‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 34 sur 89 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pour l'Aquilon, ou le vent de Bise, que vous faites originaire de Thrace, je pense avoir leû qu'on luy donna droiet de Bourgeoisie en vne ville de Grèce. Tay encore leû qu'on luy bastit des Temples, et qu'on luy ordonna des Sacrifices en vne autre Ville ; vne fois, pour avoir coulé à fond vne flotte des ennemis, et vne autre fois, pour avoir jette de la poussière aux yeux à vne armée de terre de ces mesmes ennemis. Si je ne me trompe, il fut appelle solemnellement, et par décret public, le gendre des Athéniens, à ca.use de sa femme Orithie qui estoit Athénienne.

Sur quoy vn Seignm* Dottour que j'ay céans depuis quel* ques mois, à qui j'ay communiqué vos Observations, vous prie de considérer que les femmes de ce temps-là estaient bien plus retenues, et plus endurantes que celles de ce temps-cy, et que si vne Orithie d'aujourd'huy avoit espousé vn mary aussi froid que le vent de Bise, elle Taccuseroit d'impuissance dés le lendemain de ses Nopces, et présenterait requeste pour la dissolution de son mariage. La Dame d'Athènes neantmoins ne s'est point plainte à l'Aréopage, n'a point eu d'Advocat qui ait allégué le titre de frigidis, n'a point fait mauvais ménage avec Borée, ou autrement avec Aquilon. Ce sont les reflexions du Dottour, et je ne vous les donne ni pour bonnes, ni pour mauvaises: vous les appellerez comme il vous plaira.

Cet Aquilon originaire de Thrace fait des courses et des voyages par toute la terre ; mais s'il en faut croire nostre

homme d'Afrique, qui parle des pierres et du fer, tant son stile est raboteux et dur, H fait particulièrement sa demeure au Pont-Euxin ; à combien de lieues de la Thrace, je vais présentement le demander à la Carte. Tant y a que l'Aquilon habitera pour cette heure le Pont-Euxin, Ubi dies nusquam patens. sol nunqaam liber, umis aêr, nebiila, Mus annus, hibernum, omne quod flaverit Aquilo est. Où en passant prenez garde, je vous prie, s'il n'y a point vne espèce de contradiction en ces mots de Nebula et d' Aquilo, car à mon ad vis ils ne peuvent pas bien compatir ensemble.

Mais laissons là le Latin d'Afrique, et dites-moy si vous / n aimez pas Ciceron et tous ses Amis, le vous connois trop pour douter de ce que je vous demande, et partant Doctissù mus Togatorum, autrement, Marcus Terentius Varro, introduit par Ciceron dans ses Questions Académiques, ne vous peut estre ni inconnu, ni indiffèrent. Voicy des vers de la façon de cet excellent homme de robe longue, sur le subjet d'Aquilon et de ses frères : et je suis asseuré que vous ne les trouverez pas mauvais.

• Nubes tequali frigido vélo levés, Cœli cavernas aureas subduxerant, Ventique frigido se ab axe eruperanl, Phrenetici Septentrionum filii.

Ces vers sont de la correction de Scaliger le Fils, que Monsieur *** a pris pour Scaliger le Père, dans la copie de vostre Discours : mais cela est de peu de considération, et il ne s'en doit pas affliger ; car moy-mesme qui suis le plus superstitieux de tous les Aulheurs, et de tous les Allegateurs. quand j'aurois dit ou escrit Philippe Fils d'Alexandre, et Charlemagne Père de Pépin, je ne penserois pas avoir fait vn grand péché.

Le Docteur Monmor ayant à parler des Fleurs, après avoir ;parlé des Vents, commenceroit sans doute par l'Anémone;,

à cause de la signification du mot. Hais il ne faut pas estre si régulier dans la confusion de nos matières, outre que je crois avec vous , que le mérite donne la préséance à la Rose, et que la souveraineté du Printemps lui appartient par le droit de la beauté.

Comme voussçavez, c'est le plus ancien de tous lesdroicts à l'Empire, et celuy qui a porté les Peuples à l'Eslection des premiers Princes. La Rose est donc née dans la pourpre, aussi bien que les Porphyrogenetes de Constantinople : elle vient au monde la couronne sur la teste, qui est quelque chose de bien plus remarquable que la lance naturelle de ces Princes et l'anchre naturelle de ces autres Princes. Aussi a-t'elle esté appellée par vn Poëte, qu'on admire aujourd'huy en Italie.

Paestanae trabeata Semiramis aulœ.

le ne suis pas pourtant de l'opinion de nostre Malherbe qui desiroitpour faire vnMonde parfait, que -tous les métaux fussent or, et que toute» les fleurs fussent roses. Ce seroit despoiïiUer la Nature de la diversité qui la pare; et je n'ay nui subjel de vouloir mal aux Œillets, aux Violettes, aux Tulipes, et aux Lis particulièrement, que les François sont obligez de révérer comme un don du Ciel. le n'ay garde d'approuver la suppression de tant de belles peintures, et de tant de bonnes odeurs, le dis seulement que la Rose est mon inclination, comme c'estoit l'aversion de feu Monsieur le Chevalier de Guise, qui n'en pouvoit voir sans s'esvanouir.

Gui non dicta rosa est?

Que n'en ont point dit les Muses Grecques, et les Latines? pour les Hébraïques, je m'en rapporte à Monsieur Gaumin, et à Madame que vous connoissez. Mais outre le tesmoignage

des Poëtes, qui sont très-mauvais mesnagers des richesses de la Nature, et qui en font d'estranges profusions, je pourrois en aller cueillir en des lieux moins fréquentez. le pourrois à vostre exemple, en prendre chez les Sophistes, et traduire vne douzaine de lettres de Philoslrates, toutes pleines debouquets de roses. Ce Sophiste qui fut le Crosilles de son siècle, j'entends le Crosilles Secrétaire d^e Zephire à Flore, se joue de vos Roses en mille façons. Tantost il en forme des armes à la Beauté, tantost il en taille des habillemens à l'Amour, quelquefois il en fait sortir des feux, des rayons, et des esclairs. Ce qu'il fait avec vne infininité de ridicules afféteries, que je ne sçaurois pardonner, ni à l'Antiquité, ni à la Grèce, et qui ne laissent pas d'eslre ridicules, quoy qu'elles soient anciennes et Grecques.

11 y a aussi vn hymne ou vne Chanson à l'honneur de la Ptôse, dans l'Histoire amoureuse de Clitophon et de Leucippe, composée par Achilles Tatius, qui n'est guère moins estimé qu'Eliodore, par ceux qui n'ont guère plus de jugement que Monmor.

Mais pour nostre histoire de Venus et des deux Déesses ses Rivales, il faut que je vous fasse part d'vne figure qui se voit encore aujourd'huy à Naples dans vne grande table de jaspe. L'Amour y est crucifié à vn Myrte, aussi bien que dans les vers d'Ausone. Mais ce qui n'est pas dans les vers d'Ausone, les Héroïnes qui durant leur vie furent maltraitées de PAmour, comme Medée, Phillis et Didon, y sont représentées exécutrices de son supplice, et toutes ensemble elles lapident ce mauvais garçon : mais elles le lapident avec des Roses, dont il y a de pleins sacs et de pleines cor* beilles à leurs pieds. L'invention et la figure sont venues de Grèce, et à mon advis, elles ne desplairont pas à vostre Critique. Ayant leû d'ailleurs que de stercore bovis lapidabatur piger, vous ne trouverez pas estrange ny qu'on lapide sans pierre, ny qu'on lapide avec des Roses : et cette dernière

lapidation offense moins les sens et est vu peu plus délicate que la première.

Au reste, ce ne sont pas seulement les Poètes et les Orateurs gaillards qui tirent des Comparaisons et des Métamorphoses de ces belles choses, pour embellir leur langage : l'austérité mesme do Christianisme a pris quelquefois plaisir à de si agréables objets, et vous pouvez avoir veû en plus dvn endroit des anciens Pères, les Lis de la virginité et les Roses du martyre. On trouve encore des Roses dans f l'Histoire Ecclésiastique, non pas artificielles et métaphoriques, niais véritables et naturelles, apportées par vn Ange (dans la glace et les neiges de l'hyver, à vn Sainct ou à vne (Saincte, dont j'ay oublié le nom.

Mais sur le subjet des Roses et de la Neige, il ne faut pas oublier "vn miracle arrivé, comme parle mon Dottour, au Royaume de Lucrèce, qu'vn de mes Voisins peu Latin croit estre proche de Hsle de Virginie. Souvenez -vous donc quVn jour il neigea des Roses en- ce pays-là. Le texte le dit ainsi.

Aère atque argento sternunt iter omne viarum. Largifica stipe di tantes, ninguntque rosaram Floribus.

Apres avoir passé de la Poésie à l'Histoire, et de l'Histoire à la Poésie, vous plaist-il que nous sortions de l'ancienne Fable pour entrer dans la nouvelle? Que dites-vous, Monsieur, de la vision des Arabes qui ont osté la Rose à la Déesse Venus pour la donner au Prophète Mahomet, et qui tiennent (c'est Busbequius qui le dit dans ses Relations) que les premières Roses sont nées de la sueur de ce grand Prophète? N'admirez-vous point leur Chronologie qui ne veut pas qu'il y ait eu de Hoses dans le monde avant l'Empire d'Heraclius?

Quoy qu'il en soit, j'infère de là que leur Mahomet estoit

rousseau, comuie je conclus que vostre Iupiter estoit altéré, et qu'il avoit la bouche sèche, quand il crachoit si blanc sur les Alpes :

Iupiter hibernas canà uive conspuit Alpes.

Il suc aussi quelquefois le bon Père des Dieux et des hommes; et il se lit dans vn vieux Scholiaste d'vn vieux Poëte, que le jour de la bataille des Geans, il sua d'ahan, et que delà sueur qui tomba en terre nasquirent les choux cabus. Furius n'a donc point tant de tort qu'on diroit, de faire cracher de la neige à Tupiter. Vn autre Poëte fait bien sortir de luy assez de Nectar pour faire les rivières du Siècle d'or : vn autre appelle bien la mer vne Larme de Saturne; et celuy que l'Histoire de Mathieu nomme le Chrysostome de France, a bien dit, preschant devant le feu Roy Henry le Grand : « Sire, quand vostre Majesté pleureroit des périt les, quand elle cracheroit des esmeraudes, quand elle « eslernuëroit des rubis, quand elle moucheroit des dia- « mans, » etc. Pensez vous que nostre Monsieur de Vau- 1/ gelas souffre aisément ce passe-droict en la personne des verbes neutres, à qui la Grammaire ne souffre point le pouvoir de régir des, etc.

Page 1