‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 76 sur 413 · SG · texte numérisé non relu

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L'ENÉIDE

Virgile a trouvé dans son sujet des moyens que n'avoit pas Homère. Celui-ci étoit nécessairement resserré dans la Grèce ; Virgile embrasse à-la-fois la Grèce et l'Italie : on entend dans toute \ Enéide le retentissement de la chute de Troie. Un empire à détruire, voilà le sujet d'Homère : ce grand empire détruit, et se relevant en Italie sous un nouveau nom et sous de meilleurs auspices, le monde entier promis à sa domination , voilà le sujet de Virgile. Il s'est placé entre le tombeau de Troie et le berceau de Rome; et, par une multitude d'oracles, par les prophéties d'Anchise et l'ingénieuse fiction du bouclier forgé par Vulcain , il a pu suivre les grandes destinées de cette superbe capitale, depuis la louve de Romulus jusqu'aux aigles romaines , depuis le chaume royal du bon Evandre jusqu'aux pompes du Capitole. Si toute sa fable , si tous ses événements eussent été empruntés de la Grèce, il auroit manqué de nouveauté : le fonds en étoit usé par Homère et d'autres écrivains. C'éloit l'arrivée d'Enée en Italie qui ouvroit devant lui un champ vaste et nouveau.

L'antique Ausonie, patrie de Saturne, et berceau de l'âge d'or dont elle conservoit encore la simplicité, un autre climat, un autre gouvernement, une autre religion, d'autres costumes, d'autres mœurs , d'autres armures, rajeunissoient ce que son sujet avoit de trop antique. On ne pouvoit plus que glaner dans la Grèce ; il y avoit à moissonner en Italie : cependant il lui étoit permis de recueillir et de semer dans son récit tout ce que l'histoire fabuleuse des Grecs offroit de plus intéressant. De plus, les traditions populaires qui unissoient ensemble, par des parentés et des alliances, les familles grecques et latines les plus illustres, constatoient , indépendamment des oracles, les droits d'Enée, les opposoient à ceux du jeune héros d'Ardée , et augmcntoient l'intérêt national.

Le Tasse, celui de tous les poètes épiques qui, par la disposition de son plan et la grandeur imposante des caractères, s'est le plus rapproché d'Homère , n'a pas négligé de flatter la vanité de ses compatriotes, non seulement en nommant les premiers auteurs des plus illustres familles d'Italie, mais encore en répandant dans toutes les parties de son poëme les idées de féerie et de chevalerie qui dominoient alors dans ces contrées, comme dans le reste de l'Europe. D'ailleurs , la peinture des croisades devoit plus particulièrement intéresser les peuples d'Italie , qui possédoient dans leur capitale le chef suprême de la chrétienté.

Milton n'est point un poète national ; il est le

poct/ du monde chrétien ; c'est dans le jardin d'Éden que sa muse religieuse semble avoir planté cet arbre céleste dont les rejetons se sont étendus dans l'univers entier. Les premiers hommages offerts à l'Être suprême, la première transgression de la loi divine, le premier châtiment, l'innocence primitive perdue, la race des humains proscrite , la grande perspective de la rédemption future, tout ce qu'il y a pour l'homme d'espérance et de crainte , de crimes et de vertus, de bonheur et de malheur dans le présent et dans l'avenir; la terre continuellement en commerce avec le ciel: voilà le sublime sujet de Milton. Eh! quel autre peut lui être comparé ?

Une qualité non moins indispensable dans l'épopée, c'est la variété. La raison en est simple : l'action, source de l'intérêt et de la curiosité , étant distribuée dans tout le poëme à de grands intervalles, ne peut attacher autant que celle d'une tragédie, resserrée dans un court espace, et marchant avec rapidité vers le dénoùment. C'est à cet inconvénient qu'il faut remédier, dans le poëme épique, par une immense variété d'objets, de scènes, d'événements et de personnages qui entretiennent l'attention et excitent la curiosité. Le Tasse, -voyageant avec un de ses amis, et parvenu au sommet d'une montagne très élevée , d'où se découvroit une vaste campagne, lui disoit: «Vois-tu ces « montagnes , ces rochers , ces forêts sauvages , « ces vallons cultivés et fertiles , ces beaux pà- "turages, ces cascades écumantes, ce fleuve ma- «jestueux, ces ruisseaux limpides, cette foule «de perspectives riches et variées? Voilà mon « poëme. »

Ce qui manque le "plus à l'auteur de la Heii' riade, poëme beaucoup trop admiré à sa première apparition, et beaucoup trop décrié depuis, c'est ce charme de la variété. Il est aisé de voir que, lorsque Voltaire écrivit cet ouvrage, il ne connoissoit guère que les livres, Paris et la cour: la morale, la philosophie, la politique, voilà les objets qui reparoissent sans cesse dans son poëme. La nature tout entière se trouve dans les grands poëmes épiques. La poésie d'Homère , de Virgile, de Milton et du Tasse lui-même, avoit été fécondée par de longs voyages et par une grande variété de scènes. L'inconstance naturelle au cœur humain fait qu'il n'aime pas à se reposer long-temps sur les mêmes objets :1a peinture de la campagne et les occupations champêtres lui rendent nécessaire le tableau des grands chocs des nations et des grands orages de l'ame ; ce trouble et ces agitations lui donnent le besoin de revenir à des idées plus innocentes

PRÉFACE

et plus douces. C'est au milieu des délices du paradis terrestre, décrites par Millon en vers ravissants, que l'ange Raphaël raconte aux premiers hommes les grandes discordes des cieux et les terribles combats des bons et des mauvais anges; c'est au milieu de la description des batailles, qu'Herminie est emportée par son cheval vers les habitations champêtres, et qu'elle prête une oreille avide aux sons des pipeaux rustiques ; c'est de la scène sanglante des combats que Jupiter détourne ses regards, pour les arrêter avec complaisance sur les mœurs douces et hospitalières d'une tribu éthiopienne , uniquement occupée des soins du labourage et des troupeaux. Dans Virgile, la description des combats est précédée du tableau de la vie pastorale du bon roi Évandre. Excepté la rencontre du vieillard de Jersey, que fait Henri IV dans le premier livre de la Henriade , rien de pareil ne se trouve dans ce poème. Il est inutile de répéter ici ce que j'ai dit plus haut des moyens que le sujet de Virgile lui a fournis pour produire la plus grande variété possible, et de ce que son imagination a su ajouter à ces movens ; peut-être est-il plus important de répondre à quelques critiques de V Enéide.

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