et concilie l'économie du miel avec la conservation des mouches.

37 La chenille en rampant gagne leur pavillon.

L'animal dont parle Virgile est la teigne de la cire. Comme le mot teigne n'a point de noblesse dans notre langue, je me suis servi du mot générique de chenille. Effectivement c'en est une, qui essuie les métamorphoses communes aux chenilles, et se change à la fin de ses jours en phalène ou papillon de nuit. Quoique cet insecte soit sans armes et sans défense, c'est l'ennemi le plus dangereux pour les abeilles. Le frelon et la guêpe, armés d'un aiguillon redoutable, les attaquent à force ouverte, et leur livrent un combat toujours périlleux pour eux, malgré la supériorité de leurs armes. La teigne a des moyens plus sûrs et moins brillants; elle les prend par la famine, sape leurs murailles de cire, détruit leurs provisions de bouche, et, n'employant que la ruse et ses talents, parvient souvent à se rendre, sans danger, maîtresse d'une place que la valeur auroit pu disputer à la force. Voici comment le fait arrive. Le papillon qui vient de cette chenille, à la faveur de la nuit, s'introduit secrètement dans la ruche; il traverse un camp de quinze mille ennemis bien armés, et va déposer en silence ses œufs dans un coin de leurs rayons. L'œuf vient à éclore : l'insecte se dérobe d'abord , par sa pe titesse, aux yeux vigilants des abeilles; bientôt après, au moment que sa grosseur pourroit le trahir, il s'enveloppe d'une petite coque de soie, qu'il fortifie de jour en jour, et qui devient enfin impénétrable à leur aiguillon. A l'abri de ce retranchement, il se nourrit impunément des provisions qui sont auprès de lui. Quand elles sont épuisées, il file une nouvelle soie, alonge toujours sa galerie , et s'avancant sous son chemin couvert, traverse tous les rayons, mine tous les alvéoles ; et si plusieurs de ces insectes se réunissent , et croisent en même temps leurs travaux, la ruche devient impraticable, et les abeilles sont obligées de l'abandonner.

3s Le lourd frelon se rit de leur foible aiguillon.

Le frelon est une espèce de guêpe, mais beaucoup plus grosse que l'autre : son aiguillon est si meurtrier, qu'un observateur ayant été piqué à la jambe par un de ces frelons, en perdit connoissance pendant quelques moments, et eut la fièvre pendant deux ou trois jours. Cet insecte seroit fort dangereux pour les abeiUcs, sans sa lourdeur et le bruit de sou vol, qui avertit sa proie et nuit à sa voracité. Les autres animaux dont il est parlé dans ce morceau, tels que le lézarJ,

NOTES DU LIVRE IV

les cloportes, l'araignée, ne sont pas bien à craindre pour les abeilles , quoi qu'en disent les anciens. Ils n'ont point parlé du raulot, qui est pourtant un de leurs plus grands destructeurs. C'est l'hiver que cet animai choisit pour ses ravages, dans le temps que les abeilles sont engourdies par le froid, et incapables ne se défendre. Il est aisé de prévenir le mal , en fermant alors la porte des ruches avec un grillage de fer.

39 Comme nous , cependant , ces foibles animaux Eprouvent la douleur et connoissent les maux.

La seule maladie à laquelle les abeilles soient sujettes, et que nous connoissons, c'est le dévoieracnt. 11 paroit certain, par plusieurs expériences de M. de Réaumur, que cette maladie ne les afflige que lorsque, la cire brute venant à leur manquer, elles ont été réduites pendant long-temps à ne vivre que de miel. On les guérit en leur donnant cette cire dont la privation avoit causé tous leurs njaux.

La pomme de chêne est la même chose que la noix de galle ; c'est une excroisscncc qui vient sur les feuilles des chèues au Levant, et qui est occasionée par la piqûre d'un insecte qui y dépose ses œufs.

40 Et riierbe du centaure.

L'herbe du centaure est, à ce que pense le P. La Rue, la petite centaurée. Sou nom lui est venu du centaure Chiron, qui guérit, dit-on, avec le suc de cette plante une blessure faite par les flèches d'Hercule. Cependant l'épithète de grave olentia , que Virgile donne au cenlnureurti , ne convient point à la petite centaurée, qui a une odeur douce, assez suave, et qui n'est qu'amère au goût.

41 Mais il est une ûeur plus salutaire encore.

Les commentateurs ont été fort partagés sur la qualité de la fleur dont parle ici Virgile. 11 est probable qu'il s'agit de \asier Atiicus. Cette fleur pousse d'une seule tige un grand nombre de rejetons, ingentem silvain uno de cespile. Son disque est jaune, y7o.f aureus ipse; mais ses rayons sont pourprés, sed in J'oUis 'violœ siihlucet purpura nigrœ. Indépendamment de la conformité de cette fleur avec Vamellum de Virgile, cette interprétation est appuyée sur la meilleure autorité possible en fait de botanique, celle du célèbre M. de Jussieu.

42 Le Melle la voit naître , et lui donne son nom.

11 y a plusieurs rivières de ce nom : celle dont Virgile parle ici est une rivière de Lombardie.

43 Le peuple dont le Nil inonde les sillons.

Ce passage est le plus difficile de toutes les Géorgiques, Je crois que Virgile veut parler ici de la basse Egypte, autrement nommée le Delta. Ce pays forme un triangle : Canope forme l'angle occidental, Péluse l'angle oriental, qui est le plus voisin de la Perse. Ce que Virgile appelle les confins de l'angle méridional est l'endroit où le INil, en se divisant, représente un delta. Mais comment Virgile a-t-il pu dire que le Nil dcscendoit de l'Inde? Iluct, pour lever cette difficulté, nous dit que les anciens croyoicnt que le INil prenoit sa source dans les Indes : mais il est prouvé que , du temps de Virgile, on étoit détrompé de cette erreur; d'ailleurs il n'est pas besoin d'avoir recours à cette opinion absurde, puisqu'on sait que les anciens appeloient Indi les Éthiopiens, chez qui le INil prend sa source.

/i/l Et de son noir limon voit la verdure éclorc.

Il y a dans le texte, Et viridem jEgyplum nigra fecundat

arcna. Lacerda prétend que ce vers n'est pas de Virgile, fondé sur ce que cette opposition nigra arena et 'viridetri jEgjptum n'est pas digne de ce poëte. Pour réfuter Lacerda, il suffit de rapporter cet autre vers du quatrième livre :

Qua nigcr humectât flaventia culta Galesus ,

OÙ il y a la même antithèse. Je ne vois rien dans ces deux vers qui ne soit digne de Virgile.

45 De cet art précieux attestent la puissance.

Il y a dans le texte, omnis regio ; ce qui me paroît une nouvelle preuve que Virgile parle d'un seul pays, qui est la basse Egypte.

46 0 surprise! ô merveille! un innombrable essaim Dans ses flancs échauffés toutà-coup vient d'éclore.

Il n'est pas nécessaire de prouver la fausseté de cette résnrrection des abeilles; mais comment des peuples entiers, des écrivains éclairés, ont-ils pu admettre une fable aussi absurde, et qu'il paroissoit si facile de détruire par l'expérience? Premièrement, il paroît par la suite de ce livre, et par l'histoire d'Aristée, que cette fable étoit liée aux cérémonies religieuses, et à l'espèce de culte qu'on rendoit à Orphée; c' étoit la religion des anciens qui l'avoit introduite dans leur physique. Dès-lors il ne faut plus s'étonner du cours prodigieux qu'elle a eu : l'on sait que la superstition croit tout et n'examine rien. En second lieu , voyez avec quel art on avoit exigé la réunion d'une foule de circonstances pour que le prodige s'opérât. Il falloit construire un lieu propre pour l'opération; il falloit que le taureau n'eût que deux ans; il falloit le tuer d'une certaine façon; il falloit qu'après l'avoir criblé de coups la peau ne fût pas seulement entamée. Si vous aviez omis une seule de ces conditions, et que l'expérience ne réussît pas, ce n'étoit pas le prodige qui nianquoit, mais c'étoit vous qui manquiez au prodige. Observez encore que ce merveilleux secret venoit d'Egypte, c'est-à-dire d'un pays livré aux superstitions les plus grossières, et où la crédulité des peuples n'étoit égalée que par l'imposture des prêtres.

47 Près d'elle en ce moment les nymphes de sa cour...

Il y a dans ce morceau plusieurs vers remplis de noms propres. J'ai pris la liberté, à l'exemple de Dryden, d'ajouter quelque épithète ou quelque dénomination à chaque nom de nymphe.

4S Contemple le berceau de cent fleuves naissants.

Platon, dont Virgile avoit suivi le système dans ses vers, pose que toutes les rivières prennent leur source dans une vaste caverne que les poètes appellent harathrum. Le Phase et le Lycus sont deux fleuves fameux de l'Arménie, qui vont se rendre dans la mer Noire. L'Énipcc est une rivière de Thessalie. Le Tibre est assez connu. L'Anio est une rivière d'Italie. L'Hypanis arrose la Scythie. Le Caïque prend sa source dans la Mysie. L'Éridan, autrement le Pô, est un grand fleuve d'Italie. Virgile, selon l'usage des poètes lorsqu'ils parlent des fleuves, lui donne des cornes.

49 Invoquons l'Océan , le vieux père du monde.

Ici Virgile suit le système de Thaïes, qui attribuoit à l'élément de l'eau la formation de l'uuivers.

50 Protée , ô mon cher fils, peut seul finir tes maux.

Toute celte fable de Protée est une imitation d'un morceau de \ Odyssée.

5i Pallène est sa patrie.

Pallène est une péninsule de la Macédoine.

VARIANTES DU LIVRE I

52 Cil Jour tu pouisnivoij ia Bilèlc Eurydice.

On peut comparer ce morceau avec celai d'Ovide sur le même sujet; on sera surpris de la différence énorme qu'il y a entre l'un et l'autre. Ovide, qui traite si bien, en général, la partie du sentiment, n'est dans ce morceau qu'un bel esprit versificateur. Le discours qu'il fait tenir à Orphée est plein de mauvais goût; toute la narration est longue et lâche. Dans tout le morceau de Virgile, il n'y a pas un mot qui ne tende à l'effet : et j'avoue que c'est de toutes les Géorgiques l'endroit qui m'a le plus coûté à traduire.

53 Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure...

J'ai déjà fait remarquer que les comparaisons des anciens n'étoient ni aussi ingénieuses, ni aussi brillantes, ni aussi justes que les nôtres, mais qu'elles étoient plus poétiques, plus seu- .sibles, plus pittoresques. Celle-ci en est une nouvelle preuve. Il n'y a pas grand esprit à comparer Orphée pleurant sa femme au rossignol pleurant ses petits; la comparaison n'a pas même beaucoup de justesse. Qu'est-ce donc qui en fait le charme? c'est que le fond en est touchant; c'est que les idées accessoires sont charmantes; c'est que l'harmonie des vers est enchanteresse. Pour me conformer au génie de notre langue, qui n'aime point les comparaisons à longue queue, j'ai transporté au commencement ce qui est à la fin, et j'ai terminé la comparaison par l'idée touchante que rcuferme le mot implumes.

54 Lorsque César , l'amour et l'effroi de la terre , Faisoit trembler l'Eupbrate au bruit de son tonnerre.

Ces vers prouvent que Virgile retoucha ses Géorgiques toute sa vie. L'époque dont il s'agit ne précède sa mort que d'un an. Auguste commandoit alors ses armées en personne sur les bords de l'Euphrate , et forcoit Phraate de rendre les aigles romaines que les Parthes avoient arrachées à Crassus.

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