‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 55 sur 89 · DES GENS NATURELLEMENT SÇAVANS · texte numérisé non relu

DES GENS NATURELLEMENT SÇAVANS

A MOflSIEVR DE LA THIBÀVDtERE.

N'en desplaise à FYniversité, il y a vne Logique naturelle, et des Sages ignorang. Nous en sommes demeurez d'aecord, et la dispute doit cesser, où se trouve l'expérience. En tout pays, il y a des Docteurs en Langue vulgaire. La Raison peut faire toute seule de grandes choses, sans Fassistanee de l'Art et de la Science, Vous sçavez le nom que les Grecs ont fait pour signifier ceux qui se sont enseignez eux-mesmes, et qui ont esté tout ensemble leurs Maistres et leurs Disciples. Les Turcs sont plaisans, quand ils disent des Tartares, que les autres Peuples lisent les Livres, mais que les Tartares les ont mangez ; qu'ils ont leur doctrine dans l'estomac et dans les entrailles, et que nous avons, la nostre sur le bord des lèvres.

, L'Ambassadeur Busbequius m'a appris ce que je vous dis; et à dire vray, Monsieur, c'est vne excellente chose que d'estre bien né. L'heureuse naissance fait presque tout, et je soustien* qu'vn grand Orateur est plus obligé à sa Mère qu'à ses Maistres et à ses Estudes; je dis de son Eloquence et de la noblesse de son Style. Il y a des Terres extrêmement fertiles, qui ne sont cultivées que par le Ciel : la main des

Hommes n'y touche jamais. Où se trouve cette abondance, qu'a-t-on que faire de l'Agriculture! Ou Ton donne le bien pour rien, à quoy bon travailler pour l'acquerirl La libéralité de la Nature enrichît bien plus que le mesnage des Hommes.

le pourrois vous fournir plusieurs exemples de gens de ma connoissance qui ne sçavènt pas vn mot de Grec, ny de Latin ; qui n'ont ëstudié ny en Rhétorique, ny en Logique, et qui font neantmoins des Pièces, où nous remarquons toutes les Règles de l'Oraison et du Raisonnement. Mais je me contenteray de vous en alléguer vn seul, et encore ne veux-je pas vous le nommer, qui brille entre les autres, comme le Soleil entre les Astres ; pour parler Horace. En voila asses pour vous le faire connoistfe : l'en Teçois trèssouvent des choses qu'il n'a point imitées, qui sont purement siennes, et que vous jugerez, comme mo'y, dans la dernière perfection de bonté et d'ajustement, quand je vous les auïay communiquées.

Son sens naturel est si fin et si asseuré, que quelqu'vn luv ayant monstre l'autre jour la Traduction d'vne Oraison de Ciceron, il reconnut que le Traducteur s'estoit mespris en vn endroit qu'il trouva plus lasche que les autres. On luv allégua la supériorité que la Langue Latine avoit sur la nostre, et qu'il estoit impossible d'y rendre élégance pour élégance : mais cela ne le satisfit point. Il soustint que le passage de Ciceron devoit estre conceû de telle manière, et qu'il estoit impossible, par ce qu'il voyoit devant et après, que ce grand Personnage eust affoibli sa pensée de la sorte qu'elle lui paroissoit. Le Livre fut apporté, et on demeura d'accord que Monsieur *** avoit raison. Ainsi vous voyez qu'il y a vne Logique naturelle, et des Docteurs sans avoir estudié.

Puisque nous sommes sur cette matière, je suis d'advis d'y faire entrer l'Histoire de Saintonge, que vous me disiez

dernièrement n'avoir pas bien expliquée à vostre Voisin ; car il me semble qu'elle y viendra assez bien. N'en doutez pas, sur ma parole, ny l'vn, n'y l'autre. Il n'est rien de plus asseuré que ce qui se passa à Xaintes, entre le Philosophe Pitard et le Poëte Théophile.

l'en ay oiïy faire le conte plus d'vne fois à Monsieur le Duc de la Rochefoucault, qui estoit présent, à la conférence. Le Philosophe ennuyé des équivoques et des mesprises du Poëte, et ne voulant plus entrer en raison avec luy; Monsieur Théophile, luy dit-il, il me semble que vous avez beaucoup d'esprit : mais il est dommage que vous ne sçachiez rien. Théophile ne fut point surpris, et luy respondit sur le !

champ : I'advoûe ce que vous dites, Monsieur Pitard, et ne 1

trouve point mauvaise votre liberté; Permettez-moy de vous (

dire seulement, avec la mesme liberté, qu'il me semble que i

vous sçavez tout, mais qu'il est dommage que vous n'ayez (

point d'esprit. \

La témérité de la riposte du Poëte fit que les rieurs (

furent de son costé. Pitard en rit comme les autres, et il n'y j

avoit autre chose à faire. S'il n'eust eu de l'esprit, il se fust j

mis en cholere, et l'ignorance eust descontenancé la Philo- ,

sophie.

DEFENSE DE DEVX VERS ATTAQVEZ.

AV MESME

Le demi-vers est Latin, quoy que vostre Amy de Bas- / Poitou ait de la peine à le croire; et je vous prie de luy dire de ma part que de ce costé-là, il se doit mettre l'esprit en repos. La locution qui lui est suspecte de nouveauté n'a pas seulement pour elle le Siècle d'Auguste, qu'il allègue perpétuellement : Elle a Auguste mesme, et sa femme Livia, et son Favory Mecenas, et généralement toute sa Cour. Elle a de plus, outre la Cour, l'Académie de ce sçavant Siècle, dans laquelle presidoit le luge Tarpa, qui n'estoit guère moins severe que Monsieur Guiet et le grand Monsieur de Saumaise.

Toutefois si nous voulions, nous n'aurions que faire d'employer nostre crédit en cette occasion, et nous pourrions reserver à vne autre fois de si puissans et de si considérables Amis. 11 n'y auroit rien de si aisé que de changer la locution suspecte, et le demi-vers contesté, qui se pourroit mesme changer en mieux. Mais nous ne sommes pas d'advis en Angoumois de donner cette satisfaction à vostre Amy de Bas-Poitou, de peur de le confirmer, par nostre complaisance, en son humeur de douter, et assez souvent de douter mal. Car je vous prie, Monsieur, quelle sorte de doute, et

quelle pitoyable objection sur le subjet des Oracles, qui sortent de la bouche des grands Personnages? Cette objection pourroit estre refutée par deux ou trois cens autboritez de compte fait, et je ne puis assez m'estonner que vous ayez voulu prendre vn soin si particulier de m'advertir dépareilles visions. Mais j'admire encore plus vostre Amy qui vous veut faire le dépositaire de ses visions, et s'addresse à vous, comme s'il ne sçavoit pas que nous sommes en quelque espèce de communauté.

Est-il possible qu'il n'ait pas reconnu le Poëte Catulle aux marques et aux enseignes que je luy donne?

pestem tamen ille minorem

Scaligeri, TulliqueCliens, et Cœsare lœso Conspicuus sœclis, nigro devovil Averno, Nec taies Verona tulit sine vindice chartas.

Ceux qui allèguent cet ancien Poète, sans le nommer, se contentent de le faire entendre par le Poëte de Vérone. Tesmoin

Veronensis ait Poeta quondâm.

Mais moy, pour le rendre plus reconnoissable, et donner plus de lumière à la description que j'en fais, j'adj ouste à la Ville de sa naissance les deux endroits de sa vie les plus remarquables et les plus connus. IV ay fait encore entrer le plus grand honneur qui ait esté rendu à sa mémoire, depuis qu'il est mort. Et je soustiens qu'vn homme qui n'est pas estranger dans l'Antiquité, et qui n'ignore pas Testât présent de nostre Republique des Lettres, est obligé de sçavoir que Catulle offensa Iules César par vne Epigramme mesdisante; que de son vivant, il a esté défendu par l'Eloquence de Ciceron; que depuis sa mort il a esté restably par la Critique de Scaliger; qu'il doit à l'vn le gain d'vn procez. et à l'autre la conservation de son honneur;

c'est à dire la conservation de ses Escrits, et vne seconde vie, \ meilleure et plus glorieuse que la première. le soustiens J que vostre homme de Bas-Poitou est autant tenu de sçavoir tout ce que je viens de dire que de sçavoir que Catulle estoit natif de Vérone : ce que je n'avois pas oublié non plus que le reste, afin qu'il fust impossible de mesconnoistre ce- ^ luy que je voulais qu'on Connust.

Si Je Pointilleux vous dit après cela qu'il ne m'entenà pas, je vous supplie, Monsieur, de luy dire de ma part que ce n'est pas ma faute. Et si pour avoir deviné en cette occasion, on l'accusoit d'estre Magicien, comme vous dites qu'il en a peur, ce seroit très-injustement, et avec aussi peu de% raison qu'on accusoit le Curé de ÏA Parroisse d'esté Astrologue Iudiciaire, pour avoir prédit au Prosne que là Sainct Iean seroit le vingt quatriesme dé iuih. Il faudroit que les Diables avec lesquels il auroit eu communication ne fussent que goujats des troupes de Lucifer. 11 faudroit qu'ils fussent moins sçavans que ceux de Loudun, qui n'avoient.pas estudié jusqu'à la troisiesme, ainsi que disoit vn des Courtisans de Monsieur le Cardinal de Richelieu .. Il faudroit enfin qu'ils fussent de l'Ordre de ces Diables Escholiers, qui dans les Oraisons de Theodoret, font des fautes au nombre et au langage; pèchent contre la mesure des Vers et contre les règles de la Syntaxe. le n'infère donc pas de cette prétendue divination que vostre Amy se soit fait sçavant par voye défendue, et qu'il ait de ces connoissances estrangeres. le croy seulement qu'il ne se sert pas tousjours de la sienne propre, ou qu'estant occupé aux grandes choses, il régarde souvent les petites avec distraction.

0 Domine Apollo, dux Gbori Parnassii, Desideramus hic tuam prœsentiam.

C'est-à-dire qu'Apollon songe quelquefois ailleurs, et qu'il esta Patare. quand nous le cherchons S Delphes.

Vostre Amy se plaignoit l'autre jour de sa mémoire, etdisoit qu'il commençait à mourir par cette partie aussi bien que moy. Si cela est, et si dans la Saincte Escriture, les morts enterrent les morts, je veux entreprendre davantage pour l'amour de luy. Il faut qu'vn mort ressuscite aujourd'hui vn autre mort, et que je luy fasse souvenir que Catulle a esté plus vindicatif qu'il ne pense et que je n'ay dit. le n'ay parlé que d'vne simple exécration Poétique, ou pour le plus d'vne simple mort; Car en bon Latin, dévouer à l'Enfer ou à l'Àverne, ne va pas au delà de la mort; et la ciguë, la corde, l'espée, la peuvent donner. Mais le vindicatif Catulle enchérit sur tous ces supplices communs. Il parle ' de la dernière et de la plus cruelle de toutes les peines : H condamne à estre bruslé tout vif le mauvais Poëte dont il s'agit, comme vn Sorcier ou vn Athée;

infelicibus vstulanda tlammis.

Et plus bas :

et vos interea vernie in ignem.

Et ailleurs il appelle impies les mauvais Poètes :

qui tantùm tibi misit impiorum.

Estre excommunié, estre dévoué aux Furies, n'est qu'vne peinture de mal et vne imagination de supplice; El vous scavez que feu Monsieur de Malherbe traduisoit ainsi le DU te perdant, fugitive; le Diable t'emporte, fugitif. Estre damné en ce monde, pour me servir des termes de vostre homme, n'est rien en ce monde, qu'vne malédiction proférée contre la personne que l'on damne ; et par conséquent est quelque chose de beaucoup moins qu'estre dévoré par ces flammes vengeresses que Catulle prépare à son mauvais

Poëte : Et j'ay veû à Rome des gens livrez à Satan par Sentence de la Saincte Inquisition, et convaincus de crimes noirs et atroces, après avoir esté dévouez, le jour du Vendredy Saînct, en estre quittes pour le Bannissement ou pour les Galères.

Advoiïez-moy, Monsieur, que vostre Amy de Bas-Poitou s'est escrié sans subjet contre la cruauté de mes Vers. Il a dit que Catulle estoit plus doux et plus indulgent que moy; parce qu'il ne se souvient plus des vers de Catulle ; comme il trouva estrange depuis peu, de voir Y Ombre du Marquis de Pisani dans le Ciel, qui devoit estre à son ad vis aux Champs Elysiens; parce qu'il avoit oublié ces Vers de Lucain, qui mettent vne autre Ombre dans le Ciel, je veux dire TOmbre du grand Pompée.

At non in Pharia Mânes jacuere fa villa, Nec cinis exiguus tantam compescuit Vmbram : Prosiluit busto, semiustaque membre relinquens, Degeneremque rogum, sequitur convexa Tonanlis; Qiia niger Astriferis connectitur axibus aër : Qnodque patet Terras inter Kunœrjue meatus Semidei Mânes habitant, etc.

De sorte, Monsieur, que c'est Y Ombre de Pompée, et non pas son Ame, qui sort du bûcher qu'on lui avoit dressé au bord de la mer et qui va prendre sa place avec les demi- Dieux, dans la région supérieure.

Mais peut-estre que le Bas-Poitevin veut disputer de la Religion contre Lucain, et luy faire voir qu'il entend mieux que luy les Dogmes de la Théologie Payenne, selon lesquels l'Ame est vne autre chose que TOmbre ou le Simulacre. Entr'eux le débat, et je ne me meslernv point de les accorder, le vous advertis que l'homme contre qui il veut disputer de la Religion a esté Prestre autrefois à Rome. Gessit Qu%sturam, Sacerdotium etiam accepit. Ce sont les termes

d'un ancien Autheur qui a escrit la Vie de Lucain. Et ce seroit vne belle chose, si vostre Àmy de Bas-Poitou estoit meilleur Payen qu'vn Prestre de lupiter ou de Mars ; et s'il s'advisoit, l'année mil six cens quarante-six, de catéchiser le Prestre Lucain en sa propre Religion. Le reste à une autre fois : car j'ay encore une infinité d'autres choses à dire sur cette matière. Cependant celuy qui veut tant faire l'entendu verra que nous ne parlons pas si témérairement, comme il s'estoit imaginé; si vous prenez la peine de luy envoyer quelque extrait de cette Conversation.

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