‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 33 sur 89 · CHAPITRE PREM1KH · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREM1KH

Vous ne m'avez prévenu que parce que je n'ay plus de Tolila pour vous prévenir ; je veux dire plus d'Ambassadeur pour vous envoyer visiter, ni plus de Secrétaire pour vous escrire, car il faut se servir de nous honorables. La femme de celuy que j'avois me la emporté pièce à pièce ; elle vient enGn de me ravir ce qui me restoit de luy, quelques heures du jour, quelques jours de la semaine, que me donnoit ce «. galant homme. Vous le voyez, Monsieur, par ce mauvais charactere, qui est vne marque de son absence, et qui vous doit faire plus de peur que je n'en ay eu des deux gros pa-

quête, dont vous m'aviez menacé. Us estoient gros d'vn si grand nombre d'excellentes choses, que si je vous disois qu'il ne sortit pas plus de Héros du Cheval de Troye quand il fut ouvert, je ne vous dirois rien, dont le Rhetoricien Hermogenes ne m'advoiiast : voire mesme le Critique Longinus. Bon Dieu, quelle abondance, mais abondance de biens choisis! Quel débordement? mais plus fertile sans comparaison que ceux de nostre Charante et de nostre Touvre, pour ne point parler de vostre Niger et de vostre Nil. 11 y a des gens, mesme honnestes gens, dont vne ligne me pesé vn \ volume, dont je trouve longs les monosyllabes, dont les billets me paraissent Calepins, si vous voulez : Et vn de vos Amis a reproché autrefois à vn homme de son temps.

at tu disticha longa facis.

le vis au contraire avec vne joye que je ne sçaurois vous exprimer, que vos Iliades, que vos Theseides, que vos j Amazonides sont courtes, que vos grands Volumes sont très- 1 petits, et qu'il est impossible de se lasser en les lisant. l'y ay trouvé tout ce que l'Antiquité, et le temps présent, ont de ^ plus rare et de plus exquis, la pompe, la magnificence, la galanterie, la délicatesse de toutes les vieilles et de toutes les nouvelles Cours, le sérieux et le plaisant de tous les bons Livres.

Il faut advouer, Monsieur, ou que c'est vous proprement qui possédez les belles Lettres, ou que vous les rendez plus belles qu'elles ne sont, et enfin que si vous ne pouvez pas estre le souverain Artisan de la beauté intellectuelle, au moins estes-vous le véritable Dispensateur de la volupté de de l'esprit, arbiter eruditœ voluptatis.

Il semble que les Anciens, qui ont semé tant d'espines et tant de cailloux, pour incommoder la Postérité, qui ont planté des croix et des gibets à la Nation Grammairienne,

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n'ayent eu dessein que de vous resjouïr, et de vous plaire, ne vous ayent laissé que des parterres, que des allées, que des galeries peintes pour vous promener. Diray-je qu'ils sont plustost vos Flatteurs et vos courtisans que vos Maisires et vos Précepteurs? l'en demeure d'accord avec Monsieur de Voiture qui la desja dit, et je dis de plus que le fleuve Méandre est bien plus beau dans vostre Description que dans son canal. Vous avez fait sur les deux autres subjets ce que le Cavalier Marino appelloit evacuar le materie. Mais trouvez bon que dans la liberté de nostre Entretien, je vous demande si vous avez espuisé le reste de la mesme sorte.

Pensez- vous qu'il ne se puisse rienadjousterà vos Neiges, ni à vostre Aquilo ? Comment avez-vous oublié la neige et le feu de cette montagne de Sicile, qui vivent l'vn avec l'autre en si bonne intelligence, et se gardent vne telle fidélité, que ni la neige n'esteint le feu. ni le feu ne fait fondre la neige?

Scit nivibus servarc fi de m.

Qu'avez-vous fait de la plus belle de toutes les neiges, de celte nix purpurea du Poëte Albinovanus, qui est dite de pourpre dans le mesme sens que les olorespurptrei d'vn autre Poëteque vous aimez?

Brachia purpurea candidiora uive.

Où avez-vous laissé les Romains déneige, Nivei Quirites, à cause de leurs robes blanches, et les amis de neige, nivea pectora, à cause de leur sincérité?

Il me semble encore que vous n'avez point fait de distinction entre la manière des Modernes qui boivent à la neige, qui mangent les fruits à la neige, qui prennent les médecines à la neige ; et la manière des Anciens qui buvoient et

qui avaloient la neige mesme, qui la faisoient fondre dans leurs boissons, qui la noircissoient dans le vin de Falerne. Tesmoin

Et taciunt nigras vestra Falerna nives.

Scetinum dominœque nives, densique trientes, Quando ego vos medico non prohibente bibam?

Et à propos de ces dominx nives, ou selon l'interprétation de Monsieur Voiture, de vos maistresses de neige, n'avez vous point oùy parler de cet honneste homme d'Italie, qui disoit au retour d'vn voyage qu'il fit en Pologne, que les femmes de ce pays-là estoient aussi blanches que leurs neiges ; mais qu'elles estoient encore plus froides qu'elles n'estoient blanches, et que souvent leur conversation l'avoit enrhumé?

Mais pour vous faire voir la diversité des appétits, et la bizarrerie du goust des hommes, il n'y auroit point de mal de remarquer que ces mesmes Romains, qui prenoient tant de plaisir à boire froid, avoient aussi essayé s'il n'y en auroit point à boire chaud, et y en avoient trouvé en effet, luste Lipse en a fait vn Chapitre dans ses Electes : et vous pouvez sçavoir qu'encore à présent, ceux du lapon boivent le plus chaud qu'il leur est possible, au cœur mesme de l'Esté. Ils sont si curieux de ce breuvage qui brusle la langue, que les Princes l'apprestent eux-mesmes, avec autant de soin et d'attention, que je compose cette sorte de potage que Monsieur Voiture préfère au Panégyrique de Pline.

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