LES ACCVSATEVRS DE LA POESIE
A M. CHAPELAIN, Conseiller du Roy en ses Conseils.
< le; n'ay pas grand interest à la défense de la Poésie; aussi ne parleray-je que pour oeluy de la lusticjd, et pour ce que vous me l'ordonnez. Ne m'estant érigé JPoëte que depuis six mois, il m'importeroit peu. qu'elle fust en, vsage paray nous, ou qu'elle en fust bannie, comme elle a esté autrefois de certaine République. Ce seroit à vous, Monsieur, de justifier vostre Mestier, et vous vous contentez de me faire vos plaintes .contre ceux qui le veulent descrier. le vous obéis à.moo.ordinaire, et ne suis pas fascbé, estant redevable
à la Poésie d'vne infinité de biens et de plaisirs qu'elle me fait tous les jours par Vous et par ses autres Favoris, de trouver moyen de la défendre contre ses Accusateurs.
Apres quantité de foibles raisons vous m'en alléguez vne que je tiens la moins considérable de toutes, et sur laquelle vous dites qu'ils insistent davantage : « Il faut bannir la Poésie, parce qu'on se sert d'elle à mauvais vsages. » Faut-il luy vouloir mal, à cause qu'on luy fait tort? Au contraire, il me semble qu'il faudroit la plaindre, comme vne Innocente qu'on a outragée, comme vne Vierge à l'honneur de laquelle on a attenté. Faut-il condamner les Festes, parce que TOysiveté et la Volupté n'en vsent pas bien? Faut-il abolir les Pompes et les Spectacles honnestes, parce que la Desbauche se mesle quelquefois avec la love? A mon ad vis cette rigueur est vn peu trop grande.
Il doit y avoir des Livres pour occuper et pour instruire ; Il doit y en avoir pour délasser et pour plaire ; Les vns sont vtiles, les autres sont agréables ; et l'esprit a besoin des vns et des autres. Que le Droict Canon, et le Code lustinian soient en honneur : qu'ils régnent dans les Vniversitez : Hais qu'on n'en bannisse pas Homère et Virgile. A tout le moins qu'on les laisse dans les Cabinets et dans les Bibliothèques, d'où Caligula voulut chasser le dernier, aussi bien que Tite Live. Cultivons les oliviers et les vignes, mais n'arrachons pas les mirthes et les rosiers.
Ce seroit vne estrange Reformation d1 Estât, que la défense de tous les plaisirs honnestes ; que la destruction de toutes les belles choses. La Politique ne doit pas se conseiller en cela avec la mauvaise humeur; et le chagrin de vos Gens ne doit pas estre la Règle de la Police. Si comme ils disent, il ne faloit conserver dans les Royaumes que a le fort et le solide, » rien ne seroit asseuré de sa subsistance, que les Arsenaux et les Citadelles, que les remparts et les bastions. Et quel dommage de laisser tomber en ruines toutes les Mai-
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sons de plaisance d'auprès de Rome, tout ce qu'il y a de beau à Frescati et à Tivoli? quelle honte de voir périr les Tuilleries e} les lardins de Fontainebleau! Ce seroit vu crime, quand on ne contribuëroit que de la négligence à vne si triste désolation.
Les Gens de qui nous parlons sont pourtant de cet advis. Ils concluent à la suppression des Vers, comme aux autres abus de la Republique. Ils appellent les Poêles les Empoisonneurs de l'Ame, les Profanateurs du Christianisme : Ils se fortifient de l'authorité du grand Prince, qui avoit trèsmauvaise opinion de leur pieté.
Ce bon Prince croyoit en effet que tous les Poètes qui estoient de son temps à Rome n'estoient pas Chrestiens, quoy qu'il y en eust de Prestres et de Religieux. On luy persuada, ou il se persuada luy-mesme, qu'ils s'assemhloient de nuict pour sacrifier aux Idoles, et qu'en leur cœur ils adoroient les faux Dieux, comme ils les invoquoient en leurs Poèmes. Nos Gens s'imaginent quelque chose de semblable; je le sçavois avant que vous me l'eussiez dit. Du temps que nous nous voyions à Paris, ils me pàrloient tousjours de l'Adoration du Bouc, faite solemnellement à Arcueil ou à Gentilly ; Ils n'estoient pas asseurez du lieu ; mais du fait, ils n'en doutoient nullement; ils ne traitoient jamais nos Amis de delà les Monts que d'impies et de Payens; que d'Hérétiques et de Sacrilèges : Ils pensoient qu'on tist le Sabat dans les Académies d'Italie.
Le bon est qu'ils ne sont pas Princes souverains, et bien nous en prend. Si cela estoit, il n'y auroit point de seureté pour les Vers et pour ceux qui en sçavent faire, le vais plus avant, et vn ancien Grec me sert de guide : Si pareilles Gens avoient la direction du Monde, ils voudroient retrancher le Printemps et la Ieunesse; l'vn de l'Année, l'autre de la Vie.
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