‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 3 sur 159 · IV. L'auteur d'Emile, qui ne reconnoît aucune religion · texte numérisé non relu

IV. L'auteur d'Emile, qui ne reconnoît aucune religion

Iî4 MANDEMENT,

indique néanmoins, sans y penser, la voie qui conduit infailliblement à la vraie religion, « Nous , dit-il , qui ne « voulons rien donner à l'autorité , nous qui ne voulons m rien enseigner à notre Emile qu'il ne pût comprendre de u lui-même par tout pays, dans quelle religion l'élèverons- « nous? à quelle secte agrégerons-nous l'élève de la nature? « Nous ne l'agrégerons ni à celle-ci ni à celle-là ; nous le « mettrons en état de chpisir celle où le meilleur usage de «la raison doit le conduire. » Plût à Dieu, M. T. C. F., que cet objet eût été bien rempli ! Si l'auteur eût réellement mis son élève en état de clioisir, entre toutes les religions, celle où le meilleur usage de le raison doit conduire , il l'eût immanquablement préparé aux leçons du christianisme. Car, M. T. G. F. , la lumière naturelle conduit à la lumière évangélique; et le culte chrétien est essentiellement un culte raisonnable «. En effet, si le meilleur usage de notre raison ne devoit pas nous conduire à la révélation chrétienne, notre foi seroit vaine, nos espérances seraient chimériques. Mais comment ce meilleur usage de la raison nous conduit-il au bien inestimable de la foi , et de là au terme précieux du salut? c'est à la raison elle-même que nous en appelons. Dès qu'on reconnoît un Dieu, il ne s'agit plus que de savoir s'il a daigné parler aux hommes autrement que par les impressions de la nature. Il faut donc examiner si les faits qui constatent la révélation ne sont pas supérieurs à tous les efforts de la chicane la plus artificieuse. Cent fois l'incrédulité a tâché de détruire ces faits, ou au moins d'en affaiblir les preuves, et cent fois sa critique a été convaincue d'impuissance. Dieu, par la révélation, s'est rendu témoignage à lui-même, et ce témoignage est évidemment très digne de foi 2 . Que reste-t-il donc à l'homme qui fait le meilleur usage de sa raison, sinon d'acquiescer à

1 Jtationabile obseq ui um vestrum. Rom. , cap. XII, tK i.

2 Testimoma tua credibilia facta sunt ni mis. Psal. 92, f. 5.

ce témoignage ? C'est votre grâce , ô mon Dieu ! qui consomme cette œuvre de lumière; c'est elle qui détermine la volonté, qui forme l'amé chrétienne : mais le développement des preuves et la force des motifs ont préalablement occupé, épuré la raison ; et c'est dans ce travail, aussi noble qu'indispensable, que consiste ce meilleur usage de la raison, dont l'auteur d? Emile entreprend de parler sans en avoir une notion fixe et véritable.

V. Pour trouver la jeunesse plus docile aux leçons qu'il lui prépare , cet auteur veut qu'elle soit dénuée de tout principe de religion. Et voilà pourquoi , selon lui , connoître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas l'affaire d'un enfant.... J'aimerois autant, ajoutet-41 , exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans.

VI. Sans doute, M. T. G. F. , que le jugement humain a ses progrès et ne se forme que par degrés : mais s'ensuit-il donc qu'à l'âge de dix ans un enfant ne connoisse point la différence du bien et du mal , qu'il confonde la sagesse avec la folie, la bonté avec la barbarie, la vertu avec le vice? Quoi ! à cet âge il ne sentira pas qu'obéir à son père est un bien , que lui désobéir est un mal ! Le prétendre , M. T. G. F., c'est calomnier la nature humaine en lui attribuant une stupidité qu'elle n'a point.

VIÏ. «Tout enfant qui croit en Dieu, dit encore cet auuteur, est idolâtre ou antbropomorphite. » Mais, s'il est idolâtre, il croit donc plusieurs dieux; il attribue donc la nature divine à des simulacres insensibles. S'il n'est qu'anthropomorphite, en reconnoissant le vrai Dieu il lui donne un corps. Or on ne peut supposer ni l'un ni l'autre dans un enfant qui a reçu une éducation chrétienne. Que si l'éducation a été vicieuse à cet égard , il est souverainement in-

juste (Pimputer à la rdigiooce qui n'est que la faute de ceux qui renseignent mal. Au surplus, Page de dix ans n'est point Page d'un philosophe : un enfant, quoique bien instruit, peut s'expliquer mal ; mais en lui inculquant que la Divinité n'est rien de ce qui tombe ou de ce qui peut tomber sous les sens, que c'est une intelligence infinie, qui, douée d'une puissance suprême , exécute tout ce qui lui plaît , on lui donne de Dieu une notion assortie à la portée de son jugement. Il n'est pas douteux qu'un athée, par ses sopbismes, viendra facilement à bout de troubler les idées de ce jeune croyant; mais toute l'adresse du sophiste ne fera certainement pas que cet enfant, lorsqu'il croit en Dieu, soit idolâtre ou antkropomorphite , c'est-à-dire qu'Urne croie que l'existence d'une chimère.

VIII. L'auteur va plus loin, M. T. C. F. ; il n'accorde pas même à un jeune homme de quinze ans la capacité de croire en Dieu. L'homme ne saura donc pas même à cet âge s'il y a un Dieu ou s'il n'y en a point; toute la nature aura beau annoncer la gloire de son Créateur, il n'entendra rien à son langage! il existera sans savoir à quoi il doit son existence! et ce sera la saine raison elle-même qui le plongera dans ces ténèbres! C'est ainsi, M. T. CF., que l'aveugle impiété Youdroit pouvoir obscurcir de ses noires vapeurs le flambeau que la religion présente à tous les âges de la vie humaine. Saint Augustin raisonnoit bien sur d'autres principes, quand il disoit, en parlant des premières années de sa jeunesse, «Je tombai dès ce temps-là, Seigneur, entre «les mains de quelques uns de ceux qui ont soin de vous « invoquer; et je compris, par ce qu'ils me disoient de vous « et selon les idées que j'étois capable de m'en former à cet a âge-là, que vous étiez quelque chose de grand, et qu'en- « core que vous fussiez invisible et hors de la portée de nos «sens, vous pouviez nous exaucer et nous secourir. Aussi « commençai-je , dès mon enfance , à vous prier et vous re-

« garder comme mon recours et mon appui, et, à mesure «que ma langue se dénouoit, j'employois ses premiers u mouvements à vous invoquer '. »

IX, Continuons, M» T. G. F., de relever les paradoxes étranges de l'auteur d'Emile. Après avoir réduit les jeun* gens à une ignorance si profonde par rapport aux attributs et aux droits de la Divinité, leur accordera-t-il du moins l'avantage de se connoître eux-mêmes ? Sauront-ils si leur ame est une substance absolument distinguée de la matière? ou se regarderont-ils comme des êtres purement matériels et soumis aux seules lois du mécanisme? L'auteur d'Emile doute qu'à dix-huit ans il soit encore temps que son élève apprenne s'il a une ame : il pense que , s'il l'apprend plus tôt, il court risque de ne le savoir jamais. Ne veut-il pas du moins que la jeunesse soit susceptible de la connoissance dé ses devoirs? Non : à l'en croire, il n'y a que des objets physiques qui puissent intéresser tes enfants, surtout ceux dont on n'a pas éveillé la vanité, et qu'on n'a pas corrompus a°avanc6*par le poison de l'opinion : il veut en conséquence que tous les soins de la première éducation soient appliqués à ce qu'il y a dans l'homme de matériel et de* terrestre : Exercez, dit-il, son corps, ses organes, ses sens, ses forces; mais tenez son ame oisive autant qu'Use pourra. C'est que cette oisiveté lui a paru nécessaire pour disposer l'ame aux erreurs qu'il se proposoitde lui inculquer. Mais ne vouloir enseigner la sagesse à l'homme que dans le temps où il sera dominé par la fougue des passions naissantes, n'est* ce pas la lui présenter dans le dessein qu'il la rejette?

X. Qu'une semblable éducation, M. T. C. F., est opposée à celle que prescrivent de concert la vraie religion et la saine raison ! Toutes deux veulent qu'un maître sage et vigilant épie en quelque sorte dans son çléve les premières

1 Gonfess., lib. I, cap. ix.

lueurs de l'intelligence pour l'occuper des attraits de la vérité, les premiers mouvements du cœur pour le fixer par les charmes de la vertu. Combien en effet n'est-il pas plus avantageux de prévenir les obstaeles que d'avoir à les surmonter? Combien n'est-il pas à craindre que, si les impressions du v}eeprécédent les leçons de la vertu, l'homme parvenu à un certain âge ne manque de courage ou de volonté pour résister au vice? Une heureuse expérience ne prouve-t-ellepas tous les jours qu'après les dérèglements d'une jeunesse imprudente et emportée on revient enfin aux bons principes qu'on a reçus dans l'enfance ?

XI. Au reste , M. T. C. F. , ne soyons point surpris que. l'auteur d'Emile remette à un temps si reculé la connoissance de l'existence de Dieu , il ne la croit pas nécessaire au salut. « Il est clair, dit-il par l'organe d'un personnage «chimérique, il est clair que tel homme, parvenu jusqu'à «la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cela « privé de sa présence dans l'autre, si son aveuglement n'a « point été volontaire , et je dis qu'il ne l'est pas toujours. » Remarquez , M. T. C. F., qu'il fie s'agit point ici d'un homme qui seroit dépourvu de l'usage de sa raison, mais uniquement de celui dont la raison ne seroit point aidée de l'instruction. Or une telle prétention, est souverainement absurde, surtout dans le système d'un écrivain qui soutient que la raison est absolument saine. Saint Paul assure qu'entre les philosophes païens plusieurs sont parvenus, par les seules forces de la raison, à la connoissance du vrai Dieu. «Ce qui peut être connu de Dieu, dit cet apôtre, «leur a été manifesté, Dieu le leur ayant fait connoître, « la considération des choses qui ont été faites dès la création « du monde leur ayant rendu visible ce qui est invisible en « Dieu , sa puissance même éternelle et sa divinité; en sorte « qu'ils sont sans excuse , puisqu'ayant connu Dieu , ils « ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point

« rendu grâces : mais ils se sont perdus dans la vanité de u leur raisonnement, et leur esprit insensé a été obscurci ; Je en se disant sages , ils sont devenus fous «. »

XII. Or, si tel a été le crime de ces hommes, lesquels 9 bien qu'assujettis parles préjugés de leur éducation au culte des idoles, n'ont pas laissé d'atteindre à la connoissance de Dieu , comment ceux qui n'ont point de pareils obstacles à vaincre seroient-ils innocents et justes au point de mériter de jouir de la présence de Dieu dans l'autre vie? Comment seroient-ils excusables ( avec une raison saine telle que Fauteur la suppose) d'avoir, joui durant cette vie du grand spectacle de Ja nature, et d'avoir cependant méconnu celui qui l'a créée, qui la conserve et la gouverne?

XIII. Le même écrivain , M. T. CF., embrasse ouvertement le scepticisme par rapport à la création et à l'unité de Dieu* «Je sais, fait-il dire encore au personnage supu posé qui lui sert d'organe, je sais que le monde est gou- « verné par une volonté puissante et sage ; je le vois , ou « plutôt je le sens, et cela m'importe à savoir. Mais ce même « monde est-il éternel , ou crée? y a-t-il un principe unique w<«des choses? y en a-t-il deux ou plusieurs, et quelle est a leur nature? Je n'en sais rien, et que m'importe?... Je u renonce à des questions oiseuses , qui peuvent inquiéter a mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite u et supérieures à ma raison. » Que veut donc dire cet auteur téméraire? U croit que le monde est gouverné par une

1 Quod notum est Dei manifestum est in Mis : Deus enim iliis manifestavit. Invisibilia enim ipsius, à créature mundi, per ea quœ facta sunty intellecta conspiciuntur, sempiterna quoque èjus virtuset divinitaSy ità ut sint inexcusabiles , quia càtn cognovissent Deum*, non sicut Deum glorificaverunt, aut gratias egerunt % sed evanuerunt in cogitationibus suis , etpbscuratum est insipiens cor eorutn ; dicentes enim se esse sapientes, stulti facti sunt. Rom. cap. 1, V, 19,22.

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volonté puissante et sage; il avoue que cela lui importe. à savoir, et cependant il ne sait, dit-il, s'il n'y a qu'un seul principe des choses ou s'il y en a plusieurs , et il prétend qu'il lui importe peu de le savoir. S'il y a une volonté puissante et sage qui gouverne le monde, est-il concevable qu'elle ne soit pas Tunique principe des choses? et peut-il être plus important de savoir l'un que l'autre?. Quel langage contradictoire ! Il ne sait quelle est ta nattire de Dieu, et bientôt après il reconhoît que cet Être suprême est doué d'intelligence, de puissance, de volonté, et de bonté. N'estce donc pas là avoir une idée de la nature divine? L'unité de Dieu lui paroît une question oiseuse et supérieure à sa raison ; comme si la multiplicité des dieux m'étoit pas la plus grande de toutes les absurdités ! La pluralité des dieux, dit éneigiquement Tertullien , est une nullité de Dieu l ; admettre un Dieu, c'est admettre un Etre suprême et indépendant auquel tous les autres êtres soient subordonnés. 11 implique donc qu'il y ait plusieurs dieux.

XIV. Il n'est pas étonnant, M. T. C. F., qu'un homme qui donne dans de pareils écarts touchant la Divinité s'élève contre la religion qu'elle nous a révélée. A l'entendre, toutes les révélations en général ne font que dégrader Dieu en lui donnant des passions humaines. Loin d'éclaircir les notions du grand Etre, poursuit-il , je vois que les dogmes par» ticuiiers les embrouillent ; que, loin de les ennoblir, ils les àvi- Ussent; qu'aux mystères inconcevables qui les environnent, ils ajoutent des contradictions absurdes. Cest bien plutôt à cet auteur, M. T. C. F., qu'on peut reprocher l'inconséquence et l'absurdijé. C'est bien lui qui dégrade Dieu, qui embrouille et qui avilit les notions du grand Être, puisqu'il attaque directement son essence en révoquant en doute son unité.

1 Deus cùm summum magnum sit, rêctè veritas nostra pronuntiavit : Deus si non unusest, non est. Tertul. advers. Marcionem , Lib. i.

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* XV. Il a senti que la vérité de la révélation chrétienne étoit prouvée par de* faits; mais les miracles formant une des principales preuves de cette révélation, et ces miracles nous ayant été transmis par la voie des témoignages, il sfécrie,: Quoi! toujours des témoignages humains! toujours des hommes qui me rapportent ce que d antres hommes ont rapporté i Que dïhommes entre Dieu et moii Pour que cette plainte fut sensée, M. T. C. F., il faudroit pouvoir conclure que la révélation est fausse dès qu'elle n'a point été faite à chaque homme en particulier; il faudroit pouvoir dire : Dieu ne peut exiger de moi que je croie ce qu'on m'assure qu'il a dit, dès que ce n'est pas directement à moi qu'il a adressé sa parole. Mais n'est-il donc pas une infinité défaits, même antérieurs à celui de la révélation chrétienne, dont il seroit absurde de douter? Par quelle autre voie que par celle des témoignages humains l'auteur lui-même a-t-il donc connu cette Sparte, cette Athènes, cette Rome dont il vante si souvent et avec tant d'assurance les lois , les moeurs et les héros ? Que d'hommes entre lui et les événements qui concernent les origines et la fortune de ces anciennes républiques ! Que d'hommes entre lui et les historiens qui ont conservé la mémoire de ces événements ! Son scepticisme n'est donc ici fondé que sur l'intérêt de son incrédulité.

„ XVI. « Qu'un homme, ajoute-t-il plus loin, vienne nous

a tenir ce langage, Mortels, je vous annonce les volontés

« du Très-Haut; reconnoissez à ma voix celui qui m'envoie.

u J'ordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de

« former un autre arrangement, aux montagnes de s'apla-

u nir, aux flots de s'élever , à la terre de prendre un autre

« aspect: a ces merveilles, qui ne reconnoltra pas à Fin-

« stant le maître de la nature? » Qui ne croiroit, M. T. G. F. ,

qne celui qui s^exprinle de la sorte ne demande qu'à voir

des miracles pour être chrétien? Écoutez toutefois ce qu'il

l3a MANDEMENT.

ajoute: a Reste enfin, dit-il, l'examen le plus important «dans la doctrine annoncée... Après avoir prouvé la doe- « trine parle miracle, il faut prouver le miracle par la docte trine.... Or que faire en pareil cas? Une seule chose : reu venir au raisonnement, et laisser là les miracles. Mieux a eùt-il valu n'y pas recourir. » C'est dire : Qu'on me montre des miracles, et je croirai; qu'on me montre des miracles, et je refuserai encore de croire. Quelle inconséquence ! quelle absurdité. Mais , apprenez donc une bonne fois , M. T. Ç. F. , que dans la question des miracles on ne se permet point le sophisme, reproché par l'auteur du livre de l'Éducation. Quand une doctrine est reconnue vraie , divine, fondée sur une révélation certaine, on s'en sert pour juger des miracles, c'est-à-dire pour rejeter les prétendus prodiges que des imposteurs voudroient opposer à cette doctrine. Quand il s'agit d'une doctrine nouvelle qu'on annonce comme émanée du sein de Dieu , les miracles sont produits en preuves; c'est-à-dire que celui qui* prend la qualité d'envoyé du Très-Haut confirme sa mission , sa prédication, par des miracles qui sont le témoignage même de la Divinité. Ainsi la doctrine et les miracles sont des arguments respectifs dont on fait usage selon les divers points de vue où l'on se place dans l'étude et dans l'enseignement de la religion. Il ne se trouve là ni abus du raisonnement, ni sophisme ridicule, ni cercle vicieux. C'est ce qu'on a (démontré cent fois; et il est probable que l'auteur à! Emile n'ignore point ces démonstrations: mais, dans le plan qu'il s'est fait d'envelopper de nuages toute religion révélée , toute opération surnaturelle, il nous impute malignement des procédés qui déshonorent la raison; il nous représente comme des enthousiastes, qu'un faux zèle aveugle au point de prouver deux principes l'un par l'autre sans diversité d'objet ni de méthode. Où est donc, M. T. C. F., la bonne foi philosophique dont se pare cet écrivain?

mandement. i33

XVII. On croiroit qu'après les phi» grands efforts pour déci^iter les témoignages humains qui attestent la révélation chrétienne, le même auteur y défère cependant de la manière la plus positive, la plus solennelle. Il faut, pour vous en convaincre , M. T. C. F. , et en même temps pour vous édifier, mettre sous vos yeux cet endroit de son ouvrage: a J'avoue que la majesté de l'Écriture m'étonne; la « sainteté de l'Écriture parle à mon cœur. Voyez les livres « des philosophes : avec toute leur pompe , qu'ils sont pe- « tits auprès de celui4à ! Se peut-il qu'un livre, à-la-fois si « sublime et si simple , soit l'ouvrage des hommes? se peut' « il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme «lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste, ou d'un «ambitieux sectaire? Quelle douceur! quelle pureté dans « ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! « quelle élévation dans ses maximesi quelle profonde sait gesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit , quelle u finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire « sur ses passions ! Où est l'homme , où est le sage qui sait «agir, souffrir et mourir sans foiblesse et sans ostenta- «tion?... Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un usage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. Dirons- « nous que l'histoire de l'Évangile est inventée à plaisir?... « Ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, « dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de « Jésus-Christ. Il seroït plus inconcevable que plusieurs « hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est m qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais les auteurs juifs « n'eussent trouvé ce ton ni cette morale ; et l'Évangile a «des caractères de vérité si grands, si frappants, si parce faitement inimitables , que Finventeur en seroit plus « étonnant que Ire héros. » Il seroit difficile , M. T. C. F. , de rendre un plus bel hommage à Fauthenticité de l'Évangile*. Cependant l'auteur ne la reconnoît qu'en conséquence des témoignages humains. Ce sont toujours des hommes qui

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lui rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté. Que d'hommes entre Dieu et lui! Le voilà donc bien évidemment en contradiction avec lui-même ; le voilà confondu par ses propres aveux. Par quel étrange aveuglement a-t-il donc pu ajouter : « Avec tout cela ce même Évangile est o plein de choses incroyables j de choses qui répugnent à la u raison, et qu'il est impossible à tout homme sensé de « concevoir ni d'admettre. Que faire au milieu de toutes « ces contradictions? Être toujours modeste et circonspect».* « Respecter en silence ce qu'on ne sauroit ni rejeter ni corn-* «prendre, et s'humilier devant le grand Être qui seul sait a la vérité. Voilà le scepticisme involontaire où je suis u resté. » Mais le scepticisme , M. T. C. F. , peut-il donc être involontaire , lorsqu'on refuse de se soumettre à la doctrine d'un livre qui ne sauroit être inventé par les hommes, lorsque ce livre porte des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en seroit plus étonnant que le héros? C'est bien ici qu'on peut dire que Y iniquité a menti contre elle-même l

XVIII. Il semble, M. T. C. F., que cet auteur n'a rejeté la révélation que pour s'en tenir à la religion naturelle : « Ce que Dieu veut qu'un homme fasse, dit-il , il ne le lui u fait pas dire par un autre homme, il le lui dit à lui-même, « il l'écrit au fond de son cœur. » Quoi donc ! Dieu n'a-t-il pas écrit au fond de nos cœurs l'obligation de se soumettre à lui dès que nous sommes sûrs que c'est lui qui a parlé? Or, quelle certitude n'avons-nous pas de sa divine parole ! Les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont, de l'aveu même de l'auteur d'Emile, moins attestés que ceux de Jésus-Christ. La religion naturelle conduit donc ellemême à la religion révélée. Mais est-il bien certain qu'il admette même la religion naturelle , ou que du moins il en reconnoisse la nécessité? Non, M. T. C. F. « Si je me

1 Menti ta est miquitas sibi. Psal. a6, f. 12.

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t* trompe, dit-il, c'est de bonne foi. Cela me suffit pourque ' « mon erreur même ne me soit pas imputée à crime. Quand « vous vous tromperiez de même, il y auroit peu de mal « à cela. » C'est-à-dire que, selon lui, il suffit de se persuader qu'on est en possession de la vérité; que cette persuasion, fût-elle accompagnée des plus monstrueuses erreurs , ne peut jamais être un sujet de reproche ; qu'on doit toujours regarder comme un homme sage et religieux celui qui , adoptant les erreurs même de l'athéisme , dira qu'il est de bonne foi. Or, n'est-ce pas là ouvrir la porte à toutes les superstitions > à tous les systèmes fanatiques, à tous les délires de l'esprit humain? N'est-ce pas permettre qu'il y ait dans le monde autant de religions, de cultes divins, qu'on y compte d'habitants? Ah! M. T. C. F., ne prenez point le change sur ce point. La bonne foi n'est estimable que quand elle est éclairée et docile. Il nous est ordonné d'étudier, notre religion , et de croire avec simplicité. Nous avons pour garant des promesses l'autorité de l'Église. Apprenons à l'a bien connoître, et jetons-nous ensuite dans son sein. Alors nous pourrons compter sur notre bonne foi , vivre dans la paix, et attendre sans trouble le moment de la lumière éternelle.

XIX. Quelle insigne mauvaise foi n'éclate pas encore dans la manière dont l'incrédule que nous réfutons fait raisonner le chrétien et le catholique ! Quels discours pleins d'inepties ne prête-t-il pas à l'un et à l'autre pour les rendre méprisables ! Il imagine un dialogue entre un chrétien , qu'il traite d'inspiré, etPincrédule, qu'il qualifie de raisfijtneur; et voici comme il fait parler le premier : « La raison « vous apprend que le tout est plus grand que sa partie : h mais moi , je vous apprends de la part de Dieu que c'est « la partie qui est plus grande que le tout. » A quoi l'incrédule, répond : «:Et qui ètes-vous pour nroser dire que Dieu «se contredit? et à qui croirai- je par préférence, de lui

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« qui m'apprend par la raison des vérités éternelles , ou « de vous qui m'annoncez de sa part une absurdité ? »

XX. Mais de quel front, M. T. G. F., ose-t-on prêter au chrétien un pareil langage? Le Dieu de la raison, disonsnous, est aussi le Dieu de la révélation. La raison et la révélation sont les deux organes par lesquels il lui a plu de se faire entendre aux hommes, soit pour les instruire delà vérité, soit pour leur intimer ses ordres. Si l'un de ces deux organes étoit opposé à l'autre, il est constant que Dieu seroit en contradiction avec lui-même. Mais Dieu se contredit-il parcequ'il commande de croire des vérités incompréhensibles? Vous dites, ô impies ! que les dogmes que nous regardons comme révélés combattent les vérités éternelles: mais il ne suffît pas de le dire. S'il vous étoit possible de le prouver, il y a long-temps que vous l'auriez fait, et que vous auriez poussé des cris de victoire.

XXI. La mauvaise foi de l'auteur d'Emile n'est pas moins révoltante dans le langage qu'il fait tenir à un catholique prétendu: «Nos catholiques, lui fait-il dire, font grand « bruit de l'autorité de l'Église; mais que gagnent-ils à cela, « s'il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour éta- « blir cette autorité, qu'aux autres sectes pour établir direc- « tement leur doctrine? L'Église décide que l'Église a droit a de décider : ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée? » Qui ne croiroit, M. T. C. F. , à entendre cet imposteur, que l'autorité de l'Église n'est prouvée que par ses propres décisions, et qu'elle procédé ainsi , Je décide que je suis infaillible, donc je le suis? imputation calomnieuse, M. T. G. F. La constitution du christianisme, l'esprit de l'Évangile, les erreurs mêmes et là foiblesse de l'esprit humain tendent à démontrer que l'Église , établie par Jésus -Christ , est une Église infaillible. Nous assurons que, comme ce divin législateur a toujours enseigné la vérité , son Église l'enseigne aussi toujours. Nous prouvons donc l'autorité de l'Église,

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non par l'autorité de l'Église , mais par celle de Jésus- Christ, procédé non moins exact que celui qu'on nous reproche est ridicule et insensé.

XXII. Ce n'est pas d'aujourd'hui, M. T. C. F. , que l'esprit d'irréligion est un esprit 'd'indépendance et de révolte. Et comment en effet ces hommes audacieux, qui refusent de se soumettre à l'autorité de Dieu même, respecteroientils celle des rois qui sont les images de Dieu, ou celle des magistrats qui sont les images des rois? « Songe, dit Pau- « teur à? Emile à- son élève, qu'elle (l'espèce humaine) est « composée essentiellement de la collection des peuples ; que «quand tous les rois...» en seroienttoés, il n'y parottroit « guère, et que les choses n'en iroient pas plus mal.... Tou- « jours, dit-il plus loin, la multitude sera sacrifiée au petit « nombre et l'intérêt public à l'intérêt particulier : toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d'instrument à la violence et d'armes à l'iniquité. D'où il ce suit, continue-t-il, que les ordres distingués, qui se pré- « tendent utiles aux autres, ne sont eu effet utiles qu'à cuxumêmes aux dépens des autres. Par où l'on doit juger de la u considération qui leur est d ue selon la justice et la raison. » Ainsi donc, M. T. C. F., l'impiété ose critiquer les intentions de celui par qui régnent les rois > ; ainsi elle se plaît à empoisonner les sources de la félicité publique, en soufflant des maximes qui ne tendent qu'à produire l'anarchie et tous les malheurs qui en sont la suite. Mais que vous dit la religion? Craignez Dieu , respectez le roi... \ Que tout homme soit soumis aux puissances supérieures : car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu; et c'est lui qui a établi toutes celtes qui sont dans le monde. Quiconque résiste donc aux puissances résiste à tordre de Dieu, et ceux qui y résistent attirent la condamnation sur eux-mêmes 3 .

1 Perme reges régnant. Prov., cap. VIII, f. i5.

9 Deum timete : regem honorificate. I. Pet., cap. Il, j". 17.

3 Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit : non est enim

XXIII* Oui, M. T. G. F., dans tout ce qui est de l'ordre civil , vous devec obéir au prince et à ceux qui exercent sou autorité comme à Dieu même. Les. seuls intérêts de FÊtre suprême peuvent mettre des bornes à votre soumission ; et si on vouloit vous punir de votre fidélité à ses ordres-, vous devriez encore souffrir avec patience et sans murmure. Les Néron, les Do mi tien eux-mêmes, qui aimèrent mieux être les fléaux de la terre que les pères de leurs peuples, n'étoient comptables qu'à Dieu de l'abus de leur puissance. Les chrétiens, dit saint Augustin , leur obéissoient dans le temps à cause du Dieu de l'éternité '.

XXIV. Nous ne vous avons exposé, M. T. C. F., qu'une partie des impiétés contenues dans ce traité de V Éducation , ouvrage également digne des anathèmes de l'Église et de la sévérité des lois. Et que faut-il de plus pour vous en inspirer une juste horreur? Malheur à vous, malheur à la société, si vos enfants étoient élevés d'après les principes de Fauteur d 1 Emile ! Comme il n'y a que la religion qui nous ait appris à connoltre l'homme, sa grandeur, sa misère, sa destinée future, il n'appartient aussi qu'à elle seule de former sa raison, de perfectionner ses mœurs, de . lui procurer un bonheur solide dans cette vie et dans l'autre. Nous savons , M. T. C. F. , combien une éducation vraiment chrétienne est délicate et laborieuse : que de lumière et de prudence n'exige-t-elle pas ! quel admirable mélange de douceur et de fermeté ! quelle sagacité pour se proportionnerai différence des conditions, des âges, des tempéraments et des caractères , sans s'écarter jamais en rien des règles du devoir ! quel zèle et quelle patience pour

potestas nid à Deo: quœ autem sunt, à Deo ofdinatœ sunt. Itaque, qui resistit potestati, Dei ordinationi résistif. Qui autem resistunt, ipsi sibi damnationem acquirunt. Rom., cap. XIII, f. i, 2.

1 Subditi étant propter Dominum œternum, etiam domino temporali. Auo. Enarrat. in psal. 124.

MANDEMENT. l3g

faire fructifier dam de jeunes coeurs le germe précieux de l'innocence, pour en déraciner, autant qu'il est possible, ces penchants vicieux qui sont les tristes effets de notre corruption héréditaire; eirun mot, pour leur apprendre, suivant la morale de saint Paul , à vivre en ce rapnde avec tempérance, selon Injustice et avec piété, en attendant la béa* tkude que nous espérons l ! Nous disons donc à tous ceux qui sont chargés du soin également pénible et honorable d'élever la jeunesse : Plantes et arrosez, dans la ferme espe* ranee que le Seigneur, secondant votre travail, donnera l'accroissement; insistez à temps et à contre-temps, selon le conseil du même apôtre; usez de réprimande , d'exhortation , de paroles sévères , sans perdre patience et sans cesser d 'instruire 2 . Surtout, joignez l'exemple à l'instruction : l'instruction sans l'exemple est un opprobre pour celui qui la donne, et un sujet de scandale pour celui qui la reçoit* Que le pieux et charitable Tobie soit votre modèle : Recam*mandes avec soin à vos enfants de faire des, œuvres de justice et des aumônes, de se souvenir de Dieu, et de le bénir en tout temps dans ta vérité et de toutes leurs forces^ ; et votre posté* rite, comme celle de ce saint patriarche, «sera aimée de Dieu et des hommes 4.

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