PARTIE I, LETTRE IL
«1er avec empire, et comme les envoyés de Dieu 1 . «Vous rédamez l'autorité d'interpréter l'Écriture à « votre fantaisie , et vous prétendez nous ôter la même « liberté- Vous vous arrogez à vous seuls uu droit que « vous refusez et à chacun de nous , et à oqus tous qui « composons l'Église. Quel titre avez-vous dpnc pour «soumettre ainsi nos jugements communs $l votre «esprit particulier? Quelle insupportable suffisance «de prétendre avoir toujours raison, et raison seuls « contre tout le monde , sans vouloir laisser dans lgur « sentiment ceux qui ne sont pas 4u vôtre , et qui p*a- « sent avoir raison aussi 2 1 Les distinctions dont vous « nous payez seroient tout au plus tolérables si vous «disiez simplement votre avis, et que vous en res- « tassiez là; mais point : vous nous fiâtes une guerre « ouverte ; vous soufflez le feu de toutes parts, Résis- «ter à vos leçons, c'est être- rebelle, idolâtre, digne
1 Farel déclara, en propres termes, à Genève, devant le conseil épiscopal , qu'il étoit envoyé de Dieu ; ce qui fit dire à l'un des membres du conseil ces paroles de Caïphe: // a blasphémé : qu estil besoin d'autre témoignage? Jt a mérité la mort. Dans la doctrine des miracles , U en falloit un pour répondre à cela. Cependant J&tus n'en fit point en cette occasion, ni Farel non plus. Froment dér clara de même au magistrat qui lui défendoit de prêcher, qu'il valoit mieux obéira Dieu quaux hommes, et continua de prêcher malgré la défense ; conduite qui certainement ne pouvoit s'autoriser que par un ordre exprès de Dieu.
3 Quel homme, par exemple, fut jamais plus tranchant, plus impérieux , plus décisif, plus divinement infaillible , à son gré , que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu'on osoitlui faire, étoit toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu ? Ce n'est pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que lui.
212 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, «de l'enfer. Vous voulez absolument convertir, con- « vaincre, contraindre même. Vous dogmatisez , vous «prêchez, vous censurez, vous anathématisez , vous « excommuniez, vous punissez , vous mettez à mort : «vous exercez l'autorité des prophètes, et vous ne « vous donnez que pour des particuliers. Quoi ! vous «novateurs, sur votre seule opinion, soutenus de « quelques centaines d'hommes, vous brûlez vos adversaires! et nous, avec quinze siècles d'antiquité, « et la voix de cent millions d'hommes, nous aurons «tort de vous brûler? Non, cessez de parler, d'agir « en apôtres , ou montrez vos titres ; ou , quand nous «serons les plus forts, vous serez très justement « traités en imposteurs. »
A ce discours , voyez-vous , monsieur, ce que nos réformateurs auroient eu de solide à répondre? Pour moi je ne le vois pas. Je pense qu'ils auroient été réduits à se taire ou à faire des miracles : triste ressource pour des amis de la vérité !
Je conclus de là qu'établir la nécessité des miracles en preuve de la mission des envoyés de Dieu qui prêchent une doctrine nouvelle , c'est renverser la réformation de fond en comble; c'est feire, pour me combattre , ce qu'on m'accuse faussement d'avoir fait.
Je n'ai pas tout dit, monsieur, sur ce chapitre'; mais ce qui me reste à dire ne peut se couper, et ne fera qu'une trop longue lettre : il est temps d'achever celle-ci.