LE FAVX CR1T1QVE
AV MESMK. V
"Puis que vous voyez le Grammairien Colotes, et que vous estes le seul avec lequel ce farouche s'aprivoise ; je vous prie de luy faire des remonstrances, pour le bien de la Société, et pour le sien propre. Essayez de le rendre capable de dis- \/ cipline ; proposez-luy les exemples dont il a besoin : et pour commencer à le guérir, lisez ensemble Tavanture de Cœlius
dans les controverses de Seneque ; vbi ohtrectator ille infelix, de corio suo mortuo Ciceroni satisfecit. Le fils de Ciceron, comme vous sçavez, Monsieur, fit donner les estrivieres (selon nostre façon de parler, car en ce temps-là on ne se servoit point d'estriers) à ce pauvre Rhetoricien ; ayant esté adverti qu'il prenoit à tasche de descrier les Livres et l'Eloquence de son Père. Il creut par là réfuter ses objections, et luy respondre comme il faloit.
Mais cette Avanture est peut-estre trop douce pour corriger le Grammairien. Faites-luy peur de la fin tragique de Zoïle, qui paya de la vie l'intempérance de sa langue, et trouva en Egypte vn vengeur impitoyable des vers d'Homère, desquels il avoit mesdit en Grèce. Faites-le souvenir du destin d'Anitus et de Melitus, qui furent malheureux, tant en leur personne qu'en celle de leur postérité; qui sont encore odieux au Mondé présent, après avoir eu les malédictions du Monde passé.
11 n'est rien de si sale, personne n'en doute, que de fairç mestier de reprendre. La qualité d' Accusateur a esté de tout temps vne tres-vilaine chose. Et quelles plaintes ne font point les Grecs de leurs Sycophantes, et les Romains de leurs Délateurs? L'estude mesme de la Sagesse n'a pu nettoyer de cette tache d'infamie certains Philosophes, qui sont si maltraitez dans les Dialogues de Lucian ; et qui n'y font pitié à personne, quelque mauvais traitement qu'ils y reçoivent. Auroit-on dessein de remettre dans le Monde cette Secte condamnée; cette Philosophie médisante; cette profession publique de japper, de mordre et de deschirer, cette Métamorphose d'hommes en chiens? voudroit-on restablir l'Ordre des Pères Cyniques, et encore le restablir à la Cour ; car passe pour l'Vniversité, où il n'est pas nouveau de se tour- \ menter et de s'agiter jusqu'à la fureur, de combattre à ou- ; irance pour des syllabes et pour des virgules. ' Tay veû autrefois en ce pays-là vn petit Bon-homme, qui
s'attacboit ainsi cruellement sur tout ee qui estoit escrit; qui ne trouvoit rien de supportable dans les Livres ; qui ne lesalleguoit jamais que pour les reprendre ; qui mesdisoit, au lieu d'enseigner, depuis le matin jusqu'au soir. Il fut toute sa vie attaquant perpétuel contre quiconque vouloit parler ou escrire. On l'appeloit d'ordinaire le Tyran du Mont SaincteGeneviesve. Mais improprement à mon advis; car sa Tyrannie n' estoit bornée ny par les montagnes, ny par les mers : Elle s'estendoit d'vne extrémité de la Terre à l'autre.; et depuis le commencement du Monde jusques à cette heure.' Il estoit le Persécuteur vniversel >de l'ancienne Vertu et del la moderne, de tous les Vivans et de tous les Morts, jusques* à ressusciter les querelles faites à Virgile, sur Cujum pecus; sur Dtdichias vexasse rates, sur illaudatiBusiridis; jusques à poursuivre les droits de Palœmon et d'Orbilius, et à renouveller les actions intentées il y a plus de seize cens ans contre les Orateurs et contre les Poètes, contre les Latins et contre les Grecs.
Son desplaisir estoit que les vieux Gaulois, les Egyptiens et; les Indiens n'eussent point composé de livres qui fussent venus jusques à nous; que les Druides, les Gymnosophistes. et les Brachmanes n'eussent rien laissé par escrit, sur quoy il pust exercer sa Tyrannie. Ce petit Bon-homme est le mesme qui disoit à ses escholiers qu'il n'y avoit que Dieu et luy qui sçeussent l'explication d'vn tel vers de Perse, d'vn tel Passage de Plaute, et ainsi du reste.
Colotesfait en manteau court, et dans la conversation, ce que faisoit l'autre en robbe longue, et dans la chaire du Collège de Cambray . Mais il me semble que ce qu'il fait n'est ny N beau, ny bon ; quoy qu'il puisse dire de l'innocence de ses intentions, et quelque prétexte qu'il prenne de n'en vouloir qu'à l'Ignorance et à la fausse Doctrine. Ce qu'il fait n'est , pas estre désireux d'instruire, et avoir envie de destrompef I les gens : ce n'est pas, comme il dit, courir après la Raison
on ŒUVRES DE BALZAC.
et chercher la Vérité par les Doutes et par la Dispute. Qu'estce donc à vostre advis? le vais vous le dire, afin qu'il le sçacbe de ma part, et qu'il s'en corrige. C'est salir, c'est ronger, c'est gaster les belles choses, c'est faire ce que font les rats au logis, et les chenilles dans le jardin.
Que si ces images ne plaisent pas à Colotes, et s'il dit qu'elles sont trop viles et trop laides; car il fait quelquefois le délicat ; traitons-le selon son humeur, et contentons sa délicatesse par de plus nobles comparaisons, et ayons quelque complaisance pour celuy qui n'en eut jamais. Faire ce qu'il fait n'est pas estre juste et légitime Ennemy, qui déclare la guerre à celuy-cy ou à celuy-là : c'est estre Ennemy public, qui ne pardonne à qui que ce soit : c'est estre Assassin : c'est estre Pirate, qui ne fait point de différence entre le Citoyen et l'Estranger ; qui guette tous les passages et tous les destroits; qui croit tout de bonne prise ; qui attaque sans distinction la bannière de France et celle d'Espagne.
Ce mestier n'est pas vne occupation honneste; n'est pas vn exercice innocent ; n'est pas mesme vn vice discret, qui se contient dans le domestique, et n'offense pas les yeux du monde. Disons que c'est vne possession ouverte de mauvaise humeur, vn chagrin superbe et présomptueux, qui se produit au dehors avec vanité, qui cherche la gloire et les applaudissemens : Disons que c'est quelque chose de pis et de plus cruel que tout ce que nous sçaurions dire. Figuronsnous en ce vice mal-faisant vnebeste farouche, qui a rompu sa cage et s'est deschaisnée ; qui court les rues et se jette au visage des passans.
Si vne si barbare hostilité continue, et que vos instructions ne changent pointTësprirdé Colotes, il faudra garder le silence avec plus de religion que les Pythagoriciens. Il faudra fuir pour jamais la lumière du grand Monde et la célébrité du public. Vn désert plus reculé et plus caché
que le mien ne le sera pas assez, pour se sauver de la persécution du Tyran. Les choses demeurant en cet estât, il n'y aura point de Prose si detennine'e, ny de Vers si téméraires, après ce que nous avons veû, qui osent passer du Cabinet à la Chambre, bien loin de se hasarder d'aller jusqu'à la Galerie et jusqu'à la rue Sainct lacques.
L'Homme que vous connoissez estoit sur le point d'envoyer à Paris quelques-vns de ses Ouvrages. Mais il s'arreste tout court, et demande premièrement seureté, pour les faire partir de chez luy. 11 n'a garde de laisser sortir de sa cassette vne seule ligne, qu'il n'ait obtenu vn passe-port de Colotes. Mais vn passe-port qui n'oublie rien de son équipage; non pas mesme les advis de l'Imprimeur au Lecteur, qu'on n'estoit point obligé de garantir jusques-icy; non pas mesme quelques paroles de Platon et d'Àristote, qui pourraient s'estre meslées avec les siennes, et qui ne seraient pas, non plus que les siennes, inviolables à (iolotes.
Encore apprehende-t'il cet Homme que vous aymez, de se produire avec toutes ces précautions. Les animaux de l'humeur denostre Fascbeux sont tousjours farouches, et il leur prend des convulsions si estranges et si subites, qu'ils ne se souviennent, ny de ce qu'ils ont promis, ny des personnes qui leur font du bien. De sorte, Monsieur, que je ne vous tiens pas mesme en asseurance auprès de ce Monstre, qui voudra peut-estre vn jour infecter de son haleine et mordre de sa dent enragée vostre Ouvrage divin, vostre Pueelle, dont les premiers traits ont desja charmé tous les esprits, le souhaite ardemment que la publication s'en fasse avant que je meure, afin d'en pouvoir admirer toutes les beautez, et d'estre vn de ses Chevaliers contre ceux qui oseront attenter à son honneur, s'il se trouve plusieurs Colotes.
m ŒUVRES DE BALZAC.
ENTRETIEN Xî.
LE FAVX CRITIQVE.
r AV MESHE.
Puis que je me trouve maintenant de loisir, il faut que j'acquitte ma promesse de l'autre jour, et que j'achève ce qui me reste à vous dire de Colotes; Aussi bien m'avez-vous tesmoigné que j a vois esté d'assez belle humeur dans la Conversation par esorit, que j'ay eue sur son subjet avec vous, et que vous y aviez pris plaisir. 11 ne m'en faudroit pas davantage, Monsieur, pour me disposer à entreprendre vne matière difficile; et ainsi il m'est fort aisé de vous obeïr en vne que j'ay toute preste. Ce qui m'en pouvoit destourner, c'est le peu de disposition que vous trouvez en ce Galant homme de profiter de nos remèdes : mais la perte n'en est pas grande, puis qu'il n'entre dans leur composition que des paroles. Si vne telle maladie n'est pas de nostre Art. et que le malade n'ait besoin que d'Ellébore, comme vous dites si agréablement, nous pouvons rire de la pitié que nous luy faisons, de n'estre pas de son advis, et prendre nostre passetemps de ses extravagances. Mais je porte avec impatience, qu'outre Colotes, il y a encore de jeunes téméraires, des Icares, des Phaëtons, des Capanées, qui à son exemple se meslent dVn si vilain mestier, et se sont laissé empoisonner de ses anti-raisons. Guerissons-les, s'il est possible; car d'ail-
leurs ils ont du mérite, etleur tnoti^irons jufequesoù peut aller vne honneste liberté, qui a ses limites certaines et réglées.
Tout est disputable, tout est problématique dans le monde, je le sçay bien. Tout reçoit des doutes et de la contradiction. Il n'y a rien qui n'ait deux visages et plusieurs sens; rien de si louable qui n'ait besoin d'estre excusé en quel* qu'vne de ses parties ; rien de si fort, dont on ne trouve le foible, et qu'on ne puisse attaquer avec des raisons apparemment aussi burines que Seront celles avec lesquelles on f le peut défendre. ; "
Le champ est ouvert à quiconque y veut entrer; il est exposé au pillage du premier venu. Les Loix nous laissent faire, en matière d'esprit et de Livres; elles nous abandonnent les vns aux autres. Et qui est-ce qui vous empeschera, pour passer le temps, et pour fuir oysiveté, d'exercer chez vous vne inquisition privée» et d'y faire le Maistre du sacré Palais, de deschirer les Autbeurs, en maniant les Livres, d'effacer tout Virgile de vostre main, comme fit Malherbe tout Ronsard? Ce sera vous-mesme, Monsieur, estant sage et modeste comme vous estes, qui vous en empescherez. Vous ne donnerez point à vostre esprit, tout eslevé qu'il est, la liberté de juger souverainement de Virgile. Vous ne luy permettrez point de rien trouver de mauvais, non pas mesme rien de médiocrement bon, de ce qui vient de la bonne Antiquité. Voicy vn de vos dogmes, et auquel j'ay souscrit il y a long-temps : « que c'est vne espèce de sacrilège, de ne pas « assez estimer les Anciens, qui nous ont tant obligez, » et au nombre desquels je commence à mettre à mon grand regret le Cardinal Bentivoglio.
Mais est-il bien vray, Monsieur, que nostre Pédant, après ses autres insolences, ait encore barbouillé l'Histoire de Flandres de plusieurs notes injurieuses, et qu'il s'emporte sur ce subjet en toutes sortes d'occasions? l'ay tant d'obligation à cet excellent Cardinal, et tant de révérence pour sa
mémoire, que je ne sçaurois voir sans quelque sorte d'émotion l'injustice qui lui est faite, quoy qu'elle luy soit faite par vn Faquin. Sa folie seroit plus grande à la vérité s'il avoit jette de la boue sur nos Images, mais on ne l'en tiendroit gueres plus fou. Il y a des gens en Italie qui cherchent des Lombardismes dans cette Histoire, je le sçay bien. Il y en a ailleurs qui l'accusent de haranguer plus qu'il ne dej r vroit. Pour moy j'admire par tout, comme vous faites, la ? j pureté et. la noblesse de sa diction ; l'esclat et la forcejle ses harangues. l'en fais autant de celle de Tite-Live, quoy qu'ait pu dire autrefois l'Empereur Caligula, qui l'appelloit in tiistoria verbosum.
[Dissimulons, desguisons, cachons, s'il est possible, les petits manquemens des grands Personnages; à tout le moins en public, et pour donner bon exemple au Monde. En cerr taines occasions soustenons contre nostre advis particulier, J contre le tesmoignage de nos yeux, contre les objections de nostre Dialectique et de notre Grammaire, que ces grands Hommes n'ont point fait de fautes, ou que leurs fautes ont esté belles; qu'ils n'avoient point de défauts, ou que leurs défauts estoient plustost des vertus imparfaites que des vices. Qu'on ne pense pas neantmoins que je veuille que nous perdions l'vsage de nostre jugement, et que j'entende que nous adorions aveuglement toute l'Antiquité. le ne veux en cecy que du respect pour les noms illustres, que de la civilité pour les Personnes. Quand nous croirons estre obligez ! de nous départir de leurs sentimens, dorons et parfumons \ nos objections. Si la vérité nous y oblige, separons-nous de nos Maistres ; mais prenons congé d'eux de bonne grâce, et tousjours avec des protestations de fidélité pour l'advenir. Ne faisons pas comme nostre Amy Muret, qui commence vn Chapitre de ses diverses leçons par Falsumest quod ait Petrus Victorius. Au lieu de donner des démentis à des gens de ce mérite, taschons de nous esclaircir de la
Vérité; demandons permission d'avoir des scrupules, de hésiter et de douter. Parlons de nos doutes, comme les Peuples présentent leurs Remonstrances à leurs Souverains. Ne disons pas qu'ils s'égarent, disons que nous ne pouvons A^ pas les suivre ; que les Aigles volent trop haut, et que les j hommes les perdent de veuë. s
Nostre retenue sera bien esloignée de l'insolence du Docteur Ramus, qui faisoit profession d'inimitié avec les Héros de tous les Ages; qui particulièrement vouloit triompher de Ciceron, qui le vouloit supprimer, etluy oster la vie encore { vne fois, s'il luy eust esté possible, avec l'honneur. 11 n'y aura rien en nostre procédé de la barbare malignité de ce George deTrebisonde, qui deschira la mémoire de Platon par vn Livre scandaleux, comme vous verrez à la fin de ce Chapitre, dans vn passage tiré des Eloges de Paul love. Enfin, Monsieur, cette modestie n'aura rien de commun avec l'orgueil de Colotes, qui voudroit vsurper dans la Re- . publique des Lettres vne Dictature perpétuelle, et Tvsurper \ sans forces, sans mérite, sans le consentement du Peuple. Il t\ mesprise également l'ancienne et la nouvelle Raison, et ne , fait d'estat ny d'Aristote, ny de Monsieur Des Cartes. Il s'i- ] magine des défauts en quelque lieu qu'il jette la veuë, et ses lunettes luy grossissent les objets de telle sorte, que les moindres atomes luy semblent des Montagnes. Iay oiiy dire de plaisantes choses de ce galant homme, et enlr'autres qu'il a bien de la peine à advouer qu'Homère sçeusl faire des Vers, et Demosthene des Périodes.
Erat Georgius» Trapezuntitis ingenio ad lucvbrandum maxime valido, vehementiqve, sed tmcis livorùpleno Nam çiim se Peripateticum profiteretur, vnumqtte Aristotelem extollendo celebraret, vsque adeo superba aure fuit, vt nec divini quidem Platonis ingenium laudari paterctur ; cujus etiam dogmata, et mores paracerbè ac insalenter edicto famoso volnmine laceraret. Sed Besmrione generosâ erudi-
tione, illnstrique facundiâ Platonetn defendente, Geargius vint tanti fluminis sustinere non pètuit, titm pvblicâ invidiâ defldgraret, qwd mmm& authoritatis Philosophum, magistrum sanctiwis vit&, ac ideo Christian^ disciplina proximum, impio ac încèsto oreproscidissMJ
QV'lI, N'EST PAS HOUSESTE DF, SJ3 COMMETTRE
CONTRE TOVTE SORTE D'ATTAQV ANS.
AV MflSMR.
Vostre dernière demande m© fait croire que vous n'estes point las de mes Escritures, puisque vous voulez que je parle encore, et que vous m'y invitez de la plus obligeante manière du monde. Vous desirez sçavoir de moy ce qu'il me semble du conseil que vous avez donné à vn de vos Amis, de ne se point déclarer en vne certaine division de TEscbole; et sur quelques questions qui ont partagé Messieurs les Maistres. Apres ce que vous faites, Monsieur, il ne reste jamais rien à faire : Et pourquoy s'embarrasser dVn grand procez, qui sera immortel s'il n'intervient de puissance supérieure pour le terminer? car ce seroit trop peu de dire vne authorité supérieure. Mais puisque vous voulez absolument mes Advis sur vos Advis, les voicy, tels
)g'Ie
que je me les suis donnez à moy-mesme en semblables occasions, et je suis ravy de ce qu'ils se trouvent conformes aux vostres.
le tiens donc avec vous que la paix, quoy que desavanta geuse. qui procure du repos, vaut mieux que la victoire qui n'achevé point la guerre. le dis davantage; nous avons veû naistre je ne sçay combien de guerres d'vne victoire, et si vostre homme s'estoit vne fois déclaré, sans doute il auftrit trouvé des gens ennemis de conclusion, et avec lesquels on n'achevé point. Ce seroit vn moindre miracle, de faire parler les muets que de les faire taire.
Vous souvient-il de ce Rodomont de robbe longue, dont on a tant parlé? Il envoya menacer vn de nos Amis de quatre cent mille langues et d'autant de plumes, qui à son dire estoient à sa solde, et l'envoya menacer jusques dans son foyer. Que vostre homme nouscroye, et il s'en trouvera bien. Qu'on parle, qu'on escrive contre luy tant qu'on voudra, qu'il ne prenne point de part à vne telle faute; qu'il laisse sur le Théâtre ceux qui y voudront demeurer : qu'il , soit Spectateur de leurs Tragédies ou de leurs Farces. '
Proposons-lui encore le mesme Amy, contre lequel tant de petits Autheurs se voulurent signaler. Ils s'imaginoient qu'il n'y avoit point de plus court chemin pour aller à la réputation et se faire connoistre que d'entreprendre vne Personne connue. Cet Amy sçachant leur dessein, et qu'ils n'escrivoient contre luy que pour l'obliger à leur respondre, ne leur donna pas seulement le contentement de lire ce qu'ils escrivoient, bien loin de réfuter leurs escrits par vne response régulière. C'eust esté, disoit-il, mettre des badineries en réputation : c'eust esté gaster du papier blanc, en le salissant de cinq ou six mauvais Noms, qui n'eussent esté remarquables que par le lieu où on les eust veus. Ce mespris luy a reûssy; et quelque Censure qu'on ait faite de ses Livres jusques icy. le Criminel a esté plus estimé que ses luges.
Mais puis que nous sommes entrez si avant en matière, n'oublions rien de ses circonstances et dépendances, afin de n'estre plus obligez d'y retourner. Présupposons donc qu'il faille de nécessité en venir aux mains, et se commettre avec quelqu'vn ; qu'il faille chastier l'insolence, quand elle n'est plus supportable; le soustiens que le mespris a encore lieu en cet endroit, et qu'il fait beaucoup plus que la haine, pour le moins que la profession de la haine : mais ce doit estreun mespris qui sache parler et se mocquer, vn mespris fin et ingénieux, qui mette dans le ridicule le sérieux de Messieurs les Maistres; qui en mesme temps se serve de l'Art et le dissimule.
le soustiens de plus que dans les contentions de l'esprit, l'exeez des paroles persuade moins que la médiocrité, à cause qu'il y a de la vray-semblance en celle-cy, et qu'on soupçonne l'autre de faux. Quand vous pressez trop vivement vostre adversaire par des figures trop violentes, cette violence est cause qu!on en a pitié, et que le Peuple prend son party. La supériorité visible de vostre discours luy acquiert la protection de ceux qui le lisent : tant est bizarre l'humeur ^ du Peuple. le conclus donc que mesme pour vaincre, ou du moins pour vaincre avec applaudissement, il ne faut pas se L servir de toute sa force, en toutes sortes d'occasions, ny ^ contre toutes sortes d'ennemis. Vous sçavez, Monsieur, ce que j'entends par ces derniers mots. Ne courons point, ne nous eschauffons point, après des gens qui s'enfuyent; Ne nous | efforçons jamais contre la faiblesse; Ne faisons jamais les vaillans contre les poltrons. Les Poètes qui ont dit qu'Achille avoit assommé ïhêrsite d'vn coup de poing ont mieux dit que ceux qui ont voulu dire qu'il l'avoit tué d'vn coup de lance. La lance d'Achille devoit estre réservée pour de plus grands coups et pour de plus belles morts.
Vous avez ouy parler d'vn homme qui vouloit se faire lier vn bras, pour se battre contre vn autre qu'il estimoit plus
foible que luy, de peur de se battre, disoit-il, avec avantage. Changeons cette fanfaronnerie en modération et en retenue. Passons légèrement sur certaines objections, qui ne valent pas la peine qu'on s'y arreste. H y a des murailles si mauvaises, qu'elles ne méritent pas qu'on y mené le canon; il y a des corps si débiles, qu'ils tombent d'eux-mesmes sans qu'on les pousse. Quand il n'est -question que de tuer des malades et de renverser des ruines, ce seroit se mocquer de s'armer de toutes pièces et de faire de grands préparatifs. .
Mais de l'autre costé, s'il n'est plus temps de s'espargner et de n'y aller plus à demy; si l'importance de l'occasion et le mérite de la Personne demandent des soins plus pressans et une résistance plus vigoureuse : à la bonne heure, vsons de toutes nos forces, de toute nostre adresse, de toute nostre valeur : n'oublions rien de ce que la Nature nous a donné, de ce que les hommes nous ont appris. Mais considérons tous/ours qu'il y a des bornes marquées par l'honneur, au delà desquelles on ne peut aller sans aller trop loin. Ne perdons jamais le respect, qui est dû au mérite et à la condition d'vn grand Adversaire. Souvenons-nous du procédé de THermite de la Charente, car vous ne l'avez pas desapprouvé, quand il eut affaire avec Herodes infanticida.
Ce n'est pas assez d'estre juste et légitime Ennemy; il faut estre civil et jgenereux Ennemy. Soit que nous nous défendons," soit que nous attaquions les autres, taschons premièrement de le faire sans blesser la charité et sans violer le Droit des Gens. Apres cela meslons, s'il se peut, la courtoisie avec la guerre. Et s'il est impossible quelquefois que la cholere n'entre dans le sentiment de l'injure, en ce cas que la cholere serve et qu'elle ne commande pas : qu'elle soit à la suite de la Jerlu^et de la Raison ; qu'elle n'agisse i pas de son chef et toute seule. Il nèlaut jamais que la Pas- "7 sion emporte le lugement; il faut que le lugement conduise tousjoursla Passion. Autrement, si laissant cçlle-cy sur sa
foy, on la laisse faire à discrétion, quels desordres, quels ravages ne fera-t'elle point dans la Société civile, contre
{ les devoirs communs et contre les bonnes mœurs, contre
) Thonnesteté et contre la bienséance?
Les deux Scaligers ont esté deux merveilles des derniers Temps, et sans leur faire faveur, on peut les opposer à.la plus sça vante antiquité. Il n'y a personne qui bonore leur mérite plus que je fais. Tres-volontiers je souscris aux éloges qu'ils ont receus de Monsieur de Tbou et de Monsieur de Saincte Marthe. Ils estoient dignes du nom de Héros qui leur a esté donné en France, aux Pays-Bas et en Allemagne. Mais j'ose dire avec le respect qui leur est deû> que l'vn et l'autre Héros, Père et Fils, aussi bien que les deux Cousins Achille et Ajax, ont peu travaillé à retenir leur cholere, et qu'ils se sont laissez aller à d'estranges emportemens.
Seepius iraromque omnes effmtft habenas Et pater et natus;
L'vn et l'autre Héros a fait plus dvne fois l'Hercule furieux, en de bien légères occasions et pour des subjets de peu d'importance.
Considérez, je vous prie, de quelle sorte le premier agit
avec Erasme dans le proeez qu'il luy fait pour avoir dit en
| quelqu'vn de ses Dialogues qu'il y a vne vicieuse imitation
des bons exemples; qu'il y a de ridicules Imitateurs de Ci-
I ceron; que les Singes sont les plus laides de toutes les
bestes.
Eramum Romani nominis vomicam, Etoquentix scopulum, etc. Erasmi loquacitatem Main, sinedeleetuverba, sine studio coagmentationem, sine prudentia juncturas, sine mente sensa, inepta, inania, etc.
Erasmus Latinxpuritatis contaminator, Eloquentixeversor, Litterarum carnifez, etc. Ait sibi puero Ciceronem mi-
igitizedbyLjC
nm ptacmtee, nunc vero tandem cum Mo in gratiam redisse. 0 mùftstrum, ô lobes, non jam Etoqùentià, sed, etc.
A oiïyr parler ainsi Scaliger, ne vous semble-t'il pas qu'Erasme soit plus coupable et plus ennemy de la République et de Ciceron que Catilinà et que Cethegus? Ne vous semble-t'il pas qu'il ait eu dessein de brusler Rome et de faire vn massacre du Peuplé Romain? Et cela parce qu'il a dit ce qu'il peu soit des mauvais Imitateurs et qu'il advoiie ingenûement qu'en son enfance il n'avoit pas assez aimé Ciceron à cause qu'il ne l'avoit pas assez bien connu.
Mais quand Scdliger escrit au mesme Heu, et sur le mesme subjet, Erasmus omnium ordinum lobes, omnium studiorum ntavula, omnium xtatum venenumf mendaciorum parens, furoris alumnus, etc. Erasmus Furia, cujus scriptis incolumibus Respublica sive Christiana, sive Litterariastare non potest, etc. Erasmus cœnum, Busiris, vipera generis humcuni, monstrum etijus pestilentissimis morsibust etc.
Quand il dit enfin Erasmus parricida, et ne se contentant ^ pas de parricida, quand il fait tout exprés vn mot nouveau pourErasme, et qu'il l'appelle tripairicida, ne vous semble-t'ïi pas alors qu'Erasme a pour le moins tué son Père et sa Mère, qu'il est quelque chose de plus que criminel de leze-Majesté divine et humaine? Tout cela vous vient d'abord à l'esprit, sans pourtant rien croire de tout cela. Et vous ne vous imaginez pas qu'Erasme soit vn Busiris, soit vn monstre, soit vne Furie : Mais ouy bien que Scaliger est j vn Exagerateur, est vn Decl amateur et vn Comédien. Quelque I estime que vous ayez pour Scaliger, vous ne pouvez pas nier qu'en cet endroit-\à il ne jolie le Dm furioso, et qu'il n'em- I ployé des paroles Tragiques en vne affaire de néant. Ce qu'il faisoit estoit proprement exciter des tempestes dans vn ruisseau, c'estoit tonner et foudroyer sur des marmousets. L' objet de sa cholere estoit encore moins considérable que celuylà parce qu'il estoit faux et imaginaire; 11 se formoit des
phantosmes pour les combattre; Il faisoit croire à Erasme qu'il avoit offensé Ciceron ; à quoy le Bon-homme ne songea jamais.
Scaliger le Fils n'a point dégénéré de son Père : il n'estoit pas moins passionné, moins fougueux, moins impétueux que luy. 11 est vray qu'il a eu de plus justes subjets queitry de ressentiment, et que sa vertu a esté souvent et cruellement persécutée. Mais les fautes d'autruy ne justifient pas les siennes. Et comment a-t'il osé appeller vn de ses Ennemis stercus Diaboli, vn autre, lutum stercore maceratum? Apres avoir leû toutes les Institutions Oratoires qui sont dans le Monde, toutes les Rhétoriques Grecques et Latines : Apres avoir veû plus de cent fois dans l'Orateur de Ciceron cet exemple condamné, Glauciam Curix stercus, qui est à la vérité vn vilain mot, mais qui n'approche point de la vilenie de celuy du jeune Scaliger.
T Voilà comment la Passion mené en triomphe l'Esprit, le j Iugement et la Science. Celuy qui sçait tout et qui se souj vient de tout, oublie estant en cholere le légitime vsage des { Métaphores. Il ignore qu'elles doivent estre tirées des objets [ qui n'offensent pas les sens. Le grand Scaliger s'abbaisse jusqu'au dernier estage du menu Peuple, pour dire des injures à ses Ennemis. De Héros qu'il estoit auparavant, il n'est plus qu'vn homme de rien ; il devient vne femme, vne harangere : il change de nature par le transport de sa passion. Dieu nous garde de semblables emportemens et d'vne \ pareille métamorphose.