‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 45 sur 90 · LE CARDINAL DE RICHELIEV · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE RICHELIEV

MOiNSEIG?iEVR ,

iilstant encore arresté icy par quelques affaires qu« je ne puis laisser sans les perdre, je souffre avec beaucoup de douleur vne si dure nécessité , et m'estime comme banny en mon pays, puis que je suis, si long-temps esloigné de tous. le ne nie pas que les victorieuses et triomphantes noiivelles qui nous viennent à toute heure de T Armée ne me donnent quelque émotion de joye, et que je ne sois sensiblement touché du bruit que vostre nom fait de tous costez. Mais ma satisfaction ne sçauroit estre entière , d*apprendre dans les relations d'autruy les choses dont je devrois rendre tesmoignage; et je m'imagine tant de plaisir à vous considérer en vostre gloire, qu'il n*est point lie soldat de là les Monts sous vostre commandement, de qui je n'envie la bonne fortune. le ne laisse pas pourtant, Monseigneur, ne pouvant vous servir du corps et de l'action, de vous révérer jour et nuict

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de la pensée, et d'employer à vn si digne culte la plus noble partie de moy-mesme. Vous estes, après le Roy, Teternel objet de mon esprit; le ne le destoume quasi jamais de dessus le cours de vostre vie, et si TOUS avez des courtisans plus assidus que moy, et qui tous Etendent leurs devoirs aTcc plus d'ostentation et de monstre, je suis certain que TOUS n'aTCZ point de serviteur plus fidèle, ny dont Taffection vienne plus du cœur et soit plus TiTC et plus naturelle. Mais afin que mes paroles ne semblent pas Taines et sans fondement, je tous envoyé la preuve de ce que je dis, par où tous reconnoistrez quVn homme |)ersuadé a Tue grande disposition à persuader les autres, et que \c discours, appuyé sur les choses et animé de la Terité, remue bien les esprits aTCc plus de force, et y acquiert bien plus de créance , que celuy qui se mesle seulement de feindre et de déclamer. G*est vne partie, Monseigneur, tirée de sou corps, et Tue pièce que j'ay détachée du traTail que j'ay entrepris, à la perfection duquel j'adTOuë franchement que toutes les heures d'vn loisir plus tranquille que le mien, et toutes les puissances d'vne ame plus relevée que les ordinaires, eussent trouvé suflisamment dequoy s'occuper. Il y est traité de la Vertu et lies Victoires du Roy, de la lustice de ses armes, de la Royauté et de la Tyrannie, des Vsurpateurs et des Princes légitimes, de la Rébellion chastiée et de la Liberté maintenue. Mais parce que le Prince dont je parle ne s'arreste point , et que le suivant je m*embarquerois dans vn subjet infiny, je me suis prescript des bornes, que je n'eusse pu rencontrer en ses actions; et à l'exemple d'Homère, qui a finy Tlliade par la mort d'Hector, bien que ce ne fust pas la fin de la guerre, je n'ay pas voulu passer la prise de Suze, quoy que ce n'ait esté que le commencement des merveilles que nous avons veues. Or vous sçavez. Monseigneur, que le genre d'escrire que je me suis proposé est, sans comparaison, le plus pénible de tous, et qu'il est mal aisé d'agir d'vne longue impétuosité et de faire des efforts qui durent. On donne cette louange aux Orateurs , à ceux, dis-je, qui sçavenl persuader, qui sçavent plaire en profitant, qui peuvent rendre le Peuple capable des secrets de la science civile. Car pour le» Philosophes qui en ont escrit, leur ratiocination est d'ordinaire si sèche et si descharnée, qu'il paroist que leur intention a plustost esté d'instruire que d'agréer ; et d'ailleurs leur stile est si embarrassé et si espineux, qu'il semble qu'ils n'ayent voulu enseigner que ceux qui sont doctes. A

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cela, il n'y a pas plus de difficulté qu'à guérir des gens qui se portent bien, et pour estre obscur, il ne faut que s'arrester aux premières notions que nous avons de la Vérité , qui ne sont jamais bien nettes ny bien démeslées, et qui tombant de l'imagination sur le papier dans la confusion que d'abord elles se présentent à elle, ressemblent plustost à des avortemens informes qu'à de parfaites productions. Dayantage dan^ la composition de l'Histoire, où règne encore la Politique, vn Autheur est porté par sa matière, et les cboses estant toutes faites, qui le soulagent de la peine de l'invention, comme la suite du temps luy donne son ordre, il n'est presque obligé de sa part que de contribuer des paroles. Ce que quelques-vns ont estimé si peu, que Menandre estant pressé de mettre au jour vne pièce qu'il avoit promise : Elle est toute preste, respondit-il, il n'y a plus que les paroles à faire. Mais dans le genre persuasif, outre qu'il faut se servir des mots avec plus de choix , et les placer avec plus de justesse que dans les simples narrations, qui pour tout l'éclat et tous les enrichissemens do l'expression, ne veulent que la clarté et la propriété des termes, ceux qui désirent y réussir s'eft'orcent de mettre en vsage et de réduire à Faction les plus subtiles idées de la Rhétorique, d'eslever leur raison jusqu'à la plus haute pointe des choses, de chercher dans chaque matière les veritez moins vulgaires et moins exposées en veuë, et de les rendre si familières, que ceux qui ne les appercevoient pas, les puis- . sent toucher. Leur dessein est de joindre le plaisir à l'vtilité, de mes- 1er la délicatesse parmy l'abondance, et de ne combattre pas seulenient avec des arme» bonnes et fortes, mais encore belles et luisantes. Us essayent de civiliser la Doctrine en la dépaysant du Collège et la délivrant des mains des Pedans, qui la gastent et la salissent en la maniant, qui sont, pour le dire ainsi, ses corrupteurs et ses adul teres, et abusent à la veuë de tout le monde d'vne chose si belle et si excellente. Us ne se garantissent point des esciieils en s'en destournant, mais ils taschent de couler dessus avec souplesse; d'eschappci des lieux difficiles et non pas de les fuïr ; d'aller au devant des interprètes malicieux par vn mot qui destruit la conséquence qu'ils pen sent avoir tirée, et de faire voir qu'il n'est rien de si aigre, ny de si amer, qui ne se tempère et ne s'adoucisse par le discours. Enfin, ils se laissent quelquefois emporter à cette raisonnable fureur, que les Rhetoriciens ont bien connue, mais qui est au delà de leurs règles et

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de leurs préceptes , qui poussent TOrateur à des mouvemens si estrauges, qu'ils paroissent plnstost inspirez que naturels, et de laquelle Demosthene et Giceron estant possédez , Tvn jure par ceux qui sont morts à Marathon et les deïfie de son authorité privée; Tautre interroge les collines et les forests d'Albe, comme si elles eussent deû luy respondre. Que si je m'estois approché d>n si noble but, ce que je n*ose ny ne veux croire, et si je pouvois monstrer aux Nations estrangeres, qu'en France tout se change en mieux sous vn Règne si heureux que celuy du Roy, et qu'il nous augmente Tesprit, comme il nous a accreû le courage, je n'en meriterois pas pour cela la gloire, mais il faudroit la rapporter toute entière à la félicité de mon Temps et à la force de mon Objet. En tous cas. Monseigneur, si je ne puis aToir rang parmy les sçayans et les habiles, on ne me le sçauroit refuser parmy les gens de bien et les serviteurs affectionnez ; et si ma capacité ne vous doit pas estre en considération, mon zèle mérite pour le moins que vous ne le rejettiez pas. Certes, j'en suis souvent tellement émeû, que je ne doute point que mes ressentimens ne vous plussent, et que ce ne vous fust vn divertissement agréable de regarder vn Philosophe en colère. Et bien que le vray amour soit assez content du tesmoignage de la conscience, et que je vous rende beaucoup de preuves de ma tres-humble servitude, que je suis asseuré que vous ne sçaurcz jamais, je desirerois neantmoins aucunefois, pour la satisfaction que vous en auriez, que vous me puissiez ouïr du lieu où vous estes, et que vous vissiez avec quel avantage je dispute la cause pu* bhque; de quelle sorte je réfute les fausses noupvelles qu'on £ait courir, et comme je ferme la bouche à ceux qui veulent parler desavantageusement de nos affaires. Il est certain qu'elles ne sçauroient estre plus fleurissantes, ny les succez des armes du Roy plus glorieux, ny le repos de ses Peuples plus asseuré , ny vostre administration plus judicieuse. Et toutefois, il se rencontre de certains esprits qui s'ennuycnt de leur jiropre bien, qui ne peuvent supporter leur félicité; qu'on ne sçauroit retenir dans la bonne créance que par des prosperitez surnaturelles, et qui n'ont plus de foy, si tost qu'il n'y a plus de miracle. Quand les affaires présentes sont en bon estât , ils font de mauvais jugeraens de l'advenir, et, dans les evenemens heureux, leurs présages sont tousjours funestes. Us font le serment de n'estimer que les Estrangers et les choses esloignées. Ils admirent Spinola,

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parce qu*il est Italien et cpi'il n'est pas de leur party ; et il leur fasche de louer le Roy, parce qu'il est François et qu'il est leur Maislre. Us ont bien de la peine à confesser qu'il a vaincu, après vne infinité de villes prises et de factions ruinées , qui sont les Monumens éternels de ses victoires ; et il luy a esté plus aysé de mériter l'estime de toute l'Europe que de gaigner leur approbation. Us nous persuaderoient, s'ils pou voient, qu'il a levé le siège de devant la Rochelle, qu'il a fait vne paix honteuse avec les Huguenots, qu'il a esté battu par les Anglois, et que les Espagnols l'ont fait fuir. S'ils pauvoicnt, ils effaceroient son Histoire et esteindroient la plus grandre lumière qui doive éclairer la Postérité. le ne doute point qu'ils ne voyent de mauvais œil, dans mon Livre, l'image des choses qui les offensent si fort. Et ceux qui croyent les Fables et les Romans, et se passionnent pour vn Hercule et pour vn AchiUe, qui possible ne furent jamais; ceux qui lisent avec des transports de joye les actions de Roland et de Renaud, qui n'ont esté faites que sur le papier, ne prendront point de goust à la vérité, à cause qu'elle rend tesmoignage à la vertu de leur Prince. Ils trouveront bon que, contre la foy de toute l'Antiquité, Xenophon, qui estoit Grec et non pas Perse, ait songé vne vie de Cyrus à sa fantaisie, et qu'il le fasse mourir dans son lict et parmy les siens, quoy qu'il soit vray qu'il mourût à la guerre, et qu'il fust vaincu par vne femme. Us trouveront bon que Pline ait menty en plein Sénat et qu'il ait loiié Trajan de tempérance et de chasteté, quoy qu'il soit vray qu'il fust subjet au vin et à vn autre vice si sale , qu'il ne se peut nommer honnestement; et ils trouveront mauvais qu'estant né subjet du Roy, je die de luy ce que personne ne peut contredire, et qu'ayant à faire voir vn exemple aux Princes , je choisisse plustost sa vie , ny que la vie de Cyrus, qui est fabuleuse, ny que celle de Trajan, qui n'est pas bien nette, pour ne point parler de celle de César Rorgia, qui est toute noire de laschetez et de crimes. Le Ciel ne sçauroit faire à ces gens-là vn Supérieur qui fust à leur gré. Celuy qui a esté selon le cœur de Dieu, ne seroit pas selon le leur. Ils ne trouveroient pas Salomon assez sage, ny Alexandre assez vaillant. Ils sont généralement ennemis de toutes sortes de Maistres et accusateurs de toutes les affaires présentes. Us crient jusques à nous rompre la teste, qu'il n'estoit point nécessaire de faire la guerre en Italie; Mais si vous fussiez demeuré à Paris, ils eussent crié bien plus haut, qu'il eust esté

deshonneste de laisser perdre ses Alliez. Pource que quelques-vns de nos Roys ont fait des voyages malheureux de là lés Monts, ils soustiennent qu'il faut que cettuy-cy, qui ne suit pas les mesmes conseils, tombe neantmoins au mosme malheur. Ils combattent f ostre conduite par de vieux Proverbes, pource qu'ils ne sçauroient Tattaquer avec de bonnes raisons : Ils allèguent que Tltalie est le cimetière des François; et, ne pouvant marquer vne seule faute que vous ayez faite en ce pays-là, ils vous reprochent celles de nos Pères, et vous accusent de l'imprudence de Charles huictiesme. le pense bien qu'ils pèchent plustost par infirmité que par malice ; qu'ils sont plustost passionnez pour leurs opinions que pensionnaires de nos ennemis, et qu'ils ont plus besoin des remèdes de la Médecine que de ceuxtles Loix. Il est pourtant fascheux de voir les impertinens de ce temps tenir le mesme langage que les rebelles du temps passé, et abuser du bien de la Liberté contre celuy qui nous l'a acquise. Ils me viennent dire tous les jours que nous recevrons beaucoup de desavantage du mescontentement d'vn Prince qui s'est séparé de nous ; et je leur responds qu'il vaut bien mieux avoir vn foible ennemy à combattre qu'vn auiy qucrelleux à conserver. Ils veulent, à quelque prix que ce soit, que le Roy secoure Cazal; et je leur dis qu'il l'a desja secourue par h conqueste de la Savoye, et qu'en Testât où il a mis les affaires, au pis aller, on ne le prendra que pour le rendre. Ils ne se contentent pas que vous exécutiez des actions extraordinaires, ils vous en demandent d'impossibles ; et quoy qu'il naisse quelquefois dans les choses des difficultez qui ne peuvent estre surmontées à cause de la répugnance du subjet, et non pas par le défaut de l'Entrepreneur, ils ne se p<tyent point de ces raisons auxquelles les Sages acquiescent , et voudroient souvent que le Roy fist ce que le Grand Turc et le Perse joints ensemble ne sçauroient faire. Tout cela. Monseigneur, me donneroit vne extrême indignation ; et je ne pourrois souffrir cet excez d'ingratitude, si je ne sçavois qu'il y a eu autrefois vn esprit chagrin, qui reprenoit les œuvres de Dieu, et ne craignoit point de dire que, s'il eust esté de son Conseil, tant en la création qu'au gouvernement du Monde, il luy eust donné de meilleurs advis qu'il n'en avoit pris et que d'ordinaire^il n'en fiuivoit. Apres vne si haute folie, vous ne devez pas trouver estrange que quelques-vns soient extravagans. Le Vulgaire a esté de tout temps jngï» tres-inique de la Vertu ; Mais neantmoins elle n'a jamais manqué

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d^admirateurs, et si ceux qui n'ont qu'vn peu d'instinct et qui ne sçavent que murmurer ne luy sont pas favorables, c'est à nous, Monseigneur, à vous tesmoigner que les personnes raisonnables et ceux qui sçavent parler sont du bon Party.

Du 4 Aoust 1630.

Vostre trcs^humble et tres*obeïs$ant serviteur,

BALZAC

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