‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 77 sur 90 · SVR LA MORT DE PEIRESC · texte numérisé non relu

SVR LA MORT DE PEIRESC

MOASIEVR ,

Mon oysiveté est perpelueliemenl occupée; je ii'ay uy affaires ny loisir; je De fais rien, et je ne cesse jamais. Ma mauvaise honte m'a imposé cette servitude volontaire, qui m'amuse le plus souvent à des choses inutiles et m'empesche de m'acquitter des légitimes devoirs. C'est, à mon opiDion, ce qui vous justifiera mon silence, et vous obligera de me plaindre, au lieu de me condamner. le vous dois vne lettre il y s long-temps, et la nouvelle de la mort de Monsieur de Peiresc exigeroit de raoy quelque chose de plus quVne lei-

* François THuillier ou LuiUier, maître des comptes après avoir été trésorier de France à Paris, puis conseiller au parlement de Metz ; tils d<- Jean Luillier, prévôt des marchands en 1592, qui avait facilité l'entrée dr Henri IV dans Paris, et obtenu en récompense une charge de président e« la chambre des comptes, créée par ce prince en sa faveur. François fut \e père de Chapelle [Claude-Emmanuel Luillier), disciple deGassendi^ et c^'*lèbre par son voyage avec Bachaumont, né en 1626 au village delà Chapeilt?. près de Paris, et morl à Paris en 1686.

" Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, conseiller au parlement d'Aix, u»' ;■ lîeaugensier, en Provence, le 1" décembre 1580, d'une famille iiobU- ♦■• ancienne. Il fut lié avec les hommes les plus illustres et les plus savant^ de son temps. 11 mourut, entre les bras de Gassendi, le â4 juin 1657. Le pape Urbain YllI, qui avait été en commerce de lettres avec lui, ordoiuiji

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Lettres et penséKvS. 47^

tre, si je me conseiilois aux premiers mouvemens que j'ay eus, et à la couslume qui se pratique. Mais toutes sortes d'offices ne se doivent pas rendre à toutes Portes de personnes. Ce seroit offenser la Philosophie, et douter de la profession que vous en faites, de vous traiter comme les hommes vulgaires, et je voy bien que Seneque a consolé des femmes et vn valet, mais je ne voy pas que personne ait jamais osé consoler Seneque. le demeure d'accord avec vous de ce que vous dites de plus haut et de plus magnifique de vostre amy : et si vous me permettez de me servir en françois d'vne parole emprunté de Grèce, j'adjouste que nous avons perdu en ce rare personnage vne pièce du naufrage de V Antiquité et les reliques du Siècle d'or. Toutes les vertus des temps héroïques s'estoient retirées en cette belle ame. La corruption vniverselle ne ponvoit rien sur sa bonne constitution, et le mal qui le touchoitne le soûilloit pas. Sa générosité n'a esté oy bornée par la mer, ny enfermée au deçà des Alpes : elle a semé ses faveurs et ses courtoisies de tous costez ; elle a reçeû lies remerciemens des extremitez de la Syrie et du sommet nesme du Liban. Dans vne fortune médiocre, il a voit les pensées d'vn grand Seigneur, et sans l'amitié d'Auguste, il le laissoit pas d'estre Mecenas. De sorte qu'après cela je n'ay 3as beaucoup de peine à vous advolier qu'il conservoit à la France la première gloire de sa franchise, et la bonne opi*

[uc son éloge fût prononcé en l'académie des Humoristes. Après sa mort, ou ruuva plus dé dix mille lettres qui lui avaient été écrites par les savants dé oute l'Europe. Que devint ce trésor? Oh lit dans le Menagiana : « M. Baulelot me disoit dernièrement que l'avarice d'une nièce de feu M', de Peiesc nous avoit fait perdre le gratid nombre de lettres que tous les sça^ ans du monde luy avoient ëscriles. U y en avoit une chambre pleine, et ille les brûloit pour se chauffer.» (MenagianayiO&Z^ in-12, p. 511.) Ce-^ lendant il resta encore deux volumes in-folio de lettres écrites à Peiresc, (l six volumes in-folio de lettres écrites par Peilresc lui-même. Ce précieulL lépôl est> dit-on, à h bibliothèque de CarpentraS.

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nion que les Eslrangers ont encore d'elle. le croy aussi bien que vous, Monsieur, qu'il sera pleuré de tout ce quil y a dr grand et d'illustre, de raisonnable et d'intelligent; dedans et dehors le Royaume. le m'asseure que Titalie en fera commémoration en ses doctes assemblées, et qu'au Siècle de> Princes Barberins, Rome ne peut pas estre indifférente pour vne mémoire si chère aux Muses. le ne doute pas mesme que le Sainct Père qui Ta estimé, ne le regrette, et qu'au milieu de la lumière qui l'environne au-dessus de nous, il ne souffre que ce nuage monte d'icy-bas jusques à luy. Mais de toutes ces choses et de beaucoup d'autres que vous m'escrivez beaucoup plus eloquemment que je ne sçaurois vous les redire, vous pouvez prendre vous mesme la consolatioD que vous voulez qu'vne autre vous donne. Si la perte que vous avez faite ne vous estoit commune avec cette noble multitude, et si les Souverains et les Peuples n'estoient intéressez en la voslre douleur, vous auriez peut^estre trop de peine à la supporter toute entière : Mais veû qu'il n'y a personne qui ne vous en soulage d'vne partie, vous ne voudriez pas nier qu'il n'y ait de la douceur dans vne affliction qui vous fait avoir tout le monde de vostre costé, et que si vous vous estimez malheureux, vous ne le soyez avec quelque sorte de contentement. Il y a, certes, je ne scay quoy qui chatouille dans les blessures de cette nature : Et quand 1&: Princes sont meslez parmy les Particuliers, et que Paris se joint aux Provinces dans vne mesme société de tristesse, que sert-il de vouloir faire pitié? C'est vn deuil qui n'est guère? moins beau qu'vn triomphe. Les louanges et les acclamation> de dehors estent toute l'amertume et toute l'aigreur aui regrets et aux plaintes domestiques; et il me semble que la possession de la gloire, qui n'est asseurée que par la mort, vaut bien trois ou quatre mauvaises années, qui pouvoient estre adjoustées à la vieillesse. Ce seroit à cette gloire que je m'estimerois heureux de pouvoir contribuer quelque

chose, et pour cela je vous offre mes maius et ma peine, quoy que ce ne soit pas vous offrir des colosses ny des pyramides. Toutefois, Monsieur, n'en desplaise à ceux qui ont rimagination plus vaste que grande, et qui voudroient mettre en œuvre les forests et les montagnes entières, j'ay oui dire que quelques artisans ont travaillé en petit avec louange. Sans estre prodigue de son estoffe, on peut estre remarquable par de longs discours. Il y a assez de mauvais presclieurs dans le Monde et assez de mauvaises oraisons funèbres : le vous supplie, que je n'en augmente point le nombre, et que je ne sois pas de ces ennemis officieux qui persécutent ainsi à bonne intention la patience des vivans et la mémoire des morts. Fay trop de désir de vous plaire, pour me mettre au hazard de vous ennuyer, et quand vous seriez véritablement malade, je n'estime pas assez mes remèdes pour les essayer sur vne telle ame que la vostre. Ne trouvez donc pas mauvais que je vous obéisse d'yne autre façon que vous ne me l'avez ordonné, et que j'aille où vous desirez, mais par où il me semble que je puisse aller plus commodément. Faites-le trouver bon aussi à Messieurs du Puy, qui à mon advis, ne sont pas moins ennemis que moy des ridicules helas! et des lamentations importunes, et qui préfèrent, si je ne me trompe, le plus court des Eloges de Tite-Live au gros volume de Discours funèbres qu'on imprima après la mort du feu Roy. Bien que les légitimes apothéoses ne se fassent point ailleurs que dans leur cabinet, et que ce soit là où Ton déclare les hommes illustres, je ne laisseray pas, puis qu'ils le veulent ainsi, de faire ma dévotion à part, et je n'ay garde de refuser place dans mes escrits à vne vertu qu'ils ont desja mise dans le Ciel. Le contentement de mes amis me sera tousjours plus cher que ma propre réputation. Le moindre signe que vous me ferez, aura plus de pouvoir sur nioy que cette léthargie d'esprit que vous me reprochez de si bonne grâce. Et partant, quand je devrois gaster la matière

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que vous vous figurez que j'embelliray, ne doutez point que je ne sois tres-aise de vous tesmoigner en cette occasioD. que je suis,

MONSIEVR

/ Yostre, etc.

BALZAC

Le 15 aoust 1640.

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