‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 78 sur 413 · SUR LES ANTIQUITÉS · texte numérisé non relu

SUR LES ANTIQUITÉS

On ne peut s'étonner assez de l'espèce de mépris avec lequel M. de La Harpe a traité la parlie des origines italiennes et romaines , dont le poème de Virgile est le dépôt le plus précieux et le plus riche. Ce poème peut être regardé comme le cirerone le plus exact et le plus intéressant pour ceux qui voyagent dans cette belle partie de l'Europe. Par-tout il a lié à l'histoire d'Énée les lieux les plus célèbres de ce pays. C'est sur le mont Caïète qu'est inhumée sa nourrice, qui lui a donné son nom ; le plus fameux trompette de son armée a donné le sien au promontoire de Misène ; un autre cap a reçu celui de Palinure , l'un de ses plus habiles pilotes, qui périt malheureusement dans la mer de Sicile. Enfin, un habitant de l'Italie pouvoit, l'Enéide à la main , parcourir celte contrée tout entière , en trouvant à chaque pas de grands souvenirs et d'illustres monuments des antiquités du Lalium , des événements militaires, politiques ou religieux, et arriver de port en port, de ville en ville, presque de village en village , jusqu'à la ville impériale.

M. de La Harpe seroit-il le seul qui n'eût pas senti le charme de ce bel épisode d'Évandre , admiré par tous les gens de lettres ? Ce bon roi, parent d'Enée , et bientôt son allié, habite dans lin coin de l'Italie un palais de chaume ; sa musique est le chant des oiseaux perchés sur son toit; son trône est une chaise d'érable; son lit, quelques feuilles recouvertes d'une peau de lion ; sa garde, deux chiens fidèles qui l'accompagnent dans ses courses. Toute la campagne qui environne sa petite ville est encore inculte et sauvage ; mais c'est là que doit être un jour l'emplacement de Rome. Des troupeaux bêlent ou mugissent encore dans ces lieux agrestes; mais là doit exister un jour le Forum romaniim, théâtre de la gloire de Cicérou , où se traiteront les plus grands intérêts du peuple souverain ; là sera le magnifique quartier des Carènes, couvert encore de pâturages, de buissons et de ronces , qui doivent faire place aux palais des Crassus, des Lucullus, et devenir le rendez-vous du luxe, et le siège de la magnificence de Rome. Evandre, en montrant ces lieux à Énèe, n'oublie aucun de ceux qui seront un jour célè-

bres. Il lui iiioiilrc le bols d'Argilète , la porte Carmentale, ainsi appelée du nom de la prêtresse qui avoit prophétisé les grandeurs de Rome; cette roche tarpéienne, destinée à une si terrible célébrité, et ce superbe Capitole d'où dévoient partir, pour tous les royaumes du monde, la paix ou la guerre, des couronnes ou des fers. Déjà les habitants du pays ne voyoient qu'avec respect cette roche fameuse, et le bois qui l'environnoit ; déjà ils étoient persuadés qu'une divinité habitoit dans ces lieux ; déjà , dans leur orgueilleuse superstition, ils avoient cru voir plus d'une fois Jupiter lui-même assis sur un nuage, secouer sa redoutable égide, et faire gronder son tonnerre, qui sembloit proclamer la puissance romaine. Je doute que les Grecs aient pu trouver dans aucun passage de VIliade une peinture de leurs antiquités aussi intéressante pour eux que celle-ci l'étoit pour les Romains; et, s'il s'agit de poésie, quoi de plus sublime que ces contrastes admirables entre l'état obscur et sauvage de ces lieux , et la splendeur des pompes triomphales qui leur éloient réservées?

C\R\CTÈREâ. ' *

Je ne me chargerai pas de justifier le caractère d'Énée, objet de tant de critiques mal fondées et de vaines déclamations. Il suffira de citer ici l'apologie sans réplique qu'en a faite l'abbé Desfontaines : « Le caractère d'Énée est «à couvert de toute critique juste et sensée; «c'est un caractère parfait, qui allie la bonté «avec la fermeté, l'austérité avec la douceur, « la valeur avec la politique ; c'est un prince «religieux, dont la valeur n'est point effrénée, « qui sait triompher de ses passions, et vaincre « l'amour pour obéir au ciel et pour se rendre « digne de sa haute destinée. Il est aussi brave «que Turnus son rival, mais d'une autre espèce « de bravoure , puisqu'elle est prudente et ré- « fléchie, qu'elle n'est ni féroce ni fougueuse « comme celle de son ennemi. Dire que le héros « de VIliade est au-dessus du héros de V Enéide , «c'est une pensée très fausse, puisque le héros «de VIliade est très vicieux, et qu'au contraire «celui de Y£néide esl un prince accompli, de « quelque côté qu'on le considère. »

C'est dommage que celui qui a justifié Virgile comme critique, l'ait si souvent maltraité comme traducteur.

J'observerai que dans ce passage, d'ailleurs très raisonnable. Desfontaines ne rend pas assez de justice au caractère d'Achille. L'idée seule de l'absence de ce héros , rendant inutiles tous les efforts de la Grèce, est parmi les coucep-

tions épiques l'une des plus sublimes que l'on connoisse : on peut dire que l'action tout entière du poème est remplie d'Achille absent; les vices même de son caractère lui donnent un nouvel éclat, et de nouveaux moyens au poète. Il ne -suffit pas qu'un caractère soit moral, il faut qu'il soit poétique , et celui du héros de \lUade l'est au plus haut degré. On peut en suivre le développement dans le progrès de l'action de ce poème. « Achille a juré de ne « sortir de sa tente et de son repos que lorsque «les Grecs seroient réduits aux dernières ex- « trémités. Lorsque déjà de grands dangers les «environnent, il refuse encore de les secourir "en personne, mais il leur envoie son ami Pan trocle avec ses armes divines. A peine les «Troyens ont aperçu l'aigrette d'Achille, qu'ils «fuient épouvantés. » Idée vraiment grande et digne d'Homère. <■ Patrocle périt dans le combat; «alors Achille, transporté de fureur, et brûlant «de toute la rage de l'amitié désespérée, oublie «l'injure d'Agamemnon, quitte sa tente, et «court le venger.» Toute cette marche est admirable, parce qu'elle met en contraste de grands défauts et de grandes qualités. J'ai essayé , dans le poème de l'Imagination , de rendre tout ce que le caractère d'Achille a de plus frappant sous ce rapport vraiment poétique :

J'admire de sang-froid le sage Idoménée,

Et le prudent Ulysse, et le pieux Enée :

Mais qu'on me montre Achille, Achille, ame de feu.

Dont la rage est d'un tigre, et les vertus d'un dieu;

D'amitié, de fureur, héroïque assemblage, etc.

Par le même artifice, lorsqu'Achille reçoit les ambassadeurs grecs envoyés pour le fléchir, Homère sujjpose que cet homme implacable traite peu favorablement Ulysse et Ajax , mais cju'il accorde l'hospitalité la plus affectueuse à son gouverneur Phénix. Tous ces contrastes concourent merveilleusement à faire ressortir l'admirable composition du caractère d'Achille. Je n'en suis pas moins d'un avis différent de ceux qui admirent aveuglément tous les défauts de ce personnage. Homère n'a pas le droit de nous faire aimer la peinture d'une nature dégradée : le beau idéal est le premier modèle de tous les artistes et de tous les poètes.

INIais revenons au caractère d'Énée : on a supposé, dans l'intention de le déprécier, que ce héros ne se présente que comme un fugitif qui vient injustement usurper le trône, et traverser les amours de Turnus et de Lavinie; mais Virgile a eu soin de fonder ses droits à l'empire sur la volonté des dieux , manifestée par les oracles , et même sur la consanguinité. Quant aux amours

de Turnus et de Lavinie, il n'en est pas dit uti seul mot dans toute X Enéide : ce n'est pas de l'amour que Virgile a donné à Turnus, c'est de l'ambition. Ou reproche aussi à Enée de la cruauté, et on allègue en preuve le meurtre de Turnus. Mais comment n'a-t-on pas vu que c'est là que le poète a mis un goût exquis et une convenance admirable? Turnus, prêta recevoir le coup mortel, s'est jeté aux pieds d'Énée, pour lui demander, non pas la vie , mais la consolation d'être porté dans le tombeau de ses pères. Énée est prêt à lui faire grâce, lorsqu'il aperçoit sur le corps de son ennemi le baudrier du jeune Pallas , égorgé par Turnus. A cette vue , sa fureur se réveille , et il l'immole sans pitié, en disant : « Ce n'est pas moî « qui te tue, c'est Pallas. »

Pallas te hoc vulnere, Pallas

Immolât.

yffrt. ,XII, V. 948.

Voilà , je crois , le personnage d'Énée suffisamment justifié. Mais on a prétendu qu'en général Virgile, sous le rapport des caractères, étoit resté fort inférieur à Homère. « Une foule de héros, nous dit-on , se signalent dans V Iliade ; chacun a sa physionomie particulière; et cette richesse est un des principaux mérites de ce poème; tandis que, dans Virgile , Énée seul est remarquable par ses grandes qualités. » Des gens de goût ont, à mon avis, complètement justifié Virgile à cet égard. On se rappelle ce qui arriva lorsque la France eut le malheur de perdre le grand Turenne : Louis XIV nomma plusieurs officiers généraux, qu'on appela plaisamment la monnaie de M. de Tiirenne. De grands hommes d'état et de conditions différentes ont souvent entre eux des rapports inattendus. Homère a fait comme Louis XIV: Achille, par son absence, étant mort pour l'armée, Homère l'a, pour ainsi dire, monnayé, en mettant à sa place Diomède, les deux Ajax , Idoménée, etc. Mais Énée étant toujours présent, tout a dû lui être subordonné, excepté son adversaire Turnus, qui, pour l'honneur même de son rival, a dû être digne de lui.

D'ailleurs , on ne peut pas même raisonnablement reprocher à Virgile une pénurie réelle de caractères ; on peut même assurer que les caractères subalternes de ce poète ont quelque chose de supérieur à ceux d'Homère. Tout le génie de celui-ci n'a pu empêcher que ses héros, nés dans le même pays, se battant pour la même cause, contre les mêmes ennemis, avec le même courage et les mêmes ai-mes, n'eussent entre eux une grande ressemblance. Rien de pareil dans Virgile. J'observerai, de plus, que beaucoup de lecteurs d'Homère restent indécis sur Achille et Hector:

PRÉFACE

que même les partisans de ce dernier sont les plus nombreux : aussi Virgile, frappé de cette idée, paroit-il avoir voulu retracer Achille dans Turnus, et Hector dans Enée. Amate, mère de Lavinie, dont le caractère n'a été remarqué par aucun critique, méritoit de l'être. V'irgile a peint en elle le sentiment maternel avec une justesse, une vérité et une nouveauté de couleur qu'on ne trouve dans aucun poème. Cet amour, dans Amate , a deux caractères bien frappants, que l'on ne voit dans aucun autre tableau de la maternité; et ces deux caractères sont également dans la nature. Une mère a non seulement une tendresse de dévouement qui la porte à se sacrifier elle-même pour sauver sa fille d'un grand danger, mais encore un sentiment de ses droits, qui lui fait regarder comme un outrage qu'on en dispose sans son aveu. Aussi , lors((u'Amate s'adresse aux mères d'Italie pour les engager à se joindre à elle, elle s'écrie : « O vous, qui que « vous soyez, mères d'Italie , si vous êtes encore «jalouses des dioits de la maternité, écoutez- « moi , et joignez-vous à moi. »

Tout ce qui suit est d'une fécondité d'imagination, d'une verve de style admirable. Le poète suppose que les femmes du Latium célébroient dans ce moment la fête de Eacchus : Amate y conduit sa fille, et la mène dans les forêts pour se mêler à leurs chants bachiques et la consacrer à leur dieu. Cette fiction, en associant sa fureur et son délire à l'ivresse sacrée des prêtresses de Eacchus, semble imprimer quelque chose d'auguste aux sentiments d'orgueil et de tendresse qui l'animent et qui l'égarent.

Les détracteurs de Virgile les plus obstinés n'ont pu nier qxie le caractère de Turnus n'eût un grand éclat ; plusieurs même le lui ont reproché , comme effaçant celui d'Enée. Aucun d'eux n'a rendu assez de justice à celui de Mézence ; aucun d'eux ne paroit avoir senti combien ce prince barbare et irréligieux , qui se vante de ne connoitre d'autres dieux que son bras et son épée, forme un contraste admirable avec le caractère pieux et bienfaisant d'Enée. L'on n'a pas rendu plus de justice aux caractères de Latinus et de Lavinie. Virgile a eu soin de prévenir les reproches que l'on fait à celui de ce prince , en le représentant comme un roi afloibli par l'cige et le malheur; et le caractère religieux qu'il lui a donné s'accorde parfaitement avec celui d'f^née.

Quant à Lavinie, quelque effort qu'eût fait Virgile pour donner à son caractère autant d'intérêt qu'à celui de Didon, il n'auroit pu y réussir. M. de La Harpe a oublié que l'hymen de cette princesse, brigué par Enée, n'est qu'un hymen politique et religieux, et Lavinie rentre alors dans

la classe des princesses destinées à un mariage étranger ; elle est élevée dans le palais de la reine, et ne paroit qu'une ou deux fois en public, entre son père et sa mère, avec toute la modestie et la pudeur qui conviennent à son sexe, à son âge, et à sa position :

Oculos dejecta decoros.

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