‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 81 sur 413 · L'ENÉIDE. PREFACE · texte numérisé non relu

L'ENÉIDE. PREFACE

mais de gens de lettres, qui n'ont lu avec plaisir dans Y Enéide que le quatrième livre et quelques morceaux du second. Mais ce n'est pas là qu'est l'intérêt de l'action épique ; il est dans tout ce qui prépare le dénoûment , dans tout ce qui doit décider des destinées d'Énée et de Turnus , et c'est dans les derniers livres que tous ces événements se trouvent. La fureur de Junon qui se réveille , le soulèvement de toute l'Italie , l'apparition de Turnus opposant sa valeur, sa naissance, le crédit (rAniate,aux oracles des dieux et aux droits d'Énée; la victoire adroitement balancée dans différents combats, redoublent certainement l'intérêt et la curiosité. C'est dans ces derniers livres que Virgile a sur Homère l'avantage de la moralité; c'est là que sont tracées en grand les plus nobles et les plus tendres affections de l'ame , l'amour paternel et maternel , l'amour filial , la valeur vertueuse , la pitié compatissante et l'amitié héroïque. A l'égard de l'invention , c'est dans les derniers livres qu'il fait paroitre ses héros les plus intéressants, et que, sous ce rapport, il a peut-être quelque avantage sur Homère. Tous les héros de celui-ci, de l'aveu même de M. de La Harpe, étoient généralement connus dans la Grèce ; presque tous ceux de Virgile , tels que Turnus et Camille , Mézence , Lausus , Pallas, Nisus et Euryale, sont autant de créations. Aussi , jusqu'à ce qu'on connoisse les richesses poétiques de la Grèce avant Homère, il est difficile de décider lequel des deux a porté au plus haut degré le mérite de l'invention. Quant au style, le seul épisode de Cacus seroit peut-être une réponse suffisante; mais qui peut compter le nombre des beautés poétiques qui font le charme des six derniers livres , que l'on pourroit regarder comme supérieurs aux premiers par une certaine originalité qui tient à la nouveauté du sujet, et où Virgile se montre pleinement affranchi de la tutelle d'Homère?

Cette traduction m'a été inspirée, non seulement par l'amour de la poésie, mais encore par un sentiment de reconnoissance pour Virgile. J'ai dû à ses Géorgiques les premiers encouragements que j'ai reçus dans la carrière poétique , et dès-lors je lui ai voué une espèce de culte : ce sentiment presque religieux m'a soutenu dans ma nouvelle entreprise, non moins effrayante par l'étendue de l'ouvrage que par la perfection décourageante de mon modèle. Je ne me dissimule pas à combien de critiques elle m'expose: quiconque est digne de lire Virgile sent combien il est téméraire d'oser le traduire. Les vers d'un original si parfait, si le lecteur en sent bien les beautés, sont les premiers accusateurs du tra-

ducteur infidèle, qui risque de l'être même par trop de fidélité. Pour moi, je m'en suis déjà plus dit à cet égard que les plus rigoureux censeurs ne peuvent m'en dire. Et d'abord je me suis plus d'une fois reproché de n'avoir pu conserver plusieurs des beautés du texte , sans allonger la traduction ; d'avoir trop souvent remplacé , par une élégance et une rondeur harmonieuses, naturelles à notre langue , la précision énergique d'une langue plus niàle et plus hardie. Les grands poètes , ainsi traduits , sont de l'or passé par la filière, et dont on augmente l'étendue, sans ajouter à sa valeur. J'ai dit, dans la préface des Géorgiques, qu'une traduction étoit une dette, et qu'il falloit payer, non dans la même monnoie, mais avec la même somme: je ne pense pas tout -à- fait de même aujourd'hui. Une cassette remplie de pièces d'or seroit mal représentée par un tonneau de petite monnoie, quand même la somme seroit égale. Après cet aveu , peut-être me sera-t-il permis de dire un mot pour ma justification : il y a contre moi de grandes raisons, il y a de grands exemples pour. Pope, dans son admirable traduction de Vlliade, a excédé de beaucoup le nombre des vers d'Homère ; il a rendu en treize ou quatorze vers la description d'un clair de lune, qui n'en occupe que cinq dans l'original.

Dryden, dans sa traduction de l'Enéide, a porté encore plus loin la disproportion , et même quelquefois au détriment de l'original. Je n'en citerai qu'un exemple : Énée, reconnoissant dans un des tableaux qui décoroient le temple de Carthage le malheureux Priam à qui Achille remet le corps de son fils, se retourne vers Achate, et lui dit avec une touchante simplicité : «Voilà Priam, en " Pfiamus.» Ce mot seul porte à l'imagination une foule d'idées accessoires qu'il est inutile d'expriuier. Dryden l'a malheureusement noyé dans une superfluité de paroles qui en détruisent l'effet. Je me suis efforcé d'éviter ce défaut, et quand je me permets quelques extensions du texte , c'est, le plus souvent, pour conserver des détails historiques , généalogiques ou militaires. Le nom des combattants, leur famille, leur patrie , leurs costumes, leurs armures, le genre de leurs blessures, et jifSqu'à leurs attitudes, tout est fidèlement exprimé. Enfin, j'ai peut-être le droit de dire à ceux qui ignorent la langue latine : « Une « foule de beautés étoient perdues pour vous, je « vous en ai transmis quelques unes; je vous de- « mande donc une reconnoissance d'admiration « pour l'original , et d'indulgence pour le traduc- « teur. »

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