‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 80 sur 413 · SUR LE STYLE DE VIRGILE · texte numérisé non relu

SUR LE STYLE DE VIRGILE

L'Apollon du Belvédère et le style de Virgile sont généralement reconnus pour ce qu'il y a de plus parfait dans les arts. On a souvent comparé Racine au poète latin , mais il y a entre eux la différence qui doit êti-e entre un poète épique et un poète tragique. Le genre de Virgile admettoit les sentiments tendres et passionnés que nous admirons dans le poète français ; mais les tragédies de celui-ci sont et doivent être étrangères aux descriptions brillantes et pompeuses de la poésie épique.

Il n'y a guère, dans tout le théâtre de Racine, que le combat d'Étéocle et de Polynice, le songe d'Athalie, et le récit de Théramène qui approchent des grandes beautés épiques. J'ai tâché, dans les vers suivants, de rendre les caractères du style de Virgile :

Homère, déployant sa force poérique.

Dans sa mâle beauté m'offre l'Hercule antique. Ta muse me rappelle, eu ses traits moins hardis. De la belle Vénus les charmes arrondis. Ta vigueur sans effort, c'est la grâce elle-même; Avant de t'admirer, le lecteur sent qu'il t'aime. Des trésors du génie économe prudent.

Brillant, mais naturel , et pur quoique abondant. Chez toi toujours le goût employa la richesse. Le goût fut ton génie ; et ma fière déesse. Dont les coursiers fougueux erroicnt eucor sans frein, A mis pour les guider les rênes dans la main. Imagination, ch. v.

Pour faire connoître tout l'artifice du style de Virgile, je ne multiplierai pas les citations. Il suffii'a de le comparer à Homère, lorsque tous les deux ont exprimé les mêmes idées : tels sont ces deux passages où Paris est comparé par Homère , dans le sixième livre de V Iliade, et Turnus par Virgile, dans le onzième livre de V Enéide, à un cheval délivré de ses liens. C'est là qu'on peut voir comment Virgile lutte avec succès contre le plus grand des poètes , contre la plus belle des langues, et sait tirer de la sienne des équivalents, qui, dans cette comparaison, lui donnent au moins l'égalité. Pour faire mieux ressortir les

beautés de Virgile, soyons un instant ses Mévius; parcourons les beautés qu'il a omises, et voyons ensuite celles par lesquelles il a racheté cet oubli : « Comment, auroit dit ce critique ro- « main , Virgile a-t-il pu oublier cette belle idée « d'un cheval long-temps reposée! abondamment « nourri ; ce qui , dans un animal fougueux et ro- « buste, doit produire cette surabondance d'es- « prits animaux, qui ajoute à sa vigueur et à « son impétuosité naturelles? Comment a-t-il cru • pouvoir représenter, par un vers rempli de con- « sonnes, ce beau vers mouillé par la fréquente « répétition de Viota, si heureusement imilalif « dans cette occasion ,

Eùdôw; XcÛEoOai i'j^hv.o^ TrorafAcTo.

HotiÈRE, Iliade, liv. VT, v. 5o8.

Accoutumé à se baigner dans le fleuve qui coule nboadamment.

" ce vers, qui représente si bien la fluidité de l'é- « lément dans lequel il va chercher la fraîcheur « du bain accoutumé? C'est là, en effet, qu'est X l'infériorité de Virgile. »

Voyons comment il nous en a dédommagés par ce bel hémistiche : « Tandem liber equus , le cour- « sier libre enfin. » Ce dernier mot, lui seul, n'exprime-t-il pas d'une manière infiniment heureuse l'impatience avec laquelle ce superbe animal a supporté son esclavage et son oisiveté ? cette expression si juste et si poétique : » Fltimine nota, « le fleuve accoutumé, » n'équivaut-elle pas à la supériorité d'harmonie imitative que j'ai remarquée dans le vers d'Homère? Cette épithète est d'autant mieux choisie, qu'on sait à quel point un grand nombre d'animaux sont gouvernés par l'habitude des lieux, des personnes et des choses. Dans les derniers vers de ce passage , combien d'images vives et d'expressions brillantes ! Ce frémissement d'un animal fougueux, en pleine jouissance d'une campagne découverte, cawpnque potitns aperto^ cette encolure superbe, ce luxe de vigueur et de santé, cette crinière ondoyante qui se joue sur son cou et sur ses épaules , appartiennent uniquement à Virgile. Combien sur-tout la fin du dernier vers,

Luduntque jubae per colla, per armos,

jEn., lib. XI, V. 497.

contraste parfaitement, par une sorte d'abandon et de négligence, avec la force et la fermeté du vers qui précède! De plus, on remarquera qu'il n'y a pas, dans ce morceau, une coupe de vers, un repos , qui ne concourent à la plus grande variété possible ; plusieurs mots sont rejetés d'un vers à l'autre, de manière à produire le plus grand effet , comme ,

Tandem liber equus...

L'EN EIDE.

Einir.1t Luxurians .

Ces remarques sont sur-toul adressées à ceu\ ijui , dans les langues modernes , cherchent à imiter les grands mailres qui ont écrit dans des langues plus riches et plus poétiques'. Virgile est ici le véritable modèle des traducteurs qui prétendent à l'honneur de l'originalité.

Pope, dans sa belle traduction de ïlluide, a très bien rendu les idées de l'original; mais j'ai été surpris de le voir négliger , dans ce passage, le mérite de l'harmonie imitative et de la variété, si nécessaire à la poésie pittoresque, lorsque sa langue lui en offroit tant de facilité. Presque tous ses vers ont la même coupe et les mêmes repos. Malgré les efforts que j'ai faits pour être plus fidèle , sous ce rapport , ce n'est qu'en tremblant que je transcris ici ma traduction, qui représente si foiblement les beautés du poète latin :

Tel un coursier captif, mais fongueux et sauvage, Las des molles langueurs d'uu oisif esclavage. Tout-à-coup rompt sa cbaîne, et, loin de sa prison. Possesseur liljre euCn de l'immense horizon. Tantôt fier, l'œil en feu, les narines fumantes. Demande aux vents les lieux où paissent ses amantes: Tantôt, par la chaleur et la soif euflammé. Court, bondit, et se plonge au fleuve accoutumé; Tantôt, le cou dressé, du pied frappant les ondes. Pour reprendre à son choix ses courses vagabondes, Part, et dans un vallon propice à ses ébats , Battant l'air de sa tête, et les champs de ses pas. Levant ses crins mouvants que le zéphyr déploie , Vole, et frémit d'amour, et d'orgueil, et de joie.

Tiad. de l'Én. , liv. XI, v. 707.

Ces citations me conduisent naturellement à quelques observations sur l'artifice des comparaisons, si souvent employées dans le poème épique.

SUR LES COMPARAISOHS.

J'ai déjà eu occasion de remarquer que les comparaisons, dans la poésie, avoient moins pour objet d'exprimer les rapports qui se trouvent entre des êtres différents, que de produire une sorte de richesse et de variété. Il y a peu de rapport entre Orphée pleurant sa femme et un rossignol pleurant ses petits ; mais la peinture que Virgile a tracée de la douleur de cet oiseau est un des passages les plus touchants du bel épisode d'Eurydice et d'Orphée.

Pour produire cette richesse et cette variété, le poète habile compare tantôt un objet moral à un objet physique , tantôt un objet physique à un objet moral , tantôt les hommes aux animaux, tanlôl les animaux aux hommes. Citons

quehjucs exenipies coiujus de ces diflérents genres de comparaisons. Mornay, l'un des héros de la Henriade , avoit conservé à la cour toute la pureté de son ame , et Voltaire enrichit cette idée par cette belle comparaison :

Belle Aréthuse! ainsi ton onde fortunée Roule, au sein furieux d'Amphitrite étonnée. Un cristal toujours pur, et des flots toujours clairs, Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.

Ch. IX.

Voltaire a pris cette comparaison au jésuite Lemoine, et l'on peut assurer que c'est un des plus heureux larcins qu'il ait faits; mais il ne doit qu'à lui-même celle qu'on va lire. D'Aumale a reçu un oi-dre qu'il exécute malgré lui :

Cet ordre qu'il déteste, il va l'exécuter. Semblable au fier lion qu'un Maure a su dompter, Qui, docile à son maître, à tout autre terrible, A la main qu'il connoit soumet sa tête horrible, Le suit d'un air affreux, le flatte en rugissant. Et paroît menacer, même en obéissant.

Ch. VIII.

Voilà deux modèles parfaits de quelques uns des genres de comparaisons dont je parle.

D'autres fois , par un artifice plus fécond encore, le poète cherche des rapports entre les petits objets et les grands. C'est ainsi que Virgile compare les travaux des abeilles à ceux des Cyclopes :

Tels, aux petits objets si les grands se comparent, En des corps différents les essaims se séparent : La vieillesse d'abord préside aux bâtiments , Dessine des remparts les longs compartiments ; La jeunesse, des murs abandonnant l'enceinte. Sur le safran vermeil, sur la sombre hyacinthe, Siir les tilleuls fleuris enlève sou butin. Moissonne la lavande, et dépouille le thym.

Tout s'empresse ; par-tout cotde un miel odorant. Tels les fils de Vulcain, dans les flancs de la terre, etc. Tiad. des Géorgiques, liv. IV.

On sent que le premier charme de celte cosnparaison est la variété qu'elle produit, et (jue l'imagination aime à passer de ces foibles animaux , pétrissant la cire et distillant le miel dans leurs humbles cellules, à ces robustes fils de Vulcain , qui , dans leurs forges brûlantes fatiguent l'enclume et façonnent les métaux.

Par le même artifice , et pour le même but , le poète compare les grands objets aux petits. Ainsi Virgile , après avoir peint les Troyens préparant à l'envi leur départ de Carthage, ajoute :

Ainsi quand des fourmis la diligente armée. Des besoins de l'hiver prudemment alarmée ,

PREFACE

Porte à SCS mng.isins les trésors tics sillons, Leur foule au loin s'empresse, et leurs noirs bataillons , Par un étroit sentier s'avançant sous les licrlics , Entraînent à l'envi la dépouille des gerbes: L'une coudait la troupe, et trace le chemiu; L'autre, non sans effort, pousse un énorme graiu; Celle-ci des traineurs excite la paresse ; Pour le bien de l'état tout agit, tout s'empresse : Tous ont leurs soins, leur tâche et leurs emplois divers. Et d'ardeuts travailleurs les chemins sout couverts. TraJ. de F En., liv. IV, v. 6oi.

C'est ici que la richesse et la variété sont portées à leur plus haut degré. Vous passez d'un grand peuple à une troupe de fourniis , dune grande ville à la campagne , d'un port à un champ de blé.

Virgile a queltpiefois poussé plus loin encore cette hardiesse. Dans l'un de ses six derniers livres , si décriés par une tradition collégiale , adoptée par M. de La Harpe lui-même, Vulcain, ayant consenti à forger, sur la demande de Vénus , une armure pour le fils de cette déesse , se lève bien avant le retour de la lumière. Pour exprimer celte diligence, le poète pouvoit tirer sa comparaison de l'aurore ou du soleil, ou de quelque autre objet de la nature, convenable à la noblesse du personnage. Le besoin de variété l'a conduit à celle qui suit :

A peine un court sommeil a fermé sa paupière.

Le diligent Vulcain devance la lumière:

Et, telle que, reudue à ses soins journaliers,

La sage ménagère a ses humbles foj'ers

Ranime en haletant la flamme qui sommeille,

Prescrit leur longue tâche aux femmes qu'elle éveille;

Elle-même, ajoutant la nuit à ses travaux ,

Aux lueurs d'une lampe exerce ses fuseaux;

Quelquefois, reprenant l'industrieuse aiguille,

Soutient d'un gain permis sa naissante famille,

La pudeur de sa fille et l'honneur de son lit ;

Tel le dieu matinal à Vénus obéit.

Trad. de l'En., liv. VIII, v. 56 1.

Ainsi le lecteur, en quittant la couche d'or du couple divin, le palais de l'Olympe, les forges de Lemnos, où se forgeoient l'égide de Pallas et les foudres de Jupiter, se trouve transporté , par la magie de cette comparaison, dans l'humble ménage d'une mère de famille laborieuse et vigilante , qui dès la pointe du jour réveille le feu assoupi sous la cendre, distribue leur tâche journalière aux femmes qui la servent, travaille elle-même pour élever ses enfants en bas âge , et conserver la chasteté conjugale. Voilà un de ces admirables tableaux qui n'appartiennent qu'à Virgile, où il a su réunir sans disparate les idées les plus majestueuses et les plus simples; et tout cela est dû aux traits ingénieux et naïfs d'une comparaison bien choisie.

Enfin , la comparaison a lieu quelquefois entre les objets de la nature et les ti^avaux des arts. Dans un épisode d'un de mes ouvrages, je me proposois de peindre avec des traits nouveaux une jeune beauté. Laissant donc de côté la vivacité , l'enjouement , l'élégance des formes et la régularité des traits , j'ai tâché de la rendre intéressante, en la rendant insignifiante , c'està-dire en lui donnant une ame neuve, des sens non encore éveillés, un grand calme et une extrême modestie. C'est ce que j'ai essayé d'exprimer dans cette comparaison, qui m'a paru obtenir le suffrage de plusieurs gens de lettres :

Tout en elle étoit calme; un sentiment modeste Régloit son air, sa voix, son silence, son geste; Ses yeux , d'où sa pensée à peiue osoit sortir, R'exprimoicnt rien encore, et faLsoient tout sentir. On eût dit qu'en secret sa douce indifférence D'un ascendant suprême attendoit la puissance. Tel ce chef-d'œuvre heureux de l'amour et des arts, La jeune (lalatée, encliantoit les regards; Lorsque essavant la vie et son ame naissante, IS'étant déjà plus marbre, et pas encore amante, Eutr'ouvrant par degrés ses paupières au jour. Pour achever de vivre elle attendoit l'amour.

Imagjnalion , cb. il.

Dans ces observations , j'ai tâché de faire sentir tout ce qui constitue la beauté d'un poëme épique, et de prouver que Virgde n'a oublié aucun de ces avantages. Il ne me reste plus qu'à réfuter quelques objections faites par des hommes de mérite contre une partie des premiers chants , et sur-tout contre les six derniers. M. de La Harpe paroît craindre que le cinquième, où Virgile décrit les jeux célébrés en Sicile sur le tombeau d'Anchise, ne refroidisse le lecteur. On auroit pu, avec plus de raison , faire ce reproche au troisième livre, qui ne renferme que la description d'une navigation dans les mers de la Grèce et de l'Italie. Mais le troisième et le cinquième sont également à leur place : l'un est pour le lecteur un agréable repos , après la catastrophe d'un grand empire ; l'autre est peutêtre encore , à cet égard, plus convenablement placé entre la mort de Didon et la description des enfers : c'est ce livre que Montaigne regarde comme le plus grand effort de la poésie de Virgile.

Examinons enfin s'il est vrai que les six derniers livres soient inférieurs aux premiers, pour l'invention , l'intérêt et le style. Je remarquerai d'abord que la plupart des lecteurs français sont tellement accoutumés aux peintures de l'amour théâtral, que l'intérêt cesse pour eux, où ces peintures finissent: aussi y a-t-il un grand nombre, non seulement de lecteurs ordinaires,

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