CHAPITRE DES CHAPITRES PRECEDENT
AV MESME
l'achevay hier la matière que vous m* aviez proposée ; mais je n'ay point encore achevé pour cela, et je ne sçaurois m'empescher de vous descouvrir vn scrupule qu'elle m'a donné. Il faut se condamner soy-mesme, après avoir condamné les autres ; il faut faire vn Chapitre qui se mocque des cinq Chapitres que vous avez veûs, et de tous ceux encore que nous pourrons faire à l'advenir. Ceux qui, comme l moy, se meslent d'escrire avec tant de soin, verront icy la f vanité et la misère de leur travail. Est-il possible, Monsieur, que nous travaillions à la structure et à la cadence d'vne période, comme s'il y alloit de nostre vie et de nostre salut ; comme si dans ce petit cercle de paroles, nous devions trouver le souverain bien et la dernière félicité? Quelle erreur de mettre la dernière félicité en vue bagatelle, en vn jeu de syllabes et de mots ; en je ne sçay quels sons agréables, qui plaisent et chatouillent du premier coup, pour desgouster et lasser la seconde fois !
Que si nous ne voulons pas parler de nostre Art avec tant do mespris, pour le moins n'oserions-nous nier que ce que nous faisons ne soit pervertir Tordre des choses, et faire de \ l'accessoire le principal. Nostre vray principal est tout autre
chose ; et nous le négligeons (c'est de moy que je parle en plurier), et nous ne croyons presque pas qu'il nous appartienne. Si nous y songeons vne fois Tan, nous y songeons faiblement et à la haste; nous n'y apportons que les restes de nostre temps, de nos soins et de nos pensées. Advoiions la vérité ; Nous pourrions avoir part, mes compagnons et moy, parmy les Saincts de Iesus-Christ, si nous avions apporté autant d'estude à la correction de nostre vie qu'à celle de nostre langage.
le fais icy vne confession ingénue du défaut de plusieurs, sans prétendre qu'il y en ait rien pour vous dans cet aveu ; car il me semble tousjours que vous ne pouvez faillir, tant je pense hautement de vostre sagesse; dira-t'on donc, et nous sera-t'il reproché vn jour qu'vne Période de six lignes, qu' vne Lettre d'vneou de deux feuilles de papier, qu'vn petit Chapitre nous ait plus occupé, nous ait plus cousté, que la grande affaire de nostre salut? Dans nos Académies nous parlons sans cesse de l'idée du Bon et du Beau : nous courons après vne certaine perfection, que nous pensons avoir veuë je ne sçay où. C'est, perdre ses paroles et ses pas, que de parler et de courir de la sorte. Cherchons le Bon en sa source, et le Beau dans la première Beauté. Cherchons la perfection ; mais cfaercbons4a plustost en nos actions qu'en nos paroiçs : faisons cas de; celle qui nous peut rendre éternellement heureux, plustost que dé celle qui nous est entièrement inutile. Toute, la recompense de ce travail qui nous vse et qui nous consume, qui ruine nos forces et "nostre santé, c'est la simple satisfaction du Peuple, c'est l'approbation des Escholiers. Encore cette approbation est tousjours contestée par quelqu'vn, ou ne dure pas tousjours. Le Peuple senryaye de recevoir si souvent du bien des mesmes personnes. 11 nous ehiffle; après nous avoir applaudy, et les Escholiers nous quittent pour d'autres Maistres plus nouveaux que nous.
Mai» postons ie cas que les applaudissemens nous suy vent par tout ; que nostre réputation ne soit plus une chose problématique; qu'elle ne «oit plus disputée de personne; que la Cour et les Provinces, les honnestes gens et ceux qui ne le sont pas, soient tous en cela d'accord ; disons mesme quelque chose de plus particulier de nostre Histoire, et considérons quels sont les plus grands avantages que nous tirons de nostre mestier. On parle de nous au delà des Alpes et des Pyrénées, au delà du Rhin et du Danube. Nous recevons des Lettres dorées, datées de Constantinople ; on nous estime en Grèce et «n Orient ; aux dernières parties du Septentrion ; sur le rivage de la Mer Baltique. Pour respondre en vn mot à tant de choses, je souffre où je suis; on m'estime où je ne suis pas. Peut-estre que j'avois la fièvre, le jour que le Roy de Dannemark jugea en ma faveur la cause qui fut plaidée devant luy à Copenhagen; comme au contraire il se peut faire que j'estois à l'ombre, et prenois le frais, le jour que le Marquis d\Aïtona brusla mon Livre dans vn Conseil qui fut tenu à Bruxelles.
Mais pour le moins, me dira-t'on, vous ne compterez pas pour rien l'Immortalité; on vous louera, on vous admirera \ après vostre mort ; vous vivrez en la mémoire des hommes, j Voilà qui me fera grand bien. C'est sans mentir vne belle | chose que cette Vie figurée et métaphorique, que cette im- ' mortalité qui réside dans le souvenir d'autruy et dans la bouche du Peuple. .
(Jue veut dire Aristote, à vostre advis, quand il dit que « la bonne renommée est la possession des Morts; » Quoy j qu'il die, Monsieur, il estoit trop fin pour entendre par là i vne vraye et réelle possession. Cette Vie de la Mémoire n'est qu'vn spectre et qu'vn phantosmede Vie : ce n'est qu'vne Comédie et vne imposture de ceux qui vivent : ce n'est rien du tout pour ceux qui ne vivent plus.
Vn homme qui comme vous, Monsieur, a fait toute sa vie
ce que je ne commence de faire qu'à cinquante-cinq ans, qui n'a pas fait moins de progrez dans la Morale Chrestienne que dans les belles Lettres, ne s'estonnera pas de me voir dans le dessein de l'imiter. Les maux dont je suis pressé tous les jours m'advertissent qu'il faudra bientost quitter Livres et Escritures, et rendre compte des moindres paroles oysives. Que sera-ce des criminelles, et de celles qui auront blessé la charité? Quand j'y pense, je me resous sérieusement à faire vne retraite pour le reste de mes jours ; et je vous apprends que j'ay desja basty vn Asyle, chez nos Capucins» qui ont la bonté de vouloir recevoir vn Profane dans leur Sanctuaire; mais qui leur porte vn cœur qui ne respire plus que les maximes de leur Eschole.