‹ Œuvres de J.F. CooperChapitre 11 sur 28 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La fortune a souri sur le berceau de Guelberto, l'héritier du riche domaine de Valdespesa. Cet enfant unique grandit dans le bien, et consola les peines de son père.

SOUTIIET.

Lorsque Sigismond eut proféré ces paroles si terribles pour celle qui les écoutait, il se leva et s'enfuit de l'appartement. La possession d'un royaume n'aurait pu le faire rester, tant il redoutait l'effet qu'il venait de produire. Les domestiques du château remarquèrent son air troublé et la rapidité de ses pas lorsqu'il passa devant eux; mais ils étaient trop simples pour soupçonner autre chose que l'impétuosité de la jeunesse, et il réussit à descendre jusque dans les champs sans attirer sur lui des regards embarrassants. Là, il commença à respirer plus à son aise, et le poids qui avait presque brisé son cœur devint plus

léger. Pendant près d'une demi-heure, le jeune homme parcourut la verte prairie, sachant à peine où il allait, jusqu'à ce qu'il s'aperçût que ses pas l'avaient conduit de nouveau sous le balcon de la salle des Chevaliers. Levant les yeux, il vit Adelheid toujours assise à la même place, et en apparence seule encore; il crut s'apercevoir qu'elle avait pleuré; il maudit la faiblesse qui l'avait empêché d'effectuer la résolution si souvent prise d'éloigner sa mauvaise fortune de cet ange de candeur et de bonté. Un second regard l'avertit qu'il était de nouveau invité à monter. Les projets des amants sont aussi changeants que subits, et Sigismond, qui, au milieu de divers plans aussitôt abandonnés que conçus, avait songé à mettre la mer entre lui et celle qu'il aimait, courait alors avec la rapidité de l'éclair pour se retrouver en sa présence.

Adelheid avait nécessairement été élevée sous l'influence des préjugés de son pays et du siècle sous lequel elle était née. La charge du bourreau de Berne et la nature de ses devoirs héréditaires lui étaient bien connues; et, quoique supérieure à l'inimitié qu'avaient montrée la veille des gens sans éducation contre le malheureux Balihazar, cependant elle n'avait pas prévu un choc aussi cruel que celui qui venait d'être produit sur elle quand elle apprit que cet être méprisé était le père de celui auquel elle avait voué ses affections virginales. Lorsque cette révélation s'était échappée de la bouche de Sigismond, elle écoutait comme une personne qui croit être trompée par ses oreilles. Elle s'était préparée à entendre que le jeune soldat avait tiré sa naissance de quelque paysan ou de quelque ignoble artisan, et une ou deux fois, lorsqu'il approchait de cette révélation terrible, elle avait soupçonné que quelque faute contre la morale se rattachait à sa naissance. Cette pensée avait troublé son esprit; mais ses craintes ne s'étaient jamais dirigées vers la révoltante vérité. Il se passa quelques instants avant qu'elle fût capable de rassembler ses souvenirs, on de réfléchir sur la route qu'elle devait suivre. Mais, comme on l'a vu, elle eut le temps de reprendre de l'empire sur elle-même avant d'exiger ce qu'elle sentait doublement nécessaire, une nouvelle entrevue avec son amant. Lorsqu'il entra, elle était calme en apparence, et elle fit tous ses eff'orts pour sourire. Comme l'un et l'autre n'avaient songé qu'aux dernières paroles de Sigismond depuis qu'ils s'étaient séparés, le jeune soldat reprit la conversation au point où il l'avait laissée, et s'assit exactement à la même place qu'il occupait avant son départ précipité.

— Mon secret m'a été arraché, Adelheid. Le bourreau du canton est mon père. Si ce fait était publiquement connu, une loi injuste me forcerait à être son successeur. Il n'a pas d'autre enfant que moi, si ce n'est une (ille charmante, innocente et bonne comme vous.

Adelheid couvrit son visage de ses deux mains, comme pour éviter une partie de l'affreuse vérité. Peut-être une répugnance instinctive à laisser voir à son compagnon combien le choc que venait de lui causer l'aveu de sa naissance était cruel, dirigea-l-il aussi ce mouvement. Ceux qui ont passé l'époque de la jeunesse, et qui se rappellent ces jours d'inexpérience et d'espoir dans lesquels les affections sont remplies de fraîcheur, et où le cœur n'a pas encore été desséché par de trop fréquents rapports avec le monde; ceux qui savent de combien de délicatesse l'amour est formé, comme il est soigneux de tout ce qui touche à l'honneur de l'objet aimé, et avec quelle candeur il cherche des excuses plausibles pour chaque tache qui, soit par accident, soit naturellement, peut ternir le lustre de son caractère, comprendront tout le chagrin qu'Adelheid dut éprouver. Mais la fille du baron de Wiliading, quoique femme par la vivacité de son imagination aussi bien que par sa promptitude à croire à la réalité de ses rêves, était aussi femme par les qualités généreuses de son cœur et par ces principes de résignation qui semblent disposer la meilleure partie de son sexe à faire les plus grands sacrifices plutôt que de renier ses affections. Tandis qu'elle frissonnait encore par la force des émotions qu'elle avait éprouvées, une lueur de raison pénétra dans son esprit, et il ne se passa pas beaucoup de temps avant qu'il lui fût possible de contempler la vérité avec ce calme qui sait voiler une partie des faiblesses de l'humanité. Lorsqu'elle découvrit son visage elle regarda le silencieux Sigismond avec un sourire qui donna à sa pâle figure une ressemblance avec la neige sans tache des montagnes qu'éclaire un rayon de soleil.

— Il serait inutile d'essayer de vous cacher, Sigismond, ditelle, combien je voudrais que ce que vous m'avez appris ne fût pas. J'avouerai plus encore : dans le moment où la vérité me fut connue, vos services réitérés, — ce qui est moins pardonnable encore, votre vertu éprouvée, — furent un instant oubliés dans la répugnance que j'avais à admettre que mon sort puisse jamais être uni à un homme si malheureusement placé par la nature. Il y a des instants où les préjuges et les habitudes sont

plus forts que la raison ; mais leur triomphe est court dans les esprits bien intentionnés. La terrible injustice de nos lois ne m'a jamais tant frappée que la nuit dernière, lorsque ces misérables passagers demandaient le sang de... de...

— De mon père, Adelheid.

— De l'auteur de vos jours, Sigismond, dit-elle avec une solennité qui prouva au jeune homme combien elle respectait ce titre. Je fus forcée de reconnaître que la société pouvait être cruellement injuste; mais, maintenant que c'est vous que ses lois outragent, loin de se joindre à elle pour vous opprimer, mon âme entière se soulève à la pensée de l'injure qui vous est faite.

— Merci , — merci , — mille fois merci ! répondit le jeune homme avec ferveur. Je n'espérais rien de moins de mademoiselle de Willading.

— Si vous n'avez pas espéré quelque chose de plus, Sigismond, reprit la jeune fille en rougissant, vous avez été presque aussi injuste que tout le monde, et j'ajouterai que vous n'avez jamais Lien compris cette Adelheid de Willading, dont vous venez de prononcer le nom d'un ton si froid et si solennel. Nous avons tous des moments de faiblesse, des moments où les séductions de la vie, et les indignes liens qui unissent ensemble les étourdis et les égoïstes dans ce qu'on appelle les intérêts du monde , paraissent d'une plus grande valeur que toute autre chose. Je ne .suis point visionnaire, et je ne m'imagine pas que des obligations factices soient supérieures à celles que la nature a créées; car, s'il y a une cruauté bien injuste dans la pratique trop sévère des lois de la société, il y a aussi une grande sagesse dans ces mêmes lois, qui enseignent aux esprits faibles à se laisser guider par l'opinion des autres. D'un autre côté, je sais bien que, tant que les hommes existeront dans la même condition où la société les a placés, la prudence voudra qu'on respecte leurs habitudes, et que les unions mal assorties sont en général rarement heureuses. Si j'avais connu depuis longtemps votre origine, la crainte des conséquences, ou ces froides formes qui protègent les grands, auraient probablement prévenu une liaison entre nous deux. — Je ne dis pas cela, Sigismond, comme vous paraissez le croire, d'après vos regards, pour vous adresser un reproche; car je sais que l'accident qui forma notre connaissance est cause de cette intimité, résultat elle-même de notre importune reconnaissance ; je veux simplement exprimer tout ce que je ressens. Nous ne

pouvons pas juger de notre situation par des moyens ordinaires, et je ne dois pas maintenant décider sur vos prétentions à ma main, simplement comme la fille du baron de Willading, recevant une proposition d'un homme dont la naissance n'est pas noble, mais comme Adelheid doit peser les droits de Sigismond, qui ont perdu quelques-uns de leurs avantages, si vous voulez, et peut-être plus qu'elle ne l'avait imaginé.

— Supposez-vous qu'il vous serait possible d'accepter ma main après ce que vous avez appris? s'écria le jeune homme en proie à la plus grande surprise.

— Au lieu d'envisager la question sous ce point de vue, je me demande à moi-même s'il serait juste, s'il serait possible de rejeter le sauveur de ma vie, le sauveur de la vie de mon père, Sigismond Steinbach, simplement parce qu'il est le fils d'un homme persécuté?

— Adelheid 1

— N'anticipez pas sur mes paroles, dit la jeune fille avec calme, mais de manière à réprimer l'impatience de Sigismond par la dignité de son maintien. Cette décision est importante, je dirai presque solennelle, et elle s'est présentée à moi subitement et sans préparation. Vous ne penserez pas mal de moi, parce que je vous demanderai du temps pour réfléchir avant que je vous fasse un serment qui est sacré à mes yeux. Mon père croit que vous êtes d'une obscure origine, Sigismond; et, convaincu de votre mérite, il m'a autorisée à vous parler comme je l'ai fait au commencement de notre entrevue; mais il est possible que le baron de Willading se croie dégagé de sa promesse lorsqu'il connaîtra la vérité. Il est convenable que je lui dise tout, et vous savez qu'il faut que je me conforme à sa décision. Votre piété filiale m'approuvera, je n'en doute pas.

En dépit des faits qu'il venait de révéler, l'espérance commençait à entrer dans le cœur du jeune homme, à mesure qu'il écoutait les paroles consolantes de l'aflectueuse Adelheid. Il aurait été impossible qu'un jeune homme si favorisé par la nature dans sa personne, et qui connaissait nécessairement sa propre valeur, quoique ses manières fussent remplies de modestie, ne se sentît pas encouragé par la franchise avec laquelle Adelheid reconnut coaibien il était nécessaire à son bonheur; mais l'intention qu'elle manifestait d'en appeler à son père renouvela ses inquiétudes, car son cœur ne l'avertissait que trop de la différence des deux juges dans un cas comme celui-là.

— Ne lui en parlez pas, Adelheid, répondit-il avec irislessc. L'obligation de refuser ce qu'un sentiment généreux aurait pu le porter à accorder, le rendrait malheureux. Il est impossible que Melchior de Willading puisse consentir à donner sa fille unique au fils du bourreau de ce canton. Dans un autre temps, lorsque l'impression de la nuit dernière sera moins vive, votre raison approuvera aussi ce conseil.

Adelheid, dont le front pur et blanc était appuyé sur sa main, ne parut pas entendre ces paroles; elle était revenue de l'émotion violente qu'elle avait éprouvée, et elle rêvait profondément et avec plus de calme sur le commencement de sa liaison avec Sigismond, les progrès de leur amour, et tous les petits incidents qui en étaient résultés, jusqu'aux événements plus graves qui avaient cimenté par des sentiments d'estime et d'admiration une affection indélébile.

— Si vous êtes le fils de l'homme dont nous venons de parler, pourquoi êtes-vous connu sous le nom de Steinbach, lorsque Balthazaren porte un autre? demanda Adelheid, jalouse de saisir la plus faible lueur d'espérance.

— Mon intention était de ne vous rien cacher et de vous faire connaître toutes les particularités de ma vie, ainsi que les raisons qui ont influencé ma conduite. Dans un autre temps, lorsque nous serons plus calmes l'un et l'autre, je pourrai vous demander de m'entendre.

— Un délai est inutile, et pourrait même nuire. Il est de mon devoir d'expliquer tout à mon père, et il peut désirer savoir pourquoi vous ne paraissez pas ce que vous êtes. Ne croyez pas, Sigismond, que je blâme vos motifs ; mais la prudence des vieillards et la confiance de la jeunesse ont si peu de rapports! J'aimerais mieux être instruite tout de suite.

Sigismond céda aux doux mais triste sourire qui accompagnait cette question.

— Je n'ai aucune raison pour désirer de vous cacher le reste de ma mélancolique histoire, Adelheid. Vous êtes probablement instruite des lois de notre canton, je veux parler de ce cruel usage par lequel une famille est condamnée, je ne puis trouver un mot plus convenable, à remplir les devoirs de la charge révoltante qu'occupe mon père. Celte charge peut avoir été un privilège dans les siècles de barbarie, mais elle est devenue maintenant un impôt qu'aucun de ceux qui ont été élevés avec de meilleures es-

péranccs ne pourront se décider à payer. Mon père, habitué depuis son enfance à l'idée de remplir un jour cet emploi, succéda à son père jeune encore; et, quoique la nature l'ait doué d'autant de douceur que de compassion, il n'a jamais reculé devant sa sanglante tâche lorsque les lois l'ont exigé. Mais, touché par un sentiment d'humanité, il résolut de me soustraire à la calamité qui afflige notre famille. Je suis l'aîné, et c'était sur moi que devait retomber l'alTrcuse succession de mon père ; mais, comme on me l'a rapporté, le tendre amour de ma mère lui suggéra un plan par lequel, moi au moins, je serais délivré de la honte qui était depuis si longtemps attachée à notre nom. Je fus secrètement éloigné de la maison pendant que j'étais enfant ; une mort supposée cacha la pieuse fraude, et jusqu'ici, le ciel en soit loué! les autorités ignorent ma naissance.

— Et votre mère, Sigismond? J'ai un grand respect pour cette noble mère, qui est douée, je le suppose, d'une plus grande force d'âme que les autres femmes, puisqu'elle a juré amour et fidélité à votre père, connaissant son état et l'impossibilité d'en éviter les devoirs. Je sens de la vénération pour une femme si supérieure aux faiblesses de son sexe, et cependant si vraie dans ses affections.

Le jeune homme sourit; mais ce sourire était si pénible, que son enthousiaste compagne regretta la question qu'elle avait faite.

— Ma mère est certainement une femme qui mérite non-seulement d'être aimée; mais qui, sous beaucoup de rapports, est digne d'un profond respect; ma pauvre et noble mère a raille belles qualités, c'estla femme la plus tendre, et son cœur est si bon, qu'elle souffre lorsqu'elle voit tourmenter les plus petits êtres de la création de Dieu. On pourrait croire qu'elle n'était point née pour être la mère d'une famille de bourreaux !

— Vous voyez, Sigismond, dit Adclheid, qui respirait à peine (tant elle était pressée d'adoucir l'agonie qu'elle avait causée), vous voyez qu'une belle et excellente femme au moins a cru pouvoir confier son bonheur à votre famille. Il n'y a pas de doute qu'elle ne fût la fille de quelque digne bourgeois du canton, qui avait appris à son enfant à faire une distinction entre le malheur et le crime?

— C'était une fille unique, et une héritière comme vous, Adellieid, répondit Sigismond en regardant autour de lui comme s'il eût voulu trouver un objet sur lequel il pût décharger une par-

tie de l'amertume qui oppressait son cœur; vous n'êtes pas plus chérie, plus adorée de vos parents que ne l'était mon excellente mère !

— Sigismond, vos regards sont effrayants ; que voulez-vous dire?

— Neufchâtel et d'autres villes, ainsi que Berne, ont leurs privilèges! Ma mère était la fille unique du bourreau de la première de ces villes. Vous voyez, Adellieid, que j'ai des quartiers de noblesse comme un autre. Dieu soit loué! nous ne sommes pas condamnés légalement à exécuter les criminels d'aucun autre pays que le nôtre !

La sauvage amertume avec laquelle ces paroles furent prononcées, et le regard qui les accompagna, firent vibrer tous les nerfs d'Adelheid.

— Tant d'honneurs, ajouta-t-il, doivent être dignement soutenus. Nous sommes riches pour des gens dont les goûts sont humbles, et nous avons moyen de vivre sans toucher aux reven!:s de notre charge. Vous voyez que je me vante encore de nos longs services! Ma mère eut donc la charitable intention de délivrer au moins un de ses enfants du stigmate empreint au front des membres de notre famille, et la naissance d'un second fils la mit à même d'accomplir ce dessein sans attirer les soupçons. Je fus élevé loin de la maison paternelle, et, pendant bien des années, dans l'ignorance de ma naissance. Plus tard, malgré la mort précoce de mon frère, on m'envoya chercher de l'avancement au service de la maison d'Autriche, sous un nom supposé. Je ne vous parlerai pas des angoisses que j'éprouvai lorsque la vérité me fut révélée! De toutes les misères infligées par la société, il n'y en a pas d'aussi injuste que celle qui frappe notre famille; et de toutes les faveurs, aucune ne peut être moins justifiée que les privilèges accordés au hasard de la naissance.

— Et cependant nous sommes habitués à honorer ceux qui descendent d'une ancienne famille, et à voir une partie de la gloire des ancêtres rejaillir jusque sur le plus éloigné de leurs descendants.

— Plus il est éloigné, plus le respect du monde est grand. Quelle meilleure preuve pouvons-nous avoir de l'inconséquence du monde? Ainsi, le fils aîné d'un héros, celui dont h lignée est certaine, qui est le portrait vivant de son père, qui a profité de ses conseils, et qu'on peut supposer au moins avoir acquis une

partie de sa grandeur, par l'habitude de vivre avec lui, est moins noble que celui qui a reçu ce nom à travers cent canaux vulgaires, et qui souvent, si la vérité était connue, n'a aucun droit naturel sur ce sang tant vanté! C'est ainsi que l'esprit est conduit aux préjugés, et que l'homme oublie sa destinée et son origine, en voulant être plus que la nature ne lui a permis.

— Certainement, Sigismond, il y a quelque chose de louable dans le sentiment qui nous porte à désirer d'appartenir à ce qui est bon et noble.

— Si la bonté et la noblesse sont la même chose, vous vous êtes bien servie du mot propre; tant que la noblesse sera un sentiment, c'est non-seulement chose excusable, mais sage : car qui ne désirerait appartenir à ce qui est brave, honnête, savant, enfin à ceux qui possèdent les talents ou les avantages qui rendent célèbre? C'est un sentiment sage, puisque l'héritage des vertus paternelles est peut-être le plus puissant aiguillon pour lutter contre le courant des bassesses humaines. Mais quelle espérance peut m'être laissée, à moi, qui ne peux hériter, ni transmettre que la honte ! Je n'affecte pas de mépriser les avantages de la naissance simplement parce que je ne les possède pas, je me plains seulement que des combinaisons artificieuses aient converti un sentiment et un goût en préjugés vulgaires, par lesquels des gens ignobles jouissent de privilèges plus grands que ceux qui seraient dignes des honneurs les plus hauts que l'homme puisse accorder.

Âdelheid avait encouragé une discussion qui n'aurait servi qu'à blesser la fierté d'un homme qui n'aurait pas été doué d'un sens aussi droit que Sigismond; mais elle s'apercevait qu'il adoucissait l'amertume de ses pensées en s'appuyant ainsi sur sa raison, et en opposant ce qui devrait être à ce qui était réellement.

— Vous savez, répondit-elle, que mon père et moi, nous n'avons jamais été disposés à donner beaucoup de prix aux opinions du monde en ce qui vous concerne.

— Cela veut dire que vous n'insisterez pas sur ma noblesse : mais consentirez-vous l'un et l'autre à une union avec l'héritier d'un bourreau?

— Vous ne m'avez pas encore dit tout ce qui pourrait être nécessaire pour obtenir le consentement de mon père,

— Il me reste peu de choses à vous apprendre. Le projet de

mes bons parents a réussi. Ma sœur et moi nous ignorâmes pendant longtemps notre origine maudite; tandis que mon pauvre frère, qui promettait peu, fut destiné, par une partialité que je n'examinerai pas, à jouir de notre infernal privilège, — Pardonnez, Adellieid ; je vais essayer d'être plus calme. Mais la mort a ^auvé ce jeune homme de ses exécrables devoirs, et je suis maintenant le seul enfant mâle de Ballhazar; oui, ajouta Sigismond, en riant d'une manière effrayante, j'ai, moi aussi, le monopole de tous les honneurs de notre maison !

— Vous! — vous, Sigismond! — Avec vos habitudes, votre éducation, vos sentiments, il est impossible qu'on vous force à remplir ies devoirs de cette horrible charge !

— 11 est facile de voir que mes privilèges ne vous plaisent'pas, mademoiselle de Willading; je ne puis m'en étonner. Ce qui me surprend le plus, c'est que vous ayez si longtemps toléré le fils d'un bourreau en votre présence.

— Si je ne comprenais pas l'amertume qui est si naturelle dans votre position, Sigismond, votre langage me blesserait cruellement; mais vous ne voulez pas dire que vous courez réellement le danger de remplacer un jour votre père. S'il y avait quelque chance d'une semblable calamité, l'influence de mon père ne pourrait-elle pas l'écarter? Il n'est pas sans pouvoir dans les conseils du canton.

— Maintenant son amitié n'a rien à faire; car jusqu'ici mon père, ma mère, ma sœur et vous, sont les seuls dépositaires des faits que je viens de vous confier. Ma pauvre sœur est malheureuse, car l'ignorance dans laquelle elle a été élevée lui rend la vérité bien plus affreuse que si elle y eût été habituée dès son enfance. Aux yeux du monde un jeune parent de mon père paraît destiné à lui succéder, à moins que la fortune en ordonne autrement. Relativement à ma sœur, nous avons l'espérance de l'arracher à la honte de sa famille. Elle est sur le point de contracter un mariage ici, à Vévey, qui cachera son origine sous de nouveaux liens. Quant à moi, le temps décidera de mon sort.

— Comment la vérité pourrait-elle être connue? s'écria Adelheid, qui respirait à peine, dans son ardeur de proposer quelque expédient qui libérât Sigismond de son odieux héritage. Vous m'avez dit qu'il y avait de la fortune dans votre famille; abandonnez tout à ce jeune homme, à la condition qu'il remplira les fondions de votre père.

ll: bourreau de cerne. 153

— Je consentirais à demander l'aumône pour en être délivré.

— Vous ne demanderez jamais l'aumône, tant qu'il y aura des biens dans la famille des Willading N'importe! quel que soit le résultat des autres événements, nous pouvons au moins faire celte dernière promesse.

— Mon épée m'empêchera toujours d'être dans la nécessité d'accepter les secours que vous m'offrez. Grâce à cette bonne épée, je puis avoir une existence honorable. Que la Providence m'épargne la honte de la chan^^cr pour la hache de l'exécuteur! Mais il existe encore un obstacle dont je ne vous ai pas parlé. Ma sœur, qui n'a certainement aucune admiration pour les honneurs qui ont humilié notre race pendant de nombreuses générations, — je pourrais dire des siècles, — n'avons-nous pas d'anciens honneurs aussi bien que vous, Adelheid? — ma sœur va être unie à un homme qui n'accepte la main d'une des plus aimables créatures de ce monde, qu'à la condition d'un secret éternel et d'une dot considérable. Vous voyez qu'il y a des personnes moins généreuses que vous, Adelheid. Mon père, pressé de disposer de sa fille, a consenti à tout ce qu'on lui demandait; et, comme le parent qui doit lui succéder a quelques soupçons relativement à ma sœur, il se peut que je sois forcé un jour de me faire connaître, pour sauver l'enfant de ma sœur et l'héritage de ma mère.

Ce dernier aveu assaillit Adelheid dans ses sentiments les plus intimes. Une personne aussi généreuse, aussi dépourvue d'égoïsme, n'était pas capable de vouloir attirer sur une autre le sort qu'elle craignait pour elle-même, et l'espérance qui s'était ranimée dans son cœur fut presque éteinte par cette découverte. Cependant elle avait pris une si grande habitude de se laisser guider par le bon sens dont elle était douée, et il était si naturel qu'elle s'attachât jusqu'au dernier moment à la réussite de ses projets, qu'elle ne s'abandonna pas au désespoir.

— Votre sœur et son futur mari connaissent-ils toutes les chances qu'il y a contre eux?

— Oui; mais je connais la générosité de ma sœur, elle ne me trahira jamais pour servir ses intérêts. Cette abnégation d'ellemême m'impose l'obligation plus étroite encore de déclarer qui je suis si les circonstances m'y forcent. Je ne puis pas dire que ma sœur éprouve autant d'horreur que moi-même de notre affreux état, car elle y est habituée depuis plus de temps, et les soins domestiques de son sexe l'ont préservée d'être exposée au mé-

pris du monde. Peut-être ignore-t-elle en partie tout l'odieux qui retombe sur notre famille. Mes longs services dans les pays étrangers ont éloigné la confidence qui m'a été faite, tandis que ma sœur, pour satisfaire à la tendresse d'une mère envers sa fille unique, fut reçue en secret dans la famille, plusieurs années avant que j'apprisse la vérité. Elle est aussi de beaucoup ma cadette- Toutes ces causes réunies à quelque différence dans notre éducation, l'ont moins disposée au malheur que moi. Car, tandis que mon père, par une cruelle bonté, me donnait une éducation libérale, celle de Christine fut plus assortie à notre position. Maintenant, Adelheid, dites-moi que vous détestez mon origine et que vous me méprisez d'avoir osé si longtemps vous importuner de ma présence, tandis que j'avais constamment présente à la pensée l'impossibilité de notre union!

— Je n'aime pas vous entendre parler avec cette amertume, Sigismond, et croire ainsi que je vous rends responsable du malheur de votre destinée. Si je vous disais que je ne ressens pas ce qu'il y a de cruel dans votre position avec presque autant d'angoisse que vous-même, répondit Adelheid avec une noble franchise, je ferais injure à la reconnaissance que je vous dois, et à mon estime pour votre caractère. Mais il y a plus d'élasticité dans le cœur d'une femme que dans celui d'un sexe plus fier et plus impérieux. Loin de penser ce que vous dites, je ne vois rien que de naturel et de juste dans votre réserve. Rappelez-vous que vous n'avez pas séduit mon cœur par des protestations d'amour et des flatteries, comme on séduit ordinairement le cœur des femmes ; mais que l'intérêt que je vous porte a été modestement et justement acquis. Je ne puis rien entendre, ni rien dire de plus dans ce moment, car cette nouvelle inattendue a bouleversé mon esprit. Laissez-moi réfléchir à ce que j'ai à faire; et soyez persuadé que vous ne pouvez pas avoir d'avocat plus partial et plus dévoué que mon propre cœur.

En prononçant ces mots, la fille du baron de Willading tendit la main aveu affection au jeune soldat, qui la pressa sur son cœur, d'un air triste et tendre, et il quitta lentement la salle des Chevaliers.

CUAPITUE XIÎ.

N'en pas connaître davantage, c'est le plus heureux savoir d'une femme, et sa vraie gloire.

MiLTON.

Notre héroïne était femme dans toute la douce et séduisante acception de ce mot ; sensible, réservée, timide sur tous les points qui n'exigeaient pas l'exercice des hautes qualités dont elle était douée, elle était ferme dans ses principes, constante dans ses affections, et, lorsque son devoir secondait sa tendresse, dévouée jusqu'à un degré qui ne connaissait aucun sacrifice. D'un autre côté, sa promptitude à recevoir de vives impressions (un des traits caractéristiques de son sexe), l'habitude d'attacher de l'importance aux usages dont elle était entourée, et qui est nécessairement plus vive chez ceux qui mènent une vie solitaire et inactive, augmentaient la difficulté d'échapper au joug de l'opinion, et de traiter avec inditférence ce qui était respecté, comme ce qui était entaché d'un sentiment de dégoût. Dans une position différente, si Sigismond avait été noble, et Adelheid la fille d'un bourreau, il est probable que le jeune homme aurait trouvé les moyens de satisfaire sa passion sans faire un grand sacrifice à sa fierté, en transportant sa femme dans son château, en lui conférant un nom depuis longtemps établi, en la séparant de tout ce qu'il y avait de désagréable ou de dégradant dans ses relations ; et, trouvant pour lui des distractions dans les devoirs de son rang, il aurait affaibli les ennuis et souvent les chagrins d'une alliance disproportionnée. Voilà les avantages que la nature et les lois de la société accordent aux hommes sur le sexe le plus faible, mais le plus sincère : et cependant combien il y en a peu qui eussent eu assez de générosité pour faire un semblable sacrifice ! Adelheid, dans de telles circonstances, eût été forcée de quitter l'honorable et ancien nom de sa famille, pour en adopter un qui était infâme dans le canton; ou si, par la faveur, on eût pu éviter cette première disgrâce, cela eût inévitablement attiré l'attention sur une origine qu'on voulait cacher. Elle n'avait aucune distraction à

opposer au travail constant de ses pensées, car la sphère dans laquelle vivent les femmes, rend leurs affections dépendantes de tous les petits incidents de la vie domestique. Elle ne pouvait pas fermer sa porte aux parents de son mari, si un jour il désirait les voir, et il devenait pour elle obligatoire d'accomplir tous ses nouveaux devoirs, et d'oublier qu'elle était née pour de plus belles espérances.

Nous ne prétendons pas que tous ces calculs traversèrent l'esprit de la pauvre fille, quoiqu'elle entrevît confusément toutes les conséquences d'une union si disproportionnée. Longtemps après que Sigismond l'eut quittée, elle resta assise, sans mouvement, perdue dans la profondeur de ses pensées. Le jeune homme avait passé la poterne du château, et descendait la montagne, à travers de belles prairies, d'un pas rapide; et probablement pour la première fois depuis leur liaison, Adelheid le suivait d'un regard vague et indifférent.

Son esprit était trop profondément occupé pour laisser à ses sens leur observation habituelle. Tout ce grand et charmant paysage, auquel nous avons souvent fait allusion, était étendu devant elle, sans apporter avec lui les mêmes impressions; elle le regardait comme on regarde la voûte du firmament, lorsque, les yeux élevés vers le ciel, on rêve à des objets terrestres. Sigismond avait disparu parmi les murailles qui entourent les vignes, lorsqu'elle se leva, et sortit de sa pénible méditation par un soupir. Les yeux de la jeune fille étaient brillants, et ses joues couvertes de rougeur, tandis que tous ses traits portaient une expression de beauté plus élevée encore que celle qui lui était habituelle. Sa résolution était arrêtée. Elle s'était décidée avec le rare et généreux dévouement d'une femme qui aime, et qui ne peut aimer qu'une fois avec cette fraîcheur et cette pureté. A cet instant des pas se firent entendre dans le corridor, et les trois vieux seigneurs que nous avons laissés sur la terrasse du château, parurent ensemble dans la salle des Chevaliers.

Melchior de Willading s'approcha de sa fille d'un air joyeux, car lui-même aussi venait de remporter une glorieuse victoire sur ses préjugés, et cette conquête le mettait d'une excellente humeur avec lui-même.

— La question est décidée, dit-il en déposant un baiser affectueux sur le front briîlant d' Adelheid, et en se frottant les mains avec la saiisfaclion d'un homme qui vient de sortir d'une grande anxiété.

Ces bons amis viennent de convenj;* avec moi, que, dans un cas comme celui-ci, il convient à voire naissance d'oul)lier l'origine de Sigismond. Celui qui a sauvé la vie des deux derniers iLcmbres de la Himille de Willading mérite au moins d'avoir une part dans ce qui leur est laissé. Voici mon bon Grimaldi tout prêt à me renier pour son ami, si je ne lui laisse pas enrichir ce brave jeune homme, comme si nous étions des mendiants, et que nous n'ayons pas le moyen d'entretenir notre genre ! Mais nous ne voulons céder aucun de nos droits. Celte tâche sera entièrement remplie par nous; nous voulons même nous charger des lettres de noblesse, que nous demanderons incessamment à Vienne, car il serait cruel de priver ce pauvre garçon d'un si simple avantage qui relèvera tout d'un coup à notre niveau, et, par la barbe de Luther, au-dessus de tout ce qu'il y a de mieux à Berne.

— Je ne t'ai jamais vu si peu ambitieux, quoique tu te sois souvent vanté de ta frugalité suisse, répondit le signor Grimaldi en souriant. Ton existence, mon cher iMelchior, peut avoir une mince valeur à tes yeux, mais je ne suis pas disposé à attacher un si faible prix à la mienne. Tu as agi parfaitement, je dirai même avec noblesse, en consentant à recevoir le brave Sigismond pour ton fils ; mais vous ne pensez pas sans doute, jeune dame, que, parce que mon corps devient vieux, je n'y attache plus aucune importance, et qu'on peut le retirer d'un lac comme un paquet de linge sans que je m'informe qui lui a rendu ce service. Je demande à doter votre futur mari, afin qu'il fasse une figure digne du baron de Willading. Suis-jedonc d'assez peu de valeur pour que vous me traitiez avec si peu de cérémonie que de croire que je ne peux pas reconnaître un service?

— Comme tu voudras, mon bon Gaëtano, comme tu voudras ; laisse-nous seulement le jeune homme.

— Mon père...

— Je ne veux point d'afl'ectation déjeune fille, Adelheid. J'espère que tu recevras le mari que nous l'offrons, d'aussi bonne grâce que s'il portait une couronne. Il a été convenu entre nous que Sigismond Steinbach serait mon fils, et de temps immémorial les filles de notre maison se sont soumises dans ces affaires à ce qui avait éié jugé par la sagesse de leurs supérieurs, comme il convient à leur sexe et à leur inexpérience.

Le baron était entré dans la salle au milieu d'un accès de bonne àumeur, et ses deux amis s'en seraient aperçus à la manière doîiô

il avait plaisanté Adelheid, s'ils n'avaient pas su que les sentiments de la jeune fille avaient été consultés dans le choix qui venait d'être fait.

Mais malgré la joie que le baron éprouvait en parlant, la gaieté de ses manières ne se communiquait pas assez proraptement à sa fille suivant ses désirs. Il y avait plus que l'embarras virginal dans le maintien d' Adelheid. Elle rougissait et pâlissait tour à tour; et, tandis qu'elle essayait de parler, ses yeux se tournaient péniblement de l'un à l'autre des trois vieillards. Le signer Grimaldi murmura quelques paroles à l'oreille de ses compagnons, et Roger de Blonay se retira discrètement, sous prétexte que ses services étaient nécessaires à Vévey, où l'on faisait de nombreux préparatifs pour l'abbaye des Vignerons. Le Génois allait suivre son exemple; mais le baron le retint par le bras, tandis qu'il tournait son œil interrogateur vers sa fille, comme s'il lui demandait d'agir avec plus de franchise.

— Mon père, dit Adelheid d'une voix tremblante en dépit de ses efforts, j'ai quelque chose d'important à vous communiquer avant que cette affaire soit irrévocablement décidée.

— Parle librement, mon enfant : nous sommes avec le meilleur des amis, avec celui qui a le droit de connaître tout ce qui nous concerne particulièrement dans cette affaire. Plaisanterie à part, Adelheid, j'espère que tu n'emploieras pas de coquetterie avec un jeune homme comme Sigismond, auquel nous devons la vie, et en faveur duquel nous sommes prêts à sacrifier les préjugés et les usages, tout ce que nous possédons, même notre fierté.

— Ah! mon père!

— J'ait dit tout, et je n'en rabattrai pas une syllabe : je lui cède Willading, mon rang dans le canton, et un ancien nom pardessus le marché. N'ai-je pas raison, Gaëtano? je place le bonheur du jeune homme au-dessus de toute considération, puisque celui d'Adelheid est si intimement lié avec le sien. Je le répète donc, je lui donne tout.

— Il serait important d'entendre ce que la jeune dame veut dire, avant de presser cette affaire, dit le signer Grimaldi, qui, n'ayant remporté aucune victoire sur lui-même, n'avait pas autant d'exaltation que son ami, observait avec plus de calme, et notait avec plus de sagacité ce qu'il voyait. Je suis bien dans l'erreur, ou ta fille a quelque chose d'important à te communiquer.

L'affection paternelle de Melchior s'alarma, et il examina plus

attentivement sa (ille. Adelheid répondit à cette sollicitude par un sourire de tendresse; mais la pénible expression de ce sourire n'était point équivoque, et elle augmenta les craintes du baron.

— Qu'est-ce qui t'afilige, ma IlUe? Ce ne peut pas être ce que nous avions craint; il n'a pas jugé, je l'espère, qu'une fille de paysan était digne de te remplacer? — Signer Griraaldi, cette affaire commence à devenir ofTensante pour moi, il me semble? — M;iis, tout vieux que je suis, nous ne pourrons jamais connaître la vérité, si tu ne veux pas nous parler franchement, ma fille.— C'est une chose curieuse néanmoins, Gaëtano, qu'une enfant qui m'appartient soit refusée par un paysan!

Adelheid fit un geste par lequel elle semblait implorer son père, tandis qu'elle reprenait son siège, ne pouvant plus réussir à maîtriser son agitation. Les deux amis suivirent son exemple dans un profond étonnement.

— Tu fais injure à l'honneur et à la modestie de Sigismond, mon père, dit-elle enfin, et parlant avec un calme qui la surprit ellemême. Si lu veux, ainsi que cet excellent ami, m'accorder ton attention pendant quelques minutes, je ne te cacherai rien.

Les deux vieillards écoutèrent avec surprise; car ils s'aperçurent que l'affaire devenait plus grave qu'ils ne l'avaient d'abord pensé. Adelheid garda quelques instants le silence, comme pour recueillir des forces pour le cruel devoir qu'elle s'était imposé; puis elle raconta-d'une manière claire et succincte la communication qui lui avait été faite. Les deux auditeurs écoutaient avec angoisse toutes les syllabes qui s'échappaient des lèvres tremblantes de la jeune fille, car Adelheid tremblait tout en essayant de conserver un calme qui était presque surnaturel; et, lorsque sa voix cessa de se faire entendre, ils se regardèrent comme deux hommes frappés d'une calamité inattendue. Le baron pouvait à peine se persuader qu'il n'avait pas été trompé par ses oreilles; car l'âge commençait, chez lui, à altérer le sens précieux de l'ouïe, tandis que son ami se sentait révolte et bouleversé par cette nouvelle.

— Quelle efl^rayante et diabolique succession d'événements ! murmura Grimaldi, lorsque Adelheid eut cessé de parler.

— Ne dit-elle pas que Sigismond est le fils de Balthazar, le bourreau de notre canton? demanda le baron à son ami, avec la répugnance d'un homme qui se refuse à croire une nouvelle désespérante. — De Balthazar, de cette famille maudite!

î60 LE BOURREAU DE BERNE.

— Tel est le père que la volonté de Dieu a donné à celui qui nous a sauvé la vie, répondit doucement Adelheid.

— Comment ce misérable a-t-il osé s'introduire dans l'intérieur de ma famille, et nous cacher cette odieuse vérité? Comment oserait-il prétendre à mêler l'impureté de son sang au noble sang d'une ancienne famille? 11 y a dans tout cela quelque chose qui surpasse la duplicité : c'est un crime épouvantable!

— Il y a, en effet, dans cette affaire beaucoup de choses auxquelles nous ne pouvons remédier, bon Melchior; mais ne blâmons pas trop sévèrement cet homme ; sa naissance doit plutôt lui être imputée comme un malheur que comme un crime, Quand il serait le lils de Ballhazar mille fois pour une, il n'en a pas moins sauvé notre vie!

— Tu dis la vérité et rien que la vérité. Tu fus toujours plus raisonnable que moi, quoique ton origine méridionale semble prouver le contraire. Eh bien ! voilà donc tous nos beaux projets et tous nos plans de générosité jetés au vent !

— Cela n'est pas encore prouvé, répondit le Génois, qui étudiait pendant tout ce temps la contenance d'Adelheid, comme s'il eût voulu découvrir ses désirs secrets. Il y a eu sans doute une longue explication entre vous et ce jeune homme, belle Adelheid?

— Oui, Signore. J'étais sur le point de lui communiquer les intentions de mon père; car les circonstances dans lesquelles nous sommes placés, le poids de nos obligations mutuelles, et la distance que l'usage interpose entre les nobles et ceux qui ne le sont pas, justifiaient peut-être cette hardiesse dans une jeune fille, ajouta Adelheid en rougissant à l'excès : j'allais donc faire connaître à Sigismond les désirs de mon père, lorsqu'il m'interrompit par l'aveu que je viens de vous faire moi-même.

— Il jugeait donc que sa naissance...

— Était une barrière insurmontable entre nous. Sigismond Steinbach, quoique si peu favorisé de la nature relativement à la naissance, n'est point capable de poursuivre un but que sa générosité condamne.

— El vous?

Adelheid baissa les yeux, et parut réfléchir à la réponse qu'elle devait faire.

- Vous pardonnerez cette curiosité ; je ne joue point ici le rôle d'un otlicieux : mon âge et l'ancienneté de mes relations avec

votre père, une tendre afTection pour tout ce qui lui appartient, nie serviront d'excuse. Jusqu'à ce que nous connaissions le fond de vos pensées, ma clière fille, ni voire père, ni moi, ne pouvons prendre une décision.

Adelheid resta longtemps silencieuse et pensive, quoique tous les sentiments de son cœur, et ce dévouement qui résulte des premières et poétiques illusions de l'amour, la tentassent de déclarer qu'elle sacrifiait avec ardeur toute considération à sa pure tendresse. Cependant l'opinion, avec sa main de fer, la retenait encore et lui montrait l'inconvenance de braver à la fois tous les préjugés du monde. Sa timidité de femme était bouleversée; elle craignait en même temps de faire trop ou trop peu pour son amour : une fille aussi dévouée qu'elle l'était ne pouvait non plus rester sans crainte sur l'eflet que produirait sa décision relativement au bonheur futur de son père.

Le seigneur génois comprit le combat qui avait lieu dans l'âme d'Adelheid ; il prévit aussi la manière dont il se terminerait, et il résuma lui-même ce qu'il supposait que la fille de son ami allait répondre, tant par le désir généreux de donner à Adelheid le temps de la réfiexion, que pour suivre le cours naturel de ses pensées.

— Il n'y a rien de certain dans notre étrange destinée, dit-il. Le Irône, les richesses, la santé, même les affections les plus sacrées, sont sujets au changement. Il faut donc peser toutes les chances de bonheur avant de prendre une détermii.ation finale dans quelque grande ou nouvelle mesure. Tu connais les espérances avec lesquelles je suis entré dans la vie, Melchior, et les tristes désappointements qui remplissent le terme de ma carrière. 11 n'y avait pas en Italie de jeune homme plus confiant dans l'avenir, plus joyeux que je ne l'étais, le jour où je reçus la main d'Angioliîia, et cependant deux seules années détruisirent ces espérances et ce bonheur; un nuage s'étendit sur ma destinée, il n'a pas encore disparu. Un mari sans femme, un père sans enfant ne peut pas être un mauvais conseiller dans un semblable moment, mon ami.

— Ton esprit retourne naturellement à ton malheureux fils, pauvre Gaëtano, tandis qu'il est si cruellement question de l'avenir de ma fille.

Le seigneur Gaëtano tourna ses regards vers son ami ; mais l'expression de souffrance qui passait sur son visage lorsque son

esprit s'occupait de ce sujet pénible, prouva qu'il n'était pas en état de répondre.

— Vous voyez dans tous ces événements, continua le Génois après quelques minutes, comme s'il était trop plein de son sujet pour retenir ses paroles, les desseins impénétrables de la Providence. Voilà un jeune homme qui possède tous les avantages qu'un père pourrait désirer pour son fils : digne en tout point de devenir dépositaire du bonheur d'une fille chérie : brave, vertueux, noble dans tout, excepté dans son origine; et cependant si maudit par l'opinion du monde, que nous pourrions à peine le recevoir comme compagnon de nos plaisirs, si l'on connaissait publiquement le nom qu'il porte.

— Vous envisagez celte affaire sous un étrange point de vue, signor Grimaldi, dit Adelheid en frissonnant.

— Un jeune homme d'une taille si majestueuse, qu'un roi pourrait être fier de l'espérance de placer un jour sa couronne sur sa tête; d'une force et d'une adresse remarquables comme sa taille; d'une raison plus mûre que son âge; d'une vertu éprouvée; possédant toutes les qualités que les hommes respectent, celles qui viennent de l'étude et non du hasard : et cependant ce jeune homme est condamné à vivre sous le poids du mépris et de la haine, ou à cacher pour jamais le nom de la mère qui l'a porté dans son sein. Comparez Sigismond avec l'héritier de quelque maison illustre qui se joue du respect des hommes tandis qu'il insulte à leur morale; qui s'appuie sur ses privilèges pour fouler aux pieds ce qui est juste et sacré ; qui vit pour lui-même, dans de basses jouissances ; qui est souvent digne d'être enfermé dans une maison de fous, tandis que par sa naissance il est destiné à siéger dans les conseils ; qui est le type du mauvais, quoique appelé à présider sur les plus vertueux; qui ne peut être estimé, bien que ses titres lui donnent droit aux honneurs. Demandons-nous maintenant pourquoi il en est ainsi, quelle est la sagesse qui a posé des différences si arbitraires, et qui, tandis qu'elle proclame si ouvertement la nécessité de la justice, se joue si imprudemment de ses devoirs?

— Signore, cela ne devrait pas être ainsi ; Dieu n'a pas établi toutes ces nuances.

— Tandis que les principes de notre raison semblent nous apprendre que chacun doit s'élever ou retomber suivant ses bonnes ou ses mauvaises actions, que les hommes doivent être

honores suivant leui* mérite, toutes les institutions humaines sont établies pour prouver le contraire. Celui-ci est loué, parce que ses ancêtres étaient nobles; celui-ci condamné, parce que sa naissance est vile. Melchior! Melchior! notre raison est obscurcie par des subLilités, et notre philosophie tant vantée n'est qu'une moquerie ellrontée dont les démons rient à nos dépens.

— Et cependant les commandements de Dieu nous apprennent, Gactano, que les fautes des pères retomberont sur leurs enfants jusqu'aux dernières générations. Vous autres catholiques, vous ne faites peut-êlre pas autant d'attention aux saintes Ecritures; mais j'ai entendu dire que nous n'avons pas à Berne une seule loi qui ne soit garantie par l'Evangile lui-même.

— Il y a des sophistes qui prouvent tout ce qu'ils désirent. Il est certain que les crimes et les folies des pères laissent une tache physique ou morale sur leurs enfants. Mais cela n'est pas suffisant. N'est-il pas impie de prétendre que Dieu n'a pas suffisamment puni le mépris de ses ordonnances, et de venir seconder sa colère par des règlements arbitraires et cruels ? Quel crime peuton imputer à la famille de ce jeune homme, excepté celui de la pauvreté qui conduisit probablement le premier de sa race à remplir cette charge révoltante? Il n'y a rien dans la personne ou dans les avantages de Sigismond qui indique la colère du ciel; mais tout, dans sa situation présente, proclame l'injustice des hommes.

— Et toi, Gaëtano Grimaldi, l'allié de tant d'illustres et anciennes maisons, toi, Gaëtano Grimaldi, un des plus grands seigneurs de Gênes, tu me conseillerais de donner ma fille unique, l'héritière de ma fortune, au fils de l'exécuteur des hautes-œuvres, à l'héritier de devoirs qui révoltent la nature 1

— Puisque tu m'adresses une question aussi directe, Melchior, je demande à réfiéchir avant de te répondre. Oh I pourquoi ce Ballhazar est-il si riche en enfants, et moi si pauvre ? Mais ne discutons pas davantage sur ce sujet; c'est une aflaire d'une grande importance, et que nous devons juger aussi bien comme hommes que comme nobles. Ma fille, vous venez d'apprendre, par les paroles de votre père, que je suis contre vous par ma position sociale; car, tandis que je condamne les principes qui vouent Sigismond au mépris, je ne puis m'aveugler sur les effets d'une trop grande indulgence, et jamais il ne s'est encore présenté, devant le tribunal de la conscience, une affaire où les droits

d'un homme soient dans une opposition si ouverte contre l'opinion. Laissez-nous, afin que nous puissions réllécliir mûrement. La décision que nous allons rendre exige une plus giande fermeté, un plus grand empire sur nous-mêmes, que je ne serais capable d'en avoir en présence de ce doux et pâle visage qui plaide si éloquemment en faveur d'un noble jeune homme.

Adelheid se leva, et après avoir offert son front, couvert en effet d'une pâleur mortelle, aux embrassements de son père et du seigneur génois, car l'ancienneté de l'affection de ce dernier, et la sympathie qu'il éprouvait pour ses chagrins , le lui faisaient envisager comme un second père, elle se retira en silence. Nous tirerons momentanément le rideau sur la conversation qu'auront ensemble les deux amis, et nous continuerons les incidents de cette histoire. Nous observerons néanmoins que la journée se passa tranquillement dans le château, sans événements remarquables, une partie des voyageurs s'occupant activement des préparatifs de la fêle. Le signor Grimaldi chercha l'occasion d'avoir une longue conversation confidentielle avec Sigismond, et ce dernier évita avec soin de rencontrer celle qui avait une si grande influence sur son cœur, jusqu'à ce qu'ils eussent eu le temps l'un et l'autre de remettre leurs esprits.

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