SYR CINNA
MONSIEVR
l'ay senty vn notable soulagement depuis Tarrivée de vostre paquet, et je crie Miracle! dés le commencement de
* Pierre Corneille, avocat général à la table de marbre de MomiaiHlie, né à Rouen en 1606, mort en 1684.
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ma lettre. Yostre Cinna guérit les malades : Il fait que les Paralytiques battent des mains; il rend la parole à vn Muet, ce seroit trop peu de dire à vn enrhumé. En effet, j'avois perdu la parole avec la voix. Et puis que je les recouvre l'vne et l'autre par vostre moyen, il est bien juste que je les employé toutes deux à vostre gloire, et à dire sans cesse : La belle chose! Vous avez peur neantmoins d'estre de ceux qui sont accablez par la majesté des subjets qu'ils traitent, et ne pensez pas avoir apporté assez de force pour soustenir la grandeur romaine. Quoy que cette modestie me plaise, elle ne me persuade pas, et je m'y oppose pour Tinterest de la Venté. Vous estes trop subtil examinateur d'vne composition vniversellement approuvée : Et s*il estoit vray qu'en quelqu'vne de ses parties vous eussiez senty quelque foiblesse, ce seroit vn secret entre vos Muses et vous, car je vous asseure que personne ne Ta reconnue. La foiblesse seroit de nostre expression, et non pas de vostre pensée : elle viendroit du défaut des instrumens, et non pas de la faute de l'ouvrier; il faudroit en accuser Fincapacité de nostre langue. Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut estre à Paris, et ne l'avez point brisée en la remuant. Ce n*est point vne Rome de Cassiodore, et aussi deschirée qu'elle estoit au Siècle des Theodorics : C'est vne Rome de Tite-Live, et aussi pompeuse qu'elle estoit au temps des premiers Césars. Vous avez mesme trouvé ce qu'elle avoit perdu dans les ruines de la Republique, cette noble et magnanime fierté; et il se voit bien quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions, mais vous estes le vray et le fidèle interprète de son esprit et de son courage. le dis plus, Monsieur, vous estes souvent son Pédagogue, et l'avertissez de la bienséance quand elle ne s'en souvient pas. Vous estes le Reformateur du vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appuy. Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebastiaaez de marbre; quand vous trouvez du vuide, vous
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le remplissez d'vn chef-d'œuvre; et je prends garde que ce que vous prestez à THistoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle. La femme d'Horace et la maistresse de Cinna, qui sont vos deux véritables enfantemens et les deux pures créatures de vostre esprit, ne sont-elle^ pas aussi les principaux omemens de vos deux Poëmes? Et qu'est-ce que la saine Antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe foible, qui soit comparable à ces nouvelles Héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Romaines de vostre façon? le ne m'ennuye point depuis quinze jours de considérer celle que j*ay receuë la dernière. le Fay fait admirer à tous les habiles de nostre province : nos Orateurs et nos Poëtes en disent merveilles; mais vn Docteur de mes voisins, qui se met d'ordinaire sur le haut stile, en parle, certes, d'vne estrange sorte; et il n'y a point de mal que vous sçacbiez jusques où vous avez porté son esprit. I) se contentoit, le premier jour, de dire que vostre JSmilie estoit la rivale de Caton et de Brutus, dans la passion de la Liberté : A cette heure, il va bien plus loin. Tantost il la nomme la possédée du Démon de la Republique , et quelquefois la belle, la raisonnable, la saincte et Tadorable Furie. Voilà d'estranges paroles sur le subjet de vostre Romaine, mais elles ne sont pas sans fondement. Elle inspire, en effet, toute la conjuration, et donne chaleur au Party par le feu qu'elle jette dans Famé du chef. Elle entrq>rend^ en se vengeant, de venger toute la terre : Elle veut sacrifier à son père vne victime, qui seroit trop grande pour lupiter tnesme. C'est, à mon gré, vne personne si excellente, que je pense dire peu à son avantage, de dire que vous e&ie? beaucoup plus heureux en vostre race que Pompée n'a esté en la sienne, et que vostre fille Emilie vaut, sans comparaison, davantage que Cinna, son petit-fils. Si cehiy-cy mesme a plus de tertu que n'a creû Seneque, c'est pour lustre tombé entre vos mains, et à cause que vous avez pris
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soin de luy . Il vous est obligé de son mérite, comme à Auguste de sa dignité. L'Empereur le fit Consul, et vous l'avez fait honneste homme; mais vous Tavez pu faire par les loix d Vn art qui polit et orne la vérité; qui permet de favoriser en imitant; qui quelquefois se propose le semblable et quelquefois le meilleur. Ten dirois trop, si j'en disois davantage. le ne veux pas commencer vne dissertation, je veux finir vne lettre, et conclure par les protestations ordinaires, mais tres-sinceres et tres-/eritables, que je suis,
MONSIEVR
Vostre, etc.
BALZAC
Le 17 janyier 1643.
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A M. LHIILLIER*.
Conseiller du Roy en ses Conseils , etc.