‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 46 sur 90 · AV MESME · texte numérisé non relu

AV MESME

MONSEIGNEVR

le suis bien fasché que mon indisposition ne me puisse permettre d'obeïr au commandement que vous m'avez fait et d'estre moy-mesme le porteur du Livre que je vous envoyé. Toutefois , puis que vous le recevrez par de meilleures et de plus dignes mains que les miennes, et que M. l'Evesque de Nantes m'a fait l'honneur de s'en charger, je ne doif point craindre qu'il coure de fortune en mon absence. Si le

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Roy y daigne jetter les yeux, sur le tesmoig^nage que vous luy en rendrez, j'ose me promettre. Monseigneur, qu'il y trouvera dequoy se souvenir assez agréablement des choses passées, et que sa vertu estant sans exemple, il prendra plaisir de voir qu'on en parle d'vne façon qui n'est pas tout à fait vulgaire. Tadvoûe franchement que la considération d'vne si haute Vertu m'a donné des pensées que je ne pouvois attendre de la médiocrité de mon esprit , et j'en ay esté si oxtraordinairement transporté , que souvent je n'ay pas reconnu ce que je venois d'escrire. Elle seule m'a découvert l'idée de cet Art qui commande à tous les autres ; qui excite et calme les passions commo bon luy semble ; qui ne se contente pas de plaire par la pureté du style et par les grâces du langage, mais qui entreprend de persuader par la force de la doctrine et par l'abondance de la raison, le l'a vois cherché jusques icy inutilement. La vie du Roy m'en a plus apprîs que tous les préceptes des Rhetoriciens ; et je dois à la félicité de son Règne tout le mérite de mon ouvrage. C'est pour le moins vn avantage que j'ay sur ceux qui ont vescu devant moy. Leur mémoire m'est d'ailleurs en vénération ; et, puis que j'honore les hommes de soixante ans, je n'ay garde de mespriser vne vieillesse de plusieurs Siècles. Pour les Estrangers , qui croyent estre en possession de la gloire de l'esprit, nous ne sommes pas obligez de leur porter le mesme respect, et je pense pouvoir dire, sans les offenser, que comme ils n'ont point de Maistre qui vaille le nostre, il ne seroit pas raisonnable que nous leur fussions inférieurs, et que le plus digne Prince du monde commandast à vn Peuple qui fust de moindre prix que les autres. Vous jugerez , à mon ad vis , cette question en nostre faveur. Mais j'espère de plus , Monseigneur, que si vous prenez garde à la conduite de mon discours , et considérez de quelle façon je sors des mauvais passages, vous me ferez l'honneur d'advoûer que je ne me suis point picqué, quoy que j'aye marché sur des espines, et que dans les plus dangereuses matières , j'ay gardé le tempérament qui se doit tenir, Inter abruptam aiidaciam, et déforme obsequium. Si aucunefois j'ay eu des sentimens assez libres, il me semble que ma liberté est semblable à celle des Republiques bien policées, où l'on ne laisse pas d'obeïr aux Loix et de conserver tout ensemble sa franchise. Quand je serois de Milan ou de Bruxelles, je ne sçaurois traiter les princes de la Maison d'Austriche avec plus de respect et de révérence

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que je fais ; Et c'est à mon opinion tout ce qu'ils peuvent exiger de la discrétion dVn homme qui n*est pas né leur Subjet. Car de n'oser parler de Tambition des Espagnols, des Maximes du Conseil d'Espagne et du dessein de conquérir, que le Roy changera quand il luy plaira en la nécessité de se défendre, ce seroit desja vn commencement de servitude que nous leur rendrions ; et ils sont, je m'asseure, trop justes pour vouloir qu'on les remercie du mal qu'ils ont fait. Il peut y avoir d'autres endroits qui seront mal expUquez par les mauvais Interprètes, principalement où il est parlé des Ministres et des Favoris ; Mais me tenant dans les Thèses générales, et ne désignant point les personnes en particulier, mon procédé, ce me semble, est fort innocent, et je ne puis pas empescher que ceux qui se sentent coupables n'ayent des remords, et que les visages blessez ne voyent leurs playcs quand ils se regardent au miroir. Que s'il estoit défendu de faire profession de la vérité, je ne serois pas pour cela rebelle, ny ne m'opposerois à l'ordre estably. l'obeïrois à vue Loy si fascheuse, à caase que je suis bon Citoyen ; mais ce seroit par mon silence et non par ma lascbcté, et à la charge de ne point parler et non pas de parler contre ma conscience. Grâces à Dieu, nous ne sommes pas en CCS termes. Aussi je jouis du bonheur du Temps, et sçachant bien que tout ce qui vient des esprits serviles est suspect, que leur tesmoignage n'est point reçcû et qu'ils font mesme tort à la Raison quand ils s'en servent, j'ay voulu estre hardy quelquefois, afin d'estre croyable tousjours, et de faire passer pour absolument vray ce qui eust pu autrement estrc discuté. 11 y en a qui m'accusent du vice contraire, et qui disent que je flatte, parce que je tasche en quelques lieux de dire la vérité avec ornement. le ne veux point rendre de mauvais ofiice à personne ; Mais asseurez-vous, Monseigneur, que ces gcns-là sont plus ennemis de mon subjet que de mon Livre, et qu'ils en veulent plus au Prince qu'à l'Orateur. l'advouë que si j'eusse esté capable du genre sublime d'escrire , j'aurois dequoy le £aire voir en cette occasion, et ce n'eust point esté, comme on a dit autrefois, employer les flèches de Philoctete à tuer des oyseaux , ny exciter des orages sur vn ruisseau. Il ne doit pas estre permis de parler bassement de ce qu'il y a de plus haut au dessous du Ciel, et la Royauté, qui a esté adorée toute seule, mérite sans doute vnc double vénération, quand elle a pour compagne la Vertu. On ne sçauroit escrire

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du Roy en termes trop relevez ny trop magnifiques, et nous luy pouvons bien rendre, pour vne infinité de justes raisons, ce qu^on a rendu aux meschans Princes pour le simple respect de leur charactere. le ne vous representeray point, Monseigneur, avec quel honneur et quelle humilité, ou plustost avec quel culte et quelle religion les Princes Romains ont esté traitez par leurs Subjets. le ne m'amuseray point à vous faire considérer qu'on leur donnoit de TEternité et de la Divinité, comme on donne à nos Souverains de la Majesté et de TAltesse; que ce qui s'appelle aujourd'huy le crime de Félonie, s'appelloit en ce temps-là le crime d'Impiété, et que nos Rebelles estoient leurs Impies, le ne vous allegueray point que, dans le Code de Theodose, les Responses des Empereurs sont dites Oracles; leurs Regards, splendeur céleste; leurs Edicts, lettres divines; leur Palais, la divine Maisou, et leur Cabinet, le Sanctuaire. le vous supplieray seulement de vous vouloir ressouvenir que ce stile est le stile de TËmpire Romain, qui avoit desja receû le Christianisme, et que non seulement les Courtisans et que les Orateurs ont parlé de cette sorte, mais aussi les Saincts Pères et les Conciles. Samct Grégoire de Nazianze, en sa première invective contre luhan, appelle Constance Prince tres-divin, bien que ce tres-divin Prince eust persécuté les Fidèles, eust chassé les Papes hors de leur Siège et fust mort en Theresie d'Arius. Anastase estoit aussi Empereur hérétique , et fust tué dVn coup de foudre par vne juste punition du Ciel ; Et neantmoins Sabas , le bon serviteur de Dieu , parlant de ce mauvais Prince , dit qu'il est venu pour adorer les pas de sa pieté Impériale, et vn Historien de son temps le nomme Sainct Anastase. Les Pères du sixiesme Concile de Constantinople nomment encore lustinian Sainct lustinian, et sa femme Saincte Théodore , quoy que la vie de l'vn et de l'autre ait esté plus remplie de monstres que de miracles, et que Théodore, particulièrement, ne se soit servie de la puissance de l'Empire que pour faire du mal à l'Eglise. De la mesme sorte Theodoric Arien est appelle Sainct Theodoric par le Concile de Rome. Et au rapport d'Eusebe , Denys d'Alexandrie, Martyr de nostre Seigneur, bailla le tiltre de tres-sainct à Valerian , Empereur Payen , quoy que nous ne le baillions maintenant qu'au Chef de la Religion Chrestienne. Or si cela est et si les Pères et les Conciles ont parlé de la Saincteté des Hérétiques et des Payons, qui ne procedoit que du charactere et de l'onction qu'ils avoient

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receuë et par conséquent qui estoit estrangere, et qui venoit de dehors, pourquoy ne me sera-t'il permis de reconnoistre vue autre Saincteté jointe à celle-là? vue Saincteté qui n'est pas superficielle ny empruntée, mais qui a son fondement dans Tinnocence de la ▼ie; qui n'est pas attachée à la Dignité, mais qui est inhérente à la Personne; qui n*est pas vue impression du doigt de Dieu sur yne matière fortuite , mais vue effusion de sa grâce dans yne ame choisie et prédestinée. Quiconque trouve de Texcez en mes paroles, ne sçait pas quel est le devoir d'vn Subjet, et n'a pas Topinion qu'il doit avoir de son Prince. 11 porte sa veue trop hardiment sur vne grandeur si eslevée, et ne mesure pas la distance qu'il y a entre son jugement et le mérite du Roy. Pourveu que l'honneur que l'on rend à ces personnes sacrées ne soit point injurieux à Dieu, il ne peut y avoir de l'excez à les honorer ; Pourveu que les louanges qu'on leur donne n'offensent point vne plus grande Majesté que la leur, elles ne pavent estre immodérées. Nous devons mesme révérer leur ombre et flcchir le genou devant leur figure. Tout ce qui les appi'oche nous doit paroistre plus pur et plus lumineux par la communication qu'il reçoit de leurs rayons. Le respect qu'on leur porte doit aller jusqu'à leurs livrées et à leurs valets , et s'estendre à plus forte raison sur leurs affaires et sur leurs Ministres, pour lesquels vous vous remettrez, s'il vous plaist, en mémoire que les anciens Ghrestiens avoient coustume de prier pubUquement, et qu'ils en demandoient à Dieu la conservation, bien que par là ils luy demandassent la conservation de leurs Persécuteurs et de ceux qui les exposoient tous les jours aux lyons dans la place de T Amphithéâtre. Apres cet exemple, je n'ay garde de murmurer contre le Gouvernement de mon Pays, ny de trouver mauvais ce qui se passe dessus ma teste. le me contente tousjours de la probité présente et de la sagesse qui est en vsage. le ne dispute jamais contre le pilote qui me mené, et ne suis point curieux d'vne nouveauté à laquelle, quelque bonne qu'elle fust, j'aurois peutestre de la peine à m'accoustumer. le souffre la Tyrannie et désire la juste administration. Quand mes Supérieurs sont fascheux, j'ay de la docilité et de la patience; Et quand ils sont tels qu'ils doivent estre, j'ay de la reconnaissance et de l'amour. le donne aux mauvais mon silence et ma discrétion , mais je ne me lasse point de dire du bien de ceux qui en font, ny de loiier les choses loiiables. Pour ce qui vous

regarde. Monseigneur, je sçay que vous recherchez beaucoup plus la solidité de la vertu que sa pompe, et que vous aimeriez mieux coiv. battre que triompher. Toutefois , puis que vostre modestie est telle, qu'elle rejette bien souvent la vérité , vous ne devez pas estre creû im vostre cause, et je vous récuse légitimement. Il ne faut pas que Yostrc modération empesche nostre reconnoissance, ny que nous tesmoignions de l'ingratitude, parce que vous avez de la pudeur. 11 est vray qu'il y a certaines bornes, dans lesquelles les plus violentes affections se doivent contenir; et, puis que j'ay commencé à alléguer du Latin, je debiteray encore ce mot de Tacite : Pessimtim Inimi" corum genus laudantes. Mais ne communiquant à personne ce qui est deû au Roy seul, et ne donnant point à vn autre Thonneur des evenemens, on ne peut trouver mauvais que je vous représente comme vn sage et fidèle Ministre, qui agit par les ordres et par les commandémens dVn grand Prince , et qui ne cherche autre gloire que celle de bien obéir et de bien servir. On ne peut s'estonner que parray tant d'injustes passions et tant de murmures sans fondement, il se trouve des jugemCus libres et des voix qui bénissent vostre conduite. Et certes, en vue saison où vous estes si puissamment et si violemment assaillv, ce seroit manquer aux devoirs de l'humanité de ne s'estudier pas à chercher quelque consolation à vos déplaisirs, et de voir souffrir vn Innocent sans luy donner vn soupir ny le soulager d'vne parole. Il ne sufut pas. Monseigneur, que vous soyez asseuré de la protection de vostre Maistre et du bon estât de vostre conscience ; vous avez encore besoin de l'opinion des hommes et du tesmoignage du Public. Vous n'appréhendez point le danger de vostre Personne ny la ruine de vostre fortune ; mais vous appréhendez le blasme et la mauvaise réputation; Vous craignez les choses deshonnestes , quoy que vous mesprisiez les périlleuses. Et partant, ce vous doit estre vne amertume assez douce et vn malheur , quoy que vous puissiez dire, glorieux, de sçavoir avec tous les gens de bien, que vous endurez pour la lustice , et que vostre cause est celle du Roy et de TEstat. Si vous avez de la douleur de n'estro pas agréable à vne grande Princesse, pour le moins vous n*avez point de remords de luy avoir esté infidèle; et si vous n'avez pas eu assez de complaisimce pour faire toutes ses volontez, nous sçavons que vous avez trop de probité pour avoir rien fait contre son service. Ce ne vous est pas vn petit soulagement

d'^esprit, que la prise de la Rochelle, où vous ayez servy tres-Ttilement, et le secours de Gazai, auquel vous avez beaucoup contribué, soient les seuls crimes qui tous ayent rendu coupable, et que Tédat de ce que vous avez fait au dehors n'ayant pu estre supporté à la Cour, les Ëstrangers soient venus se mesler dans cette jalousie domestique» et essayer de perdre celuy qu^ils ne pouvoient pas gaigner. C'est la source de nos derniers maux. La crédulité de la meilleure Reyne du monde a servy d'instrument innocent à la malice de nos ennemis, et la prière qu'elle fit au Roy de vous esloigner de ses affaires, ne fut pas tant vn effet de son indignation contre vous, que le premier coup de la conjuration qui s'estoit formée contre la France, et qu'on luy avoit déguisée sous vn voile de dévotion, afin qu'elle crût mériter en vous ruinant. Le Roy luy a voulu donner là-dessus toute la satisfaction raisonnable qu'elle pouvoit désirer. 11 a esté plusieurs fois vostre Advocat et vostre Intercesseur envers elle. Il a voulu estre vostre Caution et luy respondre de vostre fidélité. De vostre part, Monseigneur, vous n'avez rien oublié.pour tascher d'adoucir son esprit. Elle vous a veù à ses pieds luy demander grâce, quoy que vous luy pussiez demander lustice. Elle vous a veù faire le coupable et offenser vostre propre innocence, afin de luy donner lieu de vous pardonner. Vous vous estes mis en tous les devoirs de la fléchir, et si elle n'eust creù qu'ellemesme, vous Tauriez fléchie. Mais les mauvais esprits qui l'environnoient, et qui desiroient plus vostre perte, qu'ils ne vouloient son contentement, firent de nouveaux efforts pour endurcir son cœur qui s'amollissoit. Ils empescherent l'effet que nous attendions de vos sousmissions et des prières du Roy. Ils l'emportèrent sur la bonté de son naturel, qui commençoit à se rendre, et, sans leurs damnables artifices, nous la verrions encore pleine de gloire et de majesté , avoir part à toutes les pensées de son fils, et nous vous verrions encore recevoir ordinairement de sa bouche les commandemens de vostre Maistre. Mais elle s'est dégoustée de l'vn et de l'autre, et a voulu demeurer en sa première persuasion. Le Roy qui luy accorda autrefois le pardon de plus de quarante mille coupables , n'a pu obtenir d'elle la grâce d'vn innocent; et celuy (pii est venu à bout de l'obstination des rebelles et qui n'a rien attaqué qu'avec succez, a prié sa mère inutilement. C'est ce qui l'a contraint d'opposer vne nécessaire constance à vne si estrange fermeté, et de se résoudre de ne pas don-

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ner à seâ ennemis le plaisir de luy voir chasser ses serviteurs. Il vous a retenu lors que tous le pressiez de tous permettre de tous retirer, et estant prest de céder au temps et de faire place à l'envie, il a fait voir qu'il cstoit plus fort que l'envie, et qu*il changeoit le temps quand il luy plaisoit. Il n'a pas creû que ce fiist offenser la Nature que de ne pas abandonner la Vertu, ny que ce fust pécher contre la révérence maternelle, que de ne violer pas Tamitié. Et se ressouvenant peutestre que Nostre Seigneur, parlant de ses disciples, les appelle sa mère et ses frères, et dist au mesme adroit, que celuy qui fait sa volonté, celuy-là est son frère, sa sœur et sa mère, il a pensé que les Roys ne doivent pas considérer de telle sorte la proximité, qu'ils n'ayent égard à Taffection, et que pour régner ils ont véritablement besoin d'alliances et de parens , mais qu'ils ne se peuvent passer de serviteurs et d'obeïssance. Vous voila donc, Monseigneur, maintenu par la nécessité de vos services et par les interests de l'Ëstat ; vous voila au dessus des vents et de la tempeste. Les plaintes qu'on a faites contfe vous n'ont fait autre chose qu'assurer vostre Maistre que vous estiez plus à luy qu'on ne desiroit. Le coup dont on a creû vous faire tomber, n'a servy qu'à vostre affermissement, et la force de laquelle on a choqué vostre fortune, sans la pouvoir esbranler, nous a monstre la solidité de sa matière. Toutefois , estant bon et vertueux comme vous estes, je m'imagine que vous n'estes point content de cette fortune, que vous ne possédez pas du consentement de tout le monde Elle ne sçauroit estre plus puissante ny mieux establie qu'elle est, mais elle pourroit estre plus douce et plus agréable. Vous ne receustes jamais de si grands honneurs, mais vous avez gousté autrefois de plus pures joyes : jamais il n'y eust plus de victoires ny plus d'avantages sur l'Estranger ; mais il n'y eust jamais plus de maux intestins ny phis de broûillerie dans la Maison. Ce desordre, que vous n'avez point fait, vous afflige infiniment, et je sçay que vous voudriez de bon cœur que toutes choses fussent en leur place. le ne doute point que vous ne pleuriez l'infortune d'vne Maistresse que vous aviez conduite par vos services au dernier degré de félicité, et qu'ayant si long-temps et si efficacement travaillé à la parfeite vnion de leurs Majestez, ce ne vous soit vn sensible desplaisir de voir aujourd'huy vos travaux ruinez et vostre ouvrage par terre. Vous voudriez, je m'en asseure, estre mort à la Rochelle, puis que jusques-là vous avez ves<'u

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dans k bienveillance de la Reyne. le veux croire que parmy les plaintes qu'elle fait, toutes les louanges qui vous viennent d'ailleurs vous sont importunes, et que mesme vostre mérite vous est en quel> que sorte odieux depuis qu'il n'a plus son approbation. Dieu dissipera vn jour ces nuages et luy envoyera de plus équitables pensées de vostre fidélité. Mais, en attendant que cela soit et que les afTaires se raccommodent, vous ne serez pas fasché que, pour quelques heures, je destourne vos yeux de dessus les tristes objets qui les affligent, et que je vous fasse voir Fimage d'vne plus heureuse saison que celle-cy. le pense que je suis raspiré de mon bon Ange, de borner mon dessein par le premier voyage d'Italie , avant. Monseigneur, que vous eussiez des prosperitez enviées, que vos Amis vous eussent manqué de fidélité, que la Reyne cust changé ses affections et que les efforts des armées eussent esté affoiblis par les artifices du Cabinet. le ne touche point à ces subjets odieux , et n'aurois pas le cœur de manier des playes si fraisches et si sanglantes, le ne traite que de ce qui a précédé nos malheurs , et , en tout cela , je ne garantis que mon intention. Elle est fort bonne, Monseigneur, et n'a pour objet que le service du Roy; mais elle est peut«estre mal conduite, et n'arrive pas où elle tend, le sçay bien que je suis bon François et que j'aime extrêmement mon Pays; mais je ne sçay pas si je suis bon Politique, uy si je coimois assez nos affaires. Sans doute, j'ay plus de courage que de force, et plus de zélé que de science. Aussi est-ce vue protestation que je fais à l'entrée de mon ouvrage , afin que personne ne soit trompé, et qu'on y cherche plustost dequoy s'exciter â l'amour de la patrie, que dequoy s'instruire de choses nouvelles et curieuses. le déclare, dés le commencement, que je ne suis aydé de personne; que je n ay point receû de mémoires ny d'instructions, et que je marche sans guide et sans compagnie. Et partant , si j'ay fait des fautes, je n'ay fait que ce que je dois, et on les prendra comme venant d'vn homme qui voit les choses de loin et par le dehors, et qui s'arreste à ce qui paroist des affaires publiques et sans pénétrer dans leur intérieur, qui luy est caché.

le pouvoi's entrer d'abord en matière et prendre vn chemin- plus court que celuy que j'ay tenu : Mais j'ay eu dessein de préparer les esprits par vue lecture agréable a vue lecture sérieuse, et de déférer quelque chose à l'exemple et à la coustume des Anciens. Vous sçavez,

Monseigneur, que la pluspart d'entre eux font des Proêmes à leurs Livres, qui n'ont rien de commun avec leur subjet, et qui sont comme des testes appliquées qu'on peut mettre sur toutes sortes de corps. Ce qui est si vray, que Cic^ron escrit de soy mesme qu'il en avoit vn volume de réserve, d'où il les tiroit quand il en avoit besoin pour le commencement de ses ouvrages. De telle sorte qu'ayant mis par mégarde au Livre de la Gloire la mesme Préface qu'il avoit desja mis? au troisiesme des Académiques, il prie Atticus, assez plaisamment, de la couper de ce premier livre, et en sa place d'y coler vn autre qu'il luy envoyé. Dans ces Préfaces, ils discourent ordinairement des affaires et du Gouvernement de la Republique ; ils se plaignent de la corruption du Siècle ; ils content au monde leurs occupations de la Ville et leurs exercices de la Campagne, et après cela, au lieu de descendre doucement et comme par des degrez dans leur matière, vous diriez qu'ils s'y précipitent, tant ils y tombent soudainement et à coup. Tous les Exordes de Salluste sont de ce genre, et seroient aussi propres aux Livres de Ciceron qu'aux siens. Apres qu'il a déclamé du Vice et de la Vertu, et qu'il s'est jette dans vn raisonnement infiny, il ne sort point par la porte du lieu où il se voit enfermé; mais il en êschappe par vue brèche, et brisant toutd'vn coup où l'on attendoit qu'il continuast : Venons maintenant, dit-il, à ce que nous avons ù traiter. Les Grecs sont encore plus licentieux que luy. Dion Chrysostome n'entame d'ordinaire son subjet qu'à la fin de son discours. Si on ostoit à son Maistre Platon ses longues Préfaces, ses Narrations fabuleuses et ses importunes Digressions, on l'accourciroit de la moitié, et l'vn et l'autre ressemblent aux petites femmes déshabillées, qui, ayant quitté leur coiffure et leurs patins, ne sont plus qu'vne partie d'elles-raesmes. Plularque est sans difficulté le plus ad visé et le plus judicieux des derniers Grecs; Mais il est tombé pourtant dans le vice de son Siècle et de son Pays, et qui pourra démesler le Traité qu'il a fait de l'Esprit familier de Socrate, pourra sortir ay sèment d'vu Labyrinthe. Les Autheurs Chrestiens devroicnt estre plus austères et moins curieux des ornemens estrangers. Us n'ont pas laissé pourtant de donner quelque chose <^ la coustume et de s*csgayer hors de leur subjet. Et, pour ne pas entrer dans vue enumeratton ennuyeuse, le Dialogue qu'a fait Minutius Félix pour justifier nostre Religion contre les calomnies des Payons, a vn commencement fort peu

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sérieux et fort esloigné de la gravité de sa matière. Et Sainct Cyprian, dans cette lettre si estimée qu'il a escrite à Donat, commence vnc tres-sevcre Censme des mceurs de son Siècle, par vne description purement poétique et par vn discours aussi peint et aussi fleurissant que s'il eust voulu parler d'Amour ou reciter vne Fable. Quant à moy, (|ui ay entrepris vn travail d'assez longue haleine , je n'ay pas voulu imiter entièrement les Anciens, qui attachent à leurs ouvrages d'autres ouvrages; mais aussi je ne les ay pas voulu entièrement fuyr. Tay fait vne Préface, où j'ay parlé le plus agréablement qu'il m'a esté possible des plaisirs de l'Automne, pource que c'est le temps de la conception de mon Prince, le n'ay pas oublié aussi le Pays où j'estois, pource que c'est le lieu de sa naissance. l'ay esté encore bien aise de rendre compte par occasion des diverti ssemens de ma solitude, et de justifier le loisir d'vne personne retirée, contre ceux qui l'accusent de paresse et de lascheté. Outre qu'on peut voir, par la conclusion, que tout cela fait à mon propos, et l'adventurc qui a donné lieu ù mon dessein, et qui est historique et véritable, m'estant arrivée sur le bord de la rivière que je descris, mes descriptions qui ne sont pas peut estre ennuyeuses, sont encore aucunement nécessaires et peuvent estre considérées comme circonstances de l'action que je représente, etc.

Du 5 Mars 1684

Vostre tres-humble et tree -obéissant serviteur,

BALZAC

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