PARTIE II, LETTRE VII. 36l
croisent, où tant de cabales se forment, où tant de têtes s'échauffent , où chaque membre a le droit de parler, tout se fait, tout s'expédie, cette grande monarchie va son train : et chez vous, où les intérêts sont si simples, si peu compliqués , où Ton n a pour ainsi dire à régler que les affaires d'une famille , on vous fait peur des orages comme si tout alloit renverser! Monsieur, la police de votre Conseil général est la chose du monde la plus facile ; qu'on veuille sincèrement l'établir pour le bien public, alors tout y sera libre, et tout s'y passera plus tranquillement qu'aujourd'hui.
Supposons que dans le règlement on eût pris la méthode opposée à celle qu'on a suivie; qu'au lieu de fixer les droits du Conseil général , on eût fixé ceux des autres Conseils, ce qui par là même eût montré les siehs : convenez qu'on eût trouvé dans le seul petit Conseil un assemblage de pouvoirs bien étrange pour un état libre et démocratique , dans des chefs que le peuple ne choisit point et qui restent en place toute leur vie.
D'abord l'union de deux choses partout ailleurs incompatibles : savoir, l'administration des affaires de l'état , et l'exercice suprême de la justice sur les biens , la vie et l'honneur des citoyens.
Un ordre , le dernier de tous par son rang , et le premier par sa puissance.
Un Conseil inférieur, sans lequel tout est mort dans la république , qui propose seul , qui décide îe premier, et dont la seule voix , même dans son propre fait , permet à ses supérieurs d'en avoir une.
Un corps qui reconnott 1 autorité d'un autre , et qui seul a la nomination des membres de ce corps auquel il est subordonné.
Un tribunal suprême duquel on appelle : ou bien, au contraire , un juge inférieur qui préside daas les tribunaux supérieurs au sien ;
Qui , après avoir siégé comme juge inférieur dans le tribunal dont on appelle , non seulement va siéger comme juge suprême dans le tribunal où il est appelé, mais n a dans, ce tribunal suprême que les collègues qu'il s'est lui-même choisis.
Un ordre enfin qui seul a son activité propre , qui donne à tous les autres la leur, et qui, dans tous, soutenant les résolutions qu'il a prises , opine deux fois et vote trois 1 .
L'appel du petit Conseil au Deux-cents est un véritable jeu d'enfant ; c'est une farce en politique s'il en fut jamais : aussi nappelle-t-on pas proprement cet
* Dans un état qui se gouverne en république , et où Ton parle la langue françoise, il faudroit se faire un langage à part pour le gouvernement. Par exemple , délibérer, opiner, voter, sont trois choses très différentes, et que les François ne distinguent pas assez. Délibérer, c'est peser le pour et le contre ; opiner, c'est dire son avis et le motiver; voter, c'est donner son suffrage quand il ne reste plus qu'à recueillir les voix. On met d'abord la matière en délibération : au premier tour on opine ; on vote au dernier. Les tribunaux ont partout à peu près les mêmes formes; mais comme, dans les monarchies , le public n'a pas besoin d'en apprendre les termes, ils restent consacrés au barreau. Cest par une autre inexactittMle de la langue en ces matières que M. de Montesquieu, qui la savoit si bien, n'a pas laissé de dire toujours la puissance exécutrice, blessant ainsi l'analogie, et faisant adjectif le mot exécuteur qui est substantif. C'est la même faute que s'il eût dit le pouvoir législateur.