SUR LE MERVEILLEUX
Je suis loin de penser, à l'exemple de Marmontel, que le merveilleux n'est pas essentiel à la poésie épique; c'est lui qui met à la disposition du poète tous les lieux, tous les événements, tous les hommes, le ciel, la terre et les enfers; lui seul peut satisfaire ce besoin que nous avons de choses extraordinaires ; lui seul peut, au gré du poète, retarder, précipiter, prolonger l'action épique; et, quoi qu'en ait dit l'admirateur passionné de Lucain, les Caton , les César, les Pompée, tous les héros de l'histoire ancienne et moderne, ne sauroient tenir lieu de l'intervention de la Divinité. Sans ce commerce de protection d'une part , et d'obéissance de l'autre, il n'y a plus entre le ciel et la terre que l'attraction et les lois du mouvement ; tout rentre dans l'ordre des événements communs et ordinaires, dont l'imagination est bientôt dégoûtée. Aussi toutes les jouissances de l'amoiir décrites par les poètes n'approchent pas des amours de Jupiter et de Junon sur le mont Ida. Le nuage d'or dont cette déesse, comme reine des airs, enveloppe ses amours chastes et mystérieuses, est, sans contredit, ce qui plaît le plus à l'imagination du lecteur. Vénus est la déesse de la beauté et la mère des Grâces ; cela n'empêche pas qu'Homère ne l'ait entourée de sa ceinture magique, l'une des plus admirables
I inventions de ce grand génie, plus merveilleux lui-même que tous ses dieux.
Le seul inconvénient que pourroit avoir le merveilleux, ce seroit que les hommes, étant subordonnés aux puissances célestes, ne parussent que des instruments et des machines. Aussi le poète doit-il éviter dans ses fictions de montrer les volontés et les passions de ses héros, sources si fécondes d'intérêt, impérieusement maîtrisées par un pouvoir suprême ; car alors tout intérêt est détruit ou singulièrement affoibli. Lorsque Homère nous peint Achille irrité par le superbe Agamemnon, portant la main sur son épée, il nous représente la déesse de la sagesse arrêtant ce héros ; mais bientôt après il rend cette ame tendre et féroce à toute son irritabilité naturelle : l'implacable Achille se retire dans sa tente, prive l'armée de sa présence, et ne sort de son repos que pour venger Patrocle , terrasser Hector, et le traîner autour des murailles de Troie. Ainsi le lecteur jouit à-la-fois de tout ce qu'a d'imposant l'intervention des dieux, et de tout ce qu'ont d'intéressant les mouvements d'une ame ardente et passionnée.
Le poète doit avoir aussi grand soin de mettre en équilibre les secours merveilleux que reçoivent les principaux personnages. Ainsi, dans Virgile, Enée est protégé par Vénus, Turnus par Junon et (dans tout ce qui précède sa mort) par sa sœur Juturne, qui est elle-même une divinité subalterne, à la vérité, mais conduite par la reine des dieux.
Il faut convenir que le merveilleux d'Homère est quelquefois petit et mesquin. Lorsqu'un héros laisse tomber son épée, il est peu séant de faire venir une déesse pour la ramasser et la lui rendre. Il ne convient pas non plus aux dieux d'inspirer le courage ou l'épouvante aux guerriers introduits sur la scène des combats: ce genre de fiction dégrade à-la-fois les dieux et les hommes. Concluons de ces observations que le merveilleux ne doit commencer que là où les hommes cesseroient de nous intéresser par euxmêmes.
L'£"«eV(/e nous offre le merveilleux dans toute sa pompe et dans toute sa dignité. Les fictions de Virgile ont plus de noblesse et de convenances que celles du poète grec. Lorsque Enée rencontre au pied des autels l'odieuse Hélène, fléau de l'Asie et de l'Europe , il est prêt à expier dans son sang tous les maux de sa patrie. Alors Vénus vient l'arrêter. Et à qui convenoitil mieux qu'à la déesse des amours et de la beauté, de protéger l'épouse de Paris? A qui convenoit-il mieux qu'à la mère du héros de lui épargner la honte du meurtre dune femme?
L'ENÉIDE
Voilà le merveilleux dans toute sa perfection. Cependant on ne peut nier qu'en général Homère n'ait été, sous le rapport du merveilleux, plus favorisé que Virgile par la croyance de son siècle. Plus d'illusions semblent l'avoir inspiré. La religion païenne étoit alors dans toute sa vigueur; les grands et le peuple étoient également crédules : c'est l'époque favorable pour l'épopée. On n'a peut-être pas assez réfléchi sur la nécessité de la bien choisir; mais, si j'en juge par la nature de l'esprit humain et par l'exemple d'Homère, de Virgile, et de tous ceux qui les ont plus ou moins heureusement imités , les temps les plus propres à ce genre de composition sont ceux qui sont placés entre un reste de croyance au merveilleuxet un commencement de lumière ; car il faut intéresser à-la-fois, et ceux dont l'imagination a besoin d'être amusée par des événements extraordinaires, et ceux qui, observateurs plus attentifs, veulent trouver dans un poëme les arts, les mœui's, les lois , la religion , et les caractères différents des hommes, des peuples, et des âges. Aussi l'on peut dire que le Tasse et Milton écrivirent leurs poèmes dans des siècles tels que le poète épique pouvoit les désirer: l'Angleterre et l'Italie étoient alors religieuses jusqu'à la superstition. Dans ces siècles, où l'on croyoit encore aux sorciers , aux revenants , l'une s'enorgueillissoit de Locke et de Newton, l'autre de Machiavel, de Guichardin , et de Fra-Paolo; le Tasse, comme nous l'avons observé, avoit encore, de plus que Milton, les enchantements et la féerie, dont il a su tirer tant d'avantages. Voltaire, sous le rappoi't de l'époque, est moins heureux que ses prédécesseurs : son sujet est bien national, mais son héros est trop près de nous. L'histoire , qui a prodigué tant de richesses à ses modèles, ne lui a donné que des entraves , et a beaucoup resserré pour lui la carrière de la fiction et du merveilleux. Presque tout ce qu'il auroit pu feindre auroit été repoussé par les premiers souvenirs de l'éducation et par les premières impressions de l'histoire. C'est ce qui m'a fait dire dans le poëme de V Imagination , ch. V :
O Voltaire! combien ton sort fut moins heureux! 'l'on sujet, un peu triste, est trop près de nos yeux. Est trop près de nos temps. L'histoire rigoureuse, Saus doute, effaroucha la fable ingénieuse. Qui, de loin nous montrant la riche fiction. Se plaît dans le vieil âge, et vit d'illusion : Aussi tu préféras, dans ton style sévère, La plume de Tacite à la lyre d'Homère.
Virgile, qui a pris son héros dans l'antiquité fabuleuse, a été plus heureux que Voltaire, mais beaucoup moins qu'Homère, le Tasse et
3Iilton ; il écrivoit dans un temps qui peut-être se prètoit moins au merveilleux que l'on peut tirer de la religion. Déjà plusieurs systèmes philosophiques ,et le poëme de Lucrèce, avoient porté atteinte à la croyance publique : le serment, le culte, l'influence des dieux, Junon , Jupiter, tous les dieux étrangers, avoient perdu de leur pouvoir sur les esprits. Il y avoit longtemps que Flaminius avoit discrédité les poulets sacrés qui, depuis tant d'années, avoient guidé l'aigle romaine. Aussi Virgile a-t-il écrit un poëme politique.
C'est ici le lieu d'examiner s'il est vrai , comme on l'a prétendu tant de fois, que le caractère d'Énée soit l'éloge allégorique d'Auguste , et qu'il ait été tracé sur son modèle. Je ne puis être de cette opinion. Enée est guerrier et navigateur; rien de semblable dans Octave. Enée, emportant son père et ses dieux, emmenant sa femme , son fils et quelques Troyens échappés à l'embrasement de leur patrie, va fonder audelà des mers un empire nouveau : Auguste se rend maître presque absolu de l'ancienne république romaine. Enée se montre par-tout humain et compatissant : Auguste, dans l'infâme convention faite avec ses collègues Lépide et Antoine , pour l'abandon l'éciproque de leurs victimes, sacrifia lâchement son tuteur, et Cicéron, le plus ardent et le plus puissant promoteur de sa nouvelle domination. Aucun de ces traits ne se trouve dans le caractère d'Enée: de quelque côté qu'on l'envisage, tout est grandeur et générosité. Lorsqu'un courtisan d'Octave le louoit de sa ressemblance avec le guerrier troyen , sa conscience devoit démentir cette flatterie par de terribles réclamations.
IMIT.iXION.
On a accusé Virgile de n'être qu'un servile imi- I tateur d'Homère. Ce qui a pu le jeter dans cette imitation fréquente, c'est que les Grecs étoient devenus en tout les modèles des Romains ; mais la différence des âges et des peuples, et plus encore le génie de Virgile, ont dû donner, même aux traits imités, un caractère nouveau ; et l'esprit aime à franchir la distance qu'a mise entre les mêmes idées une exécution rendue différente par tant de causes et tant de circonstances. On se plaît à retrouver les Romains dans les Grecs, et les Grecs dans les Romains, et à distinguer ce qui appartient a chaque peuple et à chaque siècle. Dans les descriptions que le poète latin nous fait des exploits et des temps héroïques, on reconnoît la manière d'un poète plus moderne, habitant de la capitale du monde , formé par une cour polie, par les études qu'il avoit faites à Athènes,
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et par son commerce liabiliiel avec les philosophes, aloi-s très accrédités et très nombreux à Rome. Enfin , les amours de Didon, la descente d'Énée aux enfers, etc., etc., ont une telle supériorité sur les morceaux imités d'Homère, que Virgile n'a jamais été plus original que dans cette imitation.