CHAPITRE Vil
le viens à la Harangue Italienne, qui fut faite ou qui se devoît faire de la part du Pape, dans le Sénat de Venise. C'estoit afin d'obliger la Seigneurie à entrer dans vne Ligué avec le Pape, et à joindre ses armes à celles des autres Prin ces intéressez, pour s'opposer conjointement à leur commun Ennemy. Ne pensez pas que cet Ennemy commuh fust le grand Turc. C'estoit 1 Empereur, aussi Catholique pour le moins que Constantin, que Theodose et que Charlemagne. 0 honte; 0 infamie du nom Chrestien ! Mais ce n'est pas icy le lieu de faire des exclamations.
Mon dessein seroit de donner cette Harangue au Public, avec vne Préface dé deux ou trois Feuilles. Mais pour cela j'aurois besoin de vostre Critique, et de la main de nostre Monsieur ***, à qui j'en demande vne copie bien correcte, ex recensione eruditissimi ****, etc.
Prenez la peine, pour l'amour de moy, de la distinguer par sections, qui soient les vnes plus longues et les autres moins, selon que vous le jugerez à propos, et que vostre oreille vous le conseillera; Outre que semblables intervalles donnent jour aux choses et les font mieux voir et mieux remarquer, l'esprit du Lecteur n'est pas fasché de trouver de temps en temps de ces reposoirs pour se délasser.
Intervalla viœ fessis prœstare videtur, Qui notât inscriptus millia crebra lapis.
Mais après cette première obligation, vous seriez tien vn plus galant homme, si vous vouliez que je vous en eusse vne seconde, et si vous faisant lire la Harangue, vous dictiez, en vous jouant, vn petit Commentaire sur les plus remarquables endroits, et les plus dignes de vos réflexions Politiques. le dis, en vous jouant, parce que je n'exige de vous aucune contention d'esprit. Au contraire, je vous défends ces sortes d'excez, aussi impérieusement que si j'estois vostre Médecin, et que vous fussiez plus soumis à la Médecine que le Roy Louis onziesme. le ne demande point vostre stile des bonnes festes : le me contente de celuy do tous les jours. N'apportez pas plus de façon aux reflexions Politiques qu'aux billets dont vous ne retenez point de copie : Que ce soient des crayons comtnencez plustost que des pièces achevées : Si vous voulez tmesme que ce ne soit rien du tout, je trouveray également bon ce que vous ferez, et ce que vous ne ferez pas.
Vous vous souvenez bien neantmoins qu'en la dernière conversation que nous avons eue ensemble, vous me distes que vous aviez dessein de composer vne Rhétorique Françoise, qui ne seroit pas moins ample que l'Italienne de Bartholomeo Cavalcanti. Vous me distes de plus que dans cette Rhétorique vous vouliez tirer tous vos Exemples de mes Escrits, et que vous en feriez comparaison avec ceux des Grecs et des Romains. Vous me distes bien davantage, mais ma modestie ne me permet pas de le redire.
Vous estes quitte aujourd'huy de tout cela, et on ne vous demande point l'exécution de vostre parole. Quand ce seroit vn vœu solemuel que vous auriez conceû au pied des Autels, et non pas vne simple fantaisie qui peut vous estre venue en l'esprit, ou vn mot qui vous est eschappé de la bou-
che, dans la chaleur du discours : Monsieur **** vous dispensera de vostre vœu; Et moy qui ay plus de soin de vostre repos que de ma gloire, je ne prétends pas que vous songiez jamais à la grande Rhétorique. Mais véritablement pour le petit Commentaire, et pour vnc Comparaison de la Harangue Italienne qui corne la guerre, avec le Discours François qui presche la Paix, il vous sera permis, quand il vous plaira, de vous esgayer sur cette matière, et de donner gaigné, par vn jugement définitif, à Monsieur de la Casa, si vous le jugez à propos.
C'est ainsi que s'appelle TAutheur de la Harangue Italienne, en Italie Monsignor de la Casa. Il estoit Gentilhomme Florentin, de très-bonne et très-ancienne Maison, il avoit esté nourry petit garçon à la Cour de Rome, où d'abord il eut l'approbation de tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens. Sous le Pontificat de Paul quatriesme, il fut fait Secrétaire des Brefs et Archevesque de Benevent au Royaume de Naples : Mais il ne fut pas fait Cardinal; et on luy donna l'exclusion en plein Consistoire à cause de je ne scay quoy que je vous diray à l'oreille.
Il a escrit en prose et en vers, en l'vne et en l'autre Langue, avec tel succez dans la vulgaire, qu'aujourd'huy il est proposé pour exemple à ceux qui cherchent la pompe et la dignité du stile, et qui veulent adjouster la force et L'esclat » la douceur et à la clarté. Il fut admiré des Orateurs et des Poètes de son temps, an-dessus desquels il s'estoit eslevé, aussi bien que le Cardinal Bembe ; et l'vn et l'autre passent pour la règle de leur Langue, de laquelle il ont esté les Reformateurs, dans le déclin et la corruption où ils la trouvèrent.
Torquato Tasso l'a tant estimé, qu'il à voulu estre son Grammairien Et j'ay leû, sur vn des Sonnets de ce Monsignor, vne Leçon que ce Poëte a faite, et qu'il recita, s'il m'en souvient bien, dans l'Académie de Ferrare. Le bon homme Victorius en faisoit vne estime si particulière, qu'a-
ôi» OEUVRES DJS feALZAC.
près sa mort it prit soin de l'Edition de ses Œuvres Latines, et les honora d'vne Préface de sa façon. Vous le verrez dans PEpistre que je vous ay marquée, eserite à Hannibal Rucellaï, Fils d'vne Sœur de Monsieur de la Casa, et Père de Monsieur l'Abbé de Rucellaï. que nous avons veû à la Cour de France.
Celuy-cy (puis .que vous en vouiez scavoir des nouvelles) fut vn tres-habile, mais vn tres-malheureux Courtisan. Il joua en France plusieurs differens personnages, et mourut de la maladie de l'Armée au Siège de Montpellier, le Pavois connu à Angoulesme, auprès de la Reine Mère du Roy. où il disputa de la faveur dix cta douze jours, avec Monsieur l'Evesque deLuçon, depuis Cardinal de Richelieu. Et sans doute l'Abbé alloit gaigner, sur l'Evesque, la place qu'ils contestoient tous deux, et eust emporte yn Esprit qui penchoitde son costé; si feu Monsieur le Ducd'Espernon, toutpuissant en cette petite Cour, et par conséquent] Matstre de l'affaire, ne l'eust entreprise hautement contre l'Abbé , et n'eust comhattu de toute sa force l'inclination de la Reine. Ainsi par cette déclaration, il jetta les premiers fondemens dvne Grandeur, qui avec le temps devoit estre ***
Nescia mgns hominuai fati surttoque fnturo, etc.
Ce Monsieur de Rucellaï nous alleguoit souvent Monsieur de la Casa son Grand-Oncle, et ne tiroit pas peu d'avantage d'estre son Petit-Neveu. I'aurois à vous ;dire de l'vn et de l'autre beaucoup de choses que la Tradition m'a apprises*etque je tiens de ma propre expérience; Mais nous les remettrons à nostre première conversation»
Ioseph Scaliger a publié à son de trompe ce que je vouloir vous dire à l'oreille. C'est dans vu Livre qui a pour Tiltre, Confutatio F(tfnd& Burdonianx, où vous trouverez ces paroles injurieuses : loannes Casa, Archiepiscopus Beneventa*
nus, Etrtisco carminé, etc. Etcum hoc nomme mole uttdiret, id lambo satis frigido et illepido ad Germantes etccu&are conatîts est. le ne suis pas pourtant dé l'advis de ce Prince desdaigneux. Et Son Altesse de Vérone me pardonnera si j'estime moins les Vers que nous avons d'elle, et du prince Iules son Père, que ceux qu'elle estime si peu .
Si vous relises ces ïambes je demeureray d'accord avec vous qu'ils ne sont pas dans le genre sublime. Ils n'ont rien de tempestatif et de foudroyant, comme parle le Docteur Capitan. Mais il me semble que la Mer irritée, et le Ciel en feu, ne sont pas les plus agréables objets que Ton puisse voir. Ne faut-il pas estimer la. pureté des Fontaines, et la sérénité des beaux Iours> parce que le Docteur Capitan n'es* time que le trouble, l'orageet l'obscurité? Pour moy, quand je serois aussi Huguenot, et aussi ennemy de Rome que Scaliger Ta esté, j'aimerois mieux avoir fait ces ïambes, si faciles, si Latins, et si modestes, que les Scazons qu'il a composez contre Rome, si raboteux, si sauvages, et si insolens. le vous les fis voir l'année passée, et vous vous souvenez de
Negotiosa Mater Otiosorum.
Pour nouvelles du Désert, puis qu'on vous en demande, dites-vous, de tous costez, les dernières et les plus fraisches sont celles-cy. Le Père Alemay a fait vne Traduction Latine de mon Discours de la Paix. Les Lacunes du Barbon sont remplies. le revois Aristippe ; j'achève Socrate, et ce que je médite le matin, je le communique Ta pres-disnée à Monsieur le marquis de Montausier. Car vous sçavez bien que depuis quelque temps, mon Désert s'est approché de sa Citadelle.
Mais à vous dire le vray, c'est ce Monsieur le Marquis qui devroit enrichir le monde de ses Ouvrages, et donner au lieu de recevoir. Vous estes je m'asseurede mon advis. Que veut* il faire de l'abondance de son esprit, et de la perfection de
nostre Art ; de tant de lumières naturelles, et de tant de eonnoissances acquises? I'ay descouvert mille belles choses dans son Cabinet. Quels thresors, quelles raretez nous cachet'il ! 0 pudeur injuste, ô modestie préjudiciable à toute la Terre ! Car je n'ay garde de m'imaginer le vice contraire, et de croire que cette retenue soit vn orgueil desguisé. Il sçait bien que le Comte Baltazar en Italie, le Hilord Sidney en Angleterre, Monsieur de Givry et Monsieur d'Vrfé en France, n'ont point dérogé à Noblesse, pour avoir esté eloquens; pour avoir esté sçavans ; pour avoir sçeû escrire en prose et en vers. S'il veut donc tousjours faire le cruel, et tenir prisonnières de si belles choses, je luy feray reproche de sa cruauté, en l'vne et en l'autre Langue : j'en demanderay raison à ses amis de Paris, qui sont plus forts en persuasion que ceux d'Angoulesme : je m'en plaindray à nostre Siècle et à la postérité.