‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 37 sur 89 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Non, Monsieur, je ne puis me séparer de vous, ni de vosj tre excellent Monsieur de Voiture, de qui je ne vous ay presjque encore rien dit, et de qui il y a de si belles choses à 'dire. Oï qu'il est aimable, ce cher Amy, qu'il est estimable, | et pour continuer à rimer en able, qu'il est redoutable aux pauvres livres, quand il en juge avec toute la rigueur de Vson jugement! A tout le moins qu'il nous fasse grâce à nous autres ses bons Amis, et qu'il soit plus indulgent au vieux Balzac, qu il ne l'a esté à Pline le Ieune. l'ay esté ravy do voir dans sa lettre ses belles jalousies, ses reproches obligeans, et tout ce qu'il dit de l'infidélité que je luy ay faite. Quant à l'Eloge qu'il a fait pour inoy, et qui commence par vir facillimis, jucundissimis, suavissimis moribtts, summœ integritatis, humanitatis, fidei, liberalissimus, eruditissimus, vrbanissimus> inornni génère offwii, etc., s'il n'y avoit point trop de vanité, j'ordonnerais par mon Testament que cet Eloge fust gravé sur mon Tombeau, afin qu'il me servist d'Epitaphe.

Mais ce qui suit en François, est vn Original qu'il ne faut pas perdre, « L'amitié que nous conservons ensemble, sans « nous en rien escrire, et l'asseurance que nous avons l'vn a de l'autre est vne chose rare et singulière : mais surtout « de tres-bon exemple dans le monde, et sur laquelle beau- < coup d'honnestes gens, qui se tuent d'escrire de mauvôi- « ses lettres devroient apprendre à se tenir en repos et à y a laisser les autres. »

Cet endroit est si beau et si remarquable, que je le veux insérer dés aujourd'huy dans vn Discours que je compose à la louange de l'Oysiveté, et pleust à Dieu le pouvoir afficher aussi promptement dans toutes les places publiques de France, afin d'arrester quantité de complimens qui n'attendent qu'vne commodité seure pour aller tourmenter les gens.

Mais n'est-il pas agréable, nostre Amy, de vous dire, que vostre Italien appris en Poitou sapit Poitovinitatemy et qu'il y a des mots dont vous pouvez vser sans danger de vostre santé, deux ou trois fois la semaine? L'etymologie de Cordonnier est merveilleuse, parce qu'il donne des cors; et je ne trouve pas qu'elle doive céder à celle de cheminée, parce qu'elle est chemin aux nuées; pour laquelle neantmoins feu Monsieur FArchevesque de Tours se faisoit faire des complimens par tous les Grammairiens de Paris. L'explication qu'il donne au passage de Salluste est la plus vulgaire : mais* elle n'est ny la plus véritable, ny la plus belle. C'est la nostre sans doute, je dis de vous et de moy, de laquelle il ne s'est pas advisé.

Mais comment a-t'il pu fouiller dans mes entrailles l'explication du passage du Panégyrique d'Ausone? Arguettir Seneca non erudiisse indolem Neronis, sed armasse s%vitiam. En effet, on peut dire que Seneque arma la cruauté de Néron, parce qu'il luy fournit des armes pour la défendre publiquement, et que les boucliers ne sont pas moins des armes que les espées. Non jam, inquit Nero, vous con-

noissez les paroles de Tacite, sed adverso mmwxe Senewerat, (\\wà oratimie tali confessionem scripsisset. Et au rapport d'vn autre que de Tacite, cette confession ou déclaration de la façon et du stilede Seneque commençoit ainsi :'Adhuc me salvum esse, Patres Conscripti, nec credo, nec gaudeo. N'aurois-je point autrefois touché quelque mot de cecy à Monsieur de Voiture, et ne croiroît-il point avoir inventé ce qu'il a appris? Quoy qu'il en soit, il m'importe peu; car je ne fais point de distinction entre ses richesses et les miennes.

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