LES ÉCRITS DE BALZAC
«r II y a beaucoup d'apparence que les siècles à venir lui feront raison du décri où quelques critiques ont tenu ses productions pendant bi)en longtemps : ce qui n'a pas empêché qu*uu bon nombre de très-excellents connoisseurs n'aient constamment persévéïé dans leur première admiration. »
Bayle.
Je voudrais rappeler la faveur du public éclairé sur un grand écrivain tombé dans un injuste oubli. Si la langue française a quelque droit de se glorifier de son influence et de ses chefs-d'œuvre, il serait souverainement ingrat de laisser périr le nom et les écrits de celui qui Ta faite ce qu'elle est; qui, l'ayant reçue des mains de Montaigne et (le Du Vair, rude encore et indocile, l'a cultivée avec tant d'art et de succès, qu'à sa mort elle était toute préparée à recevoir les peniées des grands esprits du dix-septième siècle. Cet écrivain est celui \ qui le savant Ménage disait si heureusement : « Monsieur, lorsque TOUS composez, les paroles briguent. »
ij SUR LA VIE
Jean-Louis de Guez, sieur de Balzac, né à Angoulême en 1594 \ était le second fils de Guillaume de Guez, gentilhomme de Languedoc, qui, après la mort du maréchal Roger de Bellegarde ** (1579) et colle de son fils, tué à la journée de Centras (1587), César de Bellegarde, dont il avait été le gouverneur, s'était attaché au duc d'Epemon. Les services qu'il rendit à ce nouveau maître en plusieurs occasions importantes, son zèle et son habileté, attirèrent sur lui Tattention de Henri IV, et lui valurent quelques avances de la part de ce prince ***. Mais, préférant sans doute aux dangereuses séductions de la cour les nobles loisirs de robscurité, ce gentilhomme se retira à Angoulême, et s'y maria avec une demoiselle de Nesmond ****, qui lui apporta la terre de Balzac, dans le voisinage de cette ville, sur les bords de la Charente. Il mourut vers la fin de 1650, presque centenaire, laissant plusieurs enfants, entre autres le célèbre Balzac, et une fille, madame de Campagnol, veuve, dès 1621 , d'un capitaine aux
* Le passage suivant d*une letU'e inédite à Chapelain, du 12 juin 1645, donne à peu près cette date :
« le suis tres-content de TEpistre à Monsieur de Goligny. Mais au lieu d'ama;*ser des rimes en luê^ il seroit temps pour Moasieur de Voiture, aussi bien que pour moy, de songer à nous convertir sérieusement.
Jam subrepet iners ataa, née amare decebit ; Dicere nec cano bUnditias capite.
« Le feu Cardinal de La Valette luy a dit mille fois ces deux vers du Poète qui est son Favory. Ce Poète (TibuUe) mourut à l'âge de vingt-cinq ans, et Monsieur de Voiture et moy en avons plus de cinquante, dont peut-estrc nous n*avons pns vesGU vn quart d'heure selon les règles de Monsieur de Sainct-Cyran. »
** Le maréchal de Bellegarde mourut presque subitement en 1579, après un accord passé avec la reine mère Catherine de Médicis, qui venait de lui assurer à oontre-cŒur le gouvernement du marquisat de Salaces, d'où le favori disgracie de Henri 111 avait chassé le lieutenant du roi, Charles de Birague.
*** Au sujet de son père, Balzac écrivait à Ménage :
« Dites à nostre père Bourbon {en luy monstrant vne lettre do Monsieur de Guez) que ce père ne sçait ny Grec ny Latin, mais que le feu Roy Henry le Grand a estimé son françois, son bon sens et sa probité. 11 désira mesme de l'avoir auprès de luy : Et s'il n'eust esté attaché par affection au service d'vn moindre maistre qu'il ne voulut pas quitter pour vn plus grand, peut-estro que vostre amy seroit fils d'vn Secrétaire d*Estat : Dis aliter vUum. » (12 May 1644.)
**** Balzac était, par sa mère, cousin du premier président de Nesmond, auquel plusieurs de ses Lettres sont adressées.
dbyGoOgk
ET LES ECRITS DE BALZAC. iij
gardes tué au siège de Montauban, et destinée à pleurer aussi la mort de son fils, qui devait tomber sur le champ de bataille de Lens (1648).
A rage de dix-sept ans, Balzac alla en Hollande, pays où se formaient alors les grands capitaines et les savants. Il se rendit à Leydc auprès du professeur Dominique fiaudius, et composa pendant son séjour en cette ville un discours politiqtie sur Vétat des 'provinces des Pays-Bas f véritable déclamation d* écolier que le savant Heinsius devait tirer un jour d'un oubli de vingt-cinq années pour satisfaire une rancune littéraire.
De retour à Àngooléme, auprès de son père et du duc d'Épernoii, qu'il accompagna dans plusieurs voyages, Balzac s^attacha particulièrement à Loui^ de M^ogaret, alors archefrêque de Toulouse et plus tard cardinal de la Valette. Ce fut sous la conduite de ce jeune prélat qu'il prit part, en 1618, èiVentreprise d*AimtdiSf dont le but était la délivrance de la reine mère, Marie de Médioîs, que M. de Luynes retenait prisonnière dans le château de Blois. Le concours qu'il prêta au duc et à son âls dans cette drconstance fut uniquement un coDcours de plume. La tâche était toutefois des plus délicates, et demaudait toutes les ressources d'un esprit ingénieux. Il s'agissait d'abord de prévenir le roi que le duc, invité à demeurer dans son gouvernement de Metz, était résolu d en sortir; et, plus lard, il fallut annoncer en termes soumis que le duc avait désobéi *. La per-
' Voici quelques passages dea letlres que Balxacécrivit pour le duc d'Épernon : « le ne doute point, Sire, que vous n'ayez agréable le désir que j'ay de faire ce voyage, et je me promets que vous prendrez la peine de considérer que, m'estanl engagé de deux cens mille escus pour vostre service, après avoir veû vos foieniaits en toutes sortes de mains, il n'est pas raisonnable que ne recevant rien, je fasse tousjours icy Thonneur de la France, ny que je me ruine avec eselat, pour conserver les Ëstrangers en Topinion qu'ils ont de la grandeur de vostre Couronne... Mais sans mentir, puis qu'on donne à tout ce que je fais vn sens con<^ traire à celuy que j'ay, et qu'ayant vieilli au service de (rois grauds Bois, je jiuis encore en peine de défendre vne si longue fidélité contre la calomnie, il faut que je die avec beaucoup de douleur, que si je me suis attaché à mon devoir lorsqu'on proposoit des récompenses à la desob^'ssance et que j'ay maintenu vostre aulhorité lorsque les vns en abusoient, et qu'elle estoit mesprisée des autres, c'est me faire tort aujourd'huy de croire que je veuille commencer à faillir en rage où je suis, et me laisser reprocher par la Pohtcrité à laquelle je touche, les dernières actions de ma vie... » (De Metz, ce xvii janvier MDCXIXO «... Sire, les volontez de vostre Majesté règlent tellement les miennes, que je
dbyCoOgk
iv SUR LA VIE
mission qu'on avait en vain sollicitée, et dont un savait si bien se passer, aiTiva lorsqu'on n'était plus qu'à quinze lieues de Bloiâ. On fut bientôt sous les murs du château, et la reine mère, descendue par la fenêtre de sa chambre, et le long des remparts, non sans danger, trouva le duc son libérateur qui la conduisit à Angoulême, où elle choisit pour son séjour la maison même du père de Balzac, embellie, dit le journal de Saint- Romuald, et enrichie de raretez eX' quiseSf particulièrement pour les tableaux et autres enjolivemens.
C'est à l'occasion de cet essai de guerre civile que Balzac connut Richelieu. L'évêque de Luçon vint à Ângoulême, « serviteur appelé pas la reine et secrètement autorisé par le roi pour étouffer en sa naissance ce nouveau sujet de trouble. Son rôle était de flatter tout le monde : il ne manqua pas de remarquer dans la foule le jeune rédacteur de dépêches *. »
« Ce Monsieur de Luçon avoit vu du jeune Autheur (c'est Balzâ< qui parle) je ne sçais quoy qui luy avoit, disoit-il, cliatoûillé Ve^ prit et qui l'obligea de rechercher son amitié. Ayant apporté d'Avignon un désir passionné de le connoistre, il luy fit une infinité è. caresses à son arrivée à Angoulesme. Il le traita d'illustre, d'homme rare, de personne extraordinaire : et Payant un jour prié à disner, ii
uc me fusse pas mis en chemiu, si le subjet du retardement de mon voyage n'avoit cessé et les diflicultez de la guerre de Bohême n'estoient entièrement le vées... le n*ay pas pensé que le bien de vostre service m'obligcast de demeura plus longtemps en vn lieu qiii ne court point de fortune en temps de paix, cl qi profitera de la foiblessede VEmpire si la guerre continué... le ne pense pas... qo vostre Majesté fasse si peu d*estat de moy, qu'elle ne s'en veuille plus servir qti': faire tenir les paoquets d'Allemagne plus seurement, et je ne me sens pas cncor si inutile qu'il faille que pour tout émploy je sois réduit à luy mander des nou velles et à luy rendre compte des bruits qui courent... » (Du pont de Vichy, I VII février MDCXIX.)
«... Certes, je puis dire que la conduite dont j'ay vsé a esté telle, la Rcyo vostre Nere m'ayant fait l'honneur de se servir de moy en vne occasion qu'elle jugée importante au bien de vostre Estât, que sans m'estre voulu prévaloir di moyens qui naissoient de faire durer le mal, ny me porter à des resolutions doi l'événement pouvoit estre heureux, s'il ne vous eust esté désagréable, je nie sii contenté de tesmoigner à toute la France que je respectois vostre aulhorité enH les mains mesmesde mes ennemis... » (D' Angoulesme, le xx juin MDCXIX.) * Mélanges ir histoire, par M. Bazin.
dbyGoogk
ET LES ÉCRITS DE BALZAC. v
dit à plusieurs gens de qualité qui se trouToient à table avec luy : Voilà vn homme à qui il faudra faire du bien, quand nous le pourrons, et il faudra commencer par vue abbaye de dix mille livres de rente. Mais les choses dévoient en demeurer là, et Monsieur le Cardinal de Richelieu ne se point souvenir de ce qu'avoit dit Monsieur TEvesque de Luçon *. »
[1 alla à Rome, en 1621, comme agent de Tarchevêque de Toulouse, Tannée même où ce prélat obtint la préférence sur Richelieu pour le chapeau de cardinal. Balzac aurait-il contrîbué à Télévation de son patron aux dépens de son admirateur, c'est ce dont il serait permis de douter, s'il fallait s'en tenir au compte cpi'il rend loimême (le sa mission en termes assez légers : « Tay, disoit-il, vn éventail qui lasse les mains de quatre valets, et quand je sors du lit, c'est pour entrer dans un bois d'oranger, où je resve au bruit do douze fontaines... C'est affaire au vulgaire de sentir les fleurs, j'ay trouvé le moyen de les manger et de les boire ; et le printemps est toute Tannée chez moy, ou en eaux, ou en conserve... Outre cela» en qualité de Monsieur vostre agent, je suis presque toujours en festin... Ce sont, Monseigneur, tous les services que je vous rends au lieu où je suis, et toutes les fonctions de ma résidence auprès de Nostre Sainct Père *^. »
Deux ans plus tard, à Tépoque du conclave qui donna pour suc- (esseur à Grégoire XV Urbain VIII, il écrivait plus sérieusement au cardinal pour le presser de prendre part « à la plus grande affaire , disait-il, qui se traite aujourd'huy dans le monde. » Et il ajoutait : « Quand mesme les choses se passeroient sans estre contestées, ù tout le moins vous apprendrez que vous estes en cette action où Dieu vous laisse tenir sa place, et se repose sur vous du plus important de ses ouvrages. A la vérité, sa Providence n'est jamais si hautement occupée, que quand il faut choisir celuy-là, qui doit... exercer vue puissance qui est la plus proche de Tinfinie ***. »
C'est vers ce temps qu'il perdit les bonnes grâces de ce cardinal, qui l'avait jusque-là « aimé avec chaleur ; à qui sa présence et son
* Entretien VIII: Deux Histoires envne; h M. Gonrart.
** A nionseigneur le cardinal de la Valette, lettre du 15 juillet 1621 .
*** Au môme, 1" août 1625.
vj SUR LA VIE
absence plaisoient également, parce que leurs entretiens de vive voix continuoient par écrit *, » Quels sont les mauvais offices que lui rendit le bouffon dont il se plaint? Et quel est ce bouffon? je Tignore **. Ne pourraii^m pas aussi bien attribuer ce changement à rindiiférence naturelle des grands et à Thumeur indépendante de Balzac? Ce passage d'une de ses lettres le donnerait à croire : « Les grands, dit-il, n'ont point devant les yeux les portraits de ceux qui sont absens, ny ne tiennent point d'officiers exprès pour se faire souvenir de ce qu'ils oublient. Au contraire, s'imaginant qu'il n'y a rien qu'eux au monde et les choses qui les touchent, pourvu qu'ils trouvent quelques-vns qui ressemblent à des hommes, ils ne se mettent point en peine d'en chercher d'autres : si bien qu'auprès d'eux l'assiduité feit quelquefois plus que les services, et ceux qu'ils n'aimeroient pas par raison, ils les aiment par coustume. 11 est donc nécessaire de se montrer tousjours, pour estre tousjours prest de recevoir la fortune : c'est vne tradition que les Gascons laissent en mourant à leurs enfants *'*. »
Cette disgrâce, à laquelle il se montra fort sensible, la mort de son « pauvre frère (M. de Campagnol) qu'il avoit perpétuellement devant les yeux **** ; » enfin, son état habituel de maladie et de souffrance ***** le mit de bonne heure en présence des vanités de cette vie et tourna son esprit v(irs les réalités de l'autre. A vingt-neuf ans, il écrivait à un de ses amis ces graves paroles : « Changeons de propos, et disons que ce n'est qu'vn peu d'eau et de terre meslées ensemble
' Entretien VIIl : Deux Histoires en »«<?; à M. Conrart.
** M. de Bautra disait que Balzac était attractif d*injures, et, quoiquMl fût de ses amis, lui-inêmelid se gênait pas pour le ridiculiser devant le cardinal. Comme on parlait de sa mauvaise santé : « Gomment est-ce, repartit Bautru, qu'il pourroit se bien porter? Il ne fait que parler de luy-mesme, et à chaque fois qu'il en parle, il met le chapeau à la main, cela Tenrhume. » Balzac aurait-il eu encore à se plaindre de ce même Bautru pour quelque mauvais service de ce genre auprès du cardinal de la Valette?
"^* Lettre à Hydaspe (son frère M. de Roussinos), 1*' janvier 1624.
"*** « La mort de mon pauvre frère, que j'ay perpétuellement devant les yeux, m'oste le goust de toutes les bonnes choses, et peu s'en faut que la prospérité des affaires du Roy ne me soit odieuse, quand je pense que je porte le deuil de sa victoire. » (Au cardinal de la Valette, Rome, 29 décembre 1621.)
'**"* « Si on pouvoit séparer de la vie de vostre amy les jours que la douleur ei la tristesse en ont retranchez, il se trouveroit que depuis qu'il est au monde, il n'a pas vescu vn an entier. » {Entretien^ à M. Chapelain,)
dbyGoOgk
ET LES ÉCRITS DE BALZAC. vîj
que nèus conserrras par toutes les maximes dé la prudence et toutes les règles de la médecine... Songeons, je tous prie, à la meilleure part de noufr-meone... C'est cette image de Dieu que nous ayons effacée de nos proptes mains» quUl nous faut refaire, et nostre première imioeence que nous luy deTons demander, et non pas nostre preniia« santé. Pour mo;, je suis absolument résolu à changer de yie et n'aToir plus de soin que de &ire maa salut, et de procurer celuy des antres*. »
Cependant ce détachement des choses du monde n'alla jamais jusqu'à lui faire mépriser la gloire de bien dire, et, malheureusement pour son repos, il se laissa persuader de donner au public ces premières lettres, qui lui avaient déjà fait auprès des gens de cour et des savants une haute réputation d'écrivain. Cette publication, au rapport-dn eontimiateur de Pellisson, causa d'abord une révolution générale parmi les beaux «sprits. La république des lettres devint tout à coup une monarchie où Balsac fut élevé à la royauté par tous les suffrages. On ne parlait pas de lui simplement comme du plus éloquent homme de son siècle, mais comme du seul éloquent **. Tant de succès devait animer l'envie, qui ne pardonne guère qu'à la mort ou au silence.
Un petit écrit assez piquant, intitulé : « Conformité de V Eloquence de Monsieur de Bahac avec celle des plus grands personnages du temps passé et du présent, » dû à la plume d'un jeune Feuillant nommé Dom André de Sainct-Denys, fut le signal de son réveil. L*un des amis de Balzac, Tabbé Ogier, célèbre prédicateur, prit la défense de son ami et publia, sous le titre d* Apologie pour Monsieur de Balzac, une excellente critique qui réunit à une érudition solide un vrai talent de style. Le combat s^engageant de plus en plus, le géné> rai des Feuillants *** s'avan(^ au secours du jeune religieux, armé contre Balzaic de deux volumes intitulés : Lettres de Phyllarque à Aristê, le plus lourd, le plus grossier, le plus absurde pamphlet
' Lettre à M. Girard, 17 janvier 1625.
** Bittaire de V Académie française, continuée par l'abbé d'OUvet. Paris, 1630, t.n,p.T6.
*** Jean Goulu, né à Paris en 1516, mort en 1629. Outre les Lettrée à PhyUarque, il a laissé une traduction d'Arrien, Manuel d'Èpictète, et une traduction de Saint-Denys l'AîéopagHe.
dbyGoOgk
viij SUR LA VIE
qu'ait jamais inspiré le zèle faux et amer. « Les pères qui me font la guerre, disait Balzac, ne sont pas de ces Ulysses chrestiens qui ont cloiié leurs passions sur le mast d^ la croix de Jesus-Ghrist *, » Mais il lui fallait expier ses premiers succès. Le temps était venu où on ne luy disoit point d'injures sans les faire imprimer, où on ne luy faisoit point de mal sans en prétendre de mérite. Sorel, dans VHistoire comique de Francion, introduisit un pédant flor^ewsiws, qui, voulant parler à la mode, empruntait quelques termes des nouvelles Lettres, en les ridiculisant par le mélange d'expressions grotesques **. Enfin, du fond de sa prison, un poète lança une lettre affreuse, et qui eût ruiné, non-seulement la renommée littéraire de Balzac, mais encore sa considération morale, si Ton avait pu ignorer que ce poète (qui n*était après tout que le libertin Théophile) se vengeait. Balzac, en effet, avait eu le tort de le désigner en des termes flétrissants dans ime lettre à Tévêque d'Aire, alors que ce malheureux, brûlé en effigie, errait sous le coup d'une sentence du Parlement qui le déclarait coupable de lèze-majesté divine et humaine.
Il est inutile de s'étendre davantage sur tout ce qui s'imprima de part et d'autre. « A la rage de mille adva^aires, écrivait-il à M* de Roussines, son frère aîné, je n'oppose que mon seul mespris. le suis à Tesprouve de tous les contes du ^faubourg Sainct-Uonoré et de tous les libelles de la rue Sainct-Jacques. Ils croissent de jour en jour à veuë d'œil, et si la chaleur des esprits ne se rallentit, il se pourra faire vne petite bibliothèque des sottises quy s'escrivent contre moy ***. »
Ce déchaînement des gladiateurs de plume dura six ans. Mais tout prend fm à la longue. La mort du terrible général des Feuillants, arrivée en 1629, avait déjà commencé à ramener le calme, .et l'auteur des Lettres eut la sagesse de tenir secret ce qu'il avait écrit lui-même pour sa défense, et qui ne parut que longtemps après dans ses œuvres diverses sous le titre de Relation à Menandre (François Maynard). La tempête qui avait pensé l'abîmer ***" servit à augmenter sa réputation, et il dut à la malignité de ses ennemis d'avoir pour dé-
* Lettre à M. de Roussines, son frère, 7 janvier 1631. ** Charles Sorel, sieur de Souvigny, né en 1599; auteur de la Généalogie de la maieon de Bourbon^ de la Bibliothèque françoise^ etc. *** liettre à M. de Roussines, 25 janvier 1628. ***^ Expression de Bayle. Yoy. Dictionnaire historiqw, art. Balzac.
dbyGoOgk
ET LES ÉCRITS DE BALZAC. ix
Tenseur un homme tel que Descartes. Nous lisons, en effet, dans la vie de ce dernier, par Baillet, un passage remarquable en réponse à l'accusation àephilautie (d'estime de soi*méme) qui était le principal défaut reproché à Balzac.
« S'il est quelquefois obligé de parler de luy-mesme, dit le célèbre philosophe, il en parle avec la mesme Uberté qui le fait parler des autres, et qui lui rend le mensonge insupportable. Comme la crainte du mespris ne Tempesche point de .descouvrir aux autres les foiblesses «H les maladies de son corps, la malice de ses envieux ne luy fait point dissimuler les avantages de sou esprit. C'est ce qu'on pourroit neantmoins interpréter d'abord en mauvaise part dans vu siècle où Jes vices sont si communs, et les vertus si rares, que dès qu'vn mesme effet peut dépendre d'vne bonne ou d'vne mauvaise cause, les hommes ne manquent jamais de le rapporter à celle qui est mauvaise, et d'en juger par celle qui arrive le plus souvent. Mais lorsqu'on voudra considérer que Monsieur de Balzac s'explique aussi librement sur les vertus et les vices des autres que sur les siens, on ne se persuadera point qu'il y ait dans vn mesme homme des mœurs assez différentes pour produire tout à la fois la malignité qui luy feroit descouvrir les fautes d'autruy, et la flatterie honteuse qui luy feroit publier leurs belles qualitez ; la bassesse d'esprit qui le porteroit à parler de ses propres foiblesses, et la vanité qui luy feroit descrire les jrvantages de son esprit et les perfections de son ame. Au contraire, on s'imaginera bien plustost qu'il ne parle de toutes ces choses, comme il fait, que par l'amour qu'il porte à la vérité, et par vue générosité qui luy est naturelle. La postérité voyant en luy des mœurs toutes conformes à celles des grands hommes de l'Antiquité, admirera la candeur et l'ingénuité de cet esprit eslevé au-dessus du commun et luy lera justice de ses envieux, qui refusent aujourd'huy de reconnoistre son mérite. Car la corruption du genre humain est devenue si grande , que comme vn jeune homme auroit honte de paroistre retenu et tempérant dans vue compagnie de gens desbauchez de son âge, de mesme la plupart du monde se mocque aujourd'huy d'vne personne qui fait profession d'esti'e sincère et véritable. L'on prend beaucoup plus de plaisir à escouter de fausses accusations que de véritables louanges, surtout lorsqu'il arrive à des gens de mérite de parler un peu avantageusement d'eux-mesmes. Car c'est pour lors
dbyGoOgk