PARTIE II, LETTRE IX
Au reste, je n'excuse pas les fautes du peuple romain; je les ai dites dans le Contrat social: je lai blâmé d'avoir usurpé la puissance executive qu'il devoit seulement contenir 1 ; j*ai montré sur quels principes le tribunat deyoit être institué, les bornes qu'on devoit lui donner, et comment tout cela se pouvoit faire. Ces régies furent mal suivies à Rome : elles auroieitt pu l'être mieux. Toutefois voyez ce que
autorité hors de ses murs : aussi les consuls, pour se soustraire à leur inspection, tenoieut-ils quelquefois les comices dans la campagne. Or les fers des Romains ne furent point forgés dans Rome, mais dans ses armées, et ce fut par leurs conquêtes qu'ils perdirent leur liberté. Cette perte ne vint donc pas des tribuns.
Il est vrai que César se servit d'eux comme Sylla s'étoit servi du sénat; chacun prenoit les moyens qu'il jugeoit les plus prompts ou les plus sûrs pour parvenir : mais il falloit bien que quelqu'un parvînt; et qu'importoit qui de Marins ou de Sylla, de César on de Pompée, d'Octave ou d'Antoine, fût l'usurpateur? Quelque parti qui l'emportât, l'usurpation n'en étoit pas moins inévitable; il falloit des chefs aux armées éloignées, et il étoit sûr qu'un de ces chefs deviendroit le maître de l'état. Le tribunat ne faisoit pas à cela la moindre chose.
Au reste, cette même sortie que fait ici l'auteur àes Lettres écrites de la campagne sur les tribuns du peuple, avoit été déjà fahe , en 17 15, par M. de Chapeaurouge, conseiller d'état, dans un Mémoire contre l'office de procureur-général. M. Louis Le Fort, qui remplissons alors cette charge avec éclat, lui fit voir, dans une très belle lettre en réponse à ce Mémoire, que le crédit et l'autorité des tribuns avoient été le salut de la république, et que sa destruction n'étoit point venue d'eux, mais des consuls. Sûrement le procureur-général Le Fort ne prévoyoit guère par qui seroit renouvelé de nos jours le sentiment qu'il réfutoit si bien.
1 Voyez le Contrat social > livre iv, chap. 5. Je crois qu'on trouvera dans ce chapitre, qui est fort court, quelques bonnes maximes sur cette matière.
43o LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, fit le tribunat avec ses abus : que n' eût-il point fait bien dirigé? Je vois peu ce que veut ici Fauteur des Lettres : pour conclure contre lui-même , j'aurois pris le même exemple qu'il a choisi.
Mais n'allons pas chercher si loin ces illustres exemples , si fastueux par eux-mêmes et si trompeurs par leur application. Ne laissez point forger vos chaînes par l'amour-propre. Trop petits pour vous comparer à rien , restez en vous-mêmes , et ne vous aveuglez point sur votre position. Les anciens peuples ne sont plus un modèle pour les modernes; ils leur sont trop étrangers à tous égards. Vous surtout, Genevois, gardez votre place , et n allez point aux objets élevés qu'on vous présente pour vous cacher l'abyme qu'on creuse au-devant de vous. Vous n'êtes ni Romains, ni Spartiates , vous n'êtes pas même Athéniens. Laissez là ces grands noms qui ne vous vont point. Vous êtes des marchands , des artisans , des bourgeois , toujours occupés de leurs intérêts privés , de leur travail , de leur trafic , de leur gain ; des gens pour qui la liberté même n'est qu'un moyen d'acquérir sans obstacle et de posséder en sûreté.
Cette situation demande pour vous des maximes particulières. N'étant pas oisifs comme étoient les anciens peuples, vous ne pouvez, comme eux, vous occuper sans cesse du gouvernement : mais par cela même que vous pouvez moins y veiller de suite , il doit être institué de manière qu'il vous soit plus aisé d'en voir les manœuvres et de pourvoir aux abus. Tout soin public que votre intérêt exige doit vous être rendu d'autant plus facile à remplir, que c'est un soin qui