PARTIE I, LETTRE VI
les gouvernements, et ces fondements sont mieux posés dans mon livre que dans aucun autre. Quand il s'agit ensuite de comparer les diverses formes de gouvernement, on ne peut éviter de peser séparément les avantages et les inconvénients de chacun : c'est ce que je crois avoir fait avec impartialité. Tout balancé, j'ai donné la préférence au gouvernement de mon pays ; cela étoit naturel et raisonnable ; on m 1 auroit blâmé si je ne l'eusse pas fait : mais je n'ai point donné d'exclusion aux autres gouvernements ; au contraire, j'ai montré que chacun avoit sa raison qui pouvoit le rendre préférable à tout autre , selon les hommes, les temps et les lieux. Ainsi , loin de détruire tous les gouvernements , je les ai tous établis.
En parlant du gouvernement monarchique en particulier, j'en ai bien fait valoir l'avantage , et je n'en ai pas non plus déguisé les défauts ; cela est , je pense , du droit d'un homme qui raisonne : et quand je lui aurois donné l'exclusion, ce qu'assurément je n'ai pas fait, s'ensuivroit-il qu'on dût m'en punir à Genève? Hobbes a-t-il été décrété dans quelque monarchie , parceque ses principes sont destructifs de tout gouvernement républicain ? et fait-on le procès chez les rois aux auteurs qui rejettent et dépriment les républiques? Le droit n'est-il pas réciproque? et les républicains ne sont-ils pas souverains* dans leur pays comme les rois le sont dans le leur? Pour moi , je n'ai rejeté aucun gouvernement , je n'en ai méprisé aucun. En les examinant, en les comparant, j'ai tenu la balance , et j'ai calculé les poids : je n'ai rien fait de plus.
On ne doit punir la raison nulle part , ni même le raisonnement ; cette punition prouveroit trop contre ceux qui l'infligeroient. Les représentants ont très bien établi que mon livre , où je ne sors pas de la thèse générale, n'attaquant point le gouvernement de Genève r et imprimé hors du territoire, ne peut être considéré que dans le nombre de ceux qui traitent du droit naturel et politique , sur lesquels les lois ne donnent au Conseil aucun pouvoir, et qui se sont toujours vendus publiquement dans la ville , quelque principe qu'on y avance , et quelque sentiment qu on y soutienne. Je ne suis pas le seul qui , discutant par abstraction des questions de politique, aie pu les traiter avec quelque hardiesse : chacun ne le fait pas, mais tout homme a droit de le faire ; plusieurs usent de ce droit, et je suis le seul qu'on punisse pour en avoir usé. L'infortuné Sidney pensoit comme moi, mais il agissoit ; c'est pour son fait , et non pour son livre , qu'il eut l'honneur de verser son sang. Althusius, en Allemagne, s'attira des ennemis; mais on ne s'avisa pas de le' poursuivre criminellement*. Locke, Montesquieu , l'abbé de Saint-Pierre , ont traité les mêmes matières , et souvent avec la même liberté tout
* Althusen ou Althusius, jurisconsulte protestant, né vers le milieu du seizième siècle, fut professeur de droit à Herborn, et syndic à Brème. Il publia en i6o3 un livre intitulé, Politicamethodieè digcsta, qui fit beaucoup de bruit dans son temps, et où il soutenoit que te peuple est la source de toute autorité , de toute majesté ; que les rois ne sont que les mandataires ; qu'il peut les changer à son gré, même les punir de mort s'U juge qu'ils ont mérité cette peine. Althusen mourut dans les premières années du dix-septième siècle.