‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 2 sur 159 · L'ARCHEVÊQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

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Condamnation d'un livre qui a peur titre , EMILE, ou DE L'ÉDU- CATION, par J. J. H0U88EAU, citoyen de Genève.

Christophe deBeaumont, parla miséricorde divine et par la grâce du saint siège apostolique, archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne, etc.; à tous les fidèles de notre diocèse : salut et bénédiction :

I. Saint Paul a prédit, M. T. C. F., qu'il viendroit des jours périlleux' où il y auroit des gens amateurs d'eux-mêmes, fiers, superbes, blasphémateurs, impies, calomniateurs, enflés d'orgueil, amateurs des voluptés plutôt que de Dieu; des hommes d'un esprit corrompu, et pervertis dans la foi , . Et dans quel temps malheureux cette prédiction s'est-elle accomplie plus à la lettre que dans les nôtres! L'incrédulité, enhardie par toutes les passions, se présente sous toutes

1 In novissimis diebus instabunt tempora periculosaf erunt hotnines seipsos amantes..., elati , superbi, blasphemi.... scelcsti....cri-

minatores tumidi, et voluptatum amatores magis quam Dei....

homines corrupti mente et reprobi circa fidem. II. Tim. , cap. m, f. «,4, »•

les formes, afin de se proportionner en quelque sorte à tous les âges, à tous les caractères, à tous les états. Tantôt, pour s'insinuer dans des esprits qu'elle trouve déjà ensorcelés par la bagatelle 1 , elle emprunte un style léger, agréable et frivole: de là tant de romans, également obscènes et impies, dont le but est d'amuser l'imagination pour séduire l'esprit et corrompre le cœur. Tantôt, affectant un air de profondeur et de sublimité dans ses vues, elle feint de remonter aux premiers principes de nos connoissances, et prétend s'en autoriser pour secouer un joug qui, selon elle, déshonore l'humanité, la Divinité même. ' Tantôt elle déclame en furieuse contre le zèle de la religion, et prêche la tolérance universelle avec emportement. Tantôt enfin , réunissant tous ces divers langages , elle mêle le sérieux à l'enjouement, des maximes pures à des obscénités, de grandes vérités à de grandes erreurs, la foi au blasphème; elle entreprend en un mot d'accorder les lumières avec les ténèbres, Jésus -Christ avec Bélial. Et tel est spécialement, M. T. C. F. , l'objet qu'on paraît s'être proposé dans un ouvrage récent, qui a pour titre, Emile ou de l'Éducation. Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie, sans être véritablement philosophe ; esprit doué d'une multitude de connoissances qui ne l'ont paa éclairé, et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits; caractère livré aux paradoxes d'opinions et de conduite , alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées , le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir d'être connu de tout le monde : on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivoit , préconiser l'excellence de l'Évangile dont il détruisoit le* dogmes, peindre la beauté des vertus qu'il éteignoit dans l'ame de ses lecteurs. Il s'est fait le précep-

1 Fascinaiio nugacitatis obscurat bona. Sap. , cap. IV, f. 12.

teur du genre humain pour le tromper , le moniteur public pour égarer tout le monde, l'oracle du siècle pour achever de le perdre. Dan» un ouvrage sur l'Inégalité des conditions il avoit abaissé l'homme jusqu'au rang des bêtes ; dans une autre production plus récente il avoit insinué le poison de la volupté en paraissant le proscrire : dans celui-ci , il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'établir l'empire de l'irréligion.

II. Quelle entreprise, M. T. C. F.! L'éducation de la* jeunesse est un des objets les plus importants de la sollicitude et du zélé des pasteurs. Nous savons que , pour réformer le monde, autant que le permettent la foiblesse et la corruption de notre nature, il suffiroit d'observer, sous la direction, et l'impression de la grâce* les premiers rayons de la raison humaine, de les saisir avec soin et de les diriger vers la route qui conduit h la vérité. Par là ces esprits , encore exempts de préjugés , seroient pour toujours en garde contre l'erreur; ces cœurs , encore exempts de grandes passions, prendroient les impressions de toutes les vertus. Mais à qui convient-il mieux qu'à nous et à nos cotoérateurs dans le saint ministère de veiller ainsi sur les premiers moments de la jeunesse chrétienne ; de lui distribuer le lait spirituel de la religion, afin qu'il omisse pour le salut l ; de préparer de bonne heure par de salutaires leçons des adorateurs sincères au vrai Dieu, des sujets fidèles au souverain , des hommes dignes d'être la ressource et l'ornement de la patrie ?

III. Or, M. T. C. F., l'auteur X Emile propose un plan d'éducation qui , loin de s'accorder avec le christianisme , n'est pas même propre à former des citoyens ni des hommes. Sous le vain prétexte de rendre l'homme à lui-même

Sicut mode geniti infantes, rationabile sine dolo lac concupis~ cite y ut in eo crescatis in salutem. I. Pet., cap. u.

et de faire de son élève l'élève de la nature , il met en principe une assertion démentie , non seulement par la religion , mais encore par l'expérience de tous les peuples et de tous les temps. Posons, dit-il, pour maxime incontestabit que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n'y a point de perversité originelle dans le cœur hu* main. A ce langage on ne reconnoît point la doctrine des\ saintes Écritures et.de l'Église touchant la révolution qui s'est faite dans notre nature ; on perd de vue le rayon de hlmière qui nous fait conndître le mystère de notre propre cœur. Oui , M. T. C. F. , il se trouve en nous un mélange frappant de grandeur et de bassesse, d'ardeur pour la vérité et de goût pour l'erreur , d'inclination pour la vertu et de penchant pour le vice. Étonnant contraste, qui, en déconcertant la philosophie païenne, la laisse errer dans* de vaines spéculations l contraste dont la révélation nous découvre la source dans la chute déplorable de notre premier père ! L'homme se sent entraîné par une petite funeste; et comment se roidiroit-il contre elle , si son enfance n'étoit dirigée par des maîtres pleins de vertu, de sagesse, de vigilance, et si, durant tout le cours de sa vie, il ne faisoit lui-même, sous la protection et avec les grâces de son Dieu, des efforts puissants et continuels? Hélas ! M. T. C. F., malgré les principes de l'éducation la plus saine et la plus vertueuse, malgré les promesses les plus magnifiques de la religion et les menaces les plus terribles, les écarts de la jeunesse ne sont encore que trop fréquents, trop multipliés ! dans quelles erreurs, dans quels excès, abandonnée à elle-même, ne se précipiteroit-elle donc pas ? C'est un torrent qui se déborde malgré les digues puissantes qu'on lui avoit opposées : que seroit-ce donc si nul obstacle ne suspendoit ses flots et ne rompoit ses efforts?

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