‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 20 sur 159 · PARTIE I, LETTRE I · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE I

qui les rendent punissables ; ils faut les brûler dans leurs livres , et les couronner dans les miens.

Combien de fois les auteurs diffamés et le publie indigné n 'ont-ils pas rédamé contre cette manière odieuse de déchiqueter iin ouvrage , d'en défigurer toutes les parties , d'en juger sur des lambeaux enlevés çà et là , au choix d'un accusateur infidèle , qui produit le mal lui-même en le détachant du bien qui le corrige et l'explique , en détorquant partout le vrai sens! Qu'on juge La Bruyère ou La Rochefocauld sur des maximes isolées, à la bonne heure; encore sera*t-il juste de comparer et de compter.- Mais, dans un livre de raisonnement, combien de sens divers ne peut pas avoir la même proposition , selon la manière dont l'auteur l'emploie et dont il la fait envisager! il n'y a peut-être pas une de celles qu'on m'impute , à laquelle , au lieu où je l'ai mise , la page qui précède ou celle qui suit ne serve de réponse , et que je n aie prise #n un sens différent de celui que lui donnent mes accusateurs. Vous verrez, avant la fin de ces lettres , des preuves de cela qui vous surprendront.

Mais qu'il y ait des propositions fausses, répréhensibles , blâmables en elles-mêmes, cela suffit-il pour rendre un livre pernicieux? Un bon-fevre n'est pas celui qui ne contient rien de mauvais ou rien qu'on puisse interpréter en mal ; autrement il n'y auroit point de bons livres : mais un bon livre est celui qui contient plus de bonnes choses que de mauvaises ; un bon livre est celui dont l'effet total est de mener au bien , malgré le mal qui peut s'y trouver. Eh ! que seroit-ce , mon

l88 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.

Dieu! si dans un grand ouvrage, plein de vérités utiles , de leçons d'humanité , de piété , de vertu , il étoit permis d'aller cherchant avec une maligne exactitude toutes les erreurs , toutes les propositions équivoques , suspectes , ou inconsidérées ; toutes les inconséquences qui peuvent échapper dans le détail à un auteur surchargé de sa matière, accablé des nombreuses idées qu'elle lui suggère , distrait des unes par les autres , et qui peut à peine assembler dans sa tête toutes les parties de son vaste plan; s'il étoit permis •de faire un amas de toutes ses feu tes, de les aggraver les unes par les autres, en rapprochant ce qui est épars , en liant ce qui est isolé ; puis , taisant la multitude de choses bonnes et louables qui les démentent, qui les expliquent, qui les rachètent , qui montrent le wai but de l'auteur, de donner cet affreux recueil pour celui de ses principes , d'avancer que c'est là le résumé de ses vrais sentiments, et de le juger sur un pareil extrait? Dans quel désert faadroit-il fuir , dans quel antre faudroit-il se cacher, pour échapper aux poursuites de pareils hommes , qui , sous l'apparence du mal, puniroient le bien, qui compteraient pour rien le cœur, les intentions , k droiture partout évidente , et traiteroient la faute la plus légère et la plus involontaire comme le crime d'un scélérat? Y a-t-il un seul livre au monde, quelque vrai, quelque bon, quelque excellent qu'il puisse être , qui pût échapper à cette infâme inquisition? Non , monsieur, il n'y en a pas un , pas un seul , non pas l'Évangile même : car le mal qui n'y seroit pas , ils sauroient l'y mettre par leurs extraits infidèles , par leurs fausses interprétations.

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