M MONTAIGNE ET DE SES ESCRITS
A MONS1EVR GANMLLAVI).
Conseiller du Roy en ses Conseils, et Président d'Angoulesme.
Voicy donc la réduction de nostre Conférence de dernièrement, que vous m'avez demandée, pour en faire part à Monsieur de la Thibaudiere vostre cher Oncle. Vous pouviez, Monsieur, la donner en meilleure forme, si vous aviez voulu l'escrire vous-mesme, et y mettre cent jolies choses que vous nous dites. Mais puisque vous ordonnez que ce soit moy, je le feray sans façon, et dans Jes simples termes de la Conférence.
Nous demeurasmes d'accord que PAutheur qui veut imiter Seneque commence par tout et finit par tout. Son Dis-
cours n'est pas vn corps, entier : c'est vn corps en pièces ; ce sont des membres couppez; et quoy que les parues soient proches les vnes des autres, elles ne laissent pas destre séparées. Non-seulement il n'y a point de nerfs qui les joignent; il n'y a pas mesme de cordes ou d'aiguillettes qui les attachent ensemble: tant cet Àutheur est ennemy de toutes sortes de liaisons, soit de la Nature, soit de l'Art : tant il s'esloigne de ces bons exemples, que vous imitez si parfaitement. Car à vous dire ce que je croy des choses que vous m'avez monstrées, je suis asseuré qu'elles auroient receû à Paris les applaudissemens qu'on leur a donnez dans la Province. Mais ce n'est pas icy que je veux faire vostre Eloge, et il faut passer au second Article. le l'appréhende comme vn escueil, parce qu'il n'est pas en tout favorable à Michel de Montaigne. Neantmoins vous voulez que j'en escrive dans la mesme liberté qu'il en fut parlé, et il n'y a point moyen de s'en excuser.
Ma pensée estoit donc, et je suis encore de mesme advis. que Montaigne sçait bien ce qu'il dit; Mais sans violer le respect qui lui est deû, je pense aussi qu'il ne sçait pas tousjours ce qu'il va dire. S'il a dessein d'aller en vn lieu, le moindre objet qui luy passe devant les yeux le fait sortir J de son chemin, pour courir après ce second objet. Mais l'importance est qu'il s'esgare plus heureusement qu'il n'alloit \j tout droict. Ses Digressions sont tres-agreables et tresinstructives. Quand il quitte le Bon, d'ordinaire il rencontre le Meilleur, et il est certain qu'il ne change gueres de matière que le Lecteur ne gaigne en ce changement. Il faut advouer qu'en certains endroits il porte bien haut la Raison humaine : Il l'esleve jusques où elle peut aller, soit dans lu Politique, soit dans la Morale. Pour le lugement qu'il fait! des Livres et des Autheurs, c'est une autre chose. Assez sou* l vent il prend la fausse tnonnoye pour la Jaonue, et le bastard pour le légitime. 11 bazarde les choses comme il les pense 1
d'abord, au lieu de les examiner après les avoir pensées, au lieu de se défier de sa propre connoissance et de s'en rapporter à son Turnebe, plustost que de s'en croire soyiiiesme.
Aux autres lieux de son Livre je suis tout à fait pour sa liberté. Ce qu'il dit de ses inclinations, de tout le détail de sa Vie privée, est tres-agreable. le suis bien aise de con- ^noistre ceux que j'estime, et s'il y a moyen, de les connoistre tous entiers, et dans la pureté de leur naturel, le veux les voir, s'il est possible, dans leurs 'plus particulières et leurs plus secrètes actions. Il m'a donc fait grand plaisir de me faire son Histoire domestique.
Mais vous souvient-il, Monsieur, du manquement qu'y trouva ce galant homme qui estoit de nostre conversation, et qui eust bien voulu que Montaigne, estant luy-mesme son Historien, n'eust pas oublié qu'il avoit esté Conseiller au Parlement de Bordeaux. 11 nous disoit ce galant homme, qu'il soupçonnoit quelque dessein en cette omission, et que Montaigne avoit peut-estre appréhendé que cet article de Kobbe longue fist tort à l'espée de ses Prédécesseurs et à la noblesse de sa Maison. Nous ne fusmes pas de ce sentiment, ny vous, ny moy, et soustinsmes que cette pensée ne pouvoit estre venue à Monsieur de Montaigne, qui voyoit de ses propres yeux que Monsieur de Foix. nommé à l'Archevesché de Thoulouze, estoit Conseiller au Parlement de Paris, îadjouste à ce propos vne chose qui ne fut point dite, de feu Malherbe, et jugez de là combien il se piquoit de noblesse. Sans ce grand exemple de Monsieur de Foix, Malherbe ne se fust jamais résolu à traiter pour son Fils d'vn Office de Conseiller au Parlement de Provence. Ses Amis luy représentèrent, en cette occasion, qu'après vn Gentil-homme Parent des Rois et Allié de toutes les Maisons Souveraines de l'Europe, le Fils d^vn Gentil-hoinme de Caën, quoy que de la Race de ceux qui suivirent en Angleterre Guillaume le
Conquérant, pouvoit sans scrupule exercer vne Charge de Conseiller.
Mais pour revenir à Montaigne, soit dessein, soit oubli, qui nous prive de cette partie de sa Vie, j'ay tousjours bien de la peine à m'en consoler. 11 nous eust dit mille choses^ plaisantes de ce qu'il avoit remarqué au Palais; de l'humeur des luges; de la misère des Plaideurs; des artifices et des stratagèmes de la Chicane. Apres tout, j'eusse bien mieux aimé qu'il nous eust conté des nouvelles de son Clerc, qui ne s'appelloit point en ce temps-là Secrétaire, que de son Page.
N'est-ce pas en effet se mocquer des gens, de faire sçavoir au Monde qu'il avoit un Page? Quelque amitié et quelque estime que j'aye pour luy, je ne sçaurois lui souffrir ce Page. C'eust esté vne vanité de Capitan de la Comédie de dire qu'il en avoit, s'il n'en eust pas eu; mais s'il en avoit, je soustiens qu'il n'en devoit pas avoir. Il me semble qu'vn Page est vne personne assez inutile et assez hors d'oeuvre dans vne Maison de cinq à six mille livres de rente. Vn Gentil-homme de Beausse qui n'eust pas eu plus de revenu ne se fust jamais chargé d'vn tel Officier. Aussi quand il auroit voulu cacher son Pays, comme Homère cacha le sien, je l'aurois descouvert à cette marque de Perigord. De là il fut conclu que Montaigne avoit fait deux fautes : la première, d'avoir eu vn Page, et la seconde, plus grande que la première, d'avoir imprimé qu'il en avoit eu.
Le mesme Homme qui accusa Montaigne de vanité nous en fit aussi vn conte que nous eusmes de la peine à croire, quelque asseurance qu'il nous donnast, de le sçavoir de fort bon lieu. 11 nous dit que Montaigne s'habilloit quelquefois tout de blanc, et quelquefois tout de vert, et paroissoit ainsi vestu devant le monde. Force gens graves aiment les couleurs qui resjouissent la veuë aussi bien que luy : mais ils ne s'en servent qu'en robbe de chambre et dans le particulier.
I Telle singularité ne peut estre approuvée, estant contre la bienséance; et j'ay oiiy dire il y a longtemps que si les Actions extraordinaires ne sont grandes, elles passent le plus souvent pour ridicules. I'ay veû, à la vérité, delà les Monts de pareilles fantaisies, qui mesme estaient appuyées de quelque prétexte de Religion, et on me disoit d'vn homme tout vestu de gris, depuis la teste jusques aux pieds ; d'vn autre vestu de tanné, et d'vn autre de feuille morte : Ces gens que vous voyez ont fait vœu de s'habiller de la sorte, les vus pour tant de temps, et les autres pour toute leur vie. Mais les phantaisies d'Italie ne justifient pas celles des autres Pays.
Nostre Homme tascha bien encore de nous persuader que le mesme Montaigne n'avoit pas trop bien réussi en sa Mairie de Bordeaux.
Cette nouvelle ne surprendra pas Monsieur de la Thibaudiere; et il se souviendra bien qu'il dit vn jour en ma présence à Monsieur de Plassac Meré, admirateur de Montaigne, qui le lôiioit ce jour-là au desavantage de Ciceron : Vous avez beau estimer vostre Montaigne plus que nostre Ciceron, je ne sçaurois m'imaginer qu'vn Homme qui a sceû gouverner toute la Terre ne valust pour le moins autant qu'vn Homme qui ne sçeut pas gouverner Bordeaux.
le vous diray demain quelle est mon opinion du Stile de Montaigne* quoy qu'il n'en fust point parlé en nostre Conférence de l'autre jour. Vous sçaurez cependant que c'est vn Personnage que je révère partout, et que je tiens comparable à ces Anciens qu'on appel loi t maximos ingmio et arte rudes : et partant, non plus qu'à eux, on ne luy doit pas imputer les fautes de son Siècle.