CHRISTOPHE DE BEAUMONT
Pourquoi fâut-il 9 monseigneur , que j'aie quelque chose à vous dire? Quelle langue commune pouvonsnous parler? comment pouvons-nous nous entendre? et qu'y a-t-il entre vous et moi ?
Cependant il faut vous répondre ; c'est vous-même qui m'y forcez. Si vous n'eussiez attaqué que mon livre, je vous aurois laissé dire : mais vous attaquez aussi ma personne ; et plus vous avez d'autorité parmi les hommes , moins il m'est permis de me taire quand vous voulez me déshonorer.
Je ne puis m'empécher , en commençant cette lettre , de réfléchir sur les bizarreries de ma destinée : elle en a qui n'ont été que pour moi.
J'étois né avec quelque talent ; le public la jugé ainsi : cependant j'ai passé ma jeunesse dans une heureuse obscurité , dont je ne cherchois point à sortir. Si je lavois cherché , cela même eût été une bizarrerie, que durant tout le feu du premier âge je n'eusse pu réussir , et que j'eusse trop réussi dans la suite
* Le Mandement de M. de Beaumont se trouve à la suite de cette Lettre.
4 LETTHE
quand ce feu commençôit à passer. J'approchois de ma quarantième année , et j a vois , au lieu d'une fortune que j'ai toujours méprisée, et d'un nom qu'on m'a fait payer si cher , le repos et des amis , les deux seuls biens dont mon cœur soit avide. Une misérable question d'académie , m'agitant J'esprit malgré moi , me jeta dans un métier pour lequel je n'étois point fait; un succès inattendu m'y montra des attraits qui me séduisirent. Des foules d'adversaires m'attaquèrent sans m'entendre , avec une étourderie qui me donna de l'humeur , et avec un orgueil qui m'en inspira peut-être. Je me défendis, et, de dispute en dis. pute , je me sentis engagé dans la carrière , presque sans y avoir pensé. Je me trouvai devenu pour ainsi dire auteur à l'âge où l'on cesse de l'être, et homme de lettres par mon mépris même pour cet état. Dès-là je fus dans le public quelque chose ; mais aussi le repos et les amis disparurent. Quels maux ne souffris-je point avant de prendre une assiette plus fixe et des attachements plus heureux ! Il fallut dévorer mes peines ; il fallut qu'un peu de réputation me tint heu de tout. Si c'est un dédommagement pour ceux qui sont toujours loin d'eux-mêmes , ce n'en fut jamais un pour moi.
Si j'eusse un moment compté sur un bien si frivole, que j'aurois été promptement désabusé ! Quelle inconstance perpétuelle n'ai-je pas éprouvée dans les jugements du public sur mon compte ! J'étois trop loin de lui; ne me jugeant que sur le caprice ou l'intérêt de ceux qui le mènent, à peine deux jours de suite avoit-il pour moi les mêmes yeux. Tantôt j'étois
un homme noir, et tantôt un ange de lumière. Je me suis vu dans la même année vanté , fêté , recherché , même à la cour, puis insulté, menacé, détesté, maudit : les soirs on m attendent pour m' assassiner dans les 4 rues; les matins on m'annonçoit une lettre de cachet. Le bien et le mal couloient à peu près de la même sottree ; le tout me venoit pour des chansons.
J ai écrit sur divers sujets, mais toujours dans les mêmes principes ; toujours la même morale , la même croyance, les mêmes maximes, et, si Ton veut, les mêmes opinions. Cependant on a porté des jugements opposés de mes livres , ou plutôt de l'auteur de mes livres , pareequ'ou m'a jugé sur les matières que j ai twtées, bien plus que sur mes sentiments. Après mon premier Discours , j'étois un homme à paradoxes , qui se faisoit un jeu de prouver ce qu'il ne pensoit pas: après ma Lettre spr la Musique françoise , j'étois 1 ennemi déclaré de la nation ; il s'en falloit peu qu'on ne m'y traitât en conspirateur; on eût dit que le sort de la monarchie étoit attaché à la gloire de l'Opéra : après mon Discours sur F Inégalité, j'étois athée et misanthrope : après la Lettre à M-, (Tdlembert, j'étois le défenseur de la morale chrétienne : après ÏHéldise , jétois tendre et doucereux : maintenant je suis un. impie ; bientôt peut-être serai-je un dévot.
Ainsi va flottant le sot public sur mon compte, sachant aussi peu pourquoi il m'abhorre que pourquoi il m'aimoit auparavant. Pour moi , je suis toujours demeuré le même ; plus ardent qu'éclairé dans mes recherches, mais sincère en tout, même contre moi; simple et bon , mais sensible et foible ; faisant souvent
le mal , et toujours aimant le bien; lié par l'amitié, jamais par les choses , et tenant plus à mes sentiments qu'à mes intérêts ; n'exigeant rien des hommes , et n'en voulant point dépendre ; ne eédant pas plus à leurs préjugés qu'à leurs volontés, et gardant la mienne aussi libre que ma raison; craignant Dieu sans peur de l'enfer , raisonnant sur la religion sans libertinage, n'aimant ni llmpiété ni le fanatisme > mais haïssant les intolérants encore plus que les esprits forts; ne voulant cacher mes façon$ de penser à personne; sans fard , sans artifice en toutes choses ; disant mes fautes à mes anus, mes sentiments à tout le monde, au public ses vérités sans flatterie et sans fiel , et me souciant tout aussi peu de le facher que de lui plaire. Voilà mes crimes , et voilà mes vertus.
Enfin, lassé d une vapeur enivrante qui enfle sans rassasier , excédé du tracas des oisifs surchargés de leur temps et prodigues du mien , soupirant après un repos si cher à mon cœur et si nécessaire à mes maux, j'avois posé la plume avec joie : content de ne l'avoir prise que pour le bien de mes semblables , je ne leur demandois pour prix de mon zélé que de me laisser mourir en paix dans ma retraite, et de ne m'y point faire de mal. J'avois tort : des huissiers sont venus me l'apprendre; et oest à cette époque, où j'espérois qu'alloient finir les ennuis de ma vie, qu'ont commencé mes plus grands malheurs. Il y a déjà dans tout cela quelques singularités : ce n'est rien encore. Je vous demande pardon , monseigneur , d'abuser de votre patience; mais, avant d'entrer dans les dis* eussions que je dois avoir avec vous, il faut parler
de ma situation présente, et des causes qui m'y ont réduit.
Un Genevois fait imprimer un livre en Hollande , et , par arrêt du parlement de Paris , ce livre est brûlé sans respect pour le souverain dont il porte le privilège. Un protestant propose en pays protestant des objections contre l'Église romaine, et il est décrété par le parlement de Paris. Un républicain fait, dans une république, des objections contre F état monarchique, et il est décrété par le parlement de Paris. Il faut que le parlement de Paris ait d'étranges idées de son empire , et qu'il se croie le légitime juge du genre humain.
Ce même parlement, toujours si soigneux pour les François de Tordre des procédures, les néglige toutes dès qu'il s'agit d'un pauvre étranger. Sans savoir si cet étranger est bien l'auteur du livre qui porte son nom , s'il le reconnoît pour sien , si c'est lui qui l'a fait imprimer, sans égard pour son triste état, dans pitié pour les maux qu'il souffre , on commence par le décréter de prise de corps : on l'eût arraché de son lit pour le traîner dans les mêmes prisons où pourrissent les scélérats ; on l'eût brûlé peut-être même sans l'entendre , car qui sait si l'on eût poursuivi plus régulièrement des procédures si violemment commencées , et dont on Crouveroità peine un autre exemple , même en pays d'inquisition? Ainsi c'est pour moi seul qu'un tribunal si sage oublie sa sagesse ; c'est contre moi seul , qui croyois y être aimé , que ce peuple , qui vante sa douceur, s'arme de la plus étrange barbarie : c'est ainsi qu'il justifie la préférence que je lui ai donnée sur
tant d'asiles que je pouvois choisir au même prix! Je ne sais comment cela s'accorde avec le droit des gens , mais je sais bien qu'avec de pareilles procédures la liberté de tout homme, et peut-être sa vie, est à la merci du premier imprimeur.
Le citoyen de Genève ne doit rien à des magistrats injustes et incompétents, qui, -sur un réquisitoire calomnieux, ne le citent pas, mais le décrètent. N'étant point sommé de comparaître , il n'y est point obligé. L'on n'emploie contre lui que la force, et il s'y soustrait. Il secoue la poudre de ses souliers , et sort de cette terre hospitalière où l'on s'empresse d'opprimer le foible , et où l'on donne des fers à l'étranger avant de l'entendre , avant de savoir si l'acte dont on l'accuse est punissable, avant de savoir s'il l'a commis.
Il abandonne en soupirant sa chère solitude. Il n'a qu'un seul bien, mais précieux, des amis ; il les fuk. Dans sa foiblesse il supporte un long voyage : il arrive , et croit respirer dans une terre de liberté ; il s'approche de sa patrie , de cette patrie dont il s'est tant vanté , qu'il a chérie et honorée^ l'espoir d'y être accueilli le console de ses disgrâces... Que vais-je dire? mon cœur se serre , ma main tremble , la plume en tombe ; il faut se taire , et ne pas imiter le crime de Cham. Que ne puisje dévorer en secret la plus amère de mes douleurs !
Et pourquoi tout cela? Je ne dis pas sur quelle raison, mais sur quel prétexte? On ose m'accuser d'impiété , sans songer que le livre où l'on la cherche est entre les mains de tout le monde. Que ne donneroit-on point pour pouvoir supprimer cette pièce justificative, et dire qu'elle contient tout ce qu'on a feint
d'y trouver! Mais elle restera , quoi qu'on fasse; et, en y cherchant les crimes reprochés à l'auteur, la postérité n'y verra , dans ces erreurs mêmes , que les torts d'un ami de la vertu.
J'éviterai de parler de mes contemporains; je ne veux nuire à personne. Mais l'athée Spinosa énseipnoit paisiblement sa doctrine ; il faisoit sans obstacle imprimer ses livres, on les débitoit publiquement : il vint en France , et il y fut bien reçu ; tous les états lui étoient ouverts, partout il trouvoit protection, ou du moins sûreté; les princes lui rendoient des honneurs, lui offroient des chaires : il vécut et mourut tranquille, et même considéré. Aujourd'hui, dans le siècle tant célébré de la philosophie , de la raison , de l'humanité , pour avoir proposée avec circonspection , même avec respect, et pour l'amour du genre humain quelques doutes fondés sur la gloire même de l'Être suprême , le défenseur delà cause de Dieu, flétri, proscrit, poursuivi d'état dh. état, d'asile en asile, sans égard pour son indigence, sans pitié pour ses infirmités, avec un acharnement que n'éprouva jamais aucun malfaiteur , et qui seroit barbare même contre un homme en santé , se voit interdire le feu et l'eau dans l'Europe presque entière; on le chasse du milieu des bois : il faut toute la fermeté d'un protecteur illustre et toute la bonté d'un prince éclairé pour le laisser en paix au sein des montagnes. Il eût passé le reste de ses malheureux jours dans les fers , il eût péri peut-être dans les supplices , si , durant le premier vertige qui gagnoit les gouvernements, il se fût trouvée la merci de ceux qui l'ont persécuté.
Échappé aux bourreaux, il tombe dans les mains des prêtres. Ce n'est pas là ce que je donne pour étonnant; mais un homme vertueux qui a Famé aussi noble que la naissance, un illustre archevêque, qui devroit réprimer leur lâcheté, l'autorise : il n'a pas honte, loi qui devroit plaindre les opprimés, d'en accabler un dans le fort de ses disgrâces; il lance, lui prélat catholique , un mandement contre un auteur protestant; il monte sur son tribunal pour examiner comme juge la doctrine particulière d'un hérétique, et, quoiqu'il damne indistinctement quiconque n'est pas de son Église, sans permettre à l'accusé d'errer à sa mode, il lui prescrit en quelque sorte la route par laquelle il doit aller en enfer. Aussitôt le reste de son clergé s'empresse, s'évertue, s'acharne autour d'un ennemi qu'il croit terrassé. Petits et grands, tout s'en mêle; le dernier cuistre vient trabcher du capable; il n'y a pas un sot en petit collet , pas un chétif habitué de paroisse , qui, bravant à plaisir celui dbntre qui sont réunis. leur sénat et leur évêque, ne veuille avoir la gloire de lui porter le dernier coup de pied*
Tout cela, monseigneur, forme un concours dont
je suis le seul exemple : et ce n'est pas tout Voici
peut-être une des situations les plus difficiles de ma vie, une de celles où la vengeance et l'amour-propre sont le plus aisés à satisfaire , et permettent le moins à l'homme juste d'être modéré. Dix lignes seulement, et je couvre mes persécuteurs d'un ridicule ineffaçable. Que le public ne peut-il savoir deux anecdotes sans que je les dise! Que ne connoît-il ceux qui ont médité ma ruine , et ce qu'ils ont fiait pour l'exécuter !
Par quels méprisables insectes, par quels ténébreux moyens il verrait s'émouvoir les puissances! Quels levains û verrait s'échauffer par leur pourriture et mettre le parlement en fermentation ! Par quelle risible cause il verrait les états de l'Europe se liguer contre lefik d'un horloger! Que je jouirais avec plaisir de sa surprise si je pouvois n'en être pas l'instrument* ! Jusqu'ici ma plume, hardie à dire la vérité, mais pure de toute satire, n'a jamais compromis personne; elle a toujours respecté l'honneur des autres , même en défendant le mien. Irois-je, en la quittant, la souiller de médisance, et la teindre des noirceurs de mes ennemis ? Non ; laissons-leur l'avantage de porter leurs coups dans les ténèbres. Pour moi, je ne veux me défendre qu'ouvertement, et même je ne veux que me défendre. Il suffit pour cela de ce qui est su du public , ou de ce qui peut l'être sans que personne en soit offensé.
Une chose étonnante de cette espèce , et que je puis dire, est de voir l'intrépide Christophe de Beaumont,
* En s* exprimant ainsi , Rousseau n'a pu avoir en vue que les suites de sa rupture avec Grimm et Diderot, secondés, dans les manœuvres qu'il leur attribue , par ceux qu'il appeloit les Holba* chiens. Il n'a pu manquer de faire entrer aussi dans cette ligue madame d'Épinay , et ce sont là sans doute les insectes don* il parle. Quant aux deux anecdotes qu'il laisse à deviner, sa réticence à cet égard ne peut avoir trait qu'aux circonstances principales de sa rupture avec ces trois personnes; et le lecteur, que nous supposons instruit de tout ces«peiits faits par la lecture des Livres X et XI des Confessions 9 sait bien à quoi s'en tenir sur les mites qu'ici Rousseau leur suppose. Il en est de même de ce qu'il imagine ci T après être la conséquence d'une note de XHéloise relative aux jansénistes*
qui ne sait plier sous aucune puissance ni faire aucune paix avec les jansénistes, devenir, sans le savoir, leur satellite et l'instrument de leur animosité; de voir leur ennemi le plus irréconciliable sévir contre moi pour avoir refusé d'embrasser leur parti , pour n'avoir point voulu prendre la plume contre les jésuites que je n'aime pas , mais dont je n'ai point à me plaindre, et que je vois opprimés. Daignez , monseigneur , jeter les yeux sur le sixième tome de la nouvelle Héloïse , première édition; vous trouverez, dans la note de la page 1 38 * , la véritable source de tous mes malheurs. J'ai prédit dans cette note ( car je me mêle aussi quelquefois de prédire) qu'aussitôt que les jansénistes seroient les maîtres, ils seroient plus intolérants et plus durs que leurs ennemis. Je ne savois pas alors que ma propre histoire vérifieroit si bien ma prédiction. Le fil de cette trame ne seroit pas difficile à suivre à qui sauroit comment mon livre a été déféré. Je n'en puis dire davantage sans en trop dire; mais je pouvois au moins vous apprendre par quelles gens vous avez été conduit sans vous en douter.
Croira-t-dm que quand mon livre n'eût point été déféré au parlement, vous ne l'eussiez pas moins attaqué ? D'autres pourront le croire ou le dire ; mais vous , dont la conscience ne sait point souffrir le mensonge, vous ne le direz pas. Mon Discours sur V Inégalité a couru votre diocèse , et vous n'avez point donné de mandement. Ma Lettre h M. dAlembert a couru votre diocèse ? et vous n'avez point donné de majide-
* Page 4 ! 9i tome VII de cette édition.
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méat. La nouvelle Héldise a couru votre diocèse , et vous n avez point donné de mandement. Cependant tous ces livres, que vous avez lus, puisque vous les jugez, respirent les mêmes maximes; les mêmes manières de penser n'y sont pas plus déguisées : si le sujet ne les a pas rendues susceptibles du même développement , elles gagnent en force ce qu 1 elles perdent en étendue , et Ton y voit la profession de foi de l'auteur exprimée avec moins de réserve que celle du vicaire savoyard. Pourquoi donc n'avez-vous rien dit alors ? Monseigneur , votre troupeau vous étoit-il moins cher? me lisoit-il moins? goûtoit-il moins mes livres? étoit-il moins exposé à Terreur? Non; mais il n'y avoit point alors de jésuites à proscrire; des traîtres ne m avoient point encore enlacé dans leurs pièges ; la note fatale n étoit point connue, et quand elle le fut, le public avoit déjà donné son suffrage au livre. Il étoit trop tard pour faire du bruit; on aima mieux différer , on attendit l'occasion , on l'épia , on la saisit , on s'en prévalut avec la fureur ordinaire aux dévots; on ne parloit que de chaînes et de bûchers; mon livre étoit le tocsin de l'anarchie et la trompette de l'athéisme; l'auteur étoit un monstre à étouffer; on s'étonnoit qu'on l'eût si long-temps laissé vivre. Dans cette rage universelle vous eûtes honte de garder le silence : vous aimâtes mieux faire un acte de cruauté que d'être accusé dé manquer de zèle, et servir vos ennemis que d'essuyer leurs reproches. Voilà , monseigneur , convenez-en , le vrai motif de votre mandement, et voilà , ce me semble , un concours de faits assez singuliers pour donner à mon sort le nom de bizarre.
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Il y a long-temps qu'on a substitué des bienséances d'état à la justice. Je sais qu'il est des circonstances malheureuses qui forcent un homme public à sévir malgré lui contre un bon citoyen. Qui veut être modéré parmi des furieux s'expose à leur furie; et je comprends que , dans un déchaînement pareil à celui dont je suis la victime , il faut hurler avec les loups , ou risquer d'être dévoré. Je ne me plains donc pas que vous ayez donné un mandement contre mon livre ; mais je me plains que vous l'ayez donné contre ma personne avec aussi peu d honnêteté que de vérité ; je me plains qu'autorisant par votre propre langage celui que vous me reprochez d'avoir mis dadas la bouche de l'inspiré, vous m'accabliez d'injures, qui, sans nuire à ma cause , attaquent mon honneur , ou plutôt le vôtre; je me plains que , de gaieté de cœur, sans raison ,. sans nécessité , sans respect au moins pour mes malheurs , vous m'outragiez d'un ton si peu digne de votre caractère. Et que vous avois-je donc fait, moi qui parlai toujours de vous avec tant d'estime ;, moi qui tant de fois admirai votre inébranlable fer* meté , en déplorant , il est vrai , l'usage que vos préjugés vous en faisoient taire , moi qui toujours honorai vos moeurs , qui toujours respectai vos vertus , et qui les respecte encore aujourd'hui que vous m'avez déchiré?
C'est ainsi qu'on se tire d affaire quand on veut quereller et qu'on a tort. Ne pouvant résoudre mes objections, vous m'en avez fiait des crimes : vous avez on» m avilir en me maltraitant , et vous vous êtes trompé; sans affoiblir mes raisons , vous avez intéressé les
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cœurs généreux à mes disgrâces ; vous avez fait croire aux gens sensés qu'on pou voit ne pas bien juger du livre i quand oïl jugeoit si mal de Fauteur.
Monseigneur , vous n'avez été pour moi ni humain ni généreux; et, non seulement vous pouviez l'être sans m épargner aucune des choses que vous avez (Êtes contre mon ouvrage, mais elles n'e* auraient lait que mieux leur effet. J avoue aussi que je n avois pas droit d'exiger de vous ces vertus, ni lieu de les attendre d'un homme d'église. Voyons si vous avez été du moins équitable et juste; car c'est un devoir étroit imposé à. tous les hommes, et les saints mêmes n'en sont pas dispensés.
Vous avez deux objets dans votre mandement; l'un de censurer mon livre , l'autre de décrier ma personne. Je croirai vous avoir bien répondu , si je prouve que partout où vous m'avez réfuté vous avez mal raisonné , et que partout où vous m'avez insulté vous m'avet calomnié. Mais quand on ne marche que la preuve à la main; quand on est forcé, par l'importance du su* jet et par la qualité de l'adversaire, à prendre une marche pesante et à suivre pied à pied toutes ses censures, pour chaque mot il faut des pages; et, tandis qn une courte satire amuse , une longue défense ennuie. Cependant il faut que je me défende, ou que je reste chargé par vous des plus fausses imputations. Je me défendrai donc, mais je défendrai mon honneur plutôt que mon livre. Ge n'est point la Profession de foi du vicaire savoyard que j'examine , -c'est le Mandement de l'archevêque de Paris ; et ce n'est <jue le mal qu'il dit de l'éditeur qui me force à parler-de l'ou-
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vrage. Je me rendrai ce que je me dois., parceque je le dois, mais, sans ignorer que c'est une position bien triste que d'avoir à se plaindre d'un homme plus puissant que soi , et que c'est une bien fade lecture que la justification d'un innocent,
Le principe fondamental de toute morale, sur le- -quel j'ai raisonné dans tous mes écrits, et que j'ai dé* veloppé dans ce dernier avec toute la clarté dont j'étois capable , est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice etl'ordre, qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain , et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. J'ai fait voir que l'unique passion qui naisse avec l'homme , savoir l'amour-propre , est une passion indifférente en elle-même au bien et au mal ; qu'elle ne devient bonne ou mauvaise que par accident et selon les circonstances dans lesquelles elle se développe. J'ai montré que tous les vices qu'on impute au coeur humain ne lui sont point naturels : j'ai dit la manière dont ils naissent; j'en ai pour ainsi dire suivi la généalogie; et j'ai fait voir comment, par l'altération successive de leur bonté originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont.
J'ai encore expliqué ce que j'entendois par cette bonté originelle, qui ne semble pas se déduire de l'indifférence au bien et au mal, naturelle à l'amour de soi. L'homme n'est pas un être simple; il est composé de deux substances. Si tout le monde ne convient pas de cela , nous en convenons vous et moi , et j'ai tâché de le prouver aux autres. Cela prouvé, l'amour de soi n'est plus une passion simple; mais elle a deux prin-
cipes, savoir, l'être intelligent et l'être sensitif, dont le bien-être n'est pas le même. L'appétit des sens tend à celui du corps , et l'amour de l'ordre à celui de l'ame. Ce dernier amour, développé et rendu actif, porte le nom de conscience ; mais la conscience ne se développe et n'agit qu'avec les lumières de l'homme. Ce n'est que par ces lumières qu'il parvient à connoître l'ordre , et ce n'est que quand il le connoît que sa conscience le porte à l'aimer. La conscience est donc nulle dans l'homme qui n'a rien comparé et qui n'a point vu ses rapports. Dans cet état, l'homme ne connoît que lui; il ne voit son bien-être opposé ni conforme à celui de personne ; il ne hait ni n'aime rien ; borné au seul instinct physique, il est nul , il est bête : c'est ce que j'ai fait voir dans mon Discours sur l Inégalité.
Quand, par un développement dont j'ai montré le progrès , les hommes commencent à jeter les yeux sur leurs semblables , ils commencent aussi à voir leurs rapports et les rapports des choses, à prendre des idées de convenance, de justice, et d'ordre; le beau* moral commence à leur devenir sensible, et la conscience agit : alors ils ont des vertus; et s'ils ont aussi des vices , c'est parceque leurs intérêts se croisent , et que leur ambition s'éveille à mesure que leurs* lumières s'étendent. Mais tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières , les hommes sont essentiellement bons. Voilà le second état.
Quand enfin tous les intérêts particuliers agités s'entre-choquent, qu^nd l'amour de soi mis en fermentation devient amour-propre , que l'opinion , rendant l'univers entier nécessaire à chaque homme, les
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rend tous ennemis nés les uns des autres , et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d autrui ; alors la conscience , plus foible que les passions exaltées , est étouffée par elles , et ne reste plus dans la bouche des hommes qu'un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intérêts à ceux du public, et tous mentent. Nul ne veut le bien public que quand il s'accorde avec le sien : aussi cet accord est-il l'objet du vrai politique qui cherche à rendre les peuples heureux et bons. Mais c'est ici que jfe commence à parler une langue étrangère , aussi peu connue des lecteurs que de vous.
Voilà, monseigneur, le troisième et dernier terme, au-delà duquel rien ne reste à faire; et voilà comment, l'homme étant bon, les hommes deviennent méchants. C'est à chercher comment il faudroit s'y prendre pour les empêcher de devenir tels, que j'ai consacré mon livre. Je n'ai pas affirmé que dans l'oindre actuel la chose fût absolument possible; mais j'ai ♦bien affirmé et j'affirme encore qu'il n'y a, pour en venir à bout, d'autres moyens que ceux que j'ai proposés.
Là-dessus vous dites que mon plan d'éducation ' , loin de Raccorder avec le christianisme , nest pas même propre à faire des citoyens ni des hommes; et votre unique preuve est de m'opposer le péché originel. Mouseigneur, il n y a d'autre moyen de se délivrer du péché originel et de ses effets , que le baptême. D'où il suivrait, selon vous, qu'il n'y auroit jamais eu de ci-
1 Mandement, § III.
toyens ni d'hommes que des chrétiens. On niez cette conséquence , ou convenez que tous avez trop prouvé.
Vous tirez vos preuves de si haut, que vous me forcez d'aller aussi chercher loin mes réponses. D'abord il s'en faut bien, selon moi , que cette doctrine du péché originel, sujette à des difficultés si terribles, ne soit contenue dans l'Écriture ni si clairement ni si durement qu'il a plu au rhéteur Augustin et à nos théologiens de la bâtir. Eh le moyen de concevoir que Dieu crée tant d'amas innocentes et pures , tout exprès pour les joindre à des corps coupables, pour leur y faire contracter la corruption morale, et pour les condamner toutes à l'enfer , sans autre crime que cette union , qui est son ouvrage? Je ne dirai pas si (comme vous vous en vantez) vous éclaircissez par ce système le mystère de notre cœur ; mais je vois que vous obscurcissez beaucoup la justice et la bonté de l'Être suprême. Si vous levez une objection , c'est pour eu sub* Stkuer de cent fois plus fortes.
Mais au fond que fait cette doctrine à l'auteur d'Emile? Quoiqu'il ait cru son livre utile au genre humain , c'est à des chrétiens qu'il Ta destiné ; c'est à des hommes lavés du péché originel et de ses effets , du moins quant à famé, par le sacrement établi pour cela» Selon cette même doctrine, nous avons tous dans notre enfance recouvré l'innocence primitive; nous sommes tous sortis du baptême aussi sains de cœur qu'Adam sortit de la main de Dieu. Nous avons, di~ rez-vous, contracté de nouvelles souillures* Mais, puisque nous avons commencé par en être délivrés , comment les avons-nous derechef contractées? Le
sang de Christ n est-il donc pas encore assez fort pour effacer entièrement la tache? ou bien seroit-elle un effet de la corruption naturelle de notre chair? comme si, même indépendamment du péché originel, Dieu nous eût créés corrompus, tout exprès pour avoir le plaisir de nous punir! Vous attribuez au péché origine] les vices des peuples que vous avouez avoir été délivrés du péché originel; puis vous me blâmez d'avoir donné une autre origine à ces vices. Est-il juste de me faire un crime de ri avoir pas aussi mal raisonné que vous?
On pourroit, il est vrai, me dire que ces effets que j'attribue au baptême 1 ne paroissent par nul signe extérieur; qu'on ne voit pas les chrétiens moins enclins au mal que les infidèles ; au lieu que , selon moi , la malice infuse du péché devroit se marquer dans ceuxci par des différences sensibles. Avec les secours que vous avez dans la morale évangélique , outre le baptême, tous les chrétiens, poursuivroit-on , devroient être des anges; et les infidèles, outre leur corruption originelle , livrés à leurs cultes erronés , devroient être
1 Sil'oa disoit, avec le docteur Thomas Burnet, que la corruption et la mortalité de la race humaine, suite du péché d'Adam, fut un effet naturel du fruit défendu , que cet aliment contenoit des sucs venimeux qui dérangèrent toute l'économie animale , qui irritèrent les passions , qui affaiblirent l'entendement , et qui portèrent partout les principes du vice et de la mort , alors il faudroit Convenir que la nature du remède devant se rapporter à celle du mal, le baptême devroit agir physiquement sur le corps de l'homme , loi rendre la -constitution qu'il avoit dans l'état d'innocence , et sinon l'immortalité qui en dépendoit, du moins tous les effets moraux de l'économie animale rétablie.
des démons. Je conçois que cette difficulté pressée pourrait devenir embarrassante : car que répondre à ceux qui me feraient voir que, relativement au genre humain , l'effet de la rédemption , faite à si haut prix , se réduit à peu près à rien?
Mais, monseigneur, outre que je ne crois point qu'en bonne théologie on n'ait pas quelque expédient pour sortir de là, quand je conviendrais que le baptême ne remédie point à la corruption de notre nature, encore n en auriez-vous pas raisonné plus solidement. Nous sommes, dites-vous , pécheurs à cause r dû péché de notre premier père. Mais notre premie père* pourquoi fut-il pécheur lui-même? pourquoi la même raison par laquelle vous expliquerez son péché ne serait-elle pas applicable à ses descendants sans le péché originel? et pourquoi faut-il que nous imputions à Dieu une injustice en nous rendant pécheurs et punissables par le vice de notre naissance , tandis que notre premier père fut pécheur et puni comme nous sans cela? Le péché originel explique Jout, excepté son principe; et c'est ce principe qu'il s'agit d'expliquer.
Vous avancez que, par mon principe à moi x , Von perd de vue le rayon de lumière qui nous fait connoître le mystère de notre propre cœur; et vous ne voyez pas que ce principe , bien plus universel , éclaire même la faute du premier homme * , que le vôtre laisse dans l'obs-
* Mandement, § III.
1 Regimber contre une défense mutile et arbitraire est un penchant naturel, mais qui, loin d'être -vicieux en lui-même, est conforme à l'ordre des choses et àja bonne constitution de l'homme.
curité. Vous ne savez voir que l'homme dans les mains du diable, et moi je vois comment il y est tombé : la cause du mal est , selon vous , la nature corrompue; et cette corruption même est un mal dont il falloit chercher la cause. L'homme fut créé bon; nous
puisqu'il serait hors d'état de se conserver, s'il n'avoit uu amour très vif pour lui-même et pour le maintien de tous ses droits , tels qu'il les a reçus de la nature. Celui qui pourrait tout ne voudrait que ce qui lui seroit utile : mais un être foible , dont la loi restreint et limite encore le pouvoir ,. perd une partie de lui-même , et ré* clame en son cœur ce qui lui est ôté. Lui faire un crime de cela seroit lui en faire un d'être lui et non pas un autre ; ce seroit vouloir en même temps qu'il fût et qu'il ne fût pas. Aussi l'ordre enfreint par Adam me paroit-il moins une véritable défense qu'un avis paternel; c'est un avertissement de s'abstenir d'up fruit pernicieux qui donne la mort. Cette idée est assurément plus conforme à celle qu'on doit avoir de la bonté de Dieu , et même au texte de la Genèse, que celle qu'il plaît aux docteurs de nous prescrire ; car, quant à la menace de la double mort , on a fait voir que ce mot morte morieiis* n'a pas l'emphase qu'ils lui prêtent, et n'est qu'un hébroïsme, employé en d'autres endroits où cette emphase no peut avoir lieu.
Il y a de plus un motif si naturel d'indulgence et de commisération dans la ruse du tentateur et dans la séduction de la femme , qu'à considérer dans toutes ses circonstances le péché d'Adam, Ton n'y peut trouver qu'une faute des plus légères. Cependant, selon eux, quelle effroyable punition ! il est même impossible d'en concevoir une plus terrible; car quel châtiment eût pu porter Adam pour les plus grands crimes, que d'être condamné, lui et toute sa race, à la mort en ce monde, et à passer l'éternité, dans l'autre,' dévorés des feux de l'enfer ? Est-ce là la peine imposée par le Dieu de miséricorde à un pauvre malheureux pour s'être laissé tromper ? Que je hais la décourageante doctrine de nos durs théologiens ! si j'ét#is un moment tenté de l'admettre , c'est alors que je croirais blaapbémer.
-Gen.ll, f .17. •
en convenons, je crois, tous les deux : mais vous dites qu'il est méchant parcequ il a été méchant; et moi je montre comment il a été méchant. Qui de nous , à votre avis, remonte le mieux au principe?
Cependant vous ne laissez pas de triompher k votre aise comme si vous m'aviez terrassé. Vous m'opposez comme une objection insoluble ■ ce mélange frappant de grandeur et de bassesse, $ ardeur pour la vérité et de goût pour terreur , £ inclination pour ht vertu et de penchant pour le vice y qui se trouve en nous. Étonnant contraste , ajoutez-vous , qui déconcerte la philosophie païenne, et la laisse errer dans de vaines spéculations!
Ce n'est pas une vaine spéculation que la théorie de l'homme, lorsqu'elle se fonde sur la nature, qu'elle marche à l'appui des faits par des conséquences bien liées , et qu'en nous menant à la source des passions , elle nous apprend à régler leur cours. Que si vous appelez philosophie païenne la Profession de foi du vicaire savoyard , je ne puis répondre à cette imputation , parcjeque je n'y comprends rien a , mais je trouve plaisant que vous empruntiez presque ses propres termes 3 , pour dire qu'il n'explique pas ce qu'il a le mieux expliqué.
Permettez, monseigneur, que je remette sous vos yeux la conclusion que vous tirez d'une objection si bien discutée, et successivement toute la tirade qui s'y rapporte.
f Mçiûdeajçût, § III.
' A moins qu'elle ne se rapporte à l'accusation que m'intente M. de Beaumontdans la suite, d'avoir admis plusieurs dieux. 3 Emile, tome II, page 37 de cette édition.
l4 LETTRE
1 L'homme se sent entraîné par une pente funeste ; et comment se roidiroiUil contre elle, si son enfance riétoit dirigée par des maîttts pleins de vertu , de sagesse , de vigilance , et si y durant tout le cours de sa vie , il nefaisoit lui-même , sous la protection et avec les grâces de son Dieu , des efforts puissants et continuels ?
C'est-à-dire : Nous voyons que les hommes sont méchants , quoique incessamment tyrannisés dès leur enfance. Si donc on ne les tyrannisoit pas dès ce temps-là , comment parviendroit-on à les rendre sages, puisque , même en les tyrannisant sans cesse , il est impossible de les rendre tels?
Nos raisonnements sur l'éducation pourront devenir plus sensibles , en les appliquant à un autre sujet.
Supposons, monseigneur, que quelqu'un vînt tenir ce discours aux hommes :
a Vous vous tourmentez beaucoup pour chercher « des gouvernements équitables et pour vous donner « de bonnes lois. Je vais premièrement vous prouver « que ce sont vos gouvernements mêmes qui font les « maux auxquels vous prétendez remédier par eux. Je « vous prouverai de plus qu'il est impossible que vous « ayez jamais ni de bonnes lois ni des gouvernements « équitables ; et je vais vous montrer ensuite le vrai « moyen de prévenir, sans gouvernements et sans « lois, tous ces maux dont vous vous plaignez. »
Supposons qu'il expliquât après cela son système, et proposât son moyen prétendu. Je n'examine point si ce système seroit solide , et ce moyen praticable. S'il
* Mandement , § III.
A M. DE BEAUMONT. 2l5
ne létoit pas , peut-être se contenteroit-on d'enfermer Fauteur avec les fous, et Ton lui rendrait justice: mais si malheureusement il rétoit, ce seroit bien pis; et vous concevez, monseigneur, ou d autres concevront pour vous , qu'il n y aurait pas assez de bûchers et de roues pour punir l'infortuné d'avoir eu raison. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici.
Quel que fut le sort de cet homme, il est sûr qu'un déluge d'écrits viendrait fondre sur le sien : il n y aurait pas un grimaud qui , pour faire sa cour aux puissances , et tout fier d'imprimer avec privilège du roi , ne vint lancer sur lui sa brochure et ses injures , et ne se vantât d'avoir réduit au silence celui qui n'auroit pas daigné répondre , ou qu'on auroit empêché de parler. Mais ce n est pas encore de cela qu'il s'agit.
Supposons enfin qu'un homme grave, et qui auroit son intérêt à la chose, crût' devoir aussi faire comme les autres , et parmi beaucoup de déclamations et d'injures, s'avisât d'argumenter ainsi : Quoi! malheureux ! vous voulez anéantir les gouvernements et les lois, tandis que les gouvernements et les lois sont le seul frein du vice, et ont bien de la peine encore à le contenir ! Que seroit-ce , grand Dieu ! si nous ne les avions plus ? Vous nous âtez les gibets et les roues , vous voulez établir un brigandage public. Vous êtes un homme abominable.
Si ce pauvre homme osoit parler, il dirait sans doute : « Très excellent seigneur, votre grandeur fait « une pétition de principe. Je ne dis point qu'il lie faut « pas réprimer le vice ; mais je dis qu'il vaut mieux
« l'empêcher de naître. Je veux pourvoir à l'insuf- « fisance des lois , et vous m alléguez l'insuffisance des « lois. Vous m'accusez d'établir les abus, parcequ au ♦ Keu d'y remédier, j aime mieux qu'on les prévienne. « Quoi ! s'il étoit un moyen de vivre toujours en santé, « feudroit-il donc le proscrire de peur de rendre les « médecins oisifs? Votre excellence veut toujours voir « des gibets et des roues, et moi je voudrois ne plus « voir de malfaiteurs : avec tout le respect que je lui « dois, je ne crois pas être un homme abominable. »
Hélas ! M, T. C F. , malgré tes principes de l éducation la plus saine et la plus vertueuse, malgré les promesses les plus magnifiques de la religion et les menaces les plus terriblesy les écaris de la jeunesse ne sont encore que trop fréquents, trop multipliés. J'ai prouvé que cette éducation que vous appelez ta plus saine, étoit la plus insensée; que cette éducation que vous appelez la plus vertueuse, donnoit aux enfants tous leurs vices : j'ai prouvé que toute la gloire du paradis les tentoit moins qu'un morceau de sucre, et qu'ils cr^ignoient beaucoup plus de s'ennuyer à vêpres que de brûler en enfer : j'ai prouvé que les écarts de la jeunesse , qu'on se plaint de ne pouvoir réprimer par ces moyens , en étoient l'ouvrage. Dans quelles erreurs , dans quels excès, abandonnée à elle-même , ne se précipiteroit-elle donc pas ! J^a jeunesse ne s'égare jamais d'elle-même, toutes s«3 erreurs lui viennent d'être mal conduite ; les camarades et les maltresses achèvent ce qu'ont commencé les pt êtres et les précepteurs : j'ai prouvé cela. Cest m torrent qui se déborde malgré les digues puissantes quon Im avoit apposées. Que seroit-ce donc si nul obstacle ne
suspendait ses flots et ne rompait ses efforts? Je pourrais dire : Cest un torrent qui renverse vos impuissantes di* gués et brise tout : élargissez son lit et le laissez courir sens obstacle , il ne fera jamais de mal. Mais j'ai honte d'employer dans un sujet aussi sérieux ces figures de collège , que chacun applique & s* fantaisie , et qui ne prouvent rien'd'aucun côté.
Au reste, quoique, selon vous, lest écarts de la jeunesse ne soient encore que trop fréquents , trop multipliés, à cause de la pente de l'homme au mal, il paraît qu'à tout prendre vous n'êtes pas trop mécontent d'elle ; que vous vous complaisez assez dans l'éduca* tion saine et vertueuse que lui donnent actuellement vossaaitres pleins de vertus* de sagesse et de vigilance ; que, selon vous, elle perdrait beaucoup à être élevée d'une autre manière, et qu'au fond vous ne pensez pas de ce siècle , la lie des siècles , tout le mal que vous affectez d'en dire à la tête de vos mandements.
Je conviens qu'il est superflu de chercher de nouveaux plans d'éducation, quand on est si content de celle qui existe : mais convenez aussi , monseigneur, qu'en ceci vous n'êtes pas difficile. Si vous eussiez été aussi coulant en matière fie 1 doctrine, votre diocèse eût été agité de moins de troubles ; l'orage que vous avez excité ne fût point retombé sur les jésuites; je n'en aurois point été écrasé par compagnie; vous fassiez resté plus tranquille , et moi aussi.
Vous avouez que pour réformer le monde autant que le permettent la foiblesse , et , selon vous, la corruption de notre nature , il suffirait d'observer-, sous
la direction et l'impression de la grâce , les premiers rayons de la raison humaine , de les saisir avec soin , et de les diriger veré la route qui conduit à la vérité '. Par là, continuez-vous, ces esprits, encore exempts de préjugés, seroient pour toujours en garde contre l 'erreur ; ces cc^urs , encore exempt^ des grandes passions , prendraient les impressions de toutes les vertus. Nous sommes donc d accord sur ce point, car je n'ai pas dit autre chose. Je n'ai pas ajouté, j'en conviens, qu'il fallût faire élever les enfants par des prêtres; même je ne pensois pas que cela fût nécessaire pour en faire des citoyens et des hommes; et cette erreur, si c'en est une, commune à tant de catholiques, n'est pas un si grand crime à un protestant. Je n'examine pas si, dans votre pays , les prêtres eux-mêmes passent pour de si bons citoyens; mais comme l'éducation de la génération présente est leur ouvrage, c'est entre vous d'un côté , et vos anciens mandements de l'autre , qu'il faut décider si leur lait spirituel lui a si bien profité , s'il en a fait de si grands saints 2 , vrais adorateurs de Dieu, et de si grands hommes, dignes dêtre la ressource et F ornement de la patrie. Je puis ajouter une observation qui devroit frapper tous les bons François , et vous-même comme tel ; c'est que de tant de rois qu'a eus votre nation , le meilleur est le seul que n'ont pDint élevé les prêtres.
Mais qu'importe -tout cela, puisque je ne leur ai point donné l'exclusion? Qu'ils élèvent la jeunesse, s'ils en sont capables , je ne m'y oppose pas , et ce
1 Mandement, § II. — a Ibid.
A M. DE BEÀTJMONT. 29
que vous dites là-dessus ï ne fait rieo contre mon livre. Prétendriez-vous que mon plan fût mauvais par cela seul qu'il peut convenir à d'autres qu'aux gens d'église?
Si l'homme est bon par sa nature , comme je crois l'avoir démontré, il s'ensuit qu'il demeure tel tant que rien d'étranger à lui ne l'altère ; et si les hommes sont méchants , comme ils ont pris peine à me rapprendre, il' s'ensuit que leur méchanceté leur vient d'ailleurs : fermez donc l'entrée au vice, et le cœur humain sera toujours bon* Sur ce principe j'établis l'éducation négative comme la meilleure, ou plutôt la seule bonne ; je fais voir comment toute éducation positive suit, comme qu'on s'y prenne, une. route opposée à son but ; et je montre comment on tend au même but , et comment on y arrive , par le chemin que j'ai tracé.
J'appelle éducation positive celle qui tend à former , l'esprit avant l'âge et à donner à l'enfant la connoissance des devoirs de l'homme. J'appelle éducation négative celle qui tend à perfectionner les organes , instruments de nos connoissances , avant de nous donner ces connoissances , et qui prépare à la raison par l'exercice des sens. L'éducation négative n'est pas oisive, tant s'en faut: elle ne donne pas les vertus, mais elle prévient les vices ; elle n'apprend pas la vérité , mais elle préserve de l'erreur; elle dispose l'enfant à tout ce qui peut le meuer au vrai quand il est en état de l'entendre, et au bien quand il est en état de l'aimer.
1 Mandement, § II.
3o LETTRE
Cette raarohe vous déplaît et vous choque ; il est aisé de voir pourquoi. Vous commencez par calomnier les intentions de celui qui la propose. Selon vous, cette oisiveté de lame ma paru nécessaire pour la disposer aux erreurs que je lui voulois inculquer. On ne sait pourtant pas trop quelle erreur veut donner à son élève celui qui ne lui apprend rien avec plus de smn qu'à sentir son ignorance et à savoir qu'il ne sait rien. Vous convenez que le jugement a ses progrès et ne se forme que par degrés ; mais s'ensuityil « , ajoutezvous» qu'à l'Age de dix ans un enfant ne connaisse pas la différence du bien et du mal, guU confonde la sagesse avec la folie , la bonté avec lu barbarie , la vertu avec le vice? Tout cela s'ensuit, sans doute, si à cet âge le jugement n'est pas développé. Quoi! poursuivez-vous, il ne sentira pas gu obéir à son père est un bien , que lui désobéir est un mal? Bien loin de là, je soutiens qu'il sentira, au contraire, en quittant le jeu pour aller étudier sa leçon , qu'obéir à son père est un mal ; et que lui désobéir est un bien , en volant quelque fruit défendu. Il sentira aussi, j'en conviens, que c'est un mal d'être puni et un bien d'être récompensé; et c'est dans la balance de ces biens et de ces maux contradictoires que se régie sa prudence enfantine. Je crois avoir démontré cela mille fois dans mes deux premiers volumes, et surtout dans le dialogue du maitre et de l'enfant sur ce qui est mal *. Pour vous , monseigneur , vous réfutée mes deux volumes eti deux
1 Mandement, § VI.
* Emile, livre II, tome I, page 116 de cette édition.
A M. DE BEAUMONT. 3l
lignes, et les voici : * Le prétendre, M. T.C. F., cest cafomnimr la nature humaine , en lui attribuant une stupidité quelle na point. On ne saurait employer une réfutation plus tranchante, ni conçue en moins de mots. Mais cette ignorance , qu'il vous plait d appeler stupidité, se trouve constamment dans tout esprit gêné dans des organes imparfaits, ou qui n'a pas été cultivé; e est une observation facile à faire et sensible à tout le monde. Attribuer cette ignorance à la nature humaine n'est donc pas la calomnier; et c'est vous qui lavez calomniée en lui imputant une malignité qu'elle n'a point
Vous dites encore : * Ne vouloir enseigner la sagesse à F homme que dans h temps qu il sera dominé par la fouque des passions naissantes , n est-ce pas la lui présenter dans le dessein quilla rejette? Voilà derechef une inten» tion que vous avez la bonté de me prêter , et qu assurément nul autre que vous ne trouvera dans mon livre. J'ai montré, premièrement, que celui qui sera élevé comme je veux ne sera pas dominé par les passions dans le temps que vous dites; j'ai montré encore comment les leçons de la sagesse pouvaient retarder le développement de ces mêmes passions. Ce sont le» mauvais effets de votre éducation que vous imputez à la mienne , et vous m'objectez les défauts que je vous apprends à prévenir. Jusqu'à l'adolescence j'ai garanti des passions le cœur de mon élève; et, quand elles sont prêtes à naître , j'en recule encore le progrès par des soins propres à les réprimer. Plus tôt* les
' Mandement, § VI. — % Ibid., % IX,
leçons de la sagesse ne signifient rien pour l'enfant hors d'état d'y prendre intérêt et de les entendre; plus tard, elles ne prennent plus sur un cœur déjà livré aux passions. C'est au seul moment que j ai choisi qu' elles sont utiles : soit pour l'armer ou pour le distraire, il importe également qu'alors le jeune homme en soit occupé.
Vous dites : * Pour trouver la jeunesse plus docile aux leçons <jjuil lui prépare , cet auteur veut quelle soit dénuée de tout principe de religion. La raison en est simple , c'est que je veux qu'elle ait une religion , et que je ne lui veux rien apprendre dont sonjugement ne soit en état de sentir la vérité. Mais moi , monseigneur , si je disois, Pour trouver la jeunesse plus docile aux leçons qrion lui prépare , on a grand soin de la prendre avant F âge de raison; ferois-je un raisonnement plus mauvais que le Vôtre? et seroit-ce un préjugé bien favorable à ce que vous faites apprendre aux enfants? Selon vous , je choisis l'âge de raison pour inculquer Terreur ; et vous , Vous prévenez cet âge pour enseigner la vérité. Vous vous pressez d'instruire l'enfant avant qu'il puisse discerner le vrai du faux ; et moi , j'attends,' pour le tromper, qu'il soit en état de le connoître. Ce jugement est-il naturel? et lequel paroît chercher à séduire , de celui qui ne veut parler qu'à des hommes, ou de celui qui s'adresse aux enfants?
Vous me censurez d'avoir dit et montré que tout enfant qui croit en Dieu est idolâtre ou anthropomorphite, et vous combattez cela en disant a qu'on.
1 Mandement, § V. — 9 Ibid. § VU.
ne peut supposer ni (un ni Vautre dun enfant qui a reçu une éducation chrétienne. Vo^là ce qui est en question ; reste à voir la preuve. La mienne est que l'éducation la plus chrétienne ne saurait donner à l'enfant l'entendement qu'il n'a pas, ni détacher ses idées des êtres matériels , au-dessus desquels tant d'hommes ne sauraient élever les leurs. J'en appelle de plus à l'expérience : j'exhorte chacun des lecteurs à consulter sa mémoire, et à se rappeler si, lorsqu'il a cru en Dieu étant enfant, il ne s'en est pas toujours fait quelque image. Quand vous lui dites que la Divinité n'est rien de ce qui peut tomber sous les sens, ou son esprit troublé n'entend rien, ou il entend qu'elle n'est rien. Quand vous lui parlez d'une intelligence infinie, il ne sait ce que c'est qu intelligence, et il sait encore moins ce que c'est cpt infini. Mais vous lui ferez répéter après vous les mots qu'il vous plaira de lui dire; vous lui ferez ' même ajouter, s'il le faut, qu'il les entend; car cela ne qpûte guère; et il aime encore mieux dire qu'il les entend , que d'être grondé ou puni. Tous les anciens , sans excepter les Juifs, se sont représenté Dieu corporel; et combien de chrétiens, surtout de catholiques, sont encore aujourd'hui dans ce cas-là I Si vos enfants parlent comme des hommes , c'est parceque les hommes sont encore enfants. Voilà pourquoi les mystères entassés ne coûtent plus rien à personne; les termes en sont tout aussi faciles à prononcer que d'autres. Une des commodités du christianisme moderne est de s'être fait un certain jargon de mots sans idées, avec lesquels on satisfait à tout, hors à la raison.
Par l'examen de l'intelligence qui mené à la connoissance de Dieu , je trouve qu'il n'est pas raisonna* ble de croire cette connoissance * toujours nécessaire au salut. Je cite en exemple les insensés, les enfants, et je mets dans la même classe les hommes dont l'esprit n'a pas acquis assez de lumières pour comprendre l'existence de Dieu. Vous dites là-dessus : ■ Ne soyons point surprù que Fauteur d'Emile remette à un temps si reculé la connoissance de l'existence de Dieu; Une la croit pas nécessaire au salut. Vous commencez, pour rendre ma proposition plus dure, par supprimer charitablement le mot toujours, qui non seulement la modifie, mais qui lui donne un autre sens , puisque , selon ma phrase , cette connoissance est ordinairement nécessaire au salut, et qu'elle ne le seroit jamais selon la phrase que vous me prêtez. Après cette petite falsification vous poursuivez ainsi :
« Il est clair, dit-il par [organe d'un personnage chim mérique, il est clair que tel homme , parvenu jusqu'à « la vieillesse sans croire en Dieu,, ne sera pas pour «cela privé- de sa présence dans l'autre (vous avez « omis le mot de vie), si son aveuglement n a pas été « volontaire, «t je dis qu'il ne l'est pas toujours. »
Avant de transcrire ici votre remarque, permettez que^e fasse la mienne. C'est que ce personnage prétendu chimérique, c'est moi-«aême, et non le vicaire; que ce passage , que vous avez cru être dans la Profes* «ion de foi, n'y est point; mais daps le corps même du livre. Monseigneur, wus lisez hien légèrement,
* Emile, 1. 1, pag. 466 de cette édition. — ' Mandement, § XI.
A M. DE BBAUMONT. 35
vous citez bien négligemment les écrits que vous flétrissez si durement : je trouve qu'un homme en place, qui censure, devroit mettre un peu plus d'examen dans ses jugements. Je reprends à présent votre texte.
Remarquez , M. T. C. F. , quil ne s agit point ici d'un homme qui servit dépourvu de f usage de sa raison , mais uniquement de celui dont la raison ne seroit point aidée de t instruction. Vous affirmez ensuite * quune telle pré' tention est souverainement absurde. S. Paul assure' qu'entre les philosophes païens plusieurs sont parvenus par les seules forces de la raison à la connaissance du vrai Dieu ; et là-dessus vous transcrivez son passage.
Monseigneur , c'est souvent un petit mal de ne pps entendre un auteur qu'on lit, mais c'en est un grand quand on le réfute , et un très grand quand on le di£ faxpe. Or vous n'avez point entendu le passage démon livre que vous attaquez ici, de même que beaucoup d'auires. Le lecteur jugera sic'est ma faute ou la vôtre quand j'aurai mis le passage entier sous ses yeux.
« Nous tenons (les réformés) que nul enfant mort « avant l'âge de raison ne sera privé du bonheur étei> « nel. Les catholiques croient la même chose de tous * les enfants qui ont reçu le baptême , quoiqu'ils n'aient «jamais entendu parler de Dieu. Il y a doac des cas « où l'on peut être sauvé sans croire en Dieu; et cet « cas ont lieu , soit dans l'enfance, soit dans la dà- « mence , quand l'esprit humain est incapable dedopâ- « rations nécessaires pour reconnoître la Divinité. « Toute la différence que je vois ici entre vous et moi ,
1 MapcUment, § XI-
« est que vous prétendez que les enfants ont à sept ans « cette capacité , et que je ne la leur accorde pas même « à quinze. Que j'aie tort ou raison, il ne s agit pas ici «d'un article de foi, mais d'une simple observation « d'histoire naturelle.
« Parle même principe, il est clair que tel homme, « parvenu jusqu à la vieillesse sans croire en Dieu, ne « sera pas pour cela privé de sa présence d#ns l'autre « vie, si son aveuglement n'a jpas été volontaire; et je « dis qu'il ne l'est pas toujours. Vous en convenez pour « les insensés, qu'une maladie prive de leurs facultés « spirituelles , mais non de leur qualité d'hommes, ni , « par conséquent, du droit aijx bienfaits de leur créa* « teur. Pourquoi donc n'en pas convenir-aussi pour « ceux qui , séquestrés de toute société dès leur ente fiance, auroient mené une vie absolument sauvage , « privés des lumières qu'on n'acquiert que dans le com- « merce des hommes ; car il est d'une impossibilité dé- « montrée qu'un pareil sauvage pût jamais élever ses « réflexions jusqu'à la connoissance du vrai Dieu. La « raison nous dit qu'un homme n'est punissable que « pour les fautes de sa volonté, et qu'une ignorance « invincible ne lui sauroit être imputée à crime. D'où « il suit que, devant la justice éternelle, tout homme « qui croiroit, s'il avoit les lumières nécessaires, est « réputé croire^ et qu'il n'y aura d'incrédules punis « que ceux<dont le cœur se ferme à la vérité. »
Voilà mon passage entier, sur lequel votre erreur saute aux yeux. Elle consiste en ce que vous avez entendu ou fait entendre que , selon moi , il falloit avoir été instruit de l'existence de Dieu pour y croire. Ma
pensée est fort différente. Je dis qu'il faut avoir l'entendement développé et l'esprit cultivé jusqu'à certain point pour être en état de comprendre les preuves de l'existence de Dieu , et surtout pour les trouver de soi-même sans en avoir jamais entendu parler. Je parle des hommes barbares ou sauvages ; vous m'alléguez des philosophes : je dis qu'il faut avoir acquis quelque philosophie pour s'élever aux notions du vrai Dieu ; vous citez saint Paul , qui reconnolt que quelques philosophes païens se sont élevés aux notions du vrai Dieu : je dis que tel homme grossier n'est pas toujours en état de se former de lui-même une idée juste de la Divinité; vous dites que les hommes instruits sont en 'état de se former une idée juste de la Divinité , et, sur cette unique preuVe , mon opinion vous paroît souverainement absurde. Quoi ! parcequ'un docteur en droit doit savoir les lois de son pays , est-if absurde de supposer qu'im enfant qui ne sait pas lire a pu lès ignorer?
Quand un auteur ne veut pas se répéter sans cesse , et qu'il a une fois établi clairement son sentiment sur une matière , il n'est pas tenu de rapporter toujours les mêmes preuves en raisonnant sur le même sentiment : ses écrits s'expliquent alors les uns par les autres ; et les derniers , quand il a de la méthode , supposent toujours les premiers. Voilà ce que j'ai toujours tâché de faire , et ce que j'ai fait; surtout dans l'occasion dont il s'agit.
Vous supposez; ainsi que ceux qui traitent de ces matières, que l'homme apporte avec lui sa raison toute formée , et qu'il ne s'agit que de la mettre en
œuvre . Or cela n'est pas vrai ; car Tune des acquisitions de l'homme , et même des plus lentes , est la raison. L'homme apprend à voir des yeux de l'esprit ainsi que des yeux du corps : mais le premier apprentissage est bien plus long que l'autre , parceque les rapports des objets intellectuels , ne se mesurant pas comme l'étendue, ne se trouvent que par estimation, et que nos premiers besoins, nos besoins physiques, ne nous rendent pas l'examen de ces mêmes objets si intéressant. Il fout apprendre à voir deux objets à-la-fois ; il fout apprendre à les comparer entre eux; il faut apprendre à comparer les objets en grand nombre, à remonter par degrés aux causes, à les suivre dans leurs effets ; il fout avoir combiné des infinités de rapports pour acquérir des idées de convenance , de proportion , d'harmonie et d'ordre. L'homme qui, privé du secours de ses semblables et sans cesse occupé de pourvoir à ses besoins , est réduit en toute chose à la seule marche de ses propres idées, fait un progrès bien lent de ce côté-là; il vieillit et meurt avant d'être sorti de l'enfonce de la raison. Pouvez-vous croire de bonne foi que, d'un million d'hommes élevés de cette manière, il y en eût un seul qui vint à penser à Dieu? x
L'ordre de l'uaivers, tout admirable qu'il est, ne frappe pas également tous les yeux. Le peuple y fait peu d'attention, manquant des connoissances qui rendent cet ordre sensible, et n'ayant point appris à réfléchir sur ce qu'il aperçoit. Ce n'est ni endurcissement ni mauvaise volonté ; c'est ignorance , engourdissement d'esprit. La moindre méditation fatigue ces
A M. DE BBAUMONT. Jg
gens-là, comme le moindre travail des bras fatigue vm homme de cabinet. Ils ont ouï parler des œuvres de Dieu et des merveilles de la nature. Us répètent les mêmes mots sans y joindre les mêmes idées , etils sont peu touchés de tout ce qui peut élever le sage à son créateur. Or si , parmi nous , le peuple , à portée de tant d'instructions, est encore si stupid», que seront ces pauvres gens abandonnés à eux-mêmes dès leur enfonce , et qui n'ont jamais rien appris d autrui ? Croyezvous qu'un Cafre ou- un Lapon philosophe beaucoup sur la marche du monde et sur la génération des choses? Encore les Lapons et les Gafres , vivant en corps de nations, ont-ils des multitudes d'idées acquises et communiquées, à laide desquelles ils acquièrent quelques notions grossières d'une divinité ; ils ont en quelque façon leur catéchisme : mais l'homme sauvage errant seul dans les bois , n'en a point du tout. Cet homme n'existe pas , direz- vous ; soit : mais il peut exister par supposition. Il existe certainement deshommes qui n'ont jamais eu d'entretien philosophique en leur vie, et dont tout le temps se consume à chercher leur nourriture, la dévorer, et dormir. Que ferons-nous de ces hommes-là, des Esquimaux, par exemple? en ferons-nous des théologiens?
Mon sentiment est donc que l'esprit de l'homme, sans progrès, sans instruction, sans culture, et tel .qu'il sort des mains de la nature , n'est pas en état de s'élever de lui-même aux sublimes notions de la Divinité; mais que ces notions se présentent à nous à mesure que notre esprit se cultive ; qu'aux yeux de tout homme qui a pensé , qui a réfléchi , Dieu se ma-
4o LETTRE
nifeste dans ses ouvrages; qu'il se révèle aux gens éclairés dans le spectacle de la nature ; qu'il faut , quand on a les yeux ouverts, les fermer pour ne l'y pas voir ; que tout philosophe athée est un raisonneur d& mauvaise foi ou que son orgueil aveugle; iûais qu aussi tel homme stupide et grossier, quoique simple et vrai , tel esprit sans erreur et sans vice, peut, par une ignorance involontaire , ne pas remonter à l'auteur de son être, et ne pas concevoir ce que c'est que Dieu, sans que cette ignorance le rende punissable d'un défaut auquel son cœur n'a point consenti. Celui-ci n'est pas éclairé, et l'autre refuse de l'être : cela me paroît fort différent.
Appliquez à ce sentiment votre passage de saint Paul , et vous verrez qu'au lieu de le combattre, il le favorise; vous verrez que ce passage tombe uniquement sur ces sages prétendus à qui ce qui peut être connu de Dieu a été manifesté, à qui la considération des choses qui ont été faites dès la création du moruie, a rendu visible ce qui est invisible en Dieu , mais qui , ne rayant point glorifié et ne lui ayant point rendu grâces, se sont perdus dans la vanité de leur raisonnement , et, ainsi demeurés sans excuse, en se disant sages, sont devenus fous. La raison sur laquelle l'apôtre reproche aux philosophes de n'avoir pas glorifié le vrai Dieu, n'étant point applicable à ma supposition, forme une induction toute en ma faveur ; elle confirme ce que j'ai dit» moi-même , que tout philosophe qui ne croit pas , a tort, parcequil use mal de la raison quila cultivée, et qu il est en état d'entendre les vérités quil rejette * : elle montre
* Emile , tome I , page 465 de cette édition.
à' M. DE BEAUMONT. 4 1
enfin, par le passage même, que vous ne m'avez point entendu ; et, quand vous m'imputez d avoir dit ce que je n'ai ni dit ni pensé , savoir , que Ton ne croit en Dieu que sur l'autorité d autrui « , vous avez tellement tort , qu'au contraire je n'ai fait que distinguer les cas où Ton peut connoltre Dieu par soi-même, et les cas où l'on ne le peut que par le secours d autrui.
Au reste, quand vous auriez raison dans cette critique, quand vous auriez solidement réfuté mon opinion , il ne s'ensuivroit pas de cela seul qu'elle fût souverainement absurde , comme il vous platt de la qualifier : on peut se tromper sans tomber dans l'extravagance , et toute erreur n'est pas une absurdité. Mon respect pour vous me rendra moins prodigue d epithétes , et ce ne sera pas ma faute si le lecteur trouve à les placer.
Toujours, avec l'arrangement de censurer sans entendre , vous passez d'une imputation grave et fausse à une autre qui l'est encore plus; et, après m'avoir injustement accusé de nier l'évidence de la Divinité , vous m'accusez plus injustement d'en avoir révoqué l'unité en doute. Vous faites plus : vous prenez la peine d'entrer là-dessus en discussion , contre votre ordinaire ; et le seul endroit de votre mandement où vous ayez raison est celui où vous réfutez une extravagance que je n'ai pas dite.
Voici le passage que vous attaquez , ou plutôt votre
• M. de Beaumont ne dit pas cela en propres termes ; mais c'est le seul sens raisonnable qu'on puisse donner à son texte , appuyé du passage de saint Paul, et je ne puis répondre qu'à ce que j'entends. (Voyez son Mandement, § XI.)
passage où vous rapportez le mien ; car il faut que le
lecteur me voie entre vos mains.
« ' Je sais, fait-il dire ail personnage supposé qui lui « sert d'organe , je sais que le monde est gouverné par « une volonté puissante et sage ; je le vois, ou plutôt «je le sens, et cela m'importe à savoir. Mais ce même «monde est-il éternel ou créé? Y a-t-il un principe « unique des choses? y en a-t-ibdeux ou plusieurs? et « quelle est leur nature? Je n en sais rien. Et que m'im-
« porte? 2 Je renonce à des questions oiseuses
« qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui « sont inutiles à ma conduite et supérieures à ma « raison. »
J'observe , en passant , que voici la seconde fois que vous qualifiez le prêtre savoyard de personnage chimérique ou supposé. Comment êtes-vous instruit de cela, je vous supplie? J'ai affirmé ce que je sayois; vous niez ce que vous ne savez pas : qui des deux est le téméraire? On sait, j'en conviens, qu'il y a peu de prêtres qui croient en Dieu ; mais encore n'est-il pas prouvé qu'il n'y en ait point du tout. Je reprends votre texte.
3 Que veut donc dire cet auteur téméraire ?. . . L'unité de Dieu luiparott une question oiseuse et supérieure à sarai-
1 Mandement, § XIII.
* Ces points indiquent une lacune de deux lignes par lesquelles le passage est tempéré, et que M. de Beaumont n'a pas voulu transcrire. *
3 Mandement, § XIII.
* Voici le contenu de ces deux lignes : Que m'importe ? à mesure que ces connoissances me deviendront nécessaires , je m'efforcerai de les acquérir; jusque-là je renonce
A M. DE BEÀUMONT. 43
son; comme si la multiplicité des dieux riétoitpas la plus grande des absurdités ! « La pluralité des dieux , » dit énergiquement Tertullien , « est une nullité de Dieu. * Admettre un Dieu, cest admettre un Être suprérne et indépendant auquel tous les autres êtres soient subordonnés l . // implique donc quily ait plusieurs dieux.
Mais qui est-ce qui dit qu'il y a plusieurs dieux? Ah! monseigneur, vous voudriez bien que j'eusse dit de pareilles foliçs, vous n'auriez sûrement pas pris la peine de faire un mandement contre moi.
Je ne sais ni pourquoi ni comment ce qui est est , et bien d autres qui se piquent de le dire ne le savent pas mieux que moi; mais je vois qu'il n'y à qu'une première cause motrice, puisque tout concourt sensiblement aux mêmes fins. Je reconnois donc une volonté unique et suprême qui dirige tout, et une puissance unique et suprême qui exécute tout. J'attribue cette puissance et cette volonté au même être , à cause de leur parfait accord qui se conçoit mieux dans un que dans deux, et parcequ'il ne faut pas sans raison multiplier les êtres : car le mal même que nous voyons n'est point un mal absolu, et, loin de corn* battre directement le bien , il concourt avec lui à l'harmonie universelle.
Mais ce par quoi les choses sont se distingue très
1 Tertullien fait ici un sophisme très familier aux pères de l'Église : il définit le mot Dieu selon les chrétiens, et puis il accuse les païens de contradiction, parce que, contre sa définition, ils admettent plusieurs dieux. Ce n'étoit pas la peine de m'imputer une erreur que je n'ai pas commise, uniquement pour citer si hors de propos un sophisme de Tertullien.
nettement sôus deux idées ; savoir , la chose qui fait, et la chose qui est faite : même ces deux idées ne se réunissent pas dans le même être sans quelque effort d'esprit, et Ton ne conçoit guère une chose qui agit sans en supposer une autre sur laquelle elle agit. De plus, il est certain que nous. avons ridée de deux substances distinctes ; savoir , l'esprit et la matière , ce qui pense et ce qui est étendu; et ces deux idées se conçoivent très bien l'une sans l'autre.
Il y a donc deux manières de concevoir Forigine des choses : savoir , ou dans deux causes diverses, Fune vive et Fautre morte , Fune motrice et Fautre mue , Fune active et Fautre passive , Fune efficiente et Fautre instrumentale ; ou dans une cause unique qui tire d'elle seule tout ce qui est et tout ce qui se fait. Chacun de ces deux sentiments, débattus par les mé^ taphysiciens depuis tant de siècles , n'en est pas devenu plus croyable à la raison humaine : et si l'existence éternelle et nécessaire de la matière a pour nous ses difficultés, sa création n'en a pas 4 e moindres, puisque tant d'hommes et de philosophes, qui dans tous les temps ont médité sur ce sujet , ont tous unanimement rejeté la possibilité de la création, excepté peut-être un très petit nombre qui paroissent avoir sincèrement soumis leur raison à l'autorité ; sincérité que les motifs de leur intérêt , de leur sûreté , de leur repos, rendent fort suspecte, et dont il sera toujours impossible de s'assurer tant que l'on risquera quelque chose à parler vrai.
Supposé qu'il y ait un principe éternel et unique des choses , ce principe , étant simple dans son essence ,
n'est pas composé de matière et d'esprit, mais il est matière ou esprit seulement. Sur les raisons déduites par le vicaire, il ne sauroit concevoir que ce principe soit matière ; et, s'il est esprit, il ne sauroit concevoir que par lui la matière ait reçu l'être ; car il faudroit pour cela concevoir la création. Or l'idée de création, l'idée sous laquelle on conçoit que, par un simple acte de volonté, rien devient quelque chose, est, de toutes les idées qui ne sont pas clairement contradictoires, la moins compréhensible à l'esprit humain.
Arrêté des deux côtés par ces difficultés , le bon prêtre demeure indécis, et ne se tourmente point d'un doute de pure spéculation , qui n'influe en aucune manière sur ses devoirs en ce monde ; car enfin que m'importe d'expliquer l'origine des êtres , pourvu que je sache comment ils subsistent , quelle place j'y dois remplir , et en vertu de quoi cette obligation m'est imposée?
Mais supposer deux principes l des choses, supposition que pourtant le vicaire ne fait point, ce n'est pas pour cela supposer deux dieux ; à moins que , comme les manichéens, on né suppose aussi ces principes tous deux actifs : doctrine absolument contraire à celle du vicaire, qui très positivement n'admet qu'une intelligence première, qu'un seul principe actif, et par conséquent qu'un seul Dieu.
' Celui qui ne connoit que deux substances ne peut non plus imaginer que deux principes; et le terme, ou plusieurs , ajouté dans l'endroit cité, n'est là qu'une espèce d'explétif, servant tout au plus à faire entendre que le nombre de ces principes n'importe pas plus à connoître que leur nature.
J avoue bien que la création du monde étant clairement énoncée dans nos traductions de la Genèse , la rejeter positivement seroit à cet égard rejeter l'autorité , sinon des livres sacrés , au moins des traductions qu'on nous en donne : et c'est aussi ce qui tient le vicaire dans un doute qu'il n'auroit peut-être pas sans cette autorité ; car d'ailleurs la coexistence des deux principes ■ semble expliquer mieux la constitution de l'univers , et lever des difficultés qu'on a peine à résoudre sans elle , comme entre autres celle de l'origine du mal. De plus, il faudroit entendre parfaitement l'hébreu , et même avoir été contemporain de Moïse , pour savoir certainement quel sens il a donné au mot qu'on nous rend par le mot créa. Ce terme est trop philosophique pour avoir eu dans son origine l'acception connue et populaire que nous lui donnons maintenant sur la foi de nos docteurs. Rien n'est moins rare que des mots dont le sens change par trait de temps , et qui font attribuer aux anciens auteurs qui s'en sont servis des idées qu'ilsn'ontpoint eues. Le mot hébreu qu'on a traduit par créer, faire quelque chose de rien , signifie plutôt faire , produire quelque chose avec
* H est bon de remarquer que cette question de l'éternité* de la matière, qui effarouche si fort nos théologiens, effarouchoit assez peu les pères de l'Église, moins éloignés des sentiments de Platon. Sans parler de Justin, martyr, d'Origène, et d'autres, Clément Alexandrin prend si bien l'affirmative dans ses hypotyposes, que Photius veut à cause, de cela que ce livre ait été falsifié. Mais le même sentiment reparoit encore dans les Stromates, où Clément rapporte celui d'Heraclite sans l'improuver. Ce père, livre V, tâche à la vérité d'établir un seul principe, mais c'est parcequ'il refuse ce nom à la matière, même en admettant son éternité.
magnificence. Rivet prétend même que ce mot hébreu bara, ni le mot grec qui lui répond, ni même le mot latin creare , ne peuvent se restreindre à cette signification particulière de produire quelque chose de rien : il est si certain du moins que le mot latin se prend dans un autre sens, que Lucrèce, qui nie formellement la possibilité de toute création , ne laisse pas d'employer souvent le même terme pour exprimer la formation de l'univers et de ses parties. Enfin M. de Beausobre a prouvé ' que la notion de la création ne se trouve point dans l'ancienne théologie judaïque; et vous êtes trop instruit, monseigneur, pour ignorer que beaucoup d'hommes, pleins de respect pour nos livres sacrés, n'ont cependant point reconnu dans le récit de Moïse l'absolue création de l'univers. Ainsi le vicaire , à qui le despotisme des théologiens n'en impose pas, peut très bien, sans en être moins orthodoxe, douter s'il y a deux principes éternels des choses, ou s'il n'y en a qu'un. C'est un débat purement grammatical ou philosophique, où la révélation n entre pour rien.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre nous; et, sans soutenir les sentiments du vicaire , je n'ai rien à foire ici qu'à montrer vos torts.
Or vous avez tort d'avancer que l'unité de Dieu me parott une question oiseuse et supérieure à la raison , puisque, dans l'écrit que vous censurez, cette unité est établie et soutenue par le raisonnement : et vous avez tort de vous étayer d'un passage de Tertullien
1 Histoire du Manichéisme , tome U.
pour conclure contre moi qu'il implique qu'il y ait plusieurs dieux ; car, sans avoir besoin de Tertullien, je conclus aussi de mon coté qu'il implique qu'il y ait plusieurs dieux.
Vous avez tort de me qualifier pour cela d'auteur téméraire , puisqu'où il n'y a point d'assertion , il n'y a point de témérité. On ne peut concevoir qu'uâ auteur soit un téméraire, uniquement pour être moins hardi que vous.
Enfin vous avez tort de croire avoir bien justifié les dogmes particuliers qui donnent à Dieu les passions humaines , et qui , loin d'éclaircir les notions du grand Être , les embrouillent et les avilissent , en m'aocusant faussement d'embrouiller et d'avilir moi-même ces notions, d'attaquer directement l'essence divine, que je n'ai point attaquée , et de révoquer en doute son unité, que je n'ai point révoquée en doute. Si je l'avoisfait, que s'ensuivroit-il? Récriminer n'est pas se justifier : mais celui quf, pour toute défense , ne sait que récriminer à faux, a bien l'air d'être seul coupable.
La contradiction que vous me reprochez dans le même lieu est tout aussi bien fondée que la précédente accusation. 77 ne sait, dites-vous, quelle est la nature de Dieu , et bientôt après il reconnoît que cet Etre suprême est doué d'intelligence, de puissance, de volonté et de bonté,: n est-ce donc pas là avoir une idée de la nature divine ?
Voici, monseigneur, là-dessus ce que j'ai à vous dire:
«Dieu est intelligent; mais comment l'est- il? « L'homme est intelligent quand il raisonne , et la
A M. DE BEAUMOJST. 49
« suprême intelligence na pas besoin de raisonner; il « n'y a pour elle ni prémisses , ni conséquences , il n'y « a pas même de proposition ; elle est purement in- « tuitive , elle voit également tout ce qui est et tout ce * qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elle « qu'une seule idée , comme tous les lieux un seul « point et tous les temps un seul moment. La puis- « sance humaine agit par des moyens ; la puissance « divine agit par elle-même : Dieu peut parcequ'il veut, « sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon, rien n'est «plus manifeste; mais la bonté dans l'homme est « l'amour de ses semblables , et la bonté de Dieu est « l'amour de l'ordre ; car c'est par l'ordre qu'il main- « tient ce qui existe et lie chaque partie avec le tout. «Dieu est juste, j'en suis convaincu, c'est une suite « de sa bonté ; l'injustice des hommes est leur œuvre « et non pas la sienne ; le désordre moral, qui dépose « contre la Providence aux yeux des philosophes , ne « fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de « l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appar- « tient, et la justice de Dieu de demander compte à « chacun de ce qu'il lui a donné. t
<* Que si je viens à découvrir successivement ces «attributs dont je n'ai nulle idée absolue, c'est par « des conséquences forcées , c'est par le bon usage de « ma raison : mais je les affirme sans les comprendre , « et dans le fond c'est n'affirmer rien. J'ai beau me «dire, Dieu est ainsi; je le sens, je me le prouve: «je n'en conçois pas mieux comment Die» peut être « ainsi.
« Enfin , plus je m'efforce de contempler son esx. 4^
5o LETTRE
« sence infinie, moins je la conçois : mais elle est, cela «me suffit; moins je la conçois, plus je l'adore. Je « m'humilie et lui dis : Être des êtres , je suis parceque « tu es , c'est in'élever à ma source que de te méditer « sans cesse ; le plus digne usage de ma raison est de a s'anéantir devant toi ; c'est mon ravissement d'esprit, « c'est le charme de ma foiblesse de me sentir accablé « de ta grandeur. »
Voilà ma réponse, et je la crois péremptoire. Fautil vous dire à présent où je l'ai prise? je l'ai tirée mot à mot de Fendroit même que vous accusez de contradiction *. Vous en usez comme tous mes adversaires , qui, pour me réfuter, ne font qu'écrire les objections que je me suis faites, et supprimer mes solutions. La réponse est déjà toute prête; c'est l'ouvrage qu'ils ont réfuté.
Nous avançons , monseigneur, vers les discussions les plus importantes.
Après avoir attaqué mon système et mon livre, vous attaquez aussi ma religion ; et parceque le vicaire catholique fait des objections contre son Église, vous cherchez à me faire passer pour ennemi de la mienne : comme si proposer des difficultés sur un sentiment, c'étoit y renoncer ; comme si toute connoissaiice humaine n avoit pas les siennes ; comme si la géométrie elle-même n'en avoit pas , ou que les géomètres se fissent une loi de les taire pour ne pas nuire à la certitude de leur art !
La réponse que j'ai d'avance à vous faire, est de
* Emile, tome II, page 5î.
A M. DE BEAUMONT.» 5l
vous déclarer, avec ma franchise ordinaire , mps santimeats en matière de religion , tels que je les ai professés dans tous mes écrits , et tels qu' ils ont toujours été dans ma bouche et dans mon cœur. Je vous dirai de plus pourquoi j'ai publié la Profession de foi du vicaire , et pourquoi , malgré tant de clameurs , je la tiendrai toujours pour l'écrit le meilleur et le plus utile dans le siècle où je l'ai publiée. Les bûchers ni les décrets ne me feront point changer de langage ; les théologiens, en m'ordonnantd'être humble, ne «me feront point être faux ; et les philosophes., enme taxant d'hypocrisie , ne me feront point professer l'incrédulité. Je dirai ma religion, parceque j'en ai une; et jela dir^i hautement, parceque j'ai le courage delà dire, et qu'il seroit à désirer pour le bien des hommes que ce fût celle du genre humain.
Monseigneur, je suis chrétien, et sincèrement chrétien , selon la doctrine de l'Évangile. Je suis chrétien , non comme un disciple* des prêtres , mais comme un disciple de Jésus-Christ. Mon maître a peu subtilisé sur le dogme et beaucoup insisté sur les devoirs : il prescrivoit, moins d'articles de foi que de bonnes œuvres; il n'ordonnoit de croire que ce qui étoit nécessaire pour être bon, ; quand il résumoit la loi et les?pro~ phétes , c'étoit bien plus dans des actes de vertu qug dans des formules. de croyance > ; etjlm a dit parJuiméme et par ses apôtres que celui qui aipae ; son fifae a accompli la loi 1 .
Moi , de mon côté , très convaincu des vérités ^ssen-
' Matlh., VII, 12. — a Galat., V, 14.
tielles au christianisme, lesquelles servent de fondement à toute bonne morale , cherchant au surplus à nourrir mon cœur de l'esprit de l'Évangile sans tourmenter ma raison de ce qui m'y parott obscur ; enfin , persuadé que quiconque aime Dieu par-dessus toute chose et son prochain comme soi-même est un vrai chrétien , je m'efforce de l'être , laissant à part toutes ces subtilités de doctrine , tous ces importants galimatias dont les pharisiens embrouillent nos devoirs et offusquent notre foi , et mettant avec saint Paul la foi même au-dessous de la charité '.
Heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur la terre , je reste inviolablement attaché au culte de mes pères : comme eux je prends l'Écriture et la Raison pour les uniques règles de ma croyance ; comme eux je récuse l'autorité des hommes, et n'entends me soumettre à leurs formules qu'autant que j'en aperçois la vérité ; comme eux je me réunis de cœur avec les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les vrais adorateurs de Dieu pour lui offrir dans la communion des fidèles les hommages de son Église. Il m'est consolant et doux d'être compté parmi ses membres , de participer au culte public qu'ils rendent à la Divinité, et de me dire au milieu d'eux : Je suis avec mes frères.
Pénétré de reconnoissance pour le digne pasteur qui , résistant au torrent de l'exemple , et jugeant dans la vérité, n'a point exclus de l'Église un défenseur de la cause de Dieu, je conserverai toute ma vie un ten-
* I. Cor., XIII, a, i3.
dre souvenir de sa charité yraiinent chrétienne. Je me ferai toujours une gloire d'être compté dans son troupeau, et j'espère n'en point scandaliser les membres, ni par mes sentiments ni par ma conduite. Mais lorsque d'injustes prêtres, s'arrogeant des droits qu'ils n'ont pas, voudront se faire les arbitres de ma croyance, et viendront me dire arrogamment : Rétractez-vous , déguisez- vous , expliquez ceci , désavouez cela ; leurs hauteurs ne m'en imposeront point; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe , ni dire pour leur plaire ce que je ne pense pas. Que si ma véracité les offense , et qu'ils veuillent me retrancher de l'Église , je craindrai peu cette menace dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir. Ils ne m'empêcheront pas d'être uni de cœur avec les fidèles ; ils ne m'ôteront pas du rang des élus si j'y suis inscrit. Ils peuvent m'en ôter les consolions dans cette vie, mais non l'espoir dans celle qui doit la suivre ; et c'est là que mon vœu le plus ardent et le plus sincère est d'avoir Jésus-Christ même pour arbitre et pour juge entre eux et moi.
Tels sont, monseigneur, mes vrais sentiments, que je ne donne pour régie à personne , mais que je déclare être les miens , et qui resteront tels tant qu'il plaira , non aux hommes , mais à Dieu , seul maître de Changer mon cœur et ma raison ; car aussi long-temps que je serai ce que je suis et que je penserai comme je pense, je parlerai comme je parle : bien différent, je l'avoue, de vos chrétiens en effigie , toujours prêts à croire ce qu'il fout croire , ou à dire ce qu'il fout dire , pour leur intérêt ou pour leur repos , ef. toujours sûrs d'être assez bons chrétiens , pourvu qu'on ne brûle pas
leurs livres et qu'ils ne soient pas décrétés. Ils vivent en gens persuadés que non seulement il fout confesser tel et tel article , mais que cela suffit pour aller eu paradis ; et moi je pense , au contraire , que l'essentiel de la religion consiste en pratique ; que non seulement il fout être homme de bien , miséricordieux , humain , charitable , mais que quiconque est vraiment tel en croit assez pour être sauvé. J'avoue au reste que leur doctrine est plus commode que la mienne , et qu'il en coûte bien moins de se mettre au nombre des fidèles frar des opinions que par des vertus.
Que si j'ai dû garder ces sentiments pour moi seul, comme ils ne cessent de le dire; si, lorsque j'ai eu le courage de les publier et de me nommer, j'ai attaqué les lois et troublé l'ordre public ; c'est ce que j'examinerai tout-à-1'heure. Mais qu'il me soit permis auparavant de vous supplier, monseigneur, vous et tous Ceux qui liront cet écrit , d'ajouter quelque foi aux déclarations d'un ami de la vérité , et de ne pas imiter ceux qui, sans preuve, sans vraisemblance, et sur le seul témoignage de leur propre cœur, m'accusent d'athéisme et d'irréligion contre des protestations si positives , et que rien de ma part n'a jamais démenties. Je n'ai pas trop, cerne semble, l'air d'un homme qui se déguise, et il n'est pas aisé de voir quel intérêt j'aurois à me déguiser ainsi. L'on doit présumer que (Jelui qui s'exprime si librement sur ce qu'il ne croit pas, est sincère en ce qu'il dit croire; et quand ses discours , sa conduite et ses écrits , sont toujours d'accord sur ce point, quiconque ose affirmer qu'il ment, et n'est pas un dieu, ment infailliblement lui-même.
Je n'ai pas toujours eu le bonheur de vivre seul; j'ai fréquenté des hommes de toute espèce; j'ai vu des gens de tous les partis, des croyants de toutes les sectes, des esprits forts de tous les systèmes; j'ai vu des grands , des petits , des libérons , des philosophes ; j'ai eu des amis sûrs et d'autres qui l'étoient moins; j'ai été environné d'espions, de malveillants, etJe monde est plein de gens qui me haïssent à cause du mal qu'ils m'ont fait. Je les adjure tous, quels qu'ils puissent être, de déclarer au public ce qu'ils savent de ma croyance en matière de religion; si dans le commerce le plus suivi , si dans la plus étroite familiarité, si dans la gaieté des repas, si dans les confidences du tête-àtête, ils m'ont jamais trouvé différent de moi-même ; si, lorsqu'ils ont voulu disputer ou plaisanter, leurs arguments ou leurs railleries m'ont un momenf ébranlé; s'ils m'ont surpris à varier dans mes senti ments ; si dans le secret de mon cœur ils en ont péné tré que je cachois au public ; si , dans quelque temps que ce soit, ils ont trouvé en moi une ombre de fausseté ou d'hypocrisie: qu'ils lé disent, qu'ils révèlent tout , qu'ils me dévoilent ; j'y consens , je les en prie , je les dispense du secret de l'amitié; qu'ils disent hautement, non ce qu'ils voudroient que je fusse, mais cç qu'ils savent que je suis : qu'ils me jugent selon leur conscience; je leur confie mon honneur sans crçinte, et je promets de ne les point récuser.
Que ceux qui m'accusent d'être sans religion , parcequ'ils ne conçoivent pas qu'on en puisse avoir une , s'accordent au moins s'ils peuvent entre eux. Les uns ne trouvent dans mes livres qu'un système d'athéisme :
les autres disent que je rends gloire à Dieu dans mes livres sans y croire au fond de mon cœur. Ils taxent mes écrits d'impiété et mes sentiments d'hypocrisie. Mais si je prêche en public l'athéisme , je ne suis donc pas un hypocrite; et si } affecte une foi que je n'ai point, je n'enseigne donc pas l'impiété. En entassant des imputations contradictoires , la calomnie se découvre elle-même : mais la malignité est aveugle , et la passion ne raisonne pas.
Je n'ai pas, il est vrai, cette foi dont j'entends se vanter tant de gens d'une probité si médiocre , cette foi robuste qui ne doute jamais de rien , qui croit sans façon tout ce qu'on lui présente à croire, et qui met à part ou dissimule les objections qu'elle ne sait pas résoudre. Je n'ai pas le bonheur de voir dans la révélation l'évidence qu'ils y trouvent; et si je me détermine pour elle , c'est parceque mon cœur m'y porte , qu'elle n'a rien que de consolant pour moi , et qu'à la rejeter le3 difficultés ne sont pas moindres; mais ce n'est pas parceque je la vois démontrée , car très sûrement elle ne l'est pas à mes yeux. Je ne suis pas même assez instruit, à beaucoup près , pour qu'une démonstration qui demande un si profond savoir, soit jamais à ma portée. N'est-il pas plaisant que moi, qui propose ouvertement mes objections et mes doutes, je sois l'hypocrite, et que tous ces gens si décidés, qui disent sans cesse croire fermement ceci et cela, que ces gens, si sûrs de tout sans avoir pourtant de meilleures preuves que les miennes, que ces gens enfin dont te plupart ne sont guère plus savants que moi , et qui, sans lever mes difficultés, me reprochent de
À M. DE BEAUMOIfT. $7
les avoir proposées , soient les gens de bonne foi ? Pourquoi serois-je un hypocrite? et que gagneroi s-je à l'être? J'ai attaqué tou3 les intérêts particuliers, j'ai suscité contre moi tous les partis, je n'ai soutenu que la cause de Dieu et de l'humanité: et qui est-ce qui s'en soucie? Ce que j'en ai djt n'a pas même fait la moindre sensation , et pas une ame ne m'en a su gré. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme , les dévots ne m'auroient pas fait pis , et d'autres ennemis non moins dangereux ne me porteroient point leurs coups en secret. Si je me fasse ouvertement déclaré pour l'athéisme, les uns m'eussent attaqué avec. plus de réserve, en me voyant défendu par les autres et disposé moi-même à la vengeance : mais un homme qui craint Dieu n'est guère à craindre ; son parti n'est pas redoutable; il est seul ou à peu près , et Ton est sûr de pouvoir lui faire beaucoup de mal avant qu'il songe à le rendre. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, en me séparant ainsi de l'Église, jaurois ôté tout d'un coup à ses ministres le moyen de me harceler sans cesse et de me faire endurer toutes leurs petites tyrannies ; je n'aurois point essuyé tant d'ineptes censures, et, au lieu de me blâmer si. aigrement d'avoir écrit, il eût fallu me réfuter, ce qui n'est pas tout-à-fait si facile. Enfin , si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme , on eût d'abord un peu clabaudé , mais on m'eût bientôt laissé en paix comme tous les autres; le peuple du Seigneur n'eût point pris inspection sur moi , chacun n'eût point cru me faire grâce en ne me traitant pas en excommunié , et j'eusse été quitte à quitte avec tout
le moçuie; les saintes en Israël ne m auraient point écrit des lettres anonymes, et leur charité ne se fût point exhalée ei} dévotes injures: elles n'eussent point pris la peine de m'assurer humblement que j'étois un scélérat, un monstre exécrable, et que le monde eût été'trap heureux si quelque bonne ame eût pris le soin 4e m'étouffer au berceau : d'honnêtes gens , de leur côté, me regardant alors comme un réprouvé, ne se tQurm,enteroieut et ne me tourmenteraient point pour ijne rajnener dans la bonne voie; ils ne me tirailleroient pas à droite et à gauche , ils ne m'étoufferoient pas sous le poids de leurs sermons, ils ne me forceraient pas de bénir leur zélé en maudissant leur importunité, et de sentir avec reconnoissance qu'ils sont appelés à me faire périr d'ennui.
Monseigneur, si je suis un hypocrite, je suis un fou, puisque, pour ce que je demande aux hommes , c'est une grande folie de se mettre en frais de fausseté. S je suis un hypocrite , je suis un sot; car il fout l'être beaucoup pour ne pas voir que le chemin que j'ai pris ne mène qu'à des malheurs dans cette vie , et que , quand j'y pourrais trouver quelque avantage, je n'en puis profiter sans me démentir. Il est vrai que- j'y suis à temps encore; je n'ai qu'à vouloir un moment tromper les hommes, et je mets à mes pieds tous mes ennemis. Je n'ai point encore atteint la vieillesse; je puis avoir long-temps à souffrir; je puis voir changer derechef le public sur mon compte : mais si jamais j'arrive aux honneurs et à la fortune, par quelque route que j'y parvienne, alors je serai un hypocrite , cela est sûr.
A M* DK BEAUMONT. 59
La gloire de l'ami de la vérité n'est point attachée à telle opinion plutôt qu'à telle autre : quai qu'il dise, pourvu qu'il le pense, il tend à son but. Celui qui n'a d'autre intérêt que d'être vrai n'est point tenté de mentir, et il n'y a nul homme sensé qui ne préfère le moyen le plus simple, quand il est aussi le plus sûr. Mes ennemis auront beau faire avec leurs injures , ils ne*m'ôteront point l'honneur d'être un homme véridique en toute chose , d'être le seul auteur de mon siècle et de beaucoup d'autres qui ait écrit de bonne foi, et qui n'ait dit que ce qu'il a cru: ils pourront un moment souiller ma réputation à force de rumeurs et de calomnies, mais elle en triomphera tôt ou tard; car, tandis qu'ils varieront dans leurs imputations ridicules, je resterai toujours le même, et, sans autre art que ma franchise , j'ai de quoi les désoler toujours.
Mais cette franchise est déplacée avec le public i Mais toute vérité n'est pas bonne à dire! Mais, bien que tous les gens sensés pensent comme vous-, il n'est pas bon que le vulgaire pense ainsi! Voilà ce qu'on me crie de toutes parts; voilà peut-être ce que vous me diriez vous-même si nous étions tête à tête dans votre cabinet. Tels sont les hommes: ils changent de tangage comme d'habit; ils ne disent la vérité qu'en robe-de-chambre ; en habit de parade ils ne savent plus que mentir; et non seulement ils sont trompeurs et fourbes à la face du genre humain , mais ils n'ont pa6 honte de punir contre leur conscience quiconque ose n'être pas fourbe et trompeur public comme eux. Mais ce principe est-il bien vrai , que toute vérité n'est pas bonne à dire? Quand il le seroit, s'ensuivroit-il
6o - LETTRE
que nulle erreur ne fut bonne à détruire? et toutes les folies des hommes sont-elles si saintes qu'il n'y en ait aucune qu'on ne doive respecter? Voilà ce qu'il conviendrait d'examiner avant de me donner pour loi une maxime suspecte et vague , qui , fût-elle vraie en ellemême, peut pécher par son application.
J'ai grande envie , monseigneur, de prendre ici ma méthode ordinaire, et de donner l'histoire de ftes idées pour toute réponse à mes accusateurs. Je crois ne pouvoir mieux justifier tout ce que j'ai osé dire , qu'en disant encore tout ce que j'ai pensé.
Sitôt que je fus en état d'observer les hommes , je les régardois faire, et je les écoutois parler; puis, voyant que leurs actions ne ressembloient point à leurs discours, je cherchai la raison de cette dissemblance , et je trouvai qu être et paroître étant pour eux deux choses aussi différentes qu'agir et parler, cette deuxième différence étoit la cause de l'autre, et avait elle-même une cause qui me restoit à chercher.
Je la trouvai dans notre ordre social, qui, de tout point contraire à la nature que rien ne détruit , la tyrannise sans cesse, et lui fait sans cesse réclamer ses droits. Je suivis cette contradiction dans ses conséquences , et je vis qu'elle expliquoit seule tous les vices des hommes et tous les maux de la société. D'où je conclus qu'il n'étoit pas nécessaire de supposer l'homme méchant par sa nature , lorsqu'on pou voit marquer l'origine et le progrès de sa méchanceté. Ces réflexions me conduisirent à de nouvelles recherches sur l'esprit humain considéré dans l'état civil ; et je trouvai qu'alors le développement des lumières et
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des vices se faisoit toujours eu même raison , non dans les individus , mais dans les peuples : distinction que j'ai toujours soigneusement faite , et qu'aucun de ceux qui m'ont attaqué n'a jamais pu concevoir.*
J'ai, cherché la vérité dans les livres ; je n'y ai trouvé que le mensonge et l'erreur. J'ai consulté les auteurs ; je n'ai trouvé que des charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes , «ans autre loi que leur intérêt , sans autre dieu que leur réputation : prompts à décrier les chefs qui ne les traitent pas à leur gré, plus prompts à louer l'iniquité qui les paie. En écoutant les gens à qui l'on permet de parler en public, j'ai fempris qu'ils n'osent ou ne veulent dire que ce qui convient à ceux qui commandent, et que , payés par le fort pour prêcher le foible , ils ne savent parler au dernier que de ses devoirs , et à l'autre que de ses droits. Toute l'instruction publique tendra toujours au mensonge, tant que ceux qui la dirigent trouveront leur intérêt à mentir ; et c'est pour eux seulement que la vérité n'est pas bonne à dire. Pourquoi serois-je le complice de ces gens-là?
Il y a des préjugés qu'il faut respecter. Cela peut être ; mais c'est quand d'ailleurs tout est dans l'ordre , et qu'on ne peut ôter ces préjugés sans ôter aussi ce qui les rachète; on laisse alors le mal pour l'amour du bien. Mais lorsque tel est l'état des choses que plus rien ne sauroit changer qu'en mieux, les préjugés v sont-ils si respectables qu'il faille leur sacrifier la raison , la vertu , la justice , et tout le bien que la vérité pourroit faire aux hommes ? Pour moi , j'ai promis de la dire en toute chose utile , autant qu'il seroit en moi ;
c est un engagement que j'ai du remplir selon, mon talent , et que sûrement un autre ne remplira pas à ma place , puisque , chacun se devant à tous , nul ne peut payer pouf autrui. « La divine vérité , dit Augustin, « n'est ni a moi , ni à vous , ni à lui , mais à nous tous , « qu'elle appelle avec force à la publier de concert , « sous peine d'être inutile à nous-mêmes si nous ne la « communiquons aux autres : car quiconque s'appro- « prie à lui seul un bien dont Dieu veut que tous jouis- « sent , perd par cette usurpation ce qu'il dérobe au «public, et ne trouve qu'erreur en lui-même pour « avoir trahi la vérité. * »
Les hommes ne doivent point être ins^uits à demi. S'ils doivent rester dans Terreur , que ne les laissiezvous dans l'ignorance? A quoi bon tant d'écoles et d'universités pour ne leur apprendre rien de ce qui leur importe à savoir? Quel est donc l'objet de vos collèges , de vos académies , de tant de fondations savantes? Est-ce de donner le change au peuple, d'altérer sa raison d'avance , et de l'empêcher d'aller au vrai? Professeurs de mensonge, c'est pour l'abuser que vous feignez de l'instruire, et, comme ces brigands qui mettent des fanaux sur les écueils , vous l'éclairez pour le perdre.
Voilà ce que je pensois en prenant la plume ; et en la quittant je n'ai pas lieu de changer de sentiment. J'ai toujours vu que l'instruction publique avoit deux défauts essentiels qu'il étoit impossible d'en ôter.L'un est la mauvaise foi de ceux qui la donnent , et l'autre
1 August. Confes. lib. XII, cap. 1 5.
l'aveuglement de ceux qui la reçoivent. Si des hommes sans passions inst^uisoient ^es hommes sans préjugés, nos connoissances resteraient plus bornées , mais plus sûres, et la raison régneroit toujours. Or, quoi qu'on fasse , l'intérêt des hommes publics sera toujours 'le même ; mais les préjugés du peuple , n'ayant aucune base fixe, sont plus variables ; ils peuvent être altérés, changés, augmentés, ou diminués. C'est donc de ce côté seul que l'instruction peut avoir quelque prise , et c'est là que doit tendre l'ami de la vérité. Il peut espérer de rendre le peuple plus raisonnable, mais non ceux qui le mènent plus honnêtes gens.
J'ai vu dans la religion la même fausseté que dans la politique; et j'en ai été beaucoup plus indigné : car le vice du gouvernement ne peut rendre les sujets malheureux que sur la terre : mais qui sait jusqu'où les erreurs de la conscience peuveht nuire aux infortunés mortels? J'ai vu qu'on avoit des professions de foi , des doctrines , des cultes qu'on suivoit sans y croire , et que rien de tout cela , ne pénétrant ni le cœur ni la raison , n'influoit que très peu sur ïa conduite. Monseigneur, il faut vous parler sans détour. Le vrai croyant ne peut s'accommoder de toutes ces simagrées : il sent que l'homme est un être intelligent auquel il faut un culte raisonnable , et un être sociable auquel il faut une morale faite pour l'humanité. Trouvons premièrement ce culte et cette morale, cela sera de tous les hommes ; et puis, quand il faudra des formules nationales, nous en examinerons les fondements, les rapports, les convenances; et, après avoir dit ce qui est de l'homme , nous dirons ensuite ce qui
est du citoyen. Ne faisons pas surtout comme votre M. Joly de Fleury, qui , f^mr «établir son jansénisme , veut déraciner toute loi naturelle et toute obligation qui lie entre eux les humains, de sorte que, selon lui , le chrétien et l'infidèle qui contractent entre eux ne sont tenus à rien du tout F un çnvers l'autre , puisqu'il n'y a point de loi commune à tous les deux.
Je vois donc deux manières d'examiner et comparer les religions diverses : l'une selon le vrai et le faux qui s'y trouvent, soit quant aux faits naturels ou surnaturels sur lesquels elles sont établies , soit quant aux notions que la raison nous donne de TÊtre suprême et du culte qu'il veut de nous ; l'autre selon leurs effets temporels et moraux sur la terre , selon le bien ou le mal qu'elles peuvent faire à la société et au genre humain. Il ne faut pas , pour empêcher ce double examen, commencer par décider que ces deux choses vont toujours ensemble, et que la religion la plus vraie est aussi la plus sociale : c'est précisément ce qui est en question ; et il ne faut pas d'abord crier que celui qui traite cette question est un impie , un athée , puisqu'autre chose est de croire , et autre chose d'examiner l'effet de ce que l'on croit.
Il parolt pourtant certain , je l'avoue , que , si l'homme est fait pour la société , la religion la plus vraie est aussi la plus sociale et la plus humaine ; car Dieu veut que nous soyons tels qu'il noi^s a faits, et s'il étoit vrai qu'il nous eût faits méchants , ce seroit lui désobéir que de vouloir cesser de l'être. De plus , la religion , considérée comme une relation entre Dieu et l'homme, i*e peut aller à la gloire de Dieu que par
le bien-être de l'homme , puisque l'autre terme de la relation, qui est Dieu, est par sa nature au-dessus de tout ce que peut l'homme pour ou contre lui.
Mais ce sentiment, tout probable qu'il est, est sujet à de grandes difficultés par l'historique et les faits qui le contrarient. Les Juifs étoient les ennemis nés de tous les autres peuples , et ils commencèrent leur établissement par détruire sept nations , selon l'ordre exprès qu'ils en avoient reçu. Tous les chrétiens ont eu des guerres de religion , et la guerre est nuisible aux hommes; tous les partis ont été persécuteurs et persécutés , et la persécution est nuisible aux hommes ; plusieurs sectes vantent le célibat , eyle célibat est si nuisible * à l'espèce humaine , que, s'il étoit suivi par-
1 La continence et la pureté ont leur usage, même pour la population : il est toujours beau de se commander à soi-même , et Fêtât de virginité est par ces raisons très digne d'estime : mais il ne s'ensuit pas qu'il soit beau, ni bon, ni louable, de persévérer toute la vie dans cet état , en offensant la nature et en trompant sa destination. L'on a plus de respect pour une jeune vierge nubile que pour une jeune femme ; mais on en a plus pour une mère de famille que pour une vieille fille , et cela me paroît très sensé. Comme on ne se marie pas en naissant, et qu'il n'est pas même à propos de se marier fort jeune, la virginité, que tous ont dû porter et honorer, a sa nécessité, son utilité, son prix et sa gloire; mais c'est pour aller, quand il convient, déposer toute sa pureté dans le mariage. Quoil disent-ils de leur air bêtement triomphant, des célibataires prêchent le nœud conjugal ! pourquoi donc ne se.marientils pas ! Ah 1 pourquoi ? parcequ'un état si saint et si doux en luimême est devenu, par vos sottes institutions, un état malheureux et ridicule, dans lequel il est désormais presque impossible de vivre sans être un fripon ou un sot. Sceptres de fer, lois insensées, c'est à vous que nous reprochons de n'avoir pu remplir nos devoirs sur la terre, et c'est par nous que le cri de la nafure s'élève contre x. 5
tout , elle périroit. Si cçla ne fait pas preuve pour décider, cela fait raison pour examiner ; et je ne demandois autre chose sinon qu'on permit cet examen.
Je ne dis ni ne pense qu'il n'y ait aucune bonne religion sur la terre; mais je dis, et il est trop vrai, qu'il n y en a aucune, parmi celles qui sont ou qui ont été dominantes , qui n'ait fait à l'humanité des plaies cruelles. Tous les partis ont tourmenté leurs frères, tous ont offert à Dieu des sacrifices de sang humain. Quelle que soit la source de ces contradictions , elles existent : est-ce un crime de vouloir les ôter ?
K La charité n'est point meurtrière ; l'amour du prochain ne porte point à le massacrer. Ainsi le zélé du salut des hommes n'est point la cause des persécutions; c'est l'amour-propre et l'orgueil qui en sont la cause. Moins un culte est raisonnable, plus on cherche à l'établir par la force : celui qui professe une doctrine insensée ne peut souffrir qu'on ose la voir telle qu'elle est. La raison devient alors le plus grand des crimes; à quelque prix que ce soit il faut l'ôter aux autres, parcequ'on a honte d'en manquer à leurs yeux. Ainsi l'intolérance et l'inconséquence ont la même source. Il faut sans cesse intimider, effrayer les hommes. Si vous les livrez un moment à leur raison , vous êtes perdus.
De cela seul il suit que c'est un grand bien à faire aux peuples dans ce délire que de leur apprendre à raisonner sur la religion : car c'est les rapprocher des devoirs de l'homme , c'est ôter le poignard à l'intolé-
votre barbarie. Comment osez-vous la pousser jusqu'à nous reprocher la misère où tous nous avez réduits ?
rance , c'est rendre à l'humanité tous ses droits. Mais il faut remonter à des principes généraux et communs à tous les hommes ; car si, voulant raisonner, vous laissez quelque prise à l'autorité des prêtres , vous rendez au fanatisme son arme , et vous lui fournissez de quoi devenir plus cruel.
Celui qui aime la paix ne doit point recourir à des livres , c'est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de disputes intarissables : parcourez l'histoire des peuples , ceux qui n'ont point de livres ne disputent point. Voulez-vous asservir les hommes à des autorités humaines ; l'un sera plus près , l'autre plus loin de la preuve ; ils en seront diversement affectés : avec la bonne foi la plus entière , avec le meil* leur jugement du monde , il est impossible qu'ils soient jamais d'accord. N'argumentez point sur dès argu* tnents et ne vous fondez point sur des discours. Le langage humain n'est pas assez clair. Dieu lui-même, s'il daignoit nous parler dans nos langues, ne nous dlroit rien sur quoi l'on ne pût disputer.
Nos langues sont l'ouvrage des hommes, et les hommes sont bornés. Nos langues sont l'ouvrage des hommes , et les hommes sont menteurs. Gomme il n'y a point de vérité si clairement énoncée où l'on ne puisse trouver quelque chicane à faire , il n'y a point de si grossier mensonge qu'on ne puisse étayer de quelque fausse raison.
Supposons qu'un particulier vienne à minuit nous crier qu'il est jour, on se moquera de lui : mais laissez à ce particulier le temps et les moyens de se faire une secte , tôt ou tard ses partisans viendront à bout
de vous prouver qu'il disoit vrai : car enfin , diront-» ils , quand il a prononcé qu'il étoit jour, il étoit jour en quelque lieu de la terre, rien n'est plus certain, D autres, ayant établi qu'il y a toujours dans l'air quelques particules de lumière, soutiendront qu'en un autre sens encore il est très vrai qu'il est jour la nuit. Pourvu que des gens subtils s'en mêlent, bientôt on vous fera voir le soleil en plein minuit. Tout le monde ne se rendra pas à cette évidence. Il y aura des débats qui dégénéreront , selon l'usage , en guerres et en cruautés. Les uns voudront des explications , les autres n'en voudront point ; l'un voudra prendre la proposition au figuré , l'autre au propre. L'un dira : Il a dit à minuit qu'il étoit jour, et il étoit nuit. L'autre dira : Il a dit à minuit qu'il étoit jour, et il étoit jour. Chacun taxera de mauvaise foi le parti contraire, et n'y verra que des obstinés. On finira par se battre , se massacrer, les flots de sang couleront de toutes parts ; et si la nouvelle secte est enfin victorieuse, il restera démontré qu'il est jour la nuit. C'est à peu près l'histoire de toutes les querelles de religion. La plupart des cultes nouveaux s'établissent par 1# fanatisme, et se maintiennent par l'hypocrisie ; de là vient qu'ils choquent la raison et ne mènent point à la vertu. L'enthousiasme et le délire ne raisonnent pas ; tant qu'ils durent , tout passe , et Ton marchande peu sur les dogmes : cela est d'ailleurs si commode.! la doctrine coûte si peu à suivre, et la morale coûte tant à pratiquer, qu'en se jetant du côté le plus facile on rachète les bonnes ceuvfres par le mérite d'une grande foi. Mais , quoi qu'on lasse , le fanatisme est un
état de crise qui ne peut durer toujours : il a ses accès ]plus ou moins longs , plus ou moins fréquents , et il a aussi ses relâches, durant lesquels on est de sang froid. C'est alors qu'e© revenant sur soi-même on est tout surpris de se voir enchaîné partant d'absurdités. Cependant le culte est réglé , les formes sont prescrites, les lois sont établies, le$ transgresseurs sont punis. Ira-t-on protester seul contre tout cela, récuser les lois de son pays et renier la religion de son père? Qui l'oseroit? On se soumet en silence ; l'intérêt veut qu'on soit de l'avis de celui dont on hérite. On fait donc comme les autres , sauf à rire à son aise en particulier de ce qu'on feint de respecter en public. Voilà , monseigneur , comme pense le gros des hommes dans là plupart des religions, et surtout dans la vôtre; et voilà la clef des inconséquences qu'on remarque entre leur morale et leurs actions. Leur croyance n'est qu'apparence, et leurs mœurs sont comme leur foi.
Pourquoi un homme a-t-il inspection sur la croyance d'un autre? et pourquoi l'état a-t-il inspection sur celle des citoyens? C'est pareequ'on suppose que la croyance des hommes détermine leur morale, et que des idées qu'ils ont de la vie à venir dépend leur conduite en celle-ci. Quand cela n'est pas, qu'importe ce qu'ils croient ou ce qu'ils font semblant de croire? L'apparence de la religion ne sert plus qu'aies dispenser d'en avoir une.
Dans la société chacun est en droit de s'informer si un^autre se croit obligé d'être juste, et le souverain est en droit d'examiner les raisons sur lesquelles chacun fonde cette obligation. De plus, ïes formes natkv
nales doivent être observées; c'est sur quoi j ai beau* coup insisté. Mais , quant aux opinions qui ne tiennent point à la morale, qui n' influent en aucune manière sur les actions, et qui ne tendent point à transgresser les lois, chacun n'a là-dessus que son jugement pour maître, et nul n T a ni droit ni intérêt de prescrire à d'autres sa façon de penser. Si, par exemple, quelqu'un, même constitué en autorité, venoit me demander mon sentiment sur la fameuse question de l'hypostase, dont la Bible ne dit pas un mot, majs pour laquelle tant de grands enfants opt tenu des conciles et tant d'hommes ont été tourmentés* ; après lui avoir dit que je ne l'entends point et ne me soucie point de l'entendre , je le prierois le plus honnêtement que je pourrois de se mêler de ses affaires; et, s'il insistoit, je le laisserois là.
Voilà le seul principe sur lequel on puisse établir quelque chose de fixe et d'équitable sur les disputes de religion ; sans quoi, chacun posant de son coté ce qui est en question, jamais on ne conviendra de rien, Ton ne s'entendra de la vie ; et la religion, qui devroit faire le bonheur des hommes , fera toujours leurs plus grands maux.
Mais plus les religions vieillissent, plus leur objet se perd de vue; les subtilités se multiplient; on veut tout expliquer , tout décider , tout entendre ; inces-
Hypostase, d'après son étymologie grecque, est un mot qui signifie à la lettre substance ou essence. Mais il excita autrefois de grands démêlés entre les Grecs, puis entre les Grecs et les Latins, les uns recoonoisaant dans la Divinité trois hypostases, les autres prétendant qu'il ne falloit se servir que du terme de personnes.
samment la doctrine se raffine , et la morale dépérit toujours plus. Assurément il y a loin de l'esprit du Deutéronome à l'esprit du Talmud et de la Misuah, et de l'esprit de l'Évangile aux querelles sur la Constitution. Saint Thomas demande ' si par la succession des temps les articles de foi se sont multipliés, et il se déclare pour l'affirmative. C'est-à-dire que les docteurs , renchérissant les uns sur les autres , en savent plus que n'en ont dit les apôtres et Jésus-Christ. Saint Paul avoue ne voir qu'obscurément et ne connoître qu'en partie 2 . Vraiment nos théologiens sont bien plus avancés que cela; ils voient tout : ils savent tout: ils nous rendent clair ce qui est obscur dans l'Écriture; ils prononcent sur ce qui étoit indécis; ils nous font sentir, avec leur modestie ordinaire, que les auteurs sacrés avoient grand besoin de leur secours pour se faire, entendre , et que le Saint-Esprit n'eût pas su s'expliquer clairement sans eux.
Quand on perd de vue les devoirs de l'homme pour ne s'occuper que des opinions des prêtres et de leurs frivoles disputes, on ne demande plus d'un chrétien s'il craint Dieu, mais s'il est orthodoxe; on lui fait signer des formulaires sur les questions les plus inutiles et souvent les plus inintelligibles; et quand il a signé, tout va bien, l'on ne s'informe plus du reste; pourvu qu'il n'aille pas se faire pendre , il peut vivre au surplus comme il lui plaira ; ses mœurs ne font rien à l'affaire, la doctrine est en sûreté. Quand la religion en est là , quel bien Fait-elle à la société ? de
' Secundo, secundœ quœst., I, art. VII. — * I Cor. XIII, 9-12.
quel avantage est-elle aux hommes ? Elle ne sert qu'à exciter entre eux des dissensions, des troubles, des guerres de toute espèce; à les faire entr égorger pour des logpgryphes. Il vaudroit mieux alors n'avoir point de religion , que d'en avoir une si mal entendue. Empêchons-la, s'il se peut,, de dégénérer à ce point, et soyons sûrs, malgré les bûchers et les chaînes, d'avoir bien mérité du genre humain.
Supposons que, las des querelles qui le déchirent, il s'assemble pour les terminer et convenir d'une religion commune à tous les peuples; chacun commencera, cela est sûr, par proposer la sienne comme la seule vraie , la seule raisonnable et démontrée , la seule agréable à Dieu et utile aux hommes : mais ses preuves ne répondant pas là-dessus à sa persuasion, du moins au gré des autres sectes , chaque parti n'aura de voix que là sienne, tous les autres se réuniront contre lui; cela n'est pas moins sûr. La délibération fera le tour de cette manière, un seul proposant, et tous rejetant. Ce n'est pas le moyen d'être d'accord. Il est croyable qu'après bien du temps perdu dans ces altercations puériles r les hommes de sens chercheront des moyens de conciliation. Ils proposeront pour cela de commencer par chasser tous les théologiens de l'assemblée , et il ne leur sera pas difficile de faire voir combien ce préliminaire est indispensable. Cette bonne œuvre faite, ils diront aux peuples : « Tant que vous « ne conviendrez pas de quelque principe, il n'est pas « possible même que vous vous entendiez , et c'est un « argument qui n'a jamais convaincu personne, que a de dire, Vous avez tort , car j'ai raison.
« Vous parlez de ce qui est agréable à Dieu : voilà « précisément ce qui est en question. Si nous savions « quel culte lui est le plus agréable , il n'y auroit plus « de dispute entre nous. Vous parlez aussi de ce qui « est utile aux hommes : c'est autre chose ; les hommes « peuvent juger de cela. Prenons donc cette utilité « pour régie , et puis établissons la doctrine qui s'y « rapporte le plus. Nous pourrons espérer d'appro- « cher ainsi de la vérité autant qu'il est possible à des « hommes : car il est à présumer que ce qui est le plus « utile aux créatures est le plus agréable au créateur. « Cherchons d abord s'il y a quelque affinité natu- « relie entre nous , si nous sommes quelque chose les «uns aux autres. Vous, juifs, que pensez-vous sur « l'origine du* genre humain? Nous pensons qu'il est « sorti d'un même père. Et vous, chrétiens? Nous « pensons là-dessus comme les juifs. Et vous , Turcs? «Nous pensons comme les juifs et les chrétiens. Gela « est déjà bon : puisque les hommes sont tous frères, « ils doivent s'aimer comme tels.
« Dites-nous maintenant de qui leur père commun « avoh reçu l'être; car il ne s'étoit pas fait tout seul. « Du créateur du ciel et de la terre. Juifs , chrétiens «et Turcs sont d'accord aussi sur cela; c'est encore « un très grand point.
, « Et cet homme , ouvrage du créateur , est-il un «être simple ou mixte? est-il formé d'une substance «unique ou de plusieurs? Chrétiens, répondez. Il est « composé de deux substances , dont l'une est mor- « telle , et dont l'autre ne peut mourir. Et vous , Turcs? «Nous pensons de même. Et vous, juifs? Autrefois
«nos idées là -dessus étoient fort confuses, comme * les expressions de nos livres sacres ; mais les Esse- « niens nous ont éclairés , et nous pensons encore sur « ce point comme les chrétiens. »
En procédant ainsi d'interrogations en interrogations sur la Providence divine, sur l'économie de la vie à venir , et sur toutes les questions essentielles au bon ordre du genre humain , ces mêmes hommes , ayant obtenu de tous des réponses presque uniformes, leur diront ( on se souviendra que les théologiens n'y sont plus): «Mes amis, de quoi vous tourmentez- « vous? Vous voilà tous d'accord sur ce qui vous im- « porte : quand vous différerez x de sentiment sur le a reste, j'y vois peu d'inconvénient. Formez de ce « petit nombre d'articles une religion universelle, qui « soit, pour ainsi dire , la religion humaine et sociale « que tout homme vivant en société soit obligé d'ad- « mettre. Si quelqu'un dogmatise contre elle, qu'il « soit banni de la société comme ennemi de ses lois « fondamentales. Quant au reste , sur quoi vous n'êtes « pas d'accord , formez chacun de vos croyances par- « ticulières autant de religions nationales, et suivez- « les en sincérité de cœur : mais n'allez point vous « tourmentant pour les faire admettre aux autres peu- « pies , et soyez assurés que Dieu n'exige pas cela. Car « il est aussi injuste de vouloir les soumettre à vos « opinions qu'à vos lois , et les missionnaires ne me «semblent guère plus sages que les conquérants.
« En suivant vos diverses doctrines, cessez de vous « les figurer si démontrées, que quiconque ne les voit « pas telles soit coupable à vos yeux de mauvaise foi :
« n/e croyez point que tous ceux qui pèsent vos preu- « ves et les rejettent , soient pour cela des obstinés que « leur incrédulité rende punissables; ne croyez point « que la raison, l'amour du vrai , la sincérité, soient * pour vous seuls. Quoi qu on fiasse, on sera toujours « porté à traiter en ennemis ceux qu on accusera de se « refuser à 1 évidence. On plaint Terreur , mais on hait « l'opiniâtreté. Donnez la préférence à vos raisons, à «la bonne heure; mais sachez que ceux qui ne s'y « rendent pas ont les leurs.
« Honorez en général tous les fondateurs de vo6 « cultes respectifs; que chacun rende au sien ce qu'il. « croit lui devoir; mais qu'il ne méprise point ceux « des autres. Ils ont eu de grands génies et de grandes « vertus : cela est toujours estimable. Ils se sont dits « les envoyés de Dieu ; cria peut être et n'être pas : « c'est de quoi la. pluralité ne sauroit juger d'une ma- « nièce uniforme, les preuves n'étant pas également « à sa portée. R^iis quand cela ne seroit pas , il ne faut « point les traiter si légèrement d'imposteurs. Qui sait « jusqu'où les méditations continuelles sur la Divinité , « jusqu'où l'enthousiasme de la vertu , ont pu, dans « leurs sublimes âmes , troubler l'ordre didactique et « rampant des idées vulgaires? Dans une trop grande « élévation la tête tourne , et l'on ne voit plus les «choses comme elles sont. Socrate a cru avoir un es- « prit familier, et l'on n'a point osé l'accuser pour cela «d'être un fourbe. Traiterons-nous les fondateurs « des peuples # les bienfaiteurs des nations , avec moins « d'égards qu'un particulier?
« Du reste, plus de disputes entre vous sur la pré-
« férence de vos cultes : ils sont tous bons lorsqu'ils « sont prescrits par les lois et que la religion essen- « tielle s'y trouve; ils sont mauvais quand elle ne s'y « trouve pas. La forme du culte est la police des reli- « gions et non leur essence , et c'est au souverain qu'il « appartient de régler la police dans son pays. »
J'ai pensé , monseigneur , que celui qui raisonneroit ainsi ne seroit point un blasphémateur, un impie; qu'il proposeroit un moyen de paix juste, raisonnable , utile aux hommes ; et que cela n'empêcheroit pas qu'il n'eût sa religion particulière ainsi que les autres , et qu'il n'y fut tout aussi sincèrement attaché. Le vrai croyant, sachant que l'infidèle est aussi un homme , et peut-être un honnête homme , peut sans crime s'intéresser à son sort. Qu'il empêche un culte étranger de s'introduire dans son pays , cela est juste; mais qu'il ne damne pas pour cela ceux qui ne pensent pas comme lui ; car quiconque pronqpce un jugement si téméraire se rend l'ennemi du reste du ~ genre humain. J'entends dire sans cesse qu'il faut admettre la tolérance civile, non la théologique. Je pense tout le contraire ; je crois qu'un homme de bien , dans quelque religion qu'il vive de bonne foi , peut être sauvé. Mais je ne crois pas pour cela qu'on puisse légitimement introduire en un pays des religions étrangères saris la permission du souverain : car , si ce n'est pas directement désobéir à Dieu , c'est désobéir aux lois; et qui désobéit aux lois désobéit à Dieu.
Quant aux religions une fois établies ou tolérées dans un pays, je crois qu'il est injuste et barbare de les y détruire par la violence, et que le souverain se
fait tort à lui-même eh maltraitant leurs sectateurs. Il est bien différent d'embrasser une religion nouvelle , ou de vivre dans celle où Ton est né; le premier cas seul est punissable. On ne doit ni laisser établir une diversité de cultes , ni proscrire ceux qui sont une fois établis ; car un fils n'a jamais tort de suivre la religion de son père. La raison de la tranquillité publique est toute contre les persécuteurs. La religion n'excite jamais de troubles dans un état que quand le parti dominant veut tourmenter le parti foible, ou que le parti foible , intolérant par principes , ne peut vivre en paix avec qui que ce soit. Mais tout culte légitime, c'est-à-dire tout culte où se trouve la religion essentielle, et dont par conséquent les sectateurs ne demandent que d'être soufferts et vivre en paix, n'a jamais causé ni révoltes ni guerres civiles , si ce n'est lorsqu'il a fallu se défendre et repousser les persécuteurs. Jamais les protestants n'ont pris les armes en France que lorsqu'on les y a poursuivis. Si l'on eût pu se résoudre à les laisser en paix , ils y seroient demeurés. Je conviens sans détour qu'à sa naissance la religion réformée n'avoit pas droit de s'établir en France malgré les lois : mais lorsque , transmise des pères aux enfants , cette religion fut devenue celle d'une partie de la nation françoise , et que le prince eut solennellement traité avec cette partie par Fédit de Nantes , cet édit devint un contrat inviolable, qui ne pouvoit plus être annulé que du commun consentement des deux parties ; et depuis ce temps l'exercice de la religion protestante est , selon moi , légitime en France.
Quand il ne le serait pas , il resterait toujours aux sujets l'alternative de sortir du royaume avec leurs biens, ou d'y rester soumis au culte dominant. Mais les contraindre à rester sans les vouloir tolérer, vouloir à-la-fois qu'ils soient et qu'ils ne soient pas , les priver même du droit de la nature , annuler leurs mariages l , déclarer leurs enfants bâtards. .. . En ne disant que ce qui est, j'en dirais trop; il faut me taire.
Voici du moins ce que je puis dire. En considérant la seule raison d'état, peut-être a-t-on bien fait d'ôter aux protestants françois tous leurs chefs -, mais il falloit s'arrêter là. Les maximes politiques ont leurs applications et leurs distinctions. Pour prévenir des dissensions qu'on n'a plus à craindre, on s'ôte des res-
* Dans un arrêt du parlement de Toulouse concernant l'affaire de l'infortuné Galas , on reproche aux protestants de faire entre eux des mariages qui, selon les protestants , ne sont que des actes civils, et par conséquent soumis entièrement pour la forme et les effets à la volonté du roi.
Ainsi de ce que, selon les protestants, le mariage est un acte civil , il s'ensuit qu'ils sont obligés de se soumettre à la volonté du roi, qui en fait un acte de la religion catholique. Les protestants , pour se marier, sont légitimement tenus de se faire catholiques, attendu que , selon eux , le mariage est un acte civil. Telle est la manière de raisonner de messieurs du parlement de Toulouse.
La France est un royaume si vaste, que les François se sont mis dans l'esprit que le genre humain ne devoit point avoir d'autres lois que les leurs. Leurs parlements et leurs tribunaux paroissent n'avoir aucune idée du droit naturel ni du droit des gens ; et il est à remarquer que, dans tout ce grand royaume où sont tant d'uni* versités, tant de collèges, tant d'académies, et où l'on enseigne avec tant d'importance tant d'inutilités, il n'y a pas une seule chaire de droit naturel. C'est le seul peuple de l'Europe qui ait regardé cette étude comme n'étant bonne à rien.
sources dont on aurait grand besoin. Un parti qui n'a plus ni grands ni noblesse à sa tête, quel mal peut-il faire dans un royaume tel que la France? Examines toutes vos précédentes guerres appelées guerres de religion; vous trouverez qu'il n'y en a pas une qui n'ait eu sa cause à la cour et dans les intérêts des grands : des intrigues de cabinet brouilloient les affaires , et puis les chefs ameutoient les peuples au nom de Dieu. Mais quelles intrigues, quelles cabales peuvent former des marchands et des paysans? Comment s'y prendront-ils pour susciter un parti dans un pays où l'on ne veut que des valets ou des maîtres, et où l'égalité est inconnue ou en horreur? Un marchand proposant de lever des troupes peut se faire écouter en Angleterre , mais il fera toujours rire des François 1 .
Si j'étais roi , non ; ministre, encore moins; mais homme puissant en France , je dirais : Tout tend parmi nous aux emplois , aux charges ; tout veut acheter le droit de malfaire ; Paris et la cour engouffrent tout. Laissons ces pauvres gens remplir le vide des provinces; qu'ils soient marchands , et toujours marchands; laboureurs , et toujours laboureurs. Ne pouvant quitter leur état , ils en tireront le meilleur parti possible ;
1 Le seul cas qui force un peuple ainsi dénué de chefs à prendre les armes , c'est quand, réduit au désespoir par ses persécuteurs, il ▼oit qu'il ne lui reste plus de choix que dans la manière de périr. Telle fut, au commencement de ce siècle, la guerre des camisards. Alors on est tout étonné de la force qu'un parti méprisé tire de son désespoir : c'est ce que jamais les persécuteurs n'ont su calculer d'avance. Cependant de telles guerres coûtent tant de sang , qu'ils devraient bien y songer ayant de les rendre inévitables.
8o LETTRE
ils remplaceront les nôtres dans les conditions privées dont nous cherchons tous à sortir; ils feront valoir le commerce et l'agriculture que tout nous fait abandonner; ils alimenteront notre luxe ; ils travailleront, et nous jouirons.
Si ce projet n'étoit pas plus équitable que ceux qu on suit, il seroit du moins plus humain, et sûrement il seroit plus utile. C'est moins la tyrannie et c'est moins l'ambition des chefs, que ce ne sont leurs préjugés et leurs courtes vues qui font le malheur des nations.
Je finirai par transcrire une espèce de discours qui a quelque rapport à mon sujet, et qui ne m'en écartera pas long-temps.
Un parsi de Surate , ayant épousé en secret une musulmane , fut découvert, arrêté; et ayant refusé d'embrasser le mahométisme , il fut condamné à mort. Avant d'aller au supplice, il parla ainsi à ses juges :
« Quoi ! vous voulez m'ôter la vie ! Eh ! de quoi me a punissez-vous? J'ai transgressé ma loi plutôt que la « vôtre : ma loi parle au cœur et n'est pas cruelle ; mon « crime a été puni par le blâme de mes frères. Mais « que vous ai-je fait pour mériter de mourir? Je vous « ai traités comme ma famille et je me suis choisi «une sœur parmi vous; je l'ai laissée libre dans sa « croyance, et elle a respecté la mienne pour son pro- « pre intérêt : borné sans regret à elle seule , je l'ai « honorée comme l'instrument du culte qu'exige l'au- « teur de mon être : j'ai payé par elle le tribut que tout « homme doit au genre humain : l'amour me l'a don- « née , et la vertu me la rendoit chère ; elle n'a point « vécu dans la servitude , elle a possédé sans partage
A M. DE BEAUMONT. 8l
« le cœur de son époux; ma foute n a pas moins fait « son bonheur que le mien.
• « Pour expier une foute si pardonnable vous m'avez « voulu rendre fourbe et menteur ; vous m'avez voulu «forcer à professer vos sentiments sans les aimer et « sans y croire : comme si le transfuge de nos lois eût «mérité de passer sous les vôtres, vous m'avez foit « opter entre le parjure et la mort; et j'ai choisi , car «je ne veux pas vous tromper. Je meurs donc, puis- « qu'il le fout; mais je meurs digne de revivre et « d'aqimer un autre homme juste. Je meurs martyr « de ma religion , sans craindre d'entrer après ma « mort dans la vôtre. Puissé-je renaître chez les mu- « sulmans pour leur apprendre à devenir humains, « cléments, équitables; car servant le même Dieu que « nous servons, puisqu'il n'y en a pas deux, vous vous « aveuglez dans votre zélé en tourmentant ses servi- « teurs , et vous n'êtes cruels et sanguinaires que par- « ceque vous êtes inconséquents.
« Vous êtes des enfants qui , dans vos jeux , ne « savez que foire du mal aux hommes. Vous vous «croyez savants, et vous ne savez rien de ce qui est « de Dieu. Vos dogmes récents sont-ils convenables à « celui qui est et qui veut être adoré de tous les temps? « Peuples nouveaux , comment osez-vous parler de « religion devant nous? Nos rites sont aussi vieux que « les astres , les premiers rayons du soleil ont éclairé « et reçu les hommages de nos pères. Le grand Zer- « dust a vu l'enfonce du monde, il a prédit et marqué «l'ordre de l'univers : et vous hommes d'hier, vous « voulez être nos prophètes ! Vingt siècles avant Mâho-
« met, ayant la naissance d'Ismaël et de son père , les « mages étoient antiques; nos livres sacrés étoientdéjà « la loi de l'Asie et du monde, et trois grands empires « avoient successivement achevé leur long cours sous « nos ancêtres avant que les vôtres fussent sortis du « néant.
« Voyez, hommes prévepus, la différence qui est « entre vous et nous. Vous vous dites croyants , et «vous vivez en barbares. Vos institutions, vos lois, « vos cultes, vos vertus même, tourmentent l'homme « et le dégradent : vous n avez que de tristes devoirs à «lui prescrire, des jeûnes, des privations , des com- «bats, des mutilations,, des clôtures : vous ne savez « lui faire un devoir que de ce qui peut l'affliger et le « contraindre : vous lui faites haïr la vie et les moyens « de la conserver . vos femme? sont sans hommes ; vos « terres sont sans culture : vous mangez les animaux « et vous massacrez les humains ; vous aimez le sang, «les meurtres : tous vos établissements choquent «la nature, avilissent l'espèce humaine; et sous le «double joug dn despotisme et du fanatisme, vous « l'écrasez de ses rois et de ses dieux.
« Pour nous, nous sommes des hommes de paix, « nous ne faisons ni ne voulons aucun mal à rien de « ce qui respire, non pas même à nos tyrans; nous « leur cédons sans regret le fruit de nos peines, con- « tents de leur être utiles et de remplir nos devoirs. Nos « nombreux bestiaux couvrent vos pâturages; les ar- « bres plantés par nos mains vous donnent leurs fruits « et leurs ombres; vos terres que nous cultivons vous « nourrissent par nos soins ; un peuple simple et doux
« multiplie sous vos outrages, et tire pour vous la vie « et l'abondance du sein de la mère commune où vous « ae savez rien trouver. Le soleil , que nous prenons « à témoin de nos œuvres , éclaire notre patience et « vos injustices ; il ne se lève point sans nous trouver « occupés à bien faire, et en se couchant il nous r«r « mène au sein de nos familles nous préparer à de « nouveaux travaux,
« Dieu seul sait la vérité. Si malgré tout cela nous « nous trompons dans notre culte , il est toujours peu « croyable que nous soyons condamnés à l'enfer « nous qui ne faisons que du bien sur la terre , et que « vous soyez les élus de Dieu , vous qui n'y laites que * du mal. Quand nous serions dans Terreur, vous «devriez la respecter pour votre avantage. Notre « piété vous engraisse , et la vôtre vous consume ; « nous réparons le mal que vous fait une religion des- « tructivp. Croyez-moi, laissez-nous un culte qui vous « est utile : craignez qu'un jour nous n'adoptions le m vôtre; c'est le plus grand ma} qui vous puisse ar- « river. ».
J'ai tâché, monseigneur, de vous faire entendre dans quel esprit a été écrite la Profession de foi du vicaire savoyard, et les considérations qui m'ont porté à la publier. Je vous demande à présent à quel égard vous pouvez qualifier sa doctrine de blasphématoire , d'impie , d'abominable , et ce que vous y trouvez de scandaleux et de pernicieux au genre humain. J'en dis autant à ceux qui m'accusent d'avoir dit ce qu'il falloit taire et d'avoir voulu troubler l'ordre public; imputation vague et téméraire , a* ec laquelle ceux qui
ont le moins réfléchi sur ce qui est utile ou nuisible indisposent d'un mot le public crédule contre un auteur bien intentionné. Est-ce apprendre au peuple ii ne rien croire que le rappeler à la véritable foi qu'il oublie? Est-ce troubler Tordre que renvoyer chacun aux lois de son pays? est-ce anéantir tous les cultes que borner chaque peuple au sien? est-ce ôter celui qu'on a que ne vouloir pas qu'on en change? est-ce se jouer de toute religion que respecter toutes les religions? Enfin, est-il donc si essentiel à chacune de haïr les autres, que cette haine ôtée, tout soit ôté?
Voilà pourtant -ce qu'on persuade au peuple quand on veut lui faire prendre son défenseur en haine, et qu'on a la force en main. Maintenant , hommes cruels , . vos décrets , vos bûchers , vos mandements , vos journaux , le troublent etl'abusent sur mon compte. Il me croit un monstre sur la foi de vos clameurs. Mais vos clameurs cesseront enfin; mes écrits resteront malgré vous pour votre honte : les chrétiens, moins prévenus , y chercheront avec surprise les horreurs que vous prétendez y trouver; ils n'y verront, avec la morale de leur divin maître , que des leçons de paix , de concorde et de charité. Puissent-ils y apprendre à être plus justes que leurs pères ! Puissent les vertus qu'ils y auront prises me venger un jour de vos malédictions !
A l'égard des objections sur les sectes particulières dans lesquelles l'univers est divisa, quenepuis-je leur donner assez de force pour rendre chacun moins en* tête de la sienne et moins ennemi des autres , pour porter chaque homme à l'indulgence, à la douceur,
par cette considération si frappante et si naturelle , que, s'il fut né dans un autre pays, dans une autre secte, il prendroit infailliblement pour Terreur ce qu'il prend pour" la vérité, et pour la vérité ce qu'il prend pour Terreur! Il importe tant aux hommes de tenir moins aux opinions qui les divisent qu'à celles qui les unissent! Et , au contraire , négligeant ce qu'ils ont de commun, ils s'acharnent aux sentiments particuliers avec une espèce de rage; ils tiennent d'autant plus à ces sentiments qu'ils semblent moins raisonna? blés, et chacun voudrait suppléer, à force de confiance, à Taujorité que la raison refuse à son parti. Ainsi, d'accord au fond sur tout ce qui nous intéresse , et dont on ne tient aucun compte, on passe la vie à disputer , à chicaner , à tourmenter , à.persécuter , à se battre pour les choses qu'on entend le moins, et qu'il est le moins nécessaire d'entendre; on entasse en vain décisions sur décisions ; on plâtre en vain leurs contradictions d'un jargon inintelligible; on trouve chaque jour de nouvelles questions à résoudre, chaque jour de nouveaux sujets de querellas , parceque chaque doctrine a des branches infinies, et que chacun, entêté de sa petite idée, croit essentiel ce qui ne Test point, et néglige l'essentiel véritable. Que si on leur propose des objections qu'ils ne peuvent résoudre, ce qui, vu l'échafaudage de leurs doctrines, devient plus facile de jour en jour, ils se dépitent comme des enfants ; et parcequ'ils sont plus attachés à leur parti qu'à la vérité, et qu'ik ont plus d'orgueil que de bonne foi , c'est sur ce qu'ils peuvent le moins prouver qu'ils pardonnent le moins quelque doute.
Ma propre histoire caractérise mieux qu'aucune autre le jugement qu'on doit porter des chrétieps d'aujourd'hui : mais comme elle en dit trop pour être crue, peut-être un jour fera-t-elle porter un jugement tout contraire; un jour peut-être ce qui fait aujourd'hui l'opprobre de mes contemporains fera leur gloire , et les simples qui liront mon livre diront avec admiration: Quels temps angéliques ce dévoient être que ceux où un tel livre a été brûlé comme impie, et son auteur poursuivi comme un malfaiteur! sans doute alors tous les écrits respiroient ta dévotioiï la plus sublime , et la terre étoit couverte de saints.
Mais d'autres livres demeureront: On saura, pat exemple , que ce même siècle a produit un panégyriste de la Saint-Barthélemi , François, et, comme on peut bien croire, homme d'église, sans que ni parlement ni prélat ait songé même à lui chercher querelle ; Alors , en comparant la morale des deux livres et le sort des deux auteurs, on pourra changer de langage et tirer une autre conclusion.
Les doctrines abominables sont celles qui mènent au crime, au meurtre, et qui font des fanatiques. Eh! qu'y a-t-il de plus abominable au monde que de mettre l'injustice et la violence en système, et de les faire découler delà clémence de Dieu? Je m'abstiendrai d'entrer ici dans un parallèle qui pourroit vous déplaire : convenez seulement, monseigneur, que si la France eût professé la religion du prêtre savoyard, cette religion si simple et si pute, qui fait craindre Dieu et aimer les hommes , des fleuves de sang n'eussent point si souvent inondé les champs françois; ce peuple si
doux et si gai n'eût point étonné les autres de ses cruautés dans tant de persécutions et de massacres. Depuis l'inquisition de Toulouse » jusqu'à la Saint- Bârthéïemi, et depuis les guerres des Albigeois jusqu'aux Dragonades , le conseiller Anne Du Bourg n'eût point été pendu pour avoir opiné à la douceur envers les réformés ; les habitants de Mérindole et de Cabrières n'eussent point été mis à mort par arrêt du parlement d'Aix; et, sous nos yeux, l'innocent Calas, torturé par les bourreaux , n'eût point péri sur la roue. Revenons à présent , monseigneur , à vos censures et aux raisons sur lesquelles vous les fondez.
. Ce sont toujours des hommes , dit te vicaire , qiri nous attestent la parole de Dieu , et qui nous l'attestent en des langues qui nous sont inconnues. Souvent , afu contraire, nous aurions grand besoin que Dieu nous attestât la parole des hommes; il est bien sûr an moins qu'il eût pu nous donner la sienne sans se* servir d'organes si suspects. Le vicaire se plaint cfi'il faille tant de témoignages humains pour certifier la
1 H est vrai que Dominique , saint espagnol , y eut grande part. Le saint, selon un écrivain de son ordre, eut la charité, préchant contre les Albigeois, de s'adjoindre de dévotes personnes, zélées pour la foi, lesquelles prissent le soin d'extirper corporellement et par le glaive matériel les hérétiques qu'il n'auroit pu vaincre avec le glaive de la parole de Dieu : Ob caritatem, prœdicans contra Albienses , in adjutorium $umsit quasdam devotas personas , zelantes profide, quœ corporaliter illos hœreticos gladio materiali expugnarent 9 quos ipse gladio verbi Dei amputare non posset. (Anton, in Ghron. P. III, tit. 23, cap. 14, §2.) Cette charité ne ressemble guère à celle du vicaire : aussi a-t-elle un prix bien différent ; l'une fait décréter, et l'autre canoniser ceux qui la professent.
parole divine : Que <f hommes, dit-il, entre Dieu et
moi! *
Vous répondez : Pour que cette plainte fut sensée, M. T. C. F. , ilfaudroit pouvoir conclure que la révélation est fausse dès quelle na point été faite à chaque homme en particulier; il faudroit pouvoir dire : Dieu ne peut exiger de moi que je croie ce quon m'assure quil a dit, dès que ce nest pas directement à moi quil a adressé sa parole ».
Et, tout au contraire, cette plainte n'est sensée qu'en admettant la vérité de la révélation : car, si vous la supposez fausse, quelle plainte avez-vous à . faire du moyen dont Dieu s'est servi, puisqu'il ne s'eft est servi d'aucun? Vous doit-il compté des tromperies d'un imposteur? Quand vous vous laissez duper , c'est votre foute , et non pas la sienne. Mais lorsque Dieu , maître du choix de ses moyens , en choisit par préférence qui exigent de notre part tant de savoir et de si profondes discussions, le vicaire a4-il tort de dire: « Voyons toutefois , examinons , comparons , vérifions. « Oh ! si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce tra- « vail , l'en aurois-je servi de moins bon cœur? » **
Monseigneur, votre mineure est admirable : il fout la transcrire ici tout entière : j'aime à rapporter vos propres termes ; c'est ma plus grande méchanceté.
Mais n est-il donc pas une infinité défaits , même antérieurs à celui de la révélation chrétienne , dont il seroit absurde de douter? Par quelle autre voie que celle des témoignages humains fauteur lui-même a-t-il donc connu
* Emile, tome II, pajçe 78. — ' Mandement, § XV. — ** Emile, tome II, page 78.
cette Sparte, cette Athènes, cette Rome dont il vante si souvent et avec tant <P assurance les lois, les mœurs et les héros! Que d'hommes entre lui et les historiens qui ont conservé la mémoire de ces événements !
Si la matière étoit moins grave et que j'eusse moins de respect pour vous , cette manière de raisonner me fournirait peut-être l'occasion d'égayer un peu mes lecteurs : mais à Dieu ne plaise que j'oublie le ton qui convient au sujet que je traite et à l'homme à qui je parle ! Au risque d'être plat dans ma .réponse, *il me suffit de montrer que vous vous trompez.
Considérez donc de grâce qu'il est tout-à-fait dans l'ordre que des faits humains soient attestés par des témoignages humains; ils ne peuvent l'être par nulle autre voie : je ne puis savoir que Sparte et Borne ont existé que parceque des auteurs contemporains me le disent , et entre moi et un autre homme qui a vécu loin de moi, il faut nécessairement des intermédiaires. Mais pourquoi en faut-il entre Dieu et moi? et pourquoi en faut-il de si éloignés, qui en ont besoin de tant d'autres? Est-il simple, est-il naturel que Dieu ait été chercher Moïse pour parler à Jean- Jacques Rousseau?
D'ail|%rs nul n'est obligé , sous peine de damnation, <|| croire que Sparte ait existé; nul, pour en avoir douté, nç sera dévoré des flammes éternelles. Tout fait dont nous ne sommes pas les témoins n'est établi pour nous que sur des preuves morales, et tome preuve morale est susceptible de plus et de moins. Groirai-je que la justice^ divine me précipite à jamais dans l'enfer, uniquement pour n'avoir pas su
go LETTRE
marquer bien exactement le point où une telle preuve de vient invincible? )
S'il y a dans le monde une histoire attestée, c'est celle des vampires ; rien n'y manque, procès-verbaux, certificats de notables, de chirurgiens, cte curés, de magistrats; la preuve juridique est des plus complètes. Avec cela, qui est-ce qui croit aux vampires? Serons-nous tous damnés pour n'y avoir pas cru?,
Quelque attestés que soient, au gré même de Tincrédule Cicéron , plusieurs des prodiges rapportés par Tite Live, je les regarde comme autant de fables , et sûrement je ne suis pas le seul. Mon expérience constante et celle de tous les hommes est plus forte eà ceci que le témoignage de quelques uns. Si Sparte et Rome ont été des prodiges elles-mêmes, c'étaient des prodiges dans le genre moral ; et , comme on s'abuseroit en Laponie de fixer à quatre pieds la stature naturelle de l'homme , on ne s'abuseroit pas mtâns parmi nous de fixer la mesuré des âmes humaines sur celle des gens que l'on voit autour de soi.
Vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que je continue ici d'exatainer vos raisonnements en eux-mêmes , sans soutenir ceux que vous attaquez. Après ce métaoratif nécessaire je me permettrai «ni* votre manière d'argumenter encore une supposition.
tin habitant de la rue Saint-Jacques vient tenir ce discours à Monsieur Parchevêque de Paris : * Monsei- « gneur, je sais que vous ne croyez ûi à la béatitude « de saint Jean de Paris , ni ; aux miracles qu'il a plu à « Dieu d'opérer en public sur sa tombe à la vue de la « ville dumondela plus éclairée et la plus nombreuse;
« mais je crois deyoir vous attester que je viens de « voir ressuciter le saint en personne dans le lieu où « ses os ont été déposés. »
L'homme de la rue Saint-Jacques ajoute à cela le détail de toutes les circonstances qui peuvent frapper le spectateur d'un pareil fait. Je suis persuadé qu'à fouie de cette nouvelle, avant de vous expliquer sur la foi que vous y ajoutez , vous commencerez par interroger celui qui l'atteste, sur son état, sur ses sentiments, sur son confesseur, sur d'autres articles semblables; et lorsqu'à son air comme à ses discours vous aurez compris que c'est un pauvre ouvrier, et qtie , n'ayant point à vous montrer de billet de confession, il vous confirmera dans l'opinion qu'il est janséniste, «Ah! ah! lui direz-vous d'un air railleur, « vous êtes convulsionnaire , et vous avez vu ressus- * citer saint Paris ! cela n'est pas fort étonnant; Vous « avez tant vu d'autres merveilles ! »
Toujours dans ma supposition, sans doute il insistera : il vous dira qu'il n'a point vu seul le miracle ; qu'il avoit deux ou trois personnes avec lui qui ont vu la même chose, et que d'autres à qui il l'a voulu raconter disent l'avoir aussi vu eux-rtiêmes. Là-dessus vous demanderez si tous ces témoins étoient jansénistes. « Qui, monseigneur, dira-t-il; mais n'importe, « ils sont en nombre suffisant , gens de bonnes mœurs , « de bon sens , et non récusables ; la preuve est com- « pléte, et rien ne manque à notre déclamation pour « constater la vérité du fait. »
D'autres évéques moins charitables enverroient chercher un commissaire , et lui consigneraient le bon-
y2 LETTRE
homme honoré de la vision glorieuse , pour en aller rendre grâces à Dieu aux Petites-Maisons. Pour vous , monseigneur, plus humain, mais non plus crédule, après une grave réprimande, vous vous contenterez de lui dire : « Je sais que deux ou trois témoins, hon- « nêtes gens et de bon sens, peuvent attester la vie ou « la mort d'un homme; mais je ne sais pas encore « combien il en faut pour constater la résurrection « d'un janséniste. En attendant que je l'apprenne , « allez , mon enfant , tâchez de fortifier votre cerveau « creux. Je vous dispense du jeûne, et voilà de quoi « vous faire de bon bouillon. »
C'est à peu près, monseigneur, ce que vous diriez, et ce que dirait tout autre homme sage à votre place. D'où je conclus que, même selon vous, et selon tout autre homme sage, les preuves morales suffisantes pour constater les faits qui sont dans l'ordre des possibilités morales ne suffisent plus pour constater des faits d'un autre ordre et purement surnaturels : sur quoi je vous laisse juger vous-même de la justesse de votre comparaison.
Voici pourtant la conclusion triomphante que vous en tirez contre moi : Son scepticisme n est donc ici fondé que sur [intérêt de son incrédulité '. Monseigneur , si jamais el}e me procure un évêché de cent mille livres de rente, vous pourrez parler de l'intérêt de mon incrédulité.
Continuons maintenant à vous transcrire, en prenant seulement la liberté de restituer, au besoin , les passages de mon livre que vous tronquez.
1 Mandement, $ XV.
A M. DE BEAUMONT. ç3
«Qu'un homme, ajoute-t-il plus loin, vienne nous « tenir ce langage : Mortels, je vous annonce les vo- « lontés dû Très-Haut : reconnoissez à ma voix celui « qui m'envoie. J'ordonne au soleil de changer son « cours , aux étoiles de former un autre arrangement, « aux montagnes de s'aplanir, aux flots de s'élever, à « la terre de prendre un autre aspect : à ces merveilles , « qui ne reconnoîtra pas à l'instant le maître de la na- «ture?» Qui ne croirait, M.\T. C. F., que celui qui s'exprime de la sorte ne demande qu'à voir des miracles pour être chrétien ?
Bien plus que cela, monseigneur, puisque je n'ai pas même besoin des miracles pour être chrétien.
Écoutez toutefois ce quil ajoute : « Reste enfin , dit- « il , l'examen le plus important dans la doctrine an- « noncée; car, puisque ceux qui disent que Dieu fait « ici-bas des miracles prétendent que le diable les imite « quelquefois , avec les prodiges les mieux constatés « nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant ; «et, puisque les magiciens de Pharaon osoient, eh «présence même de Moïse, faire les mêmes signes «qu'il faisoit par l'ordre exprès de Dieu, pourquoi, «dans son absence, n'eussent-ils pas, aux mêmes «titres, prétendu, la même autorité? Ainsi donc, « après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut « prouver le miracle par la doctrine , de peur de pren- « dre l'œuvre du démon pour l'œuvre de Dieu ». Que « faire en pareil cas pour éviter le dialéle? Une seule
1 Je sois forcé de confondre ici la note avec le texte , â l'imitation de M. de Beaumont. Le lecteur pourra consulter l'un et l'autre dans le livre même. (Voyez tome IX, page 81 de cette édition. )
« chose, revenir au raisonnement, et laisser là les mi- « racles. Mieux eût valu n y pas recourir. »
C est dire: Quon me montre des miracles, et je croirai. Oui, monseigneur, c'est dire : Quon me montre des miracles, et je croirai aux miracles. Cest dire: Quon me montre des miracles, et je refuserai encore de croire. Oui, monseigneur , c'est dire, selon le précepte même de Moïse ' : Qu'on me montre des miracles, et je refuserai encore de croire une doctrine absurde et déraisonnable qu'on voudroit étayer par eux. Je croirais plutôt à la magie que de reconnoître la voix de Dieu dans des leçons contre la raison.
J'ai dit que c'étoit là du bon sens le plus simple , qu'on n'obscurciroit qu'avec des distinctions tout au moins très subtiles : c'est encore une de mes prédictions; en voici l'accomplissement.
Quand une doctrine est reconnue vraie , divine , fondée sur une révélation certaine , on s'en sert pour juger des miracles, c est-à-dire pour rejeter les prétendus prodiges que des imposteurs voudroient opposer à cette doctrine. Quand il s'agit (Tune doctrine nouvelle quon annonce comme émanée du sein de Dieu, les miracles sont produits en preuves; c'est-à-dire que celui qui prend la qualité d'envoyé du Très-Haut confirme sa mission, sa prédication par des miracles , qui sont le témoignage même de la Divinité. Ainsi la doctrine et les miracles sont des ott guments respectifs dont on fait usage selon les divers points de vue où ton se place dans l étude et dans l 'enseignement de la religion. Il ne se trouve là ni abus du raisonnement , ni sophisme ridicule , ni cercle vicieux 2 .
' Deutéron», cap. XIII. — a Mandement, § xvi.
Lie lecteur en jugera; pour moi , je u ajouterai pas un seul mot. J'ai quelquefois répondu ci-devant avec mes passages; «mais c'est avec le vôtre que je veux vous répondre ici.
* Se est donc , M. T. CF., la bonne foi philosophique dont se pare cet écrivain ?
Monseigneur, je ne me suis jamais piqué d'une bonne foi philosophique, car je n'en connois pas de telle : je n'ose même plus trop parler de la bonne foi chrétienne , depuis que les soi-disant chrétiens de nos jours trouvent si mauvais qu'on ne supprime pas les objections qui les embarrassent. Mais, pour la bonne foi pure et simple , je demande laquelle de la mienae ou de la vôtre est la plus facile à trouver ici.
Plus j'avance , plus les points à traiter deviennent ' intéressants. Il faut donc continuer à vous transcrire. Je voudrois , dans des discussions de cette importance , ne pas omettre un de vos mots.
On croiroit qu après les plus grands efforts pour décréditer les témoignages humains qui attestent la révélation chrétienne > le même auteur y défère cependant de la manière la plus positive , la plus solennelle.
On auroit raison , sans doute , puisque je tiens pour révélée toute doctrine où je reconnois l'esprit de Dieu. Il faut seulement ôter l'amphibologie de votre phrase ; car si le verbe relatif y défère se rapporte à la révélation chrétienne, vous avez raison; mais s'il se rapporte aux témoignages humains, vous avez tort. Quoi qu'il en soit, je prends acte de votre témoignage contre ceux qui osent dire que je rejette toute révélation; comme si c étoit rejeter une doctrine que de la
reconooître sujette à des difficultés insolubles à l'esprit humain; comme si c'étoit la rejeter que ne pas l'admettre sur le témoignage des hommes , lorsqu'on a d'autres preuves équivalentes ou supérieures qui dispensent de celle-là! Il est vrai que vous dites Rnditionnellement, On croiroit : mais on croirait signifie on croit y lorsque la raison d'exception pour ne pas croire se réduit à rieo , comme on verra ci-après de la vôtre. Commençons par la preuve affirmative.
Il font, pour vous en convaincre, M. T. C. F., et en même temps pour vous édifier, mettre sous vos yeux cet endroit de son ouvrage : « J'avoue que la majesté des « Écritures m'étonne ; la sainteté de l'Évangile l parle « à mon cœur. Voyez les livres des philosophes: avec « toute leur pompe , qu'ils sont petits près de celui-là 1 « Se peut-il qu'un livre à-la-fois si sublime et si simple « soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont «il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même? « Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux «sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses «mœurs! quelle grâce touchante dans ses instruc- «tions! quelle élévation dans ses maximes! quelle « profonde sagesse dans ses discours! quelle présence ^ «d'esprit! quelle finesse et quelle justesse dans ses «réponses! quel empire sur ses passions! Où est «l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et
1 La négligence avec laquelle M. de Beaumont me transcrit lui a fait faire ici deux changements dans une ligne : il a mis ta majesté de VÊcriture au Keu de la majesté des Écritures, et il a mis la sainteté de r Écriture au lieu a*e la sainteté de V Évangile. Ce n'est pas à la vérité mé faire dire des hérésies , mais c'est me faire parler bien niaisement.
« mourir sans faiblesse et sans ostentation 1 ? Quand « Platon peint son juste imaginaire couvert de tout « l'opprobre du crime et digne de tous les prix de la « vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ : la rès- « semblance est si frappante, que tous les pères Font «sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. «Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point « avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au « fils de Marie ! Quelle distance de l'un à l'autre ! Soft crate mourant sans douleurs, sans ignominie, sou- « tint aisément jusqu'au bout son personnage; et, si « cette facile mort n'eût honoré sa vie, on douteroit si « Socrate , avec tout son esprit , fut autre chose qu'un «sophiste. Il inventa, dit-on, la morale; d'autres « avant lui l'avoient mise en pratique ; il ne fit que dire « ce qu'ils avbient fait, il ne fit que mettre en leçons « leurs exemples. Aristide avoit été juste avant que « Socrate eût dit ce que cétoit que justice ; Léonidas « étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait « un devoir d'aimer la patrie; Sparte étoit sobre avant « que Socrate eût loué la sobriété; avant qu'il eût dé- « fini la vertu, Sparte abondoit en hommes vertueux. « Mais où Jésus avoit-il pris parmi les siens cet{e mo~ « raie élevée et pure dont lui seul a donné les leçons « et l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme la
1 Je remplis, selon ma coutume, les lacunes faites par M. de Beaumont ; non qu'absolument celles qu'il fait ici scient insidieuses comme en d'autres endroits, mais parceque le défaut de suite et de liaison affaiblit le passage quand il est tronqué, et aussi parceque mes persécuteurs supprimant avec soin tout ce que j'ai dit de si bon cœur en faveur de la religion, il est bon de le rétablir à mesure que l'occasion s'en trouve.
« plus haute sagesse se fit entendre , et la simplicité « des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous « les peuples. La mort de Socrate philosophant tran- « quillement avec ses amis est la plus douce qu'on « puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tour- « ments , injurié , raillé , maudit de tout un peuple , est « la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate pre- « nant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui « présente et qui pleure. Jésus , au milieu d'un sup* « plice affreux , prie pour ses bourreaux acharnés. « Oui , si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage , «la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. Dirons- «nous que l'histoire de l'Évangile est inventée à « plaisir? Non, ce n'est pas ainsi qu'on invente; et les « faits de Socrate , dont personne ne doute , sont moins « attestés que ceux de Jésus-Christ Au fond , c'est « reculer la difficulté sans la détruire. Il seroit plus « inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent
* fabriqué ce livre , qu il ne l'est qu'un seul en ait « fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent « trouvé ni ce ton ni cette morale, et l'Évangile a des « caractères de vérité si grands, si frappants, si par-
* fortement inimitables, que l'inventeur en seroit plus a étonnant que le héros*. »
Il seroit difficile, M. T. CF., de rendre un plus bel hommage à l authenticité de t Évangile ». Je vous sais gré, monseigneur, de cet aveu; c'est une injustice que vous avez de moins que les autres. Venons main-* tenant à la preuve négative qui vous fait dire on croiroit, au lieu à' on croit.
Emile, tome II, page 100. — ' Mandement, $ XVII.
A E DE BEÀUMONT. 99
Cependant l'auteur ne la croit quen conséquence des témoignages humains. Vous vous trompez, monseigneur ; je la reconnois en conséquence de l'Évangile et de la sublimité que j'y vois sans qu'on me l'atteste. Je n'ai pas besoin qu'on m'affirme qu'il y a un Évangile lorsque je le tiens. Ce sont toujours des hommes qui lui rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté* Et point du tout; on m me rapporte point que l'Évangile existe , je le vois de mes propres yeux ; et quand tout l'univers me soutiendroit qu'il n'existe pas, je saurois très bien que tout l'univers ment ou se trompe. Que d'hommes entre Dieu et lui! Pas un seul. L'Évangile est la pièce qui décidé, et cette pièce est entre mes mains. De quelque manière qu'elle y soit venue et "quelque auteur qui l'ait écrite, j'y reconnois l'esprit divin , cela est immédiat autant qu'il peut l'être ; il n'y a point d'hommes entre cette. preuve et moi; et, dans le sens où il y en auroit, l'historique de ce saint livre, de ses auteurs, du temps où il a été composé, etc. , rentre dans les discussions de critique où la preuve morale est admise. Telle est la réponse du vicaire savoyard.
Le voilà donc bien évidemment en contradiction avec lui-même ; le voilà confondu par ses propres aveux. Je vous laisse jouir de toute ma confusion. Par quel étrange aveuglement a-t-ildoncpu ajouter: « Avec tou^ « cela ce même Évangile est plein de choses incroyant blés , de choses qui répugnent à la raison , et qu'il « est impossible à tout homme sensé de cbncevoir ni « d'admettre. Que faire au milieu de toutes ces contra- « dictions? Être toujours modeste et circonspect, res-
ÎOO LETTRE
« pecter en silence ' ce qu'on ne sauroit ni rejeter ni « comprendre, et s'humilier devant le grand Être qui . « seul sait la vérité. Voilà le scepticisme involontaire^ « je suis resté. » Mais le scepticisme, M. T. C. F. , petitil donc être involontaire, lorsquon refuse de se soumettre k la doctrine d'un livre qui ne sauroit être inventé par les hommes; lorsque ce livre porte des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que [inventeur en seroit plus étonnant que le héros? C est bien ici quon peut dire que t iniquité a menti contré ellemême \
Monseigneur, vous me taxez d'iniquité sans sujet; vous m'imputez souvent des mensonges , et vous n'en montrez aucun. Je m'impose avec vous une maxime contraire , et j'ai quelquefois lieu d'en user.
Le scepticisme du vicaire est involontaire parla raison même qui vous fait nier qu'il le soit. Sur les foi-
1 Pour que les hommes s'imposent ce respect et ce silence , il faut que quelqu'un leur dise une fois les raisons d'en user ainsi. Celui qui connoîtces raisons peut les dire; mais ceux qui censurent et n'en disent point, pourraient se taire. Parler au public avec franchise, avec fermeté, est un droit commun à tous les hommes, et même un devoir en toute chose utile : mais il n'est guère permis à un particulier d'en censurer publiquement un autre ; c'est s'attribuer une trop grande supériorité de vertus , de talents, de lumières. Voilà pourquoi je ne me suis jamais ingéré de critiquer ni réprimander personne. J'ai dit à mon siècle des vérités dures, mais je n'en ai dit à aucun particulier; et s'il m'est arrivé d'attaquer et nommer quelques livres , je n'ai jamais parlé des auteurs vivants qa'avec toute sorte de bienséance et d'égards. On voit comment ils me les rendent II me semble que tous ces messieurs qui se mettent si fièrement en avant pour m' enseigner l'humilité , trouvent la leçon meilleure, à donner qu'à suivre.
9 Mandement, § XVII. '
A M. DÉ BEAUMONT. IOI
bles autorités qu'on veut donner à l'Évangile , il le rejetteroit.par les raisons déduites auparavant , si l'esprit, divin qui brille dans la morale et dans la doctrine de ce livre ne lui rendoit toute la force qui manque au témoignage des hommes sur un tel point. Il admet donc ce livre sacré avec toutes les choses admirables qu'il renferme et que Tesprit humain peut entendre ; mais quant aux choses incroyables qu'il y trouve, lesquelles répugnent à sa raison , et quil est impossible à tout homme sensé de concevoir nid admettre, il les respecte en silence sans les comprendre ni les rejeter, et s'humilie devient le grand Être qui seul sait la vérité. Tel est son scepticisme; et ce scepticisme est bien involontaire, puisqu'il est fondé sur des preuves invincibles départ et d'autre qui forcent la raison de rester en suspens. Ce scepticisme est celui de tout chrétien raisonnable et de bonne foi qui ne veut savoir des choses du ciel que celles qu'il peut comprendre , celles qui importent à sa conduite , et qui rejette, avec l'apôtre, les questions peu sensées, qui sont sans instruction, et qui n'engendrent que des combats *.
D'abord vous me faites rejeter la révélation pour m'en tenir à la religion naturelle; et premièrement je n'ai point rejeté la révélation. Ensuite vous m'accusez de ne pas admettre même la religion naturelle , 'Ou du moins de n'en pas reconnottre la nécessité; et votre unique preuve est dans le passage suivant que vous rapportez : « Si je me trompe, c'est de bonne foi; cela suf- « fit a pour que mon erreur ne me soit pas impulée à
' Timoth., cap. II, v. 23.
* M. de Beaumont a mis : Cela me suffit.
« crime : quand vous vous tromperiez de même , il y « aurait peu dç«mal à cela. » Cest-à-dire, continuez» vous , que , selon lui, il suffit de se persuader quon est en possession 4e la vérité; que cette persuasion , fût-elle accompagnée des plus monstrueuses erreurs , ne peut jamais être un sujet de reproche ; quon doit toujours regarder comme un homme sage et religieux celui qui, adoptant les erreurs mêmes de l athéisme, dira qu'il est de bonne fou Or ri est-ce pas là ouvrir la porte à toutes les superstitions , à tous les systèmes fanatiques, à tous les délires de l esprit humain * ?
Pour vous, monseigneur, vous ne pourrez pas dire ici comme le vicaire , Si je me trompe, cest de Bonne foi, car c'est bien évidemment à dessein qu'il vous plaît de prendre le change et de le donner à vos lecteurs: c'est ce que je m'engage à prouver sa»* réplique, et je m'y engage ainsi d'avance afin que vous y regardiez de plus près*
La Profession du vicaire savoyard est composée de deux parties : la première , qui est la plus grande , la plus importante, la plus remplie de vérités frappantes et neuves , est destinée à combattre le moderne, matérialisme , à établir l'existence de Dieu et la religion naturelle avec toute la force dont l'auteur est capable. De celle-là ni vous ni les prêtres n'en parlez point, parcequ'elle vous est fort indifférente , et qu'au fond la cause de Dieu ne vous touche guère , pourvu que celle du clergé soit en sûreté.
La seconde , beaucoup plus courte , moins régulière , moins approfondie ,♦ propose des doutes et des diffi-
1 Mandement, § XVIII.
A M. DE BEAUMONT. Io3
. cultes sur les révélations en général , donnant pourtant à la nôtre sa véritable certitude dans la pureté , la sainteté de sa doctrine , et dans la sublimité toute divine de celui qui en fut Fauteur. L'objet de cette seconde partie est de rendre chacun plus réservé dans sa religion à taxer les autres de mauvaise foi dans la leur, et de montrer que les preuves de chacune ne sont pas tellement démonstratives à tous les yeux, qu'il faille traiter en coupables ceux qui n y voient pas la même clarté que nous. Cette seconde partie , écrite avec toute la modestie, avec tout le respect convenable, est la seule qui ait attiré votre attention et celle des magistrats. Vous n avez eu que des bûchers et des injures pour réfuter mes raisonnements. Vous avez vu le mal dans le doute de ce qui est douteux ; vous n'avez point vu le bien dans la preuve de ce qui est vrai.
En effet, cette première partie, qui contient ce qui est vraiment essentiel à la religion , est décisive et dogmatique. L'auteur ne balance pas, n'hésite pas; sa conscience et sa raison le déterminent d'une manière invincible; il croit, il affirme, il est fortement persuadé.
Il commence l'autre, au contraire, f>ar déclarer que f examen qui lui reste à faire est bien différent; quil n y voit qu embarras , mystère, obscurité; quii n y porte qu'incertitude et défiance; quil n y faut donner à ses discours que f autorité de la raison; quil ignore lui-même s* il est dans f erreur y et que toutes ses affirmations ne sont ici que des raisons de douter Vil propose donc ses objections, ses difficultés , ses doutes. Il propose aussi
* Emile, tome II ^page 72.
ses grandes et fortes raisons de croire ; et de toute cette , discussion résulte la certitude des dogmes essentiels et un scepticisme respectueux sur les autres. A la fin de cette seconde partie il insiste de nouveau sur* la circonspection nécessaire en l'écoutant. Sifétois plus sûr de moi, faurois, dit-il, pris un ton dogmatique et décisif; mais je suis homme , ignorant , sujet à V erreur : que pouvois-je faire? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve; ce que je tiens pour sûr, je vous Fai donné pour tel, je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant cest à. vous déjuger*.
Lors donc que , dans le même écrit, Fauteur dit, Si je me trompe, cest de bonne foi, cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime, je demande à tout lecteur qui a le sens commun et quelque sincérité , si c'est sur la première ou sur la seconde partie que peut tomber ce soupçon d'être dans Terreur; sur celle où Fauteur affirme ou sur celle où il balance; si ce soupçon marque la crainte de croire en Dieu mal à propos, ou celle d'avoir à tort des doutes $ur la révélation. Vous avez pris le premier parti contre toute raison et dans le seul désir de me rendre criminel; je vous défie d'en donner aucun autre motif. Monseigneur, où sont, je ne dis pas 1 équité , la charité chrétienne, mais le bon sens et l'humanité?
Quand vous auriez pu vous tromper sur l'objet de la crainte du vicaire, le texte seul que vous rapportez vous eût désabusé malgré vous; car, lorsqu'il dit, Cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à
* Emile, tome II, page 107.
A M. DE BEAUMONT. îo5
crime, il reconnoît qu'une pareille erreur pourrait être un crime, et que ce crime lui pourrait être imputé s'il ne procédoit pas de bonne foi. Mais quand il n'y auroit point de Dieu , où serait le crime de croire qu'il y en a un? Et quand ce serait un crime , qui est-ce qui le pourrait imputer? Ea crainte d'être dans Terreur ne peut donc ici tomber sur la religion naturelle; et le discours du vicaire seroit un vrai galimatias dans le sens que vous lui prêtez. Il est donc impossible de déduire du passage que vous rapportez que je ri admets pas la religion naturelle, ou que je rien reconnais pas lm nécessité :■ il est encore impossible d'en déduire qu'on doive toujours y ce sont vos termes, regarder comme un homme sage et religieux celui qui, adoptant les erreurs de l athéisme, dira guil est de bonne foi: et il est même impossible que vous ayez cru cette déduction légitime. Si cela n'est pas démontré, rien ne saurait jamais l'être, ou il faut que je sois un insensé.
Pour montrer qu'on ne peut s'autoriser d'une mission divine pour débiter des absurdités, le vicaire met aux prises un inspiré, qu'il vous plaît d'appeler chrétien, et un raisonneur qu'il vous plaît d'appeler incrédule, et il les fait disputçr chacun dans leur langage, qu'il désapprouve, et qui, très sûrement, n'est ni le sien ni le mien. Là-dessus vous me taxez d'une insigne mauvaise foi l , et vous prouvez cela par l'ineptie des discours du premier. Mais si ces discours sont ineptes, à quoi donc le reconnoissez-vous pour chrétien? et si le raisonneur ne réfute que des inepties, quel droitavez-vous de le taxer d'incrédulité? S'ensuit-
' Mandement, § XIX.
il des inepties que débite un inspiré que ce sent un catholique , et de celles que réfute un raisonneur que ce soit un mécréant? Vous auriez bien pu, monseigneur, yous dispenser de vous reconnoître à un langage si plein de bile et de déraison; car vous n aviez pas encore donné votre mandement <
Si la raison et la révélation étoient opposées [une à Vautre, ilest constant , dites-vous , que Dieu servit en contradiction avec lui-même l . Voilà un grand aveu que vous nous faites là; car il est sûr que Dieu ne se contredit point. Vous dites, ô impies , que les dogmes que nous regardons comme révélés combattent les vérités éternelles : mais il né suffit pas de le dire. J'en conviens : tâchons de faire plus.
Je suis sûr que vous pressentez d avance où j en vais venir. On voit que vous passez sur cet article des mystères comme sur des charbons ardents, vous osez à peine y poser le pied. Vous me forcez pourtant à vous arrêter un moment dans cette situation douloureuse : j aurai la discrétion de rendre ce moment le plus court qu'il se pourra.
Vous conviendrez bien, je pense, qu'une de ces vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison , est que la partie est moindre que le tout ; et c'est pour avoir affirmé le contraire que l'inspiré vous paroît tenir un discours plein d'inepties. Or , selon votre doctrine de la transsubstantiation , lorsque Jésus fit la dernière* cène avec ses disciples, et qu'ayant rompu le pain il donna son corps.à chacun d'eux, il est clair qu'il tint son corps entier dans sa îïiain, et, s'il
1 Mandement, £ XX.
mahgea lui-même du pain consacré , comme il put le faire, il mit sa tête dans sa bouche.
Voilà donc bien clairement, bien précisément, la partie plus grande que le tout , et le contenant moindre que le contenu. Que dites-vous à cela, monseigneur? Pour moi, je ne vois que M. le' chevalier de Causans qui poisse vous tirer d'affaire *.
Je sais bien que vous avez encore la ressource de saint Augustin ; mais c'est la même. Après avoir entassé sur la Trinité force discours inintelligibles , il convient qu'ils n'ont aucun sens; mais, dit naïvement ce père de l'Église, on s'exprime ainsi, non pour dire quelque chose , mais pour ne pas rester muet * •
Tout bien considéré, je crois, monseigneur, que le parti le plus sûr que vous ayez à prendre* sur cet article et sur beaucoup d'autres, est celui que vous avez pris avec M.de Montazet, et par la même rai* son**.
* De Mauléon de Causans , chevalier de Malte et militaire distingué, né au commencement du dix-huitième siècle. S'étant adonné à l'étude des mathématiques , il s*étoit persuadé qu'il avoit trouvé la quadrature du cercle. S* élevant de découvertes en découvertes» il prétendit ensuite expliquer par sa quadrature le péché originel et la Trinité. Il déposa chez un notaire dix mille francs , pour être donnés à celui qui lui démontreroit son erreur ; le défi fut accepté par plusieurs personnes , et il y eut un procès au Châtelet pour cette affaire; mais la procédure fut arrêtée par ordre du roi, et les paris déclaré» nuls.
1 Dictum est iamen très personœ, non ut aliquid diceretur, sed ne taceretur. Aug., deTrinit., lib. v, cap. 9.
** Quand Rousseau écrivoit ceci, il y avoit deux ou trois ans que M. de Montazet, archevêque de Lyon, avoit écrit à l'archevêque de Paris, sur une dispute de hiérarchie, une lettre imprimée, belle et forte de raisonnement, à laquelle celui-ci ne répondit point.
Io8 LETTRE
La mauvaise foi de fauteur d'Emile ri est pas moins révoltante dans le langage qu'il fait tenir à un catholique prétendu « : « Nos catholiques , lui fait-il dire , font « grand bruit ^e 1 autorité de l'Église : mais que ga- « gnent-ils à cela, s'il leur faut un aussi grand appareil « de preuves pour cette autorité qu'aux autres sectes « pour établir directement leur doctrine? L'Église dé- * cide que l'Église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas « une autorité bien prouvée? » Qui ne croiroit, M. T. C F. , à entendre cet imposteur, que V autorité de tÉglfae ri est prouvée que par ses propres décisions ; et quelle procède ainsi. Je décide que je suis infaillible, donc je le suis? Imputation calomnieuse 9 M. T. C. F. Voilà, monseigneur, ce que vous assurez : il nous reste à voir vos preuves. En attendant, oseriez-vous bien affirmer que les théologiens catholiques n'ont jamais établi l'autorité de l'Église par l'autorité de l'Église, ut in se virtualiter reflexam? S'ils l'ont fait, je ne les charge donc pas d'une imputation calomnieuse.
a La constitution du christianisme, l 'esprit de V Évangile , les erreurs mêmes et la foiblesse de l'esprit humain , fondent à démontrer que l'Église établie par Jésus- Christ est une Église infaillible. Monseigneur, vous commencez par nous payer là de mots qui ne nous, donnent pas le change. Les discours vagues ne font jamais preuve, «et toutes ces choses qui tendent à dé- 4 montrer ne démontrent rien. Allons donc tout d'un coup au corps de la démonstration; le voici :
Nous assurons que comme ce divin législateur a tou-
1 Mandement, § XXI. — » Ibid.
A M. DE BEÀUMONT. IO9
jours enseigné la vérité ' , son Eglise l enseigne aussi toujours 1 .
Mais qui êtes vous , vous qui nous assurez cela pour toute preuve? Ne seriez-vous point l'Église ou ses chefs? A y os manières d'argumenter vous paraissez compter beaucoup sur l'assistance du Saint-Esprit. Que dites-vous donc , et qu'a dit l'imposteur? de grâce , voyez cela vous-même , car je n'ai pas le courage d'aller jusqu'au bout.
Je dois pourtant remarquer que toute la force de l'objection que vous attaquez si bien consiste dans cette phrase que vous avez eu soin de supprimer à la fin du passage dont il s'agit : Sortez de là , vous rentrez dans toutes nos discussions *.
% En effet, quel est ici le raisonnement du vicaire? Pour choisir entre les religions diverses , il faut , dit-il , de deux choses l'une; ou entendre les preuves de chaque secte et les comparer, ou s'en rapporter à l'autorité de ceux qui nous instruisent. Or le premier moyen suppose des connoissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir ; etle second justifie la croyance de chacun dans quelque religion qu'il naisse. Il cite en exemple la religion catholique , où l'on donne pour loi l'autorité de l'Église, et il établit là-dessus ce second dilemme : Ou c'est l'Église qui s'attribue à ellemême cette autorité , et qui dit , Je décide que je suis infaillible, donc je le suis; et alors elle tombe dans le sophisme appelé cercle vicieux : ou -elle prouve qu'elle a reçu cette autorité de Dieu, et alors il 'lui faut un
1 Mandement , § XXI. Cet endroit mérite d'être lu dans le Mandement même. — * Emile, tome II, page 91.
aussi grand appareil de preuves pour montrer qu'en effet elle a reçu cette autorité , qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine. Il n'y a donc rien à gagner pour la facilite de l'instruction, et le peuple n'est pas plus en état d'examinée les preuves de l'autorité de l'Église chez les catholiques , que la vérité de la doctrine chez les protestants. Comment dpnc se déterminera-t-il d'une manière raisonnable autrement que par l'autorité de ceux qui l'instruisent? Mais alors le Turc se déterminera de même, fin quoi le Turc est-il plus coupable que nous ?„ Voiià , monseigneur , le raisonnement auquel vous n'avez pas répondu , et auquel je doute qu'on puisse répondre '. Votre franchise épiscopale se tire d'affaire en tronquant le passage de l'auteur de mauvaise foi.
Grâce au ciel , j'ai fini cette ennuyeuse tâche. J'ai suivi pied à pied"vos raisons , vos citations, vos cen* sures, et j'ai fait voir qu'autant de fois que vous avez attaqué mon livre, autant de fois vous avez eu tort. Il reste le seul article du gouvernement, dont je veux
1 C'est ici une de ces objections terribles auxquelles ceux qui m'attaquent se gardent bien de toucher. Il n'y a rien de si commode que de répondre avec des injures et de saintes déclamations; on élude aisément tout ce qui embarrasse. Aussi faut-il avouer qu'en se chamaillant entre eux les théologiens ont bien des ressources qui leur manquent vis-à-vis des ignorants, et auxquelles il faut alors suppléer comme ils peuvent. Us se paient réciproquement de mille suppositions gratuites , qu'on n'ose récuser quand on n'a rien de mieux à donner soi-même. Telle est ici l'invention de je ne sais quelle foi infuse, qu'ils" obligent Dieu, pour les tirer d'affaire, de transmettre du père à l'enfant. Mais ils réservent ce jargon pour disputer avec les docteurs; s'ils s'en servqient avec nous autres profanes , ils auroient peur qu'on ne se moquât d'eux.
bien vous faire grâce , très sûr que quand celui qui gémit sur les misères du peuple, et qui les éprouve, est accusé par vous d'empoisonner les sources de la félicité publique , il n'y a point de lecteur qui ne sente ce que vaut un pareil discours. Si le traité du Contrat social n'éxistoit pas , et qu'il fallût' prouver de nouveau les grandes vérités que j'y développe , les compliments que vous faites à mes dépens aux puissances seroient un des faits que je citerois en preuve , et le sort de Fauteur en seroit un autre en* core plus frappant. Il ne me reste plus rien à dire à cet égard ; mon seul exemple a tout dit , et la passion de l'intérêt particulier ne doit point souiller les vé^ rites utiles. C'est le décret contre ma personne , c'est mon livre brûlé par le bourreau , que je transmets à la postérité pour pièces justificatives : mes sentiments sont moins bien établis par mes écrits que par mes malheurs. #
Je viens, monseigneur y de discuter tout ce que vous alléguez contre mon livre. Je n'ai pas laissé passer une de vos propositions sans examen ; j'ai fait voir que vous n'avez raison dans aucun point, et je n'ai pas peur qu'on réfute mes preuves; elles sont au-dessus d«r toute réplique où régne Je sens commun.
Cependant, quand j'aurois eu tort en quelques endroits , quand j'aurois eu toujours tort , quelle indulgence ne méritoit point un livre où l'on sent partout , même dans les erreurs , même dans le mal qui peut y être , le sincère amour du bien et le zèle de la vérité; un livre où l'auteur, si peu affirmatif ,
si peu décisif, avertit si souvent ses lecteurs de se défier de ses idées, de peser ses preuves, de ne leur donner que l'autorité de la raison ; un livre qui ne respire que paix, douceur, patience, amour de Tordre, obéissance aux lois en toute chose, et même en matière de religion; un livre enfin où la cause de la Divinité est si bien défendue, Futilité de la religion si bien établie, où les mœurs sont si respectées, où l'arme du ridicule est si bien ôtée au vice, où Ja méchanceté est peinte si peu sensée, et la vertu si aimable? Eh ! quand il n'y auroit pas un mot de vérité dans cet ouvrage , on en devroit honorer et chérir les rêveries comme les chimères les plus douces' qui puissent flatter et nourrir le cœur d'un boffMhe de bien. Oui , je ne crains point de le dire , s'il existoit en Europe un seul gouvernement vraiment éclairé , un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines , il eût rendu des honneurs publics à Fauteur d'Emile , il lui eût élevé des statues *. Je connoissois trop les hommes pour attendre d'eux de la reconnoissance; je ne las connoissois pas assez, je Fayoue, pour en attendre ce qu'ils ont fait.
Après avoir prouvé que vous avez mal raisonné
* On a reproché ce mot à Jean-Jacques ; ce n'étoit cependant point l'expression fie l'orgueil , mais bien le cri de la vertu indignée. Socrate, le plus modeste des hommes, condamné par les Athéniens , mais à qui on laissoit le choix de la peine qu'il avoit méritée : Je me condamne, dit-il, à être nourri le reste de mes jours dans le prytanée , aux dépens de la république.
( Cette note est de' M. Brisard dan« l'édition de Poinçot, et le trait qu'il rapporte de Socrate est tiré de Platon , Apologie de Socrate, § 36. )
A M. DE BEAUMONT. Il3
dans vos censures, il me reste à prouver que vous m'avez calomnié dans vos injures. Mais, puisque vous ne m'injuriez qu'en vertu des torts que vous in imputez dans mon livre, montrer que mes prétendus torts ne sont que les vôtres, n'est-ce pas dire assez que les injures qui les suivent ne doivent pas être pour moi? Vous chargez mon ouvrage des épithétes les plus odieuses, et moi, je suis un homme abominable , un téméraire, un impie, un imposteur. Charitéchrétienne, que vous avez un étrange langage dans la bouche des ministres de Jésus-Christ!
Mais vous qui m'osez reprocher des blasphèmes , que faites-vous quand vous prenez les apôtres pour complices des propos offensants qu'il vous plaît de tenir sur mon compte? A vous entendre, on croiroit que saint Paul m'a fait l'honneur de songer à moi , et de prédire ma venue comme celle de l'antechrist. Et comment l'a-t-il prédite, je vous prie? Le voici; c'est le début de votre mandement :
Saint Paul a prédit ,M.T. Ç. F. , quil viendroit des jours périlleux où il y auroit des gens amateurs d'euxmêmes, fiers > superbes y blasphémateurs , impies, calomniateurs , enflés a* orgueil, amateurs des voluptés plutôt que de Dieu; des hmnmes <Tun esprit corrompu, et pervertis dans la foi l .
Je ne conteste assurément pas que cette prédiction de saint Paul ne soit très bien accomplie; mais s'il eût. prédit au contraire qu'il viendroit un temps ôh Ton ne verroit point de ces gens-là, j'aurois été ,
1 Mandement , § I, x. 8
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je l'avoue, beaucoup plus frappé de la prédiction, et surtout de l'accomplissement.
D après une prophétie si bien appliquée , vous avez la bonté de faire de moi un portrait dans lequel la gravité épiscopale s'égaie à des antithèses, et où je lue trouve un personnage fort plaisant. Cet endroit, monseigneur , m a paru le plus joli morceau de votre mandement; on ne sauroit faire une satire plus agréable , ni diffamer un homme avec phis d'esprit.
Du sein de [erreur (il est vrai que j'ai passé ma jeunesse dans votre Église) il s'est élevé (pas fort haut) un homme plein du langage de la philosophie (comment prendrois-je un langage que je n entends point?) sans être véritablement philosophe (oh! d'accord, je n'aspirai jamais à ce titre , auquel je reconnois n'avoir aucun droit, et je n'y renonce assurément pas par modestie); esprit doué d'une multitude de connaissances (j'ai appris à ignorer des multitudes de choses que je croyois savoir) gui ne Font pas éclairé (elles m'ont appris à ne pas penser l'être) , et gui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits (les ténèbres de l'ignorance valent mieux que la fausse lumière de l'erreur); caractère livré aux paradoxes d'opinions et de conduite (y a-t-il beaucoup à perdue à ne pas agir et penser comme tout le monde?), alliant la simplicité des mœurs avec le Juste des pensées (la simplicité des mœurs élève l'ame; quant au faste de mes pensées , je ne sais ce que c'est), le zélé des maximes antiques avec la fureur a" établir des nouveautés (rien de plus jiouveau pour nous que des maximes antiques ; il n'y a point à cela d'alliage, et je n'y ai point mis de fa-
reur), V obscurité de la retraite avec U désir d'être connu de tout le monde (monseigneur, vous voilà comme les faiseurs de romans, qui devinent tout ce que leur héros a dit et pensé dans sa chambre. Si c'est ce désir qui ma mis la plume à la main , expliquez comment il m'est venu si tard, ou pourquoi j ai tardé si long* temps à le satisfaire). On la vu invectiver contre les sciences quil cuàivoit (cela prouve que je n'imite pas vos gens de lettres , et que dans mes écrits l'intérêt de la vérité marche avant le mien), préconiser f excellence de f Évangile (toujours et avec le plus vrai zélé) dont x il détruisait les dogmes ( non , mais j'en préchois la cha» rite, bien détruite par les prêtres), peindre la beauté des vertus qu Hl éteignoit dans lame de ses lecteurs. (Ames honnêtes, est-il vrai que j'éteins en vous l'amour des vertus?)
Il s 1 est fait le précepteur du genre humain pour le tromper ^ le moniteur public pour égarer tout le monde, tora* cle du siècle pour achever de le perdre (je viens d'examiner comment vous avez prouvé tout cela). Dans un ouvrage sur [inégalité des conditions (pourquoi des conditions? ce n'est là ni mon sujet ni mon titre), il avoit rabaissé l homme jusqu au rang des bêtes (lequel de nous deux l'élève ou l'abaisse, dans l'alternative d'être bête ou méchant?). Dans une autre production plus récente il avoit insinué le poison de la volupté (eh I que ne puis-je aux horreurs de la débauche substituer le charme de la volupté! Mais rassurea-vous, mon* seigneur; vos prêtres sont à l'épreuve de THéloïse, ils ont pour préservatif l'Aloïsia). Dans celui-ci, il s'empare des premiers moments de t homme afin d'établir
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l empire de l irréligion (cette imputation a déjà été examinée). *
Voilà, monseigneur, comment vous me traitez, et bien plus cruellement encore, moi que vous ne cotinoissez point, et que vous ne jugez que sur des ouïdire. Est-ce donc là la morale de cet Évangile dont vous vous portez pour le défenseur? Accordons que vous voulez préserver votre troupeau du poison de mon livre : pourquoi des personnalités contre l'auteur? J'ignore quel effet vous attendez d'une conduite si peu chrétienne ; mais je sais que défendre sa religion par de telles armes , c'est la rendre fort suspecte aux gens de bien.
Cependant c'est moi que vous appelez téméraire. Eh! comment ai-je mérité ce nom, en ne proposant que des doutes , et même avec tant de réserve ; en n'avançant que des raisons , et même avec tant de respect; en n'attaquant personne, en ne nommant personne? Et vous, monseigneur, comment osez-vous traiter ainsi celui dont vous parlez avec si peu de justice et de bienséance , avec si peu d'égard , avec tant de légèreté ?
Vous me traitez d'impie ! et de quelle impiété pouvez-vousm'accuser , moi qui jamais n'ai parlé de l'Être suprême que pour lui rendre la gloire qui lui est due, ni du prochain que pour porter tout le monde à l'aimer? Les impies sont ceux qui profanent indignement la cause de Dieu en la faisant servir aux passions des hommes. Les impies sont ceux qui, s'osant porter pour interprètes de la Divinité , pour arbitres entre elle et les hommes , exigent pour eux-mêmes les honneurs
qui lui sont dus. Les impies sont ceux qui s arrogent le droit d'exercer le pouvoir de Dieu sur la terre, et veulent ouvrir et fermer le ciel à leur gré. Les impies sont ceux qui font lire des libelles dans les églises. A cette idée horrible tout mon sang s'allume , et des larmes d'indignation coulent de mes yeux. Prêtres du Dieu de paix, vous lui rendrez compte un jour, n'en doutez pas , de l'usage que vous osez faire de sa maison.
Vous me traitez d'imposteur! et pourquoi? Dans votre manière de penser, j'erre; mais où est mon imposture? Raisonner et se tromper, est-ce en imposer? Un sophiste même qui trompe sans se tromper n'est pas un imposteur encore , tant qu'il se borne à l'autorité de la raison, quoiqu'il en abuse. Un imposteur veut être cru sur sa parole , il veut lui-même faire autorité. Un imposteur est un fourbe qui veut en imposer aux autres pour son profit; et où est , je vous prie , mon profit dans cette affaire? Les imposteurs sont, selon Ulpien, ceux qui font des prestiges, des imprécations , des exorcismes : or, assurément je n'ai jamais rien fait de tout cela.
Que vous discourez à votre aise , vous autres hommes constitués en dignité ! Ne reconnoissant de droits que les vôtres, ni de lois que -celles que vous imposez, loin de vous faire un devoir d'être justes, vous ne vous croyez pas même obligés d'être humains. Vous accablez fièrement le foible sans répondre de vos iniquités à personne : les outrages ne vous coûtent pas plus que les violences; sur les moindjres convenances d'intérêt ou d'état , vous nous balayez
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devant vous comme la poussière. Les uns décrètent et brûlent, les autres diffament et déshonorent, sans droit, sans raison, sans mépris, même sans colère, uniquement parceque cela les arrange et que l'infortuné se trouve sur leur rfiemin. Quand vous nous insultez impunément , il ne nous est pas même permis de nous plaindre; et si nous montrons notre innocence et vos torts , on nous accuse encore de vous manquer de respect.
Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement: je viens de prouver que vous m'avez calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi , que je pusse vous citer devant un tribunal équitable, et que nous y comparussions tous deux , moi avec mon livre , et vous avec votre mandement, vous y seriez certainement déclaré coupable , et condamné à me faire une réparation aussi publique que l'offense l'a été. Mais vous tenez un rang où Ton est dispensé d'être juste ; et je ne suis rien. Cependant vous qui professez l'Évangile, vous , prélat fait pour apprendre aux autres leur devoir , vous savez le vôtre en pareil cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai plus rien à vous dire, et je me tais.
Daignez , monseigneur , agréer mon profond respect.
J. J. Rousseau. *
Motiers, le 1 8 novembre 1762.
* Cette lettre de Jean-Jacques à M. de Beaumont fut pour ce dernier la massue d'Hercule ; et celui qui avoit résisté aux rois et
aux parlements fut atterré du coup qu'il avoit indiscrètement provoqué. Aussi j'ai remarqué que M. de Beaumont , qui parloit volontiers de Voltaire et de ses ouvrages , qui citoit même les plus beaux vers de la Henriade, ne parloit jamais de Rousseau, ou, s'il en disoit quelques mots , c'étoit pour faire l'éloge de son caractère
et de ses vertus, et par opposition avec son rival de gloire Son
ame droite , ferme , bienfaisante et vertueuse , avoit senti le mérite du sage de Genève : il avoit du respect pour sa pauvreté volontaire, son génie et sa bonne foi.
(Note de M. Brizard , tome XIV, page 181 , de l'édition de Poinçot. )