‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 98 sur 413 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

Toi qui d'un saug cliéri souilles mes cheveux blancs ,

Qui sous les yeux d'un père égorges ses eufants !

Toi , fds d'Achille ! Non , il ne fut point ton père.

D'un ennemi vaincu respectant la misère,

Le meurtrier d'Hector, dans son noble courroux.

Ne vit pas sans pitié Priam à ses genoux.

Et , pour rendre au tombeau des dépouilles si chères ,

Il me renvoya libre au palais de mes pères.

Tiens , cruel ! » A ces mois , au vainqueur inhimiain

Il jette un foible trait , qui , du solide airain

Effleurant la surface avec un vain murmure,

Languissammeut expire, et pend à son armure.

« — Eh bien, cours aux enfers conter ce que lu vois ,

A mes nobles aïeux va dire mes exploits ;

Dis au fils de Thélis que son sang dégénère;

Mais avant meius! » Il dit; et d'un bras sanguinaire,

Du monarque traîné par ses cheveux blanchis ,

Et nageant dans le sang du dernier de ses fils,

Il pousse vers l'autel la vieillesse tremblante :

De l'autre, saisissant l'épée élincelante.

Lève le fer mortel , l'enfonce , et de son flanc

Arrache avec la vie un vain reste de sang.

Ainsi finit Priam, ainsi la destinée Marqua par cent malheurs sa mort infortunée. Il périt , en voyant de ses derniers regards Brûler son Ilion et crouler ses remparts. Et ce grand potentat , dont les mains souveraines , De tant de nations avoient tenu les rênes ; Que l'Asie à genoux entouroit autrefois De l'amour des sujets et du respect des rois. De lui-même aujourd'hui reste méconnoissable. Hélas ! et dans la foule étendu sur le sable, N'est plus, dans cet amas des lambeaux d'Ilion , Qu'un cadavre sans tombe, et qu'un débris sans nom.

Alors, je l'avouerai, dans mon ame tremblante,

Débita, qui nati coram me cernere letum Fecisti, et patries fœdasti funere voltus.

4^0 At non ille , satum quo te mentiris, Achilles Talis in hoste fuit Priamo; scd jura fidemque Supplicis erubuit, corpusque exsangue scpulcro Reddidit Hectoreum, meque in mea régna remisit. »

Sic fatus senior, telumque imbelle sine ictu Conjecit; raueo quod protinus rere repulsum. Et summo cljpei nequidquam umbone pcpendit. Cui Pyrrhus : Réfères ergo hocc , et nuntius ibis PelidsE genitori. llli mea tristia facta, Degeneremque Neoptolemum narrare mémento.

S5o Nunc morere. »

Hoc dicens , altaria ad ipsa tremeotcm Traxit et in multo lapsantem sanguine nali, Implicuitque comam laeva, dextraquc coruscum Extulit, ac lateri capulo tenus abdidit, enscm. Haec finis Priami fatorura : hic exitus illum Sorte tulit, Trojam incensam, et prolapsa vidcntcm Pergama ; tôt quondam populis terrisquc siiperbum Regnatorem Asise. Jacet ingens litore truncus, Avolsumque humeris caput, et sine nomine corpus. At me tum primtun ssevus circumstetit horror.

56o Obstupui; subiit cari genitoris imago 35, Ut rcgem xquxvum crudcli volncri vidi

Pour la première fois je sentis l'épouvante.

Ce monarque , au milieu de ses fils moissonnés ,

Terminant sous le fer ses jours infortunés ,

D'un père , comme lui déjà glacé par l'âge,

Toul-à-coup réveilla l'attendrissante image :

De mon épouse en pleurs , de mon malheureux fils ,

Mon amour consterné croit entendre les cris.

Je cherche autour de moi si quelque ami me reste ;

Tous ont péri... Poussés d'un désespoir funeste,

Tous de nos toits brûlants se sont précipités.

Je restois seul... Des feux les lugubres clartés

Guidoient mes pas tremblants et ma vue incertaine.

Lorsqu'aux pieds de Vesia je vois l'affreuse Hélène.

De ses Grecs irrités redoutant le courroux,

La haine des Troyens, la fureur d'un époux,

Cette vile beauté , pour qui la jalousie

Arma la Grèce et Troie , et 1 Europe et l'Asie ,

Se cachoit, et, tremblante à l'ombie des autels ,

Fuyoit aux pieds des dieux la fureur des mortels.

Son odieux aspect réveille ma furie ;

Je brûle par sa mort de venger ma patrie.

« Quoi ! le sang regorgea sur ces bords malheureux :

Priam meurt sous le fer, Ilion dans les feux ;

Et, fière de nos maux, la détestable Hélène,

Dans les remparts d'Argos rentrant en souveraine ,

Ira, foulant des fleurs sous ses pas triomphants,

Retrouver son palais , ses aïeux , ses enfants !

Et, d'esclaves troyens en pompe environnée,

Des trésors d'Ilion marchera couronnée !

Non; et, quoique ma gloire en rougisse tout bas ,

Quoiqu'un si lâche exploit déshonore mon bras ,

Du moins de ce fléau j'aurai pm'gé la terre ;

Son sang paiera le sang qu'a coûté cette guerre,

Satisfera ma rage , et celle des Troyens ,

Et les mânes plaintifs de mes concitoyens. »

Vitam exhalantem; subiit déserta Creusa, Et direpta domus , et parvi casus luli. Respicio, et, qux sil me circura copia, lustre. Deseruere omnes defessi , et corpora saitu Ad terram misère, aut ignibus ïgra dedere. Jamque adeo super unus eram^G, quum limina Vesta;3; Servantem , et tacitam sécréta in sede latentem Tyndarida adspicio ; dant clara incendia lucem

570 Erranti , passimque oculos per cuncta ferenti. nia sibi infestes eversa ob Pergama Teucros, Et pœnas Danaum, et deserti conjugis iras Prîeraetuens, Trojœ et patriae coramunis Erynnis, Abdiderat sese, atque aris jnvisa sedebat. Exarsere ignés anime ; subit ira cadentem Ulcisci patriam , et scelcratas sumcre pœnas. « Scilicet haec Spartam iucelumis patriasque Mjcenas Adspiciet, partoque ibit rcgina triumpho ! Conjugiumque, derauraque, patres, natosquc videbil,

-'?' lliadum turba, et Phrygiis comitata ministris! Occiderit ferre Priamus! Troja arserit igni! Dardanium toties sudarit sanguine litus!

Non ita : namquc, ctsi nullum memorabile nomcn Fcminea in pœna est, nec habel victoria laudem, Exstinxissc nefas tamcn, et sumsisse mcrentis Laudubor pœnas ^ auimumque explcssc juvabit

L'ÉNÉlDE.

Ainsi je m'emportois , lorsque dans la nuil sombre Ma mère dissi[)ant la noire horreur de l'ombre, Jeune, brillante, enfin telle que dans les cieux Des immortels charmés elle éblouit les yeux. , Me relient, et me dit de sa bouche de rose : « Mon fils , de ces fureurs , eh ! quelle est donc la cause ? Esl-il temps d'écouler un aveugle courroux ? Qu'as-Iu fait des objets de nos soins les plus doux ? Qu'as-tu fait de ton père appesanti par l'âge. D'une épouse, d'un fils, entourés de carnage. Entourés d'ennemis, et qui, sans mon secours. Par la flamme ou le fer auroient fini leurs join-s ? Non, non, ce ne sont point ces objets de ta haine. Non, ce n'est point Paris, ni l'odieuse Hélène, C'est le courroux des dieux qui renverse nos murs. Viens, je vais dissiper les nuages obscurs Dont sur tes yeux mortels la vapeur répandue Cache ce grand spectacle à ta débile vue. Ecoute seulement ; et , docile à ma voix, D'une mère qui t'aime exécute les lois. Vois-tu ces longs débris, ces pierres dispersées. De ces brûlantes tours les masses renversées , Celte poudre, ces feux ondoyants dans les airs .'' Là , le trident en main, le puissant dieu des mers. De la terre à grands couj)s entr'ouvrani les entrailles, A leur base profonde arrache nos murailles, Et dans ses fondements déracine Ilion.

Ici , tonne en fureur l'implacable Junon : Debout , le fer en main , la vois-tu sous ces portes Appeler ses soldats ? Vois-tu de ses cohortes L'Hellesponi à grands flots lui vomir les secours ? Sur un nuage ardent, au sommet de ces tours. Regarde, c'est Pallas, dont la main homicide Agite dans les airs l'étincelante égide.

Ultricis flammse, et cineres satlasse meorum. »

Talia jactabam , et furiata mente ferebar , Quuin mihi se, non aute oculis tara clara, videndam

590 Obtulit, et pura per noctein in luce rcfulsit Aima parcus, confessa deam , qualisque videii Cœlicolis, et quanta solet; dcxtraque prelicusum Coutinuit, roseoque haec insuper addidit ore : «Nate, quis indomitas tantus dolor excitât iras? Quid finis? aut quonam noslri tibi cura rccessit? Non pritis adspicies, ubi fessum aetate parentenj Liqiieris Anchisen? supercl conjuxne Creusa, Ascauiusque puer ? quos omnis undique Grai» Circum errant acies, et, ni mea cura résistât,,

Coo Jam flanuuae tulerint, iuimicus et hauserit ensis. Non tibi Tyndaridis faciès invisa Lacaenae, Culpatusve Paris; diviim, inclementia divum, Has fverlit opes, sternitque a culmine Trojara. Adspice; namque omncm, qua; iiunc obducta tueuti^S Mortalis hebetat visus tibi, et huniida circum Caligat, nubera eripiam. Tu ne qua parentis Jussa time, neu prceceplis parère récusa. Hic , ubi disjcctas moles avolsaque saxis Saxa vides, raixtoquc undantem pulvere furaum, *'"> Meptunus mures magnoque eraota tridenti Fundamenta quatit, totaraque ab sedibus urbein Emit. Hic Juno Scaeas s.Tevissima portas Prima tcnet, sociuraquc furcns a navibus agmeu

Jupiter même aux Grecs souffle un feu belliqueux , Excite les niorlcls, et soulève les dieux. Fuis ; calme un vain courroux : fuis, c'en est fait. Ta mère Va proléger tes pas, et te rendre à ton père. »

Elle dit , et dans l'ombre échappe à mes regards. Alors le voile tombe; alors, de toutes parts, Je vois des dieux vengeurs la figure effrayante; J'entends tonner les coups de leur main foudroyante ; Tout tombe , et je crois voir, de son faîte orgueilleux, Ilion tout entier s'écrouler dans les feux. Ainsi contre un vieux pin, qui du haut des montagnes Dominoit fièrement sur les humbles campagnes, Lorsque des bûcherons réunissant leurs bras De sou tronc ébranlé fout voler les éclats , L'arbre allier, balançant sa tète chancelante. Menace au loin les monts de sa chute pesante; Attaque, mutilé, déchiré lentement.

Enfin , dans un dernier et long gémissement Il épuise sa vie, il tombe; et les collines îlelentissent du poids de ses vastes ruines : Ainsi croule Ilion. Je m'éloigne, et Cypris Défend au glaive, au feu, d'atienter à son fils: Le fer respL^ctueux entend sa voix puissante ; Devant elle s'enfuit la flamme obéissante.

J'arrive enfin , j'arrive au palais paternel; Je vole vers mon père : ô désespoir cruel ! Mon père, qu'avant tout doit sauver ma tendresse, Quand je veux au danger dérober sa vieillesse, Refuse de survivre à nos communs malheurs , Et d'aller dans l'exil prolonger ses douleurs. « Vous tous, qui conservez l'ardeur du premier âge, Dont le sang , jeune encore , enflamme le courage , Mes chers enfants, fuyez: pour moi, si le destin De ma vie à ce jour n'eût pas marqué la fin ,

Ferro adcincta vocal.

Jam suramas arcis Tritonia, respice, Pallas Insedit, nimbo effulgens et Gorgone saeva. Ipse pater Danais animos viresque secundas Suffuit; ipse deos in Dardana suscitât arma. Eripe, nate, fugam, finemquc imponc labori. G'-° Nusquara abero, et tutum patrio te llraine sistam. »

Dixerat, et S])issis noctis se condidit urabris. Adparent dirœ faciès , inimicaque Trojie Numiua magna deura.

Tum vero orane mihi visura considère in ignis Ilium , et ex imo verti Neptunia Troja. Ac veluti summis antiqtiam in raonlibus ornum ^9 Quum ferro adcisam crcbrisque bipennibus instant Eruere agrieolœ eertatim; illa usque miuatur. Et tremel'acta comam concusso vertice nutat; C3o Volneribus donec paullatira evicta, supremum Congemuit, traxitque jngis avolsa ruiuam. Descendo , ac , ducente deo , flammam inter et hoslis 't° Expedior : dant tcla locum, llammteque reccdunt.

Atquc ubi jam patriœ pervenlum ad limina sedis, Antiquasque doraos, genitor , quem toUere in altos Optabam priraum monlis, primumque pctebam, Abnegat excisa vitam produccre Troja 4i, Exsiliumque pati.

«Vos o, quibus integer sévi Sanguis, ait, solidsrque suo staut roborc vires,

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