PARTIE II, LETTRE IX. 43l
vous coûte et que vous ne prenez pas volontiers. Car vouloir vous en décharger tout-à-fait, c'est vouloir cesser d'être libres. Il fout opter, dit le philosophe bienfaisant ; et ceux qui ne peuvent supporter le travail n'ont qu'à chercher le repos dans la servitude.
Un peuple inquiet, désœuvré, remuant, et, faute d'affaires particulières , toujours prêt à se mêler de celles de l'état, a besoin d'être contenu, je le sais; mais, encore un coup, la bourgeoisie de Genève estelle ce peuple-là? Rien n'y ressemble moins; elle en est l'antipode. Vos citoyens , tout absorbés dans leurs occupations domestiques, et toujours froids sur le reste , ne songent à l'intérêt public que quand le leur propre est attaqué. Trop peu soigneux d'éclairer la conduite de leurs chefs , ils ne voient les fers qu'on leur prépare que quand ils en sentent le poids. Toujours distraits , toujours trompés , toujours fixés sur d'autres objets , ils se laissent donner le change sur le plus important de tous , et vont toujours cherchant le remède , faute d'avoir su prévenir le mal. A force de coinpasser leurs démarches, ils ne les font jamais qu'après coup. Leurs lenteurs les auroient déjà perdus cent fois , si l'impatience du magistrat ne les eût sauvés , et si , pressé d'exercer ce pouvoir suprême auquel il aspire , il ne les eût lui-même avertis du danger.
Suivez l'historique de votre gouvernement: vous verrez toujours le Conseil, ardent dans ses entreprises, les manquer le p^us souvent par trop d'empressement à les accomplir; et vous verrez toujours la bourgeoisie revenir enfin sur ce qu'elle a laissé faire sans y mettre opposition.
En 1570 , l'état étoit obéré de dettes et affligé de plusieurs fléaux. Comme il étoit malaisé, dans la circonstance , d assembler souvent le Conseil général, on y propose d'autoriser les Conseils de pourvoir aux besoins présents : la proposition passe. Ils partent de là pour s'arroger \e droit perpétuel d'établir des impôts, et pendant plus d'un siècle on les laisse faire sans la moindre opposition.
En 1 714, on fait, par des vues secrètes * , l'entreprise immense et ridicule des fortifications, sans daigner consulter le Conseil général, et contre la teneur des édits. En conséquence de ce beau projet, on établit pour dix ans des impôts sur lesquels on ne le consulte pas davantage. Il s'élève quelques plaintes ; on les dédaigne , et tout se tait.
En 1725 , le terme des impôts expire; il s'agit de les prolonger. C'étoit pour la bourgeoisie le moment tardif, mais nécessaire, de revendiquer son droit négligé si long-temps. Mais la peste de Marseille et Ja banque royale ayant dérangé le commerce, chacun, occupé des dangers de sa fortune , oublie ceux de sa liberté. Le Conseil , qui n'oublie pas ses vues , renouvelle en Deux-cents les impôts , sans qu'il soit question du Conseil général.
A l'expiration du second terme les citoyens se réveillent, et, après cent soixante ans d'indolence, ils réclament enfin tout de bon leur droit. Alors , au lieu de céder ou temporiser , on trame une conspiration 1 .
1 II en a été parlé ci-devant, pag. 345 et 346. * Il s'agissoit de former, par une enceinte barricadée, une espèce de citadelle autour de l'élévation sur laquelle est l*H6tel-dfr